Finn venait de sortir pour aller se reposer dans l'une des autres tentes. Octavia les avait quittés plus tôt ; en effet, Jasper et Monty, après une excursion furtive dans les alentours du village, étaient revenus chargés de matériel subtilisé dans un hangar et d'infos sur le tumulte qui avait duré toute la seconde partie de la nuit. La mécanicienne, de fait responsable d'eux en l'absence de Clarke, avait décrété qu'Octavia avait besoin de repos, et les deux l'avaient emmenée sans trop de difficulté ; les yeux gonflés et l'air hagard, elle tombait d'épuisement.
En ce tout début de matinée après cette nuit bien longue, Raven se retrouva donc seule à veiller Lincoln, ainsi que le tas de bric-à-brac métallique que les garçons avaient trouvé bon de ramener et qui éveillait sa curiosité.
Quand quelqu'un écarta la pan d'entrée de la tente, elle s'attendait à voir rentrer Clarke ou Bellamy, voire à Finn qui aurait changé d'avis sur ses besoins en sommeil. Mais la tête qui passa à l'intérieur ne lui revenait pas.
« Qu'est-ce que vous faites là ? Qui êtes-vous ? »
Elle avait attrapé instinctivement la seule chose qui se trouvait à sa portée : le bâton chargé électriquement que Clarke avait utilisé pour faire repartir le cœur de Lincoln à deux reprises, cette nuit.
L'homme leva les mains pacifiquement sans cesser d'avancer et la fixait de ses yeux perçants. Il avait de longs cheveux sombres ramenés en nattes grossières en arrière, et de larges traces tatouées sur son visage. Un des hommes de Lexa.
« Nyko. Je suis venu aider Lincoln. Il en a gagné le droit », se justifia-t-il en voyant son froncement de sourcils dubitatif.
Fatiguée elle aussi après cette nuit agitée, Raven abaissa lentement son arme improvisée. Elle demeurait vigilante malgré tout, mais le laissa rejoindre le lit de Lincoln.
« Vous êtes un genre de soigneur ? » demanda-t-elle en avisant ses sacoches de toile d'où dépassaient des touffes de plantes sèches.
Il hocha la tête, absorbé par son observation minutieuse des signes vitaux de Lincoln.
« Je connais Lincoln depuis longtemps.
- Laissez-moi deviner, vous êtes amis ? »
Elle comprenait ça. Alors, elle relâcha la tension de ses épaules et se contenta de le regarder ouvrir ses paquets avec curiosité.
Il sortit un petit rouleau de peau usée jusqu'à la corde, qu'il déroula sur le matelas, tout près du bras du malade. Celui-ci respirait encore très difficilement et faiblement, mais on entendait son souffle ténu qui chuintait depuis sa trachée. De toute façon, si Clarke avait jugé qu'elle pouvait s'éloigner un peu, c'était qu'il n'était plus en danger de mort immédiat – ou bien qu'elle ne pourrait rien y faire, de toute façon.
Raven se demandait ce que le dénommé Nyko allait bien pouvoir effectuer comme genre de magie miraculeuse digne d'être proposée en ultime recours. Lorsqu'il porta son choix sur un petit flacon de liquide translucide, sa perplexité n'en fut que plus grande.
Il déboucha lentement le petit contenant, l'agita à la lumière et sembla réfléchir. Puis il effectua un dernier examen rapide du torse de Lincoln, posant ses mains sur ses côtes malmenées en écoutant sa respiration. Alors, il s'approcha avec précautions et entrouvrit sa bouche délicatement.
Nyko ferma brièvement les yeux, inspira trop profondément au goût de Raven. Enfin, il se plaça au-dessus de son ami entre la vie et la mort, et inclina doucement le flacon.
« Hé là ! » s'exclama brusquement Raven avec agressivité.
Elle s'était redressée d'un coup, ignorant la douleur sourde de sa jambe, et avait repris le bâton électrique.
« Repose ça tout de suite », grogna-t-elle entre ses dents, mais suffisamment fort pour qu'il comprenne qu'il ne fallait pas jouer au plus malin avec elle.
Pour appuyer sa menace, elle activa à moitié le bâton qui crépita, traversé par un courant bref. Nyko s'immobilisa subitement.
