Titre : Himitsu
Auteur : Nandra-chan
Disclaimer : Tout est à Clamp ou presque.
Note : Je suis contente que vous ayez apprécié la tranquillité et la douceur de celui d'hier, j'espère que vous en avez bien profité :p
La review des reviews
Evangelysta : Ravie que ça t'ait plu ! Comme je te le disais, ce sont les avantages du free style. Fye en mini-jupe, pfff, il manquerait plus que ça ! Il est très bien avec ses pantalons qui moulent son petit fessier bien… mais qu'est-ce que je raconte moi ? Et oui, Kuro quand il rougit, c'est vraiment chou, j'adore. Allez, la suite, les enfants, le cerisier, tout ça…
Irissia : Inuki qui joue les entremetteuses entre Fye et Kuro ? Moi je le verrai plutôt en train d'essayer de s'amuser à mettre le souk dans leurs relations, surtout que maintenant que Kuro sait comment neutraliser son coté voyeur, il va beaucoup moins s'amuser.
Niacy : Oué, ben pour le calme, j'espère que tu en as bien profité, parce que là, c'est reparti et on s'arrête plus avant un moment ! Pour ce qui est du passé de Fye, je me suis posé la question de savoir si je m'étalais, justement, ou pas, et j'ai finalement pris le parti que non parce que ça aurait fait une discussion vraiment trop longue. Mais bon, je pense que tu en connais l'essentiel, et je reviendrai sur certains points un peu plus tard, au fil de mes chapitres. Si tu as besoin d'éclaircissements, n'hésite pas à me MP, je te répondrai. Et pour le cadeau d'anniversaire, eh bien, hier c'était l'anniversaire d'Evangelysta, et j'ai rajouté ce petit passage, qui n'était pas prévu programme, comme petit cadeau pour elle. C'est donc elle qu'il faut remercier d'avoir pensé à signaler qu'elle était née ce jour-là.
Dracosplendens : Oui, oui, c'est exactement ça, le calme avant la tempête. Pour le x-over FMA, c'est à étudier car je ne connais pas assez bien le manga FMA pour me lancer tout de suite, mais pourquoi pas, un jour, je sais que beaucoup de personnes fréquentant le fandom TRC s'intéressent également aux aventures d'Ed et ses amis ou ennemis, alors ça peut être une idée. Et effectivement, le coup des voyages à travers les dimensions, c'est assez pratique.
Alicia : Huhuhu ! j'avais pensé à tout ! quelle fille intelligente je fais !! .
Kuroxfyechan : Eh oui, le compte à rebours final a commencé, l'échéance de la rencontre avec Ashushu se rapproche, et il y a aussi Nandra, et Arsyam, et… va savoir qui ! Et le chien à retrouver, et le bracelet, et ! et ! et ! bon, je me remets au boulot. Ça va saigner !
Pour avoir les genoux qui flanchent, trembler de peur, vomir ou verser des larmes, c'est en bas, au centre, en vert.
Chapitre 25 – Punition
Fye leva les yeux vers le ciel et eut un petit hochement de tête satisfait. Pour la première fois depuis leur arrivée à Kajara, des gros nuages orageux arrivés en fin de soirée bouchaient le dais nocturne et dissimulaient la lune. Le mage avait cessé depuis longtemps de croire au hasard ou à la bonne fortune, la chance qui les avait accompagnés tout le long de leur voyage à cinq s'était éteinte en même temps que la princesse du pays de Clow. Mais grâce au courage du ninja, il semblait qu'ils pourraient bénéficier d'une nouvelle forme d'aide. Avoir des connexions avec un dieu, même un dieu caractériel comme Inuki, présentait, apparemment, quelques avantages.
Son regard se posa sur de son compagnon qui observait la rue, tapi près de lui dans l'ombre d'un mur, et un léger sourire ourla ses lèvres. Tu es en train de devenir incroyablement puissant, Kuro-chan, pensa-t-il en retenant ses doigts qui voulaient se poser sur lui, et tu n'en as pas encore conscience. Chaque choix que tu fais te rend plus fort et te pousse vers l'avant. Et je ne dois pas me relâcher, moi non plus, si je veux pouvoir rester avec toi sans être un fardeau. Il s'efforça de se concentrer, ce n'était pas le moment de penser à lui-même, au ninja, ou au sentiment d'admiration qu'il lui inspirait.
Sortir de la prison avait été facile, ainsi qu'il l'avait prévu. Ils n'avaient eu aucune peine à maîtriser les deux gardes en faction près de la grille des égouts. Traverser les deux sous-sols avait été le plus moment le plus pénible de cette partie de la mission, car les détenus des cellules murées, excités par la proximité du fragment que le guerrier portait en lui, s'étaient mis à hurler comme des déments et à se jeter sur les portes de toutes leurs forces. Leurs cris atroces, empreints de folie et d'une immense souffrance, avaient déchiré le cœur du magicien. A plusieurs reprises, il avait été tenté de s'arrêter et de prendre un moment pour les faire taire, de façon définitive. Abréger leur calvaire serait sûrement faire preuve de compassion à leur égard, avait-il pensé, puis il s'était repris.
S'il s'arrogeait le droit d'interrompre des vies, sans autre raison que le fait qu'il était incapable de faire face à l'horreur de leur situation, en quoi serait-il meilleur que le roi Arsyam, qu'Ashura ou que Fei Wang Reed, qui se permettaient de décider du destin d'une personne sans lui demander son avis ? Chacun d'entre eux avait certainement d'excellentes raisons d'agir comme il le faisait, de solides justifications de leurs actes, selon leur point de vue.
