Purest Heart
Clarke avait souhaité s'éloigner du recueillement général. Depuis la seconde audience du procès de Phoebe où la blonde avait ordonné qu'on la tue, tout le monde au camp se sentait d'humeur à faire son deuil. Pour tous les morts, les plus récents comme ceux de la guerre les opposants au Comte et à ses sympathisants. Et ce, en oubliant bien sûr que près de la moitié d'entre eux faisaient effectivement parti des alliés de Daemon à ce moment-là.
Inévitablement, son comportement avait attiré les attentions de sa mère et de Robbie, tous deux s'inquiétant de la voire se cliver ainsi du reste de son peuple. Clarke y tenait pourtant, car elle ne sentait plus vraiment chez elle ici. Ou nul part ailleurs, pour ce qu'elle en savait. Il aurait pourtant été erroné d'affirmer qu'il s'agissait là de la seule raison, en effet, la blonde avait décidé qu'elle préférait mourir auprès de son unité. Son cœur l'affaiblissait et la jeune femme se sentait plus à l'aise en coupant les ponts dès maintenant. Dans l'immédiat la seule personne à qui elle comptait parler s'était absentée.
Après avoir laborieusement chassé Robbie et Abby, Clarke s'assit d'un coin du camp tournant délibérément le dos à la cérémonie de commémoration ridicule. La blonde ignora ostensiblement de remplir son prétendu devoir de mémoire qui portait sur des événements malheureux qu'elle ne connaissait que trop bien. Pourquoi s'obstiner à garder en tête les cauchemars du passé quand on pouvait se contenter d'en tirer une morale utile pour l'avenir ? La jeune femme blonde haussa mentalement les épaules et sorti sa radio portative. Elle tourna le bouton des fréquences, jusqu'à atteindre celle réservée à Hilary.
« Hilary ? Ici Clarke Griffin, est-ce que tu m'entends ? »
Seuls les grésillements d'un réseau brouillé lui vinrent en réponse, elle fixa un instant la membrane de la radio, les doigts serrés sur l'appareil. Les émetteurs et les récepteurs radio avaient une portée bien plus importante que la distance que pouvait avoir parcourue Hilary en aussi peu de temps. Elle ignorait ses appels.
Clarke avait souhaité s'éloigner de la méditation globale qui semblait s'être emparée des androïdes vêtus de tunique écarlate. Après l'interrogatoire et le détecteur de mensonge, les inspecteurs en robe de chambre s'étaient rassemblés pour un conciliabule silencieux et mortellement ennuyeux pour quiconque n'y participait pas. La blonde s'était naturellement dirigée vers l'aquarium phosphorescent dans lequel baignait son amie clone. Mais même cette vision finit par lasser, tant chaque personne autre que Clarke s'emmurait dans le silence et l'immobilité.
Elle en était à envisager le suicide quand un étranger fit irruption dans la pièce, ce fut si soudain qu'on aurait cru qu'il venait d'émerger des dalles blanches lumineuses qui recouvraient le sol. Il avait le visage dissimulé par une capuche, mais sa mâchoire et sa légère barbe rousse étaient visibles. Clarke se dit que ce dit qu'il devait appartenir à l'étoile rouge puisque que son costume avait la même apparence que l'armure de cuir émeraude que portait Illich sous ses haillons. Ou bien était-ce lui ? Une version jeune…
« Illicht ? éructa-t-elle bêtement.
_ Ce n'est pas lui.
_ Alors qui est-ce ? Pourrais-je savoir votre nom ?
_ Mon nom ? Ah… j'en ai eu tellement selon les combats, les années ou la nécessité. Bien sûr mon psychiatre dirait que mes multiples identités correspondent à mes fuites dissociatives et à mes délires psychotiques. Je ne pense pas même que tu comprennes ce que je te dis-là, c'est juste plus fort que moi. Je sors ce discours à chaque fois que je rencontre quelqu'un de nouveau, sans doute la seule pérennité qu'il existe.
_ Ma mère est médecin, se défendit Clarke.