« Qu'est-ce que t'allais faire ? Tu crois que je t'ai pas vu ? Pose ça tout de suite ! »
A présent, elle était sûre d'avoir raison : Nyko n'était pas venu aider son ami à guérir, mais bien plutôt à mourir. Et elle ne le laisserait pas faire.
Celui-ci obéit à son ordre, toujours très calme. Une fois le flacon dangereux rebouché soigneusement et posé à terre, Raven oublia momentanément sa crainte et laissa la place à une colère mal contenue :
« Sors d'ici. »
Mais il ne broncha pas, l'affrontant du regard. Evitant de se demander ce qu'elle ferait s'il résistait un peu trop, elle répéta, plus fort :
« Dehors !
- Qu'est-ce que.. ? »
Finn était entré dans un bruissement sec de tissu violemment écarté, et s'immobilisa face à cette scène. D'un coup d'œil, il apprécia la situation : un homme de Lexa était à genoux devant le lit de Lincoln, les mains en évidence face à Raven, qui brandissait une tige à quelques centimètres de son nez d'un air furieux. Mais l'inquiétude dans la voix tremblante de Raven et la tension qui régnait au chevet du mourant lui intimèrent de garder son calme, et le contrôle de la situation.
« Il voulait tuer Lincoln », expliqua-t-elle.
Sa lèvre frémissait légèrement, son visage était toujours très pâle.
« Laissez-moi agir, dit Nyko. C'est pour lui, que...
- Que tu veux l'achever ? »
Finn se sentit également gagné par une colère sourde face à ce qui avait failli arriver en son absence.
« Lincoln veut vivre. Je crois qu'il l'a montré de manière suffisamment claire quand il ne s'est pas laissé achever dans l'arène.
- Il souffre bien trop, et son corps ne tiendra pas plus longtemps. Le maintenir ainsi...
- Laissez-le vivre, le coupa-t-il sèchement. Si sa santé vous importe autant, laissez son corps en décider seul. »
Puis, presque implorant malgré l'arme qu'il avait imperceptiblement dégainée à son tour :
« Donnez-lui au moins vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures de plus seulement, après quoi nous déciderons. »
Finn avait proféré cela sans prendre le temps de réfléchir : le laisser rester ici une minute de plus était une menace pour Lincoln, et même pour Raven, qu'il sentait terrorisée malgré son regard noir. Tout ce qu'il voulait, c'était qu'il s'en aille hors de sa vue. Et vite.
Nyko sembla considérer l'idée. Son regard passa du visage crispé de Raven au revolver de Finn, pas encore pointé vers lui, mais fermement agrippé dans son poing. Enfin, il ramassa ses affaires, à l'exception du flacon que la mécanicienne le dissuada de reprendre d'un geste de son arme, et se releva.
« Si d'ici demain il ne s'est pas réveillé, il faudra le laisser partir. »
Avec hésitation, il fit un geste vers le malade. Raven retint son souffle, Finn tendit son bras armé. Mais Nyko passa seulement trois doigts sur son front brûlant et murmura quelques mots en trigedasleng. Puis, avec un dernier regard pour Raven, il sortir sans mot dire.
« Nyko ? » entendirent-ils depuis l'extérieur.
Ils n'eurent pas même le temps de reprendre leur souffle : une seconde plus tard, Octavia rentra comme une bourrasque sous la tente, transfigurée par l'inquiétude.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- Rien... Rien, assura doucement Raven en reprenant ses esprits. Il est juste venu lui rendre une petite visite. »
« Qu'est-ce que ça veut dire ? »
Les gardes de Lexa avaient bien tenté de rattraper Clarke quand elle était rentrée en trombe, mais le commandant les avait renvoyés d'un geste négligent. Seul Bellamy avait été refoulé, réduit à attendre dehors qu'elle obtienne elle-même des explications.
Lexa, à qui elle avait tout juste laissé le temps de regagner sa tente après l'exécution de Gustus, tenait encore son épée souillée à la main. Avant de lui répondre, elle fouilla la pièce fébrilement à la recherche d'un morceau de chiffon avec lequel elle se mit en devoir de frotter toute la longueur de sa lame. C'est là que Clarke remarqua son agitation. Hors de la vue de ses hommes, dans l'intimité de sa tente, elle semblait soudain affectée par les événements, malgré son impassibilité une demi-heure plus tôt.