Ses pensées s'étaient tournées alors vers son oncle et vers son frère. Si la croyance de leur peuple n'avait pas été que le fait de tuer les jumeaux maudits ne ferait qu'accroître le malheur de leur pays, l'empereur n'aurait pas hésité une seconde à les supprimer. Au lieu de ça, il les avait placés devant ce choix terrible, l'un d'entre eux devait tuer l'autre, ou tous deux seraient enfermés et séparés pour toujours. Et ils avaient choisi de vivre. C'était grâce à cette décision qu'il avait pu, après une longue et douloureuse attente, quitter la crevasse où il était retenu prisonnier, rencontrer les habitants de Seles et avoir une chance de retrouver un jour son frère, même s'il l'avait détruite par la suite.
Si quelqu'un, un jour, était passé par leur prison et avait jugé plus miséricordieux de les tuer, il n'aurait jamais pu bénéficier de cette opportunité, retrouver la liberté. De même qu'il n'aurait jamais rencontré Kurogane, et tout espoir de d'accéder, un jour, à une forme de paix, lui aurait été retiré.
Il en allait peut-être de même pour les pensionnaires des cachots de Jalya. Peut-être que, malgré leur condition pitoyable, ils avaient encore envie de vivre, qu'il leur restait encore un peu d'espoir, logé quelque part, dans un recoin bien protégé de leur esprit dérangé. Ce n'était pas à lui d'en juger, et il avait finalement passé son chemin en s'accrochant à cette idée. Il avait été plus qu'heureux de sortir à l'air libre et de retrouver l'abri du gros orme qui l'avait protégé des regards lors de son passage précédent.
Leurs compagnons les avaient rejoints, et le blond les avait guidés à travers les rues désertes, glissant d'ombre en ombre le long des immeubles jusqu'à l'arrière-cour où se trouvait la porte cachée permettant de traverser les remparts. En dépit de leur prudence, les rebelles ne se montraient guère discrets, par manque d'expérience. Raclements de chaussures sur le pavé et toux mal étouffées donnaient des frissons d'appréhension au magicien et tiraient de petits grognements agacés à son partenaire. Seuls Ryûoh et Haiena semblaient à leur aise pour évoluer dans le monde de la nuit.
Par bonheur, personne ne se paraissait s'être douté que les fugitifs décideraient de revenir sur leurs pas, et ils n'avaient croisé que de petites patrouilles régulières isolées, le gros des troupes royales s'étant dispersé dans la ville basse et ses environs à la recherche des évadé avaient pu s'en tirer sans se battre ni donner l'alerte, en se dissimulant sous des porches, dans des entrées obscures, ou dans les cours des immeubles. En procédant ainsi, ils étaient parvenus sans encombre à la première enceinte, et ils s'entassaient à présent dans un renfoncement, à quelques dizaines de pas de leur objectif. Le bâtiment de l'Ecole Royale se dressait devant eux, avec sa façade austère. Un peu plus loin sur leur gauche se dressaient les haies de thuyas formant l'allée qui menait au chenil et à leur passerelle vers la liberté, la grosse branche du cerisier sacré.
Tout était très calme. Cette partie de la cité n'était pas habitée et l'essentiel des bâtiments qui les entouraient paraissaient vides. Aucun soldat n'était en vue. Pourtant, Fye ne se sentait pas serein. Il était même inquiet, et il n'était pas le seul, remarqua-t-il en se tournant à nouveau vers le ninja dont les yeux balayaient sans cesse le décor à la recherche d'un indice indiquant qu'il y avait danger.
- Dépêchons-nous, Kuro-chan, murmura le magicien. Il ne faut pas traîner ici.
- Un souci ?
- Je ne sais pas comment le roi Arsyam a su pour la tentative d'évasion, hier soir, mais s'il a été capable de le deviner, il peut très bien recommencer. Une fois que les enfants seront avec nous, ce ne sera pas le moment pour une bataille rangée. Et puis…
D'un geste du doigt, il désigna le bâtiment scolaire dont les fenêtres aveugles étaient telles des yeux morts posés sur eux.
- Cet endroit me met vraiment mal à l'aise.
- Tu sens quelque chose ?
- Non, répondit le blond un ton plus bas, pour ne pas être entendu par les autres. Je ne ressens rien du tout, et bien ça le problème. J'ai un très mauvais pressentiment.
Le ninja approuva d'un mouvement de tête, lui non plus n'était vraiment pas tranquille. Puis il se tourna vers leurs complices. A l'aide de quelques signes qu'il leur avait appris avant le départ, il leur donna ses instructions. Courir un par un, traverser la rue et se cacher au milieu des arbustes. Silence absolu.
Les anciens prisonniers obéirent avec empressement. Ils avaient reçu leurs consignes plus tôt dans la journée et savaient que leur rôle se bornerait, hormis pour deux d'entre eux, à attendre un signal du mage pour entrer dans l'école et aider à évacuer les enfants. Ils ne prendraient part à d'éventuels combats que si la nécessité s'en faisait sentir, car leur manque d'entraînement pouvait engendrer plus de problèmes que de bénéfices. Ils avaient protesté pour la forme, par vexation, mais ils avaient tous été soulagés d'apprendre qu'ils n'auraient pas à se battre. Traverser les enceintes du secteur palatin sous le nez des gardes, en pleine nuit, était déjà suffisamment terrifiant pour eux.