_ Tu dis ça comme si ça expliquait tout. Bah, j'imagine que je dois répondre à ta question. Je fus tour à tour Oliver, Wulfila, Thomas, le Casse-cou, Sebastian et Charon. Je ne me souviens pas de tous mais les meilleurs sont là. »
Clarke ne fut pas en mesure de répondre quoi que ce soit, quand bien même son cerveau avait retenu les deux derniers noms, elle semblait en proie à un vertige monstrueux. La jeune femme tituba, ses oreilles bourdonnèrent, elle perdit l'équilibre et sa vision se troubla. Juste avant de tomber, la blonde prit conscience de deux choses. La première, que le bourdonnement était en fait son sang battant dans ses oreilles et que le Sebastian qu'elle connaissait était brun et non roux.
« Hey, Clarke ! »
Cette fois-ci c'était bien la voix de Sebastian, la blonde se redressa soudainement à l'appel de son nom. Elle jeta un regard hagard autour d'elle, les dalles blanches avaient disparues et trois mannequins en mauvais états avaient le visage contre le sol et des vêtements sales mais à la couleur clairement identifiable comme du rouge sang. Rouge comme ses mains, le sang sur ses mains, le sang de qui ?
« Costia !
_ Ne t'inquiète pas, l'apaisa Sebastian. Des médecins la prennent en charge, elle s'en sortira. Les clones ont la peau dure.
_ Tu… Qu'est-ce que fais là ? Comment est-ce que vous êtes entré ? Oh bon sang, nous devons partir avant que A.L.I.E. nous tombe dessus !
_ Encore une fois, tempéra son interlocuteur, ne t'inquiète pas. Nos troupes viennent de frapper, nous avons mené l'assaut contre Bercy. Le bâtiment est sous notre contrôle.
_ Vraiment ?
_ Oui, lui sourit Sebastian. Tu te sens prête à repartir ? »
Clarke s'apprêtait à laisser tomber, elle caressa du doigt le bouton des fréquences avant de se résigner à couper les communications. Le grésillement s'intensifia, la membrane de la radio vibra différemment et une voix de mauvaise qualité sortie de l'appareil de télécommunication. La blonde hésita un instant avant de répondre, oscillant entre le soulagement d'obtenir enfin une réponse et la crainte d'être incapable de dire quoi que ce soit.
« Désolé de ne pas avoir répondue plutôt, tout va bien ?
_ Hormis la vague d'idiotie qui s'est abattue sur Exodia et a poussé tout le monde à prier pour les morts, oui.
_ Ils vont avoir du boulot, nota Hilary l'air de rien. Tu avais raison, tu sais, j'ai eu tort de m'emporter et de réagir ainsi.
_ Merci.
_ De quoi ? Ne me dis pas que tu me remercie d'admettre que j'ai eu tort ? Parce que si tel est le cas, tu peux être assurée que ça ne se reproduira jamais.
_ Non, merci de m'avoir rappelé ce que nous étions. La relation que nous avions à une époque beaucoup plus pacifique… relativement pacifique. »
Clarke entendit Hilary rire à l'autre bout du fil. Elle se permit de céder à une faiblesse passagère et se laissa à rosir légèrement tandis qu'elle se mordait la lèvre inférieur. Pendant un court instant, Clarke pouvait agir comme n'importe qu'elle jeune femme de son âge. Il y avait fort à parier qu'une similaire aurait pu se dérouler sur l'Arche dans une réalité alternative où rien de tout cela ne serait arrivé.
« Clarke, repris Hilary, j'ai toujours été surprise que tu t'en sois sorti ainsi. Je veux après toutes les épreuves que nous avons traversées, toi en particulier. Je me souviens que tu avais le cœur le plus pur.
_ Ce qui ne veut pas forcément dire grand-chose considérant le groupe que nous formions.
_ Aujourd'hui on s'est disputé comme cela ne nous était pas arrivé depuis si longtemps. Et j'ai réalisé que peut-être – apparemment à juste titre- la réponse que tu avais faite à Robbie m'était en réalité adressée.
_ Oh.
_ S'il te plait dis-moi que j'ai correctement compris et que je ne suis pas en train de me bercer d'illusion. Parce que j'ai déjà eu du mal à surmonter le premier choc, s'il s'avère que j'ai mal lu les signes, ou que tu as envoyé des signaux contradictoires, je ne sais pas ce que je pourrais te dire pour me sortir de cette situation gênante.
_ Hilary, coupa Clarke, Hilary ! Reprend-toi, je ne te reconnais plus. Un soldat ne perd pas le contrôle de ses émotions.
_ Tu as raison.
_ Si tu n'as pas plus d'information à me transmettre je dois mettre fin à la communication. Rentre au camp, nous aurons besoin de toutes nos forces lorsqu' Épiméthée ou A.L.I.E. attaqueront.