« Gustus... »
Comme elle hésitait, Clarke reprit à sa place. Elle se souvint de son accusation officielle quelques heures auparavant :
« Gustus vous a trahi, c'est ça ? Tu as dit qu'il a tué une trentaine de tes hommes. Comment est-ce possible ?
- Oui, il nous a... trahi. Pas moi, mais... tous mes hommes, et toute notre entreprise. »
Clarke se plaça face à elle et l'encouragea d'un signe de tête, mais Lexa, ayant terminé de nettoyer son épée, se détourna pour la reposer. Elle poursuivit cependant, la voix légèrement plus forte :
« Il a tué et laissé mourir une escouade entière qui était sur le point de rejoindre nos rangs. Dans une guerre telle que celle que nous préparons, les dommages que cela entraîne sont considérables ; nous ne pouvons pas nous permettre de telles pertes. Et puis, tout traître à sa patrie, à son sang, doit être puni à la hauteur de son crime. »
Elle avait comme récité ces dernières phrases avec un ton grave ; rapidement ressaisi, le commandant reprenait son masque habituel et se contentait d'exposer froidement les raisons de cette exécution primaire.
Essayait-elle de convaincre Clarke ou elle-même qu'elle avait bien agi ?
« Gustus n'était-il pas censé être votre meilleur pilier ? Et même ton conseiller le plus proche ? »
Dos à Clarke, Lexa s'était remise en mouvement, entamant les cent pas d'un air nerveux, refusant toujours de lui laisser voir son visage de face. De toute façon, d'après ce que celle-ci pouvait en voir au fil de ses courtes déambulations, il restait impénétrable – tout juste sa mâchoire était-elle plus crispée que d'habitude.
« Gustus a aussi trahi son commandant. Il m'a menti et désobéi.
- Qu'a-t-il fait ?
- Il y a un mois, alors que nous en étions toujours à nous rassembler, il a purement et simplement égorgé deux chefs de guerre et laissé leurs hommes se faire surprendre par ceux de Jaha. Ils ont bien sûr résisté, et se sont fait massacrer. Vingt-six hommes perdus pour nos rangs, compta-t-elle, vingt-six victimes parmi des membres de son propre sang. Il les a payées de sa vie. »
Un court silence se fit pour mieux apprécier ces glaçantes informations, durant lequel Lexa, qui faisait à Clarke l'honneur de lui adresser un regard, lui fit presque effectuer un pas en arrière tant celui-ci était mordant. Elle portait encore ses peintures de guerre qui lui mangeaient le visage, et qu'elle n'avait vues qu'en de rares fois où il était question de se battre ou de faire valoir son autorité. Lorsqu'elle avait guidé ses officiers vers le jugement sommaire de Gustus, Clarke avait inconsciemment noté qu'elle était la seule à les arborer, à l'exception de l'accusé lui-même.
Depuis l'extérieur, le jour filtrait allègrement à travers la lourde toile qui les environnait. Mais même sous cet éclairage franc et lumineux, son allure inspirait le respect, voire une certaine crainte. Clarke ne parvenait pas à déterminer s'il serait sage de tenter d'atteindre la fissure qu'elle avait cru apercevoir à la mention de sa relation avec son ancien mentor.
« Il a fait cela pour vous nuire ? Difficile à croire. »
Lexa cligna des yeux rapidement, semblant flancher.
« Non, il a... Les chefs qu'il a assassinés étaient sur le point de créer une contre-alliance qui menaçait mon autorité sur tous ceux impliqués dans la libération de Polis. Ils n'étaient pas d'accord avec mes vues, voulaient attaquer plus vite... Mais cela aussi, c'est de la faute de Gustus. Il a refusé le duel que me proposait la tête de ces rebelles. »
Son ton s'était insensiblement radouci, mais son expression demeurait la même. Butée. Dure. Inaccessible.
« Il pensait que cela m'affaiblirait par trop, tant symboliquement que physiquement. Il a eu tort : ça l'a obligé à s'en charger lui-même. Et à présent, justice est faite. »
La discussion semblait avoir été fermée, mais Clarke réfléchit un instant, plus sur la manière de répliquer que sur le fond de sa nouvelle question :
« Mais alors... il a fait ça pour toi... Il a fait ça pour son commandant, et certainement pour tout ce que vous comptiez accomplir ! Pourquoi le désigner comme un traître ? »
Elle faisait de son mieux pour ne pas afficher son dégoût face à ces manières toujours si violentes de régler les confits, mais ses sourcils restaient résolument froncés. Avant qu'elle ait pu le voir venir, Lexa, s'était rapprochée d'un air menaçant et la fixait d'un regard noir.