Fye, Kurogane et leurs deux derniers compagnons, l'adolescent et la femme aux cheveux noirs, s'élancèrent à leur tour, parcoururent en quelques enjambées l'espace découvert et se glissèrent le long de la clôture qui délimitait l'enceinte de l'école. Une petite porte grillagée en formait l'accès. Elle ne leur posa aucun problème, elle n'était même pas fermée à clef. Qui aurait pu avoir envie de passer par là, quand on savait où ça menait ? se demanda le guerrier qui sentait la silhouette menaçante du sinistre chenil se dresser dans son dos. Ce premier obstacle aisément franchi, ils foncèrent à travers la cour jusqu'au refuge d'un petit toit qui formait une avancée devant l'accès arrière de la bâtisse.
Un éclair zébra le ciel, et un coup de tonnerre éclata au-dessus de leurs têtes, les faisant sursauter. Une goutte de pluie s'écrasa sur le sol sec, soulevant un minuscule nuage de poussière, et y laissa une marque de la taille d'une pièce de monnaie. Une autre la suivit, puis une autre encore, et l'instant d'après, un véritable déluge s'abattait sur la cité de Jalya. Ryûoh eut un petit rire nerveux que le grondement de l'averse dissimula.
Le mage posa la main sur la poignée de l'entrée, mais au moment d'ouvrir, un frisson glacé lui parcourut le dos. Il s'interrompit et se retourna pour chercher le regard de son équipier. Et ce qu'il y vit, cette lueur sombre sous des sourcils froncés, confirma ses sentiments. Il n'était pas le seul à avoir compris que quelque chose n'allait pas. Et le visage tendu du ninja, ses mâchoires crispées, étaient loin d'être réconfortants.
- Vous deux, restez là, ordonna ce dernier à mi-voix, à l'intention du garçon et d'Haiena. Toi aussi, le manjuu.
Il posa une main sur l'épaule du blond pour l'encourager à ouvrir, et entra à sa suite, l'arme au poing. Aussi silencieux que des ombres, ils s'avancèrent dans un couloir qui courait tout le long du bâtiment. De grandes baies donnaient sur la cour, et la pluie qui en battait les vitres avec violence produisait un vacarme assourdissant. Un nouveau coup de tonnerre retentit, avec une telle force qu'il fit vibrer les murs. Le magicien s'arrêta devant un escalier, puis le dédaigna pour poursuivre son chemin en direction d'une première salle, qui s'avéra n'être qu'un réfectoire. De grandes tables, destinées à accueillir une dizaine d'enfants chacune, s'alignaient sagement. Des chaises étaient empilées dans un coin. Tout était d'une propreté méticuleuse mais une odeur aigre de pain de mauvaise qualité flottait dans l'air. Ceux qui prenaient leurs repas ici n'avaient pas intérêt à avoir le palais trop délicat.
La pièce suivante était la cuisine, tout aussi nette, adjacente à une chambre froide où les deux compagnons ne notèrent rien de particulier, hormis le fait que la quantité de nourriture qui y était entreposée paraissait insuffisante à subvenir aux besoins d'un établissement scolaire de l'envergure de l'Ecole Royale. C'était un mauvais présage, cela indiquait que les séjours accomplis dans la bâtisse devaient être de très courte durée, et les rations probablement réduites à leur strict minimum.
Ils poussèrent leur inspection un peu plus loin, mais ne trouvèrent aucun autre indice d'activités suspectes. Ils ne virent qu'un bureau rempli de dossiers, une pièce qui pouvait sans doute passer pour une salle de classe, peut-être était-ce là que se déroulait le fameux concours d'entrée, un vestiaire apparemment réservé au personnel, et, près de l'entrée principale, une loge qui avait certainement hébergé un concierge. Elle était déserte mais une odeur de tabac à pipe y flottait encore. L'homme qui vivait là était parti depuis peu, mais ils ne furent pas capables de deviner si ce peu se chiffrait en heures ou en jours.
Ils rebroussèrent chemin pour stopper à nouveau devant les marches menant au premier étage. Devant le premier degré, Fye s'arrêta, tout à coup incapable d'aller plus loin. Il ne voulait pas monter, il savait qu'il devait le faire, mais maintenant qu'il se trouvait là, il n'en avait pas la force. Le pressentiment qu'il avait éprouvé sur la place et sur le seuil s'était encore renforcé, au point de presque le paralyser. Ses mains et sa nuque étaient moites, il était tout simplement terrifié. Son équipier le comprit et ne le lui reprocha pas, car lui non plus ne se sentait pas fier. Il le fit sursauter en lui posant à nouveau la main sur l'épaule, et le blond leva vers lui un visage hâve, assorti d'un sourire penaud. Dehors, l'orage se déchaînait, ajoutant son fracas de fin du monde à l'atmosphère déjà pesante de la bâtisse.
Kurogane resserra brièvement l'étreinte de ses doigts sur le haut de son bras, puis il le précéda dans l'ascension. Le mage lui emboîta le pas, un peu rasséréné par cet encouragement muet. Mais dans sa poitrine, son cœur semblait de plomb et chaque battement lui était douloureux.
Le guerrier s'arrêta sur un palier pour l'attendre. Une unique porte se découpait dans la cloison en face d'eux. D'un signe, il intima à son compagnon de rester en retrait et ouvrit, attentif au moindre bruit, prêt à toute éventualité. Mais il n'y eut aucune réaction de l'autre côté du battant, et il le poussa complètement pour pénétrer dans une vaste chambre, beaucoup plus longue que large. C'était un dortoir. De chaque côté d'une allée centrale s'alignaient deux rangées de lits, tous occupés par de petites formes nichées sous des couvertures. Hormis le fracas des éléments déchaînés à l'extérieur du bâtiment, on n'entendait rien. Tout était calme, beaucoup trop calme.