_ Entendu. Hilary, terminé.
_ Hé !
_ Commandante ?
_ Tu avais raison, c'est important que tu le saches.
_ A quel sujet, si je puis me permettre ?
_ Je t'aime. Clarke Griffin, terminé. »
Harper passa la cérémonie à côté de Monty, en fait, elle l'avait cherché du regard toute la première partie pour pouvoir le rejoindre. Elle se faufila entre les gens, en bousculant quelque uns au passage, jusqu'à arriver à la droite de Monty. Ce dernier lui jeta un rapide coup d'œil puis continua de fixer droit devant lui, comme s'il ne voulait pas être distrait mais refusait de se concentrer sur la commémoration. Harper glissa sa main dans celle de Monty, la serra légèrement en espérant avoir une réaction émotionnelle, même si cela voulait dire qu'il la repoussait. Rien, il frissonna à peine.
« Je veux juste t'aider, lui dit-elle presque comme une supplique.
_ Bonne chance avec ça.
_ Je ne peux pas changer la marée si la lune ne coopère pas. C'est de la physique élémentaire.
_ Tu es complètement folle.
_ Non, je suis géniale et je vais t'apprendre à ouvrir les yeux pour regarder le soleil briller. »
À côté d'elle, Harper entendit quelqu'un lui intimant de se taire, elle l'ignora tout comme elle fit peu de cas du regard noir qu'elle croisa. Elle haussa mentalement les épaules et reporta son attention sur Monty.
« Pourquoi es-tu là ? se plaignit-il.
_ Et toi ? rétorqua Harper.
_ Parce que ce n'est que justice que leur rendre hommage.
_ Pourtant tu ne veux pas être ici. C'est vrai qu'il manque une personne féminine, elle devrait se tenir, là. Nous regarder de haut en nous montrant sa balance comme si ça expliquait tout.
_ De quoi est-ce que tu parles ?
_ Symbolique, le monde en est plein. Parfois je me dis que tout n'est qu'un amalgame d'allégories. Imagine à quel point ta vision changerait si tu voyais la guerre comme une dispute entre une femme vêtue de haillon levant sa faux de façon menaçante et qui n'aurait jamais osé tuer si ce n'était à cause de la vie. Un homme arrogant, colérique et exigeant qui s'imagine que son sexe et sa barbe font de lui la valeur par défaut. Et devine ce qui peut naître de leur union chaotique, non, je te le donne en mille : un gamin potelé souffrant du manque de tendresse dans la relation de ses parents qui va faire de son existence une quête d'amour…
_ Es-tu en train de résumer la vie, la mort et l'amour à de la violence conjugale ?
_ Okay… au moins as-tu écouté ce que je disais, soupira Harper.
_ J'apprécie la tentative, assura Monty. Mais pitié, tais-toi maintenant. »
Harper laissa échapper un petit gloussement qui fit rire Monty à son tour. C'était nerveux sûrement. Harper s'en voulait un peu malgré tout, ce n'était vraiment pas le moment. Peut-être était-elle cruelle, complètement insensible mais au moins elle n'était pas la seule à rire le plus doucement possible.
Clarke vit Harper et Monty s'éloigner du cortège en cachant leur visage dans leur main. La blonde ne pensait pas se tromper en subodorant que cela n'avait rien avoir avec de la pudeur ou des larmes. Elle pensa à se manifester en se raclant la gorge quand elle les vis tous deux se mettre à l'écart de la cérémonie bien trop près d'elle. La jeune femme n'en fit rien, elle savait que le cœur de Monty avait ses inclinaisons dans l'autre direction, elle ne risquait donc pas d'être témoin de quoi que ce soit de bien gênant.
« On devrait y retourner dès qu'on ce sera calmé, déclara finalement Monty.
_ C'est un des choses les plus appréciables avec toi, assura Harper. Tu n'as que des bonnes intentions, tu aimerais pouvoir aider tout le monde. Parfois même de façon si désintéressée que tu te sacrifierais pour eux.
_ Ah bon ? Je veux dire… tu le penses vraiment.
_ Tant d'abnégation et un cœur si pur, tu es presque un personnage de fiction.
_ Navré de te décevoir mais je suis bien réel. Ce qui doit vouloir dire que je ne suis pas parfait, contrairement à ce que tu penses.