« Il a tué des nôtres, gronda-t-elle entre ses dents. Bonne intention ou non, il a payé pour tout ce sang versé à perte. »
Mais brusquement elle sembla se reprendre, et rejeta légèrement la tête en arrière.
« Et tu le comprendras, reprit-elle avec dédain. Ou bien il te faudra partir. Je ne souffrirai plus aucune dissension dans mes rangs. »
Clarke brûlait de l'attaquer verbalement avec une pique cinglante, mais elle sentait que ce n'était pas du tout le moment de jouer avec sa vie simplement parce qu'elle supportait difficilement de se sentir aussi soumise à son bon vouloir. Il n'y avait pas qu'elle et sa petite fierté, derrière le rôle qu'elle avait pris ; il y avait Monty et Jasper, à qui elle avait promis un peu plus de calme, tous les autres, aussi, qui avaient placé leur vie entre ses mains, et sa mère, qui lui avait fait promettre de revenir en un seul morceau.
Elle avait, tout compte fait, compris très vite les enjeux de tout cela ; le langage corporel de Lexa, bien que parfaitement maîtrisé, trahissait quand même un grand malaise face à la situation. Elle la sentait constamment hésiter entre plusieurs attitudes.
Mais ce qui l'irritait au plus haut point, c'était qu'elle avait choisi la force, avec elle. Et Clarke n'aimait pas ça du tout ; elle n'aimait pas qu'on ne la considère pas capable, pas digne de la laisser entrer dans la confidence, pourtant si évidente pour elle : Lexa avait répugné à tuer Gustus, parce qu'elle savait très bien pourquoi – ou plutôt pour qui - il avait fait tout ça : pour elle. Que ça soit parce qu'il la pensait seule capable d'accomplir sa mission ou bien par affection, Gustus n'avait agi que pour Lexa.
Et elle, elle avait dû faire son devoir, certainement pour en imposer à ses généraux qui avaient demandé sa tête, mais aussi pour satisfaire la soif de justice de son peuple. Si Lexa n'imposait pas sa loi dès le tout début de cette guerre, elle n'aurait aucune chance de tous les réunir sous son autorité, et elle risquerait de nouveaux fractionnements entre tendances opposées. C'était logique.
Tout cela, Clarke l'avait très bien vu. Mais que Lexa nie sa clairvoyance et considère qu'elle n'avait qu'à obéir stupidement à ses ordres, et surtout qu'elle croie réussir à la bluffer comme n'importe quel autre de ses larbins, c'était se tromper lourdement. Et elle comptait bien le lui faire comprendre.
« Nous ne faisons pas partie de tes rangs – du moins, pas encore. Nous ne sommes pas comme tes soldats dressés pour faire tout ce que tu exiges d'eux. Je ne suis pas un de tes soldats. »
Elle commençait à bouillir intérieurement, se préparant presque à l'affrontement. Ce qu'elle faisait là, c'était de la provocation, pour voir jusqu'où elle pouvait aller avec Lexa. Elle avait cru qu'elle se satisferait des plus infimes miettes que le commandant voudrait bien lui donner, mais elle avait eu tort. Clarke aussi voulait avoir son mot à dire, si elle s'engageait plus avant.
Lexa se contenta de se retourner une fois de plus vers elle, sans se départir de son air supérieur :
« Que veux-tu de plus ? » demanda-t-elle d'un ton insensiblement moqueur.
L'idée était en effet risible, après sa générosité première : offrir le gîte et le couvert à Clarke et ses amis, les protéger à l'encontre même de ses propres hommes, ce n'était pas rien. Que pouvait-elle bien avoir l'outrecuidance de réclamer de plus ?