Il s'avança vers la première couchette et souleva l'étoffe de laine grossière, avec la pointe de son sabre. Un garçonnet était couché là, rassemblé sur lui-même, les genoux ramenés vers sa poitrine. Ses doigts étaient crispés sur l'oreiller qu'il serrait contre son buste, comme s'il avait été effrayé l'orage, seulement ce n'était pas de peur qu'il s'agissait en réalité. Son visage portait tous les stigmates d'une terrible souffrance. Ses yeux, grands ouverts, ne fixaient plus rien dans le monde des vivants. Le haut de son pyjama bâillait légèrement et révélait la peau de son torse, de son cou, couverte de zébrures violacées. Ses mains et le pourtour de sa bouche étaient tachés de noir. Kurogane retint un juron et laissa retomber la couverture. Il fallait faire demi-tour tout de suite, revenir en arrière ! Il ne fallait pas que son équipier pénètre dans cette pièce. Il ne devait pas voir ça, à aucun prix.
- N'entre pas ! ordonna-t-il sèchement. Reste où tu es !
Mais il comprit avant de se retourner qu'il était déjà trop tard. Le mage était déjà là. Il s'approcha lentement du lit qui faisait face à celui où le brun avait fait sa trouvaille macabre et imita son geste, découvrant un nouveau corps, celui d'un garçon également.
Il blêmit, mais ne prononça pas un seul mot. Il s'assit lentement sur le bord du matelas, effleura la chevelure de l'enfant, du bout des doigts, avec tendresse, et resta là, immobile, à l'observer, tandis que son partenaire examinait un par un tous les autres occupants de la chambre, en sachant par avance qu'il n'y avait pas le moindre espoir de trouver un survivant.
- Il n'y a que de garçons ici, dit-il d'une voix sombre, en revenant vers la porte. Les filles doivent être à l'étage au-dessus.
Le magicien rabattit délicatement la couverture sur le visage torturé du petit cadavre, se leva lentement, et passa silencieusement devant son partenaire pour se diriger vers les escaliers. Ce dernier leva une main pour le retenir. Il voulait lui dire qu'il n'était pas obligé de monter, qu'ils n'avaient pas besoin d'être deux pour… ça, mais un regard glacial, inscrit dans une prunelle aux reflets d'acier, arrêta son geste. Fye voulait aller jusqu'au bout, boire le calice de l'horreur jusqu'à la lie, par respect pour les petits êtres qui gisaient là avec pour linceul quelques chiffons de laine grossière, et pour alimenter sa haine envers ceux qui avaient commis une telle atrocité. Celui qui essaierait de l'en empêcher s'exposerait à un terrible danger. Il ne tolèrerait pas le moindre réconfort, la moindre parole gentille. Et le ninja le comprenait, sa propre colère formait une boule glacée au creux de ses entrailles, et il sentait l'aura d'Inuki flamboyer dangereusement. Le dieu était furieux. Il n'y avait rien à faire, rien à dire. Les mots qu'ils auraient pu prononcer auraient été ridicules, les gestes qu'ils auraient pu accomplir obscènes.
Le dortoir des filles présentait le même spectacle de désolation que celui qu'ils avaient découvert à l'étage inférieur. Il y régnait un silence identique, et un terrible sentiment de froid se dégageait des lits occupés par des silhouettes immobiles. Ils le parcoururent pourtant entièrement, vérifiant chaque couchette, afin de s'assurer qu'il ne restait vraiment aucun espoir.
- Qu'est-ce qui a bien pu arriver ? demanda le guerrier en s'arrêtant au milieu de l'allée.
Le mage s'approcha d'une fillette dont les bras et le visage dépassaient de sa couverture, et montra les marques noires du doigt.
- Ils ont été empoisonnés, dit-il d'un ton trop calme. Tu vois ces taches sur leurs mains et autour de leur bouche ? Ils ont dû manger quelque chose avec leurs doigts.
Il se souvint de l'odeur qu'il avait sentie dans le réfectoire.
- Du pain, probablement. Du pain contaminé, pendant leur repas du soir.
Il détourna son regard de la vision insoutenable que représentait le visage de l'enfant et le reporta sur celui de son compagnon, qui était à peine plus supportable à regarder tant son expression était dure, fermée, et la lueur qui animait ses prunelles meurtrière.
- Tu sais, Kuro-chan, n'est-ce pas ? Tu sais de quoi ces enfants sont morts.
- Oui. Toi aussi, tu as failli en mourir.
- Mais moi, je suis un vampire, et même sans ça, mon corps était préparé, j'étais capable de résister, jusqu'à un certain point. Alors qu'eux… ce n'était vraiment que… des bébés, dit-il d'une voix brisée. Il n'aura fallu que quelques heures… Et ils ont dû tellement souffrir.
- Tu avais raison, tout à l'heure. Cette pourriture savait qu'on allait venir chercher les gamins. Et plutôt que nous les laisser…
Le blond se redressa brusquement, son regard heurta celui du ninja, et ils se comprirent en un clin d'œil. Sans un mot de plus, Fye fila vers la sortie. Il traversa le dortoir en courant, dévala les escaliers et manqua heurter Ryûoh qui arrivait en sens inverse dans le couloir.
- T'es là ! Il se passe quelque chose dehors ! Je crois que les autres ont des problèmes.
- Je sais. On était attendus ! Où est Haiena-san ?