_ Oh non ! J'espère bien que tu n'es pas parfait, tu ne serais pas intéressant sinon. Tu doutes, tu hésites, tu fais des erreurs mais à chaque fois que tu échoues, tu apprends et cherches un meilleur moyen de faire ce qui est juste. »
Clarke suivit Sebastian dans les couloirs de Bercy, les pantins d'A.L.I.E. étaient à genou et positionnés en ligne, le front contre le mur pendant que des hommes et des femmes alliés à Sebastian leur ôtaient la puce bleu qu'il avait en eux.
La blonde s'arrêta un instant pour observer le mode opératoire. Un scalpel dans la main droite et la gauche tenant fermement le cou du patient, un homme qui parut familier à Clarke, pratiqua une entaille verticale dans la nuque du sujet d'A.L.I.E. . Le sang coula, plus foncé que ce à quoi la jeune femme s'attendait, le chirurgien de fortune plongea ses doigts sous la peau et en sortit un objet bleu électrique, rectangulaire et de la taille d'un dé à coudre. Clarke vit distinctement les multiples petits tentacules sortant de la puce et tentant de se raccrocher à son hôte.
« Est-ce que cet appareil était attachée à sa colonne vertébrale ? demanda Clarke. Est-ce ainsi qu'A.L.I.E. procède ? En accédant à leur système nerveux ?
_ J'ai l'impression que tu aimes ça, fit remarquer Sebastian.
_ Parce que c'est le cas », sourit la blonde malgré elle.
Sebastian ne fit pas d'autre commentaire, il se contenta de marcher aux côtés de Clarke sans un mot. Ils sortirent du bâtiment, marchèrent dans les rues, se décalant à peine pour faire le tour de débris. Disons qu'ils profitaient des jours de paix qui s'annonçaient quand bien même ils se trouvaient noyés au milieu de complot. La jeune femme blonde pensa parler à Sebastian du groupuscule l'étoile rouge ou des hallucinations qu'elle avait eues. Elle n'en fit rien, profitant du calme relatif. A.L.I.E. était neutralisée, la menace d'une armée surhumaine commandée par Daemon lui paraissait lointaine et Costia était sauvée. A présent, on allait s'occuper d'elle comme il fallait et tout rentrerait dans l'ordre.
Pour combien de temps ?
Le navire de Sebastian montra le bout de son mat et cette image fit taire la petite voix furieusement angoissée dans la tête de Clarke. Elle demanda au passeur si Costia s'y trouvait, celui-ci lui répondit par l'affirmative et la blonde accéléra le pas. De la marche rapide elle passa au trot léger, puis elle se mit à courir. Ses muscles furent comme traversé par un courant électrique qui les revivifia, les gonfla Clarke senti le sérum miracle rugir dans chaque fibre de son corps, le Mirakuru cria sa satisfaction et sa liberté par chaque pores de sa peau.
La chaleur grandit dans son cœur, l'air frais fit frémir de plaisir ses poumons, elle allait si vite sans fatigue ni essoufflement. Le sérum dopait son corps, lui prodiguant adrénaline, épinéphrine et autres hormones. La boule chaude éclata et envahi tout son être, jusqu'au muscle de son visage que se détendirent. Elle alla serrer Costia dans ses bras, le clone semblait être en parfait état.
« Ça va ? demanda Clarke.
_ Oui, je ne me souviens pas de grand-chose mais je me sens bien. Je crois que le traitement de ce Thelonius a endommagé mon réseau mémoriel.
_ Je t'aiderais à remplir les blancs, assura son amie, enfin pas les plus ennuyeux. »
Clarke la prit de nouveau dans ses bras et la serra fort contre son corps. Costia au début raide, se détendit et lui rendit son étreinte avec chaleur et humanité.
« Allons, mes demoiselles un peu de retenu, plaisanta Sebastian.
_ Eh bien, tu as pris ton temps.
_ Dis plutôt que tu courre vite, Clarke Griffin. Au fait…
_ Qu'est-ce qu'il y a, s'inquiéta Costia en voyant son expression s'assombrir.
_ Qui est Illitch ?
_ Comment ? s'écria Clarke estomaquée. Qui…
_ Je fus tour à tour Oliver, Wulfila, Thomas, le Casse-cou, Sebastian et Charon. Je ne me souviens pas de tous mais les meilleurs sont là. Celui que ma mère m'a donné en revanche, peu le connaissent. »
