André avait regagné son poste en fin de journée. Sa permission prenait fin le lendemain, mais l'ambiance d'après-mariage la déprimait un peu. Le soldat qu'elle était se dirigea vers sa couchette, droit et fier. Cependant, il mourait de peur intérieurement. Comment son retour allait-il se passer ?
Elle avait lu la plus vive inquiétude dans les yeux de sa grand-mère. Elle l'avait rassurée par des plaisanteries, destinées autant à la vieille femme qu'à elle-même. Telle serait sa vie, oscillant entre liberté et angoisse.
Naturellement, André avait déjà eu droit à nombre de blagues et de questions plus ou moins salaces, plus ou moins grossières, plus ou moins odieuses… Après tout, ce n'était pas pire que le persiflage des langues de vipère de la Cour derrière leur masque de courtoisie et leur éventail voltigeur ! Leurs insinuations enrobées de sucre étaient avilissantes… La jeune fille admirait Oscar de pouvoir y faire face avec le sourire. Il est vrai qu'elle pouvait compter sur l'appui sans faille de Victor… Néanmoins, elle les détestait, ces courtisanes détestables ! Par chance, elle n'aurait plus à les côtoyer ! Ces dames ne se risqueraient pas à fréquenter des gueux, même s'ils portaient l'uniforme. La bouche d'André se crispa en une grimace méprisante. Elle avait subi les bavardages stériles et les médisances jusqu'à l'écœurement, et retrouvait avec plaisir le mécontentement franc, voire l'opposition ouverte des Gardes.
- Dis donc espèce de débauché ! Y parait qu'le colonel s'est mariée en blanc ?
- Oui, et alors ? gronda André, qui s'était échauffé à force de penser aux courtisanes.
- Va pas m'dire qu'elle était pucelle ! Ou alors, c'est qu't'es impuissant ! Hahahahahaha !
Le rire gras du soldat sonna le glas du calme d'André. Forte de son incertitude face à l'avenir, elle se laissa aller à son envie de frapper. Pour oublier. Pour ne plus avoir peur. Pour hurler sa rage et son désespoir.
Sans réfléchir, elle lança son poing. Malheureusement, l'homme était solide. Il recula à peine, et se frotta le menton, une lueur de haine dans le regard.
- Mon gars, tu vas me payer ça ! menaça-t-il. T'as plus ta petite trainée de colonelle pour te protéger…
- Oscar n'est pas une traînée ! Et je n'ai jamais eu besoin d'elle pour me protéger !
- Mais comme il l'a défend sa putain !...
Des larmes de colère piquèrent les yeux d'André. Les poings et la mâchoire serrés, elle faisait face à ce colosse insultant.
- Je t'interdis de la traiter de la sorte ! hurla-t-elle.
- T'aurais pu nous l'dire au lieu de la garder pour toi tout seul…
- Je n'avais rien à vous dire !
- J'comprends ! En fait, c'est toi qui lui racontais tout sur l'oreiller… Maligne cette garce !
- Je n'avais rien à lui raconter !
- Ouais, d'ailleurs tu dis pas grand-chose, lança un autre soldat qui jouait aux cartes. Si ça se trouve, t'es une belle garce toi aussi ! Hahaha !
Une lueur d'effroi traversa les prunelles glauques de la travestie. Pas ça ! Il fallait absolument qu'elle trouve une parade. Son adversaire ne lui en laissa pas le temps.
- On va voir ça, reprit-il en riant. Allez, montre-nous les cataplasmes de grand-mère ! Ha ha !
Un soldat bloqua les poignets d'André tandis que le colosse déchirait sa veste. Il ne pouvait plus humilier cette garce de colonel, alors il reportait sa frustration sur celui qu'il considérait comme son toutou ou son jouet. Il ne cherchait pas plus loin…
Pour la jeune femme, il en allait autrement. Elle comprenait que sa vie allait être saccagée. La réaction de ses camarades à la découverte de son secret la terrifiait. Pas ça ! Prise d'une panique incontrôlable, elle se tordit dans tous les sens, essayant de mordre, de donner des coups de pieds, de frapper. Elle voulait échapper aux serres qui la maintenaient, aux mains qui l'agrippaient pour la mettre à nu… dans la quasi indifférence.
A part les deux ou trois soldats qui s'acharnaient sur elle, les autres continuaient leurs activités comme si elle n'était pas là. Y compris Alain… Il avait failli intervenir quand le colosse avait commencé à l'asticoter, mais André avait choisi de frapper. Bien sûr ! Qu'étaient-ils, eux, ses compagnons d'armes, face à sa petite garce de noble arrogante et méprisante ?
- Ben ça alors…
Le colosse était figé, ainsi que les deux soldats qui maintenaient Andrée. Ils n'en relâchèrent pas leur prise pour autant. Loin de là ! Bientôt un sourire lubrique se dessina sur ses lèvres, détruisant les derniers espoirs de la captive.