- Elle est déjà partie les aider. Et les enfants ?
- Morts. Ils sont tous morts. Allons-y.
Ils franchirent le seuil à toutes jambes et s'engagèrent dans la cour, sans se soucier d'être vus ni de la pluie qui leur martelait le visage. L'adolescent fonçait droit devant lui, mais il fut distancé en un clin d'œil par le magicien, dont la silhouette s'évanouit derrière le rideau du déluge.
oO0Oo
Kurogane avait presque atteint la sortie du dortoir quand un petit bruit l'arrêta net. Il avait entendu un tintement, comme celui d'un objet en métal tombant sur du carrelage. Il s'immobilisa, écouta à nouveau, n'entendit rien mais revint tout de même sur ses pas.
Une ouverture se découpait dans la cloison au fond de la chambre. Son compagnon et lui n'y avaient pas prêté attention, car ils avaient remarqué la même configuration à l'étage inférieur et constaté qu'il ne s'agissait que d'un passage en direction des sanitaires. Bouleversés par la découverte qu'ils venaient de faire, ils avaient négligé de s'y intéresser.
Pourtant, à présent, il était persuadé que le son qu'il avait entendu provenait du local des douches. Il empoigna son sabre, et avança d'un pas précautionneux vers la salle de bain. Le personnel de l'établissement semblait s'être volatilisé, mais il se prit à espérer, de tout son cœur, qu'il restait au moins un employé planqué quelque part. Quelqu'un sur qui il pourrait passer ses nerfs, décharger sa colère et sa frustration, et qu'il traînerait ensuite par la peau des fesses pour le jeter aux pieds du mage afin qu'il finisse le travail. Quand il était vraiment en colère, Fye était effrayant, bien moins clément que lui. Il en avait fait l'expérience dans les geôles du palais, au Japon. S'il laissait libre cours à son côté vampire, leur souffre-douleur allait passer un très mauvais moment avant de rendre l'âme. Et personne ne le plaindrait, bien au contraire.
Le ninja passa dans un petit corridor et se retrouva face à une porte close. Au mépris de la plus élémentaire des règles de prudence, il ne prit pas le temps de s'arrêter pour réfléchir, enfonça le battant d'un coup de pied, franchit le seuil, s'immobilisa, et, pour la première fois de son existence, son arme lui échappa des mains.
- To… Tomoyo !?
Oui, c'était bien elle ! Ou plutôt son double dans cette dimension. Elle pouvait avoir six ou sept ans, mais ce visage rond aux joues pleines, ces grands yeux dont les prunelles violettes reflétaient la lumière de la boule magique le blond avait abandonnée en partant, ces longs cheveux noirs à l'aspect soyeux, il n'y avait pas la moindre confusion possible.
Elle pleurait, mais le regard qu'elle leva sur le guerrier n'était pas effrayé. Négligeant de ramasser son sabre, il s'approcha d'elle, lentement, s'agenouilla devant elle et la prit dans ses bras pour la serrer contre lui. Elle se mit à trembler et à sangloter contre son épaule. Elle était si minuscule, elle avait l'air tellement fragile ! Il n'osa pas raffermir son étreinte, de peur de la briser. Sa chevelure dégageait un parfum délicat, le même que celui qu'une autre femme, qui portait le même nom, laissait dans son sillage lorsqu'elle arpentait les couloirs de son palais.
- Tomoyo… Mais qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-il doucement. Ce n'est pas un endroit pour toi.
Il savait que sa question était sans objet, idiote, pourtant, il obtint une réponse, balbutiée, d'une toute petite voix.
- Je… Je suis punie.
- Punie ?
- Je n'ai pas voulu manger mon souper, alors on m'a enfermée ici pour me punir.
- Tu n'as pas mangé de pain ?
Il la repoussa doucement pour examiner son visage. Elle ne portait aucune marque, aucune trace du mal qui avait ôté la vie à tous ses camarades. Un immense soulagement s'empara de Kurogane. Il était si heureux que, pour un peu, il en aurait pleuré. Elle secoua la tête pour répondre à sa question par la négative.
- Il sentait mauvais. Est-ce que tu vas me gronder et me punir, toi aussi ?
- Non, dit-il avec un petit sourire. Je m'appelle Kurogane, et jamais je ne te gronderai ou je ne te ferai de mal.
Le souvenir de la scène de son départ pour le voyage à travers les dimensions lui revint. Il avait bien un peu grondé sa Tomoyo, ce jour-là. Mais ça n'avait rien à voir, elle ne l'avait pas volé.
- Tu es Kurogane ? répéta l'enfant.
- Oui, Kurogane, c'est mon nom.
- C'est pour toi, Kurogane.
Il la vit lui tendre une feuille, un peu froissée dans son poing fermé. Il la prit, mais au même instant, il fronça les sourcils, prit la fillette par le poignet et remonta la manche de sa robe mauve. Son estomac se changea en pierre et son sang se glaça dans ses veines. Il dut faire un effort surhumain pour empêcher son visage de trahir sa réaction, alors qu'une rage froide le submerger et qu'une douleur atroce lui transperçait le coeur. Sur la paume et l'avant-bras de l'enfant s'étendaient les zébrures caractéristiques du Grand Mal.
- Tu as dit que tu n'avais touché au pain !
Il avait parlé avec brusquerie, et elle se remit à pleurer.
- C'est vrai, dit-elle entre deux sanglots. Je n'ai pas touché au pain.
- Alors, à quoi tu as touché ? lui demanda-t-il plus gentiment, en s'efforçant de retrouver son calme.