Clarke hésita un instant face à cette réaction presque inattendue. Elle aurait pensé que dans cet état d'agitation, et au vu de son attitude toute récente de vouloir l'écraser sous son poids de grand chef incontestable, elle aurait immédiatement réagi à son insolence. Mais Lexa avait pris ce ton doucereux qui la déstabilisa et lui fit aller encore plus loin, agacée :
« Je veux comprendre, énonça-t-elle clairement en se rapprochant d'un air assuré. Tu as tué Gustus sans ciller parce qu'une poignée de généraux te l'a demandé ? Tu as achevé de tes mains celui qui t'a guidé une bonne partie de ta vie au nom d'un crime qu'il a été jusqu'à commettre pour toi, et ce pour faire plaisir à des inconnus prêts à te faire assassiner en douce au moindre écart, Lexa ? Et tu veux me faire croire que ça ne t'a rien fait ? »
Son aplomb lui avait fait se camper face au commandant, le menton relevé et un peu de mépris dans la voix. A ses paroles, elle avait cru voir passer un éclair de détresse dans le regard de son interlocutrice, ce qui l'avait encouragé à poursuivre pour tenter d'en tirer profit. Mais elle était en fait allée trop loin ; à la fin de sa question rhétorique, elle vit celle-ci plisser les yeux d'un air féroce et s'avancer pour la dominer de sa hauteur.
« Cette nuit, j'ai exécuté un traître, siffla-t-elle. Et je n'hésiterai pas à recommencer autant de fois que nécessaire pour éradiquer toute forme de rébellion dans mes rangs. »
C'était une menace, toute dirigée à son intention. Et sans cette étincelle de colère qui l'agitait dans cet échange, Clarke se serait empressée de battre en retraite. La vérité, c'était que le regard que lui adressait Lexa, et qu'elle faisait tout pour soutenir, était terrifiant. Et elle était terrifiée.
Sa lèvre retroussée, qui découvrait ses dents à la manière d'un animal sauvage prêt à attaquer, ne tremblait pas, cette fois. Elle avait compris ce que Clarke cherchait à faire. Et, loin de se laisser retourner l'esprit comme tant d'autres avant elle, elle répondait sans lui laisser aucune chance de parvenir à ses fins.
« Tu peux te cacher derrière ces mots officiels, Lexa, tenta encore Clarke avec tout le dédain dont elle était capable. Mais si tu te laisses griser par l'impression de pouvoir que ça te donne, tu risques bien de...
- C'est « commandant » ! » tonna Lexa.
Elle l'avait coupée sans égard pour ce qu'elle pouvait bien raconter, signalant par là que c'était fini ; Clarke avait laissé passer sa chance. En tentant de s'assurer sur elle une prise par la force, elle s'était heurtée à une résistance inattendue. Elle avait bêtement cru Lexa fragile, mais ça n'avait duré que quelques instants. Dès que sa proie avait compris ce qu'elle avait essayé de faire perfidement, elle s'était braquée.
Clarke avait réussi son coup, en un sens : elle avait fait réagir Lexa. Mais ça venait de prendre un tour inattendu, et dangereusement imprévisible.
Il n'y avait plus de « Lexa ». Elle venait de le lui signaler vertement, avec ce ton d'importance qu'elle prenait face à tous ses autres sujets. Clarke, qui avait sursauté face à cette brusque explosion, se retrouvait à présent seulement face au commandant, à cette menaçante entité toute-puissante, qui n'était tenue de la laisser vivre que par son bon plaisir. Seule face à elle dans cette tente, elle se sentait à présent plus en danger qu'au milieu de n'importe quelle bagarre imprévisible ; Lexa ne se laissait plus aller à l'indulgence pour elle. Au moins, les ennemis déclarés se montraient clairement hostiles. Elle, son alliée, sa protectrice, venait de lui signaler qu'elle franchissait une limite dans sa bienveillance.
Elle avait perdu. Perturbée, et reprenant soudain conscience de son audace inconsidérée, Clarke battit prudemment en retraite. Le malaise et la crainte qui l'avaient quittée aussitôt qu'elle avait décidé de faire rentrer Lexa dans ce jeu de domination intangible la giflaient à présent. Peut-être même venait-elle de passer à deux doigts d'une exécution similaire à celle de Gustus, à cause de ce manque de respect qui ne serait certainement pas passé en public.
« Bien... Commandant », parvint-elle tout juste à articuler sèchement sans trop trembler.
Sans attendre de réponse, et avant de laisser voir qu'elle n'était plus aussi hardie qu'elle en avait l'air, elle fuit la tente et la proximité étouffante de Lexa.
Tout ce qu'elle voulait, après ce cuisant affrontement verbal, c'était s'échapper loin des ces yeux désormais froids et durs.
Elle pouvait s'estimer chanceuse de ressortir indemne.