- Mais que voilà, dit-il en glissant un doigt sur les bandes qui dissimulaient la poitrine de la jeune femme. Quel drôle de cataplasme…
Il glissa un doigt entre les deux seins, cueillant avec joie un gémissement assourdi par une peur sans nom. Il tira brusquement, détendant le tissu et dévoilant le haut de la poitrine. Un joueur de cartes leva les yeux de son jeu à cet instant précis. Sa mâchoire faillit se décrocher devant le tableau qui s'offrait à lui.
Rapidement, toute l'attention du dortoir se porta sur Andrée. Son regard affolé courait sur les visages sans s'arrêter sur aucun. Sa poitrine s'élevait à un rythme effréné, à moitié offerte aux yeux de tous. Ces expressions !...
Une bagarre démarra dans un coin de la pièce, certains soldats ayant du mal à profiter du spectacle. André serait une femelle aussi ? La nouvelle exigeait une preuve visuelle, quitte à pousser le camarade de devant. D'autant que, d'après les dires, le colosse aurait fini d'arracher les bandages, dévoilant entièrement le buste convoité. Elle n'avait pu retenir un léger cri, même si ça semblait plaire à son tortionnaire qui, pour la peine, multipliait les attouchements.
- C'est bien une garce les amis ! lança le colosse tout sourire, s'excitant de sa moue révulsée.
- Lâchez-la !
Alain avait parlé. Malgré la tension palpable, une tension sexuelle née de cette femme révélée, les deux soldats lâchèrent la jeune femme, qui recula pour échapper à la main vorace du colosse. La voix coupante s'adressait bel et bien à ses « hommes », mais le regard accusateur du sergent était fixé sur la femme. Comment avait-elle osé ?
André… André pour lequel il avait eu un coup de foudre amical ! Il avait accordé sa confiance aveuglément et, une fois de plus, était trahi. Quel imbécile il était ! Dieu que ça faisait mal…
Sa droiture le poussait à refuser le viol d'une femme, n'importe quelle femme. Sa colère avait cependant failli l'empêcher d'intervenir. Une colère froide, douloureuse, terrible, qui lui interdisait les bons souvenirs pour ne garder que le fiel de la découverte. Il se leva lentement et s'approcha de son ancien camarade. Il posa sur elle un regard sévère, dénué de toute compassion, qui la fit frissonner.
- Comment t'appelles-tu ? la cingla-t-il.
- ….And…Andrée Grandier, bredouilla-t-elle.
- Eh bien Grandier, je crois que ta place n'est pas parmi nous. A moins que ça t'excite de voir des abrutis se battre pour ta poitrine.
- Pardon, balbutia-t-elle d'une voix enrouée, sentant des larmes déborder la barrière de ses yeux.
- Ce n'est pas à moi que tu dois demander pardon, mais à nous tous…
On sentait Alain tellement à cran que personne n'osa protester, ou plaisanter. Même s'il y en avait pour penser qu'ils auraient préféré un peu plus que des excuses. Même le colosse ne pipa mot malgré l'effet notoire que lui faisait Andrée, vue la bosse qui déformait sa culotte.
Eperdue, la travestie tourna la tête dans toutes les directions, croisant les regards braqués sur elle. Elle frissonna, de dégoût, de peur… Il n'y avait pas d'issue. La porte était à l'opposé de sa position, et Alain ne l'aiderait pas.
Très bien ! Puisqu'il fallait en passer par cette dernière humiliation, elle ne faiblirait pas. Elle essuya ses joues et releva le menton, retournant à son ancien ami un regard blessé mais déterminé. Sans chercher à se rajuster, elle contourna le sergent et se dirigea vers les joueurs de cartes. Le plus proche d'elle se leva et s'écarta, les yeux rivés sur ces deux globes ronds, tentants. Elle grimpa sur la chaise avant de monter sur la table, et se redressa de toute sa hauteur, les épaules droites bien que crispées. Le regard au loin, elle tourna sur elle-même afin que tous puissent la voir.
- Messieurs, je vous demande pardon, dit-elle clairement en essayant d'affermir sa voix au maximum. Il n'était pas, il n'a jamais été dans mes intentions de vous ridiculiser ou de vous humilier.
Elle sentit ses jambes trembler légèrement sous elle, et ses résolutions fléchirent devant le rictus concupiscent de certains soldats. Elle rassembla tout son courage et descendit comme elle était montée. Rajustant tant bien que mal le bandage sur sa poitrine, elle attrapa sa veste déchirée et se dirigea vers la sortie. Elle ne voulait pas courir, sachant d'instinct que ce serait le signal de la curée.
Il lui fallut une éternité pour atteindre la porte. Enfin, elle l'ouvrit et la referma sur ces hommes transformés en loups. Immobile, pâle, tremblante, elle ne s'accorda que quelques secondes pour écouter les battements frénétiques de son cœur, puis courut jusqu'à l'écurie. S'enfuir !