Il ne voulait surtout pas l'effrayer. Elle tendit le doigt en direction d'une cabine de douche fermée par un rideau. Le ninja se releva lentement pour aller l'inspecter, et découvrit le corps d'une autre petite fille dont les traits lui étaient familiers, étendue à même le carrelage, le visage maculé de noir. Il n'y avait plus rien à faire pour elle.
- Tomoyo, tu vas rester là et m'attendre, je ne serai pas long.
Au mépris de sa propre sécurité, il souleva le cadavre dans ses bras et retourna dans la chambre où il trouva un lit disponible – le sien peut-être –, il l'allongea délicatement et la recouvrit d'un drap.
- J'espère que tu es partie pour un monde meilleur que celui-là, Souma, murmura-t-il avant de se retourner dans la salle de bain.
La fillette lui avait obéi. Elle s'était avancée jusqu'au seuil, mais n'en avait pas passé la limite. Elle pleurait encore à chaudes larmes. Il s'accroupit à nouveau pour se mettre un peu plus à sa hauteur et lui essuya la joue d'un revers de son pouce. Il s'était toujours senti vraiment empoté avec les enfants, et en d'autres circonstances il n'aurait sans doute pas su que faire pour la consoler, mais cette petite fille était particulière à ses yeux, il la connaissait bien, sans l'avoir jamais rencontrée auparavant, et il savait comment lui parler.
- Allez, maintenant, essaie de te calmer. Tu vas causer du chagrin à tous tes amis qui te regardent depuis le ciel, si tu ne te reprends pas un peu. Je suis sûr que tu ne voudrais pas les inquiéter.
Elle le regarda, fit un signe négatif de la tête, renifla, respira un grand coup, et ravala ses pleurs.
- Bonne petite, dit-il en lui caressant le sommet du crâne. Tu crois que tu pourrais me dire ce qui s'est passé ici ? C'est très important.
- Karuta-san m'a punie, pour l'histoire du souper. Elle m'a emmenée à la salle de bain. Elle m'a dit de rester là. Elle m'a donné un papier et elle a dit…
L'enfant releva un pan de sa robe et moucha son nez avec le revers, ce qui tira un demi-sourire au guerrier qui ne put s'empêcher de se demander si une certaine prêtresse faisait la même chose avec ses kimonos.
- Elle a dit que quand tu viendrais avec ton ami, je devais te donner le papier. Et ensuite elle est partie. Il est où, ton ami ?
- Il nous attend dehors. On ira le rejoindre après.
Il prit la feuille, la défroissa et l'examina. Elle ne contenait qu'une ligne d'écriture qu'il fut incapable de lire, et ce qui ressemblait à une signature, tout aussi indéchiffrable, en bas de la page.
- Et ensuite, que s'est-il passé ?
- Souma-chan est venue me voir, quand tout le monde dormait. Elle voulait me tenir compagnie, mais elle était toute drôle, elle ne se sentait pas bien. Et ensuite… elle avait froid alors j'ai voulu la réchauffer, mais… elle… elle a… arrêté de bouger.
- Je vois… fit le ninja en la ramenant vers lui et en relevant à nouveau sa manche. Elle a touché ton bras avec ses mains ?
- Oui. Elle disait qu'elle avait mal et elle me serrait très fort... Dis, Kurogane ?
- Quoi ?
- Est-ce que c'est parce que je n'ai pas voulu manger mon souper que tous les autres enfants sont tombés malades ? Est-ce que c'est une punition.
- Bien sûr que non, petite sotte. Ça n'a rien à voir.
- Alors, est-ce que moi aussi je vais devenir toute noire comme Souma-chan ?
- Non ! s'exclama le ninja, avant de se reprendre et de baisser la voix. Non, ne crains rien. Je veillerai à ce que ça n'arrive pas, je te le promets, sur ma vie.
- Ne prends pas ce genre d'engagements à la légère, dit la voix d'Inuki dans sa tête.
- Est-ce que tu peux la guérir ?
- Non, c'est impossible. Je ne peux rien faire pour elle.
- Mais tu m'as bien guéri, moi. Et cette enfant... est plus importante que moi.
- Tu avais déjà accepté de te lier à moi. Je n'ai pas assez de pouvoir, je ne peux guérir que mon hôte. Je suis vraiment désolé de te le dire, Kurogane, mais cette petite est condamnée. Tu ferais mieux de l'achever tout de suite si tu ne veux pas la voir subir le même sort que les autres gamins.
- Jamais ! Tu m'entends ! Jamais je ne…
- Alors ce que tu as dit au mage, cet après-midi, c'était un mensonge ? Tu n'es pas capable de tuer une personne que tu aimes, même en sachant qu'il n'y a pas d'autre choix ?
- Je… Je lui couperai le bras, s'il le faut, mais elle vivra.
- C'est trop tard, malheureusement. Regarde sa poitrine…
A contrecoeur, il défit les boutons de la robe et dénuda délicatement l'épaule de la fillette, qui se laissa docilement manipuler. Sa peau claire était tavelée de marques violacées, qui couraient à travers son sein vers son sternum et descendaient le long de ses côtes. Il serra les mâchoires et remit doucement le vêtement en place, sans rien dire. Quelques heures avaient suffi pour au poison qui était dans le pain pour tuer les autres enfants. Dans très peu de temps, Tomoyo commencerait à souffrir.
- Viens là, dit-il en l'attirant à nouveau contre lui.
Il ferma les yeux, respira l'odeur de ses cheveux, et sa main libre tâtonna derrière lui, à la recherche de son sabre.
oO0Oo
Une quarantaine de soldats s'était répartie autour de la pelouse entrecoupée de rangées de thuyas où les rebelles s'étaient regroupés pour attendre leurs compagnons. Ils avaient déboulé par surprise, surgissant du chenil et des bâtiments environnants et leur étaient tombés dessus à l'improviste. Les anciens détenus n'avaient eu que le temps de se rassembler dans l'allée centrale.
Equipés seulement de bâtons qu'ils avaient taillés dans les arbres de la forêt, ils résistaient avec un acharnement remarquable mais qui jouait en leur défaveur. Leurs mains inexpérimentées glissaient sur le bois de leurs armes de fortune, mouillées par l'orage, et des mois de détention dans les cages de Kajara avaient miné leurs forces.
Leurs adversaires se réjouissaient de leur maladresse et voyaient une victoire facile en perspective. La seule à leur avoir causé un peu de souci était Haiena, qui avait les avait attaqués par derrière et avait passé quelques pouces de l'acier de Sôhi à travers le corps de trois d'entre eux. Mais elle avait fléchi face au nombre des opposants, et elle gisait à présent dans la boue qui se formait sur le sol, menottes aux poignets et une belle plaie sur le côté du visage.
Le cercle des hommes du roi se refermait lentement, comme un piège, sur la dizaine d'évadés qui commençaient à montrer des signes d'épuisement. Si l'un d'entre eux s'effondrait, ce serait la curée. Les lances pointées sur eux s'abattraient et personne n'en réchapperait. Il ne serait question ni de procès, ni de prison ou de que quoi ce soit d'autre. La mort, juste la mort. Là, sous la pluie battante, leurs cadavres s'entasseraient les uns sur les autres, et leur sang se mêlerait à l'eau qui ruisselait sur le sol trop asséché pour qu'elle puisse y pénétrer.
Le déluge estompait tout, les formes des bâtiments, les bruits, et même le passage du temps, qui semblait s'être arrêté, peut-être pour laisser aux condamnés le loisir de faire leurs adieux au monde. A moins que ce n'ait été pour permettre à leurs assassins de jouir de la peur qu'ils lisaient dans leurs yeux, de la détresse inscrite sur leurs visages alors qu'à l'heure de leur jugement, leur détermination flanchait. La rébellion agonisait avant d'avoir vécu.
Soudain, le monde sembla exploser autour d'eux. Un éclair déchira le ciel, dans un craquement sinistre, illuminant le décor d'un flash aveuglant. Le sol trembla, un souffle chargé de tension secoua les arbustes comme un long frisson, et une odeur d'ozone se répandit dans l'atmosphère. La foudre n'était pas tombée loin. Plusieurs gardes s'écroulèrent, face contre terre et restèrent immobiles, leurs tabards déchirés, les armures de cuir martelé qu'ils portaient en dessous percées, mettant à nu la peau de leur dos ou ce qu'il en restait : de grandes plaies sanguinolentes, aux bords comme calcinés.
Les soldats restants s'entreregardèrent, déstabilisés. L'orage avait frappé dans les environs, mais quand même pas si près. Un nouveau trait de lumière fusa, nervuré de bleu, et il ne venait du ciel. Il avait traversé la haie. Deux autres membres de l'escouade s'effondrèrent, dans le même état que leurs compagnons.
Et soudain, il fut là. Ou plutôt, il fut partout.
Il se déplaçait si vite que les yeux de ses adversaires, ses futures victimes, pouvaient à peine saisir les mouvements de sa silhouette fine, vêtue de blanc. Il passait de l'un à l'autre sans s'arrêter, et les hommes tombaient, le torse, la gorge ou les jambes zébrés de fines lignes ensanglantées, la marque de ses griffes.
Il était littéralement déchaîné, ceux qu'il ne frappait pas d'une main recevaient en pleine poitrine les sorts qu'il lançait de l'autre, sans relâche, laissant libre cours à la fureur qui incendiait ses veines. En quelques secondes, la moitié des soldats fut à terre, mais il ne ralentit pas sa cadence pour autant. Il ne se souciait pas de tuer ou d'épargner, il punissait. Sa prunelle dorée choisissait une cible et son corps faisait le reste. Il attaquait et disparaissait, pour réapparaître un peu plus loin et recommencer.
Il n'y avait aucune riposte possible, les armes de ceux qui tenaient encore debout après son passage ne trouvaient rien à transpercer, les mâchoires des chiens de guerre claquaient dans le vide. Il était trop rapide, ses pieds effleuraient à peine le sol, trop souple, son corps se glissait sans peine entre les gardes qui se serraient pour lui faire front, trop imprévisible, il utilisait indifféremment la magie et ses atouts naturels.
Il était comme un blizzard mortel, balayant tout sur son passage. Ceux qui tentèrent de s'y opposer furent emportés, jetés à terre ou propulsés au loin. Ceux qui voulurent se sauver furent épinglés aux arbres par des aiguilles de glace comme des insectes sur une feuille blanche.
Rien n'échappait à ses sens, il ne pensait plus, il réagissait, il n'était qu'instinct et soif de vengeance, un fauve blessé rendu fou par la douleur, un prédateur impitoyable. Aucun de ceux qui se mettraient en travers de sa route n'en réchapperait. Sa danse gracieuse, brutale et terrifiante se poursuivrait jusqu'à ce que plus un ennemi ne soit en mesure de lui faire face.
Et les prisonniers le comprirent si parfaitement qu'en un clin d'œil ils abandonnèrent leurs armes et se changèrent en statues de pierre. Surtout, ne pas attirer l'œil de la bête sur eux.
Lorsque l'éclair suivant vint éclairer la scène, il n'y avait plus rien à voir. Tout était terminé. Quarante soldats gisaient dans la fange, leurs corps couverts de blessures parfois atroces. Certains étaient morts, d'autres agonisaient, et les rares chanceux à en avoir réchappé n'osaient pas bouger de peur qu'un regard d'or gelé ne vienne se poser sur eux.
Fye s'immobilisa, haletant, le front bas. La pluie ruisselait sur sa chevelure, sur ses épaules, sur son visage, nettoyant le sang qui maculait ses joues. Elle dégoulinait le long de ses griffes noires, qui luisaient doucement sous la caresse indifférente d'un rayon de lune qu'une trouée à travers les nuages avait laissé échapper. L'averse se tarit aussi brusquement qu'elle avait commencé, et un silence de mort s'abattit sur le jardin transformé en charnier.
Les yeux des rebelles étaient tous fixés sur le mage, mais pas un n'osa essayer de lui parler. Ils s'autorisaient à peine à respirer. Ils avaient peine à croire que l'homme qui se tenait devant eux – mais était-ce bien un homme ? – était le même que cet être doux, triste et compatissant, qui les avait accompagnés jusqu'alors. Ils ne pouvaient pas croire que ces mains blanches et fines, qui, la veille, se posaient gentiment sur leurs épaules pour les rassurer et les encourager, étaient les mêmes que celles qui venaient de déchaîner un tel enfer autour d'eux. Ils étaient effrayés, impressionnés, sous le choc, et ils ne savaient plus comment se comporter.
Ce fut Ryûoh qui brisa l'immobilité de la scène par son arrivée bruyante, tandis qu'il pataugeait dans les flaques. Il s'arrêta à la lisère de la pelouse, épousa le décor d'un coup d'oeil, puis se tourna vers le groupe des anciens prisonniers.
- C'est vous qui avez fait ça !? Chapeau les gars, je pensais pas que vous étiez aussi forts ! Mais vous auriez pu m'en laisser !
- C'est pas nous, répondit Gorgo en tendant un index tremblant en direction du blond. C'est lui.
- Tout seul ?
- Ou… oui, lâcha le colosse, qui avait encore du mal à se remettre de ses émotions. Il est sorti de nulle part et... comme ça...
Il claqua des doigts.
- Eh ben mon vieux, c'est un vrai massacre, tu devais être sacrément en pétard ! commenta l'adolescent, en enjambant un corps pour s'approcher du lui. Remarque, il y a de quoi...
Ses paroles ne semblèrent pas atteindre le magicien. Rien, d'ailleurs, ne semblait pouvoir le toucher. Il restait simplement là, debout au milieu des morts et des blessés, les bras ballants, le visage inexpressif, le corps seulement animé par le mouvement de sa respiration encore trop rapide. Quelques secondes s'égrenèrent ainsi, puis Mokona s'extirpa des plis de la chemise du garçon pour se jucher sur son épaule.
- Est-ce que tu vas bien, Fye ? demanda timidement la petite créature.
Le son de sa voix fit réagir le mage. Son regard perdit de sa fixité et s'abaissa doucement vers lui. Il l'observa longuement, sans répondre.
- Je suis vraiment désolé ! poursuivit la boule de poils. Je suis vraiment désolé, Fye ! Fye...
Le blond battit des cils, et posa sur son ami une prunelle bleu remplie de tristesse. Il rentra ses griffes et essuya sa main pleine de sang sur sa tunique, et la lui tendit pour l'inciter à sauter dans sa paume, puis il lui caressa gentiment la tête.
- C'est moi qui suis désolé, Moko-chan, répondit-il d'une voix douce. Je n'aurais jamais dû te laisser venir avec nous et assister à tout ça.
- Tous les enfants... Mokona est tellement triste.
- Je sais... Je voulais vraiment les sauver, mais il n'y avait plus rien à faire.
Gorgo ne fut pas le seul à baisser piteusement le menton pour contempler la pointe de ses chaussures. Un grand malheur était arrivé, et la colère du mage, sa réaction à l'égard des hommes du roi, se justifiaient amplement.
Il regarda autour de lui, les cadavres des soldats, les hommes encore valides essayant discrètement de porter secours à leurs camarades blessés avant de prendre la fuite, jetant des coups d'oeils furtifs en direction du démon aux cheveux dorés qui les avait si sauvagement mis en déroute en espérant que sa folie meurtrière l'avait abandonné. Et il se sentit désespéré, découragé, mais il se devait d'être juste.
Fye leur avait sauvé la vie par deux fois, la veille en les sortant de prison, et à l'instant en se débarrassant de tous leurs adversaires sans leur laisser le temps de réagir. Sans lui, ce serait eux et non les gardes qui baigneraient dans des flaques de sang au milieu de la pelouse. Au lieu de ça, ils s'en tiraient avec quelques belles éraflures, des bosses sur le crâne, alors le moins qu'ils pouvaient faire étaient de le remercier, au lieu de le considérer avec suspicion parce qu'il leur avait assurément flanqué une trouille bleue. Oui, il fallait le remercier, et aussi s'inquiéter pour lui, car il n'avait pas l'air d'aller bien.
Le colosse s'avança vers lui pour essayer de lui parler, mais il ne lui accorda pas la moindre attention. Son regard était parti se perdre au loin, dans les ombres de la cour.
- Fye ? insista le manjuu. Qu'est-ce que tu as ?
- Moko-chan, où est Kurogane ?
