Disclaimer : Je ne fais qu'emprunter l'univers et les personnages de Supernatural, et accessoirement de la Bible.
Précédemment : Castiel est nommé Général de la Garnison à la place d'Anna qui a arraché sa propre Grâce. Des années plus tard, il reçoit l'ordre de descendre en Enfer sauver l'âme de l'homme vertueux qui représente le premier sceau que les démons doivent briser pour libérer Lucifer et enclencher l'Apocalypse. Après quarante ans de recherches, ils le sauvent, mais trop tard. Dean Winchester est désormais le seul à pouvoir contrer Lucifer. Castiel tente à plusieurs reprises de lui parler, mais en vain, sa voix semble blesser l'Humain. Il se résout finalement à investir un vaisseau comme Balthazar le lui avait conseillé...
Bonne lecture !
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Jimmy
« Parce que tu crois vraiment qu'on peut te dégoter un vaisseau en un claquement de doigts ? Ce type d'Humains est rare et il y a une liste d'attente longue comme mon bras selon les priorités, le grade et le temps d'utilisation requis. Il y a une procédure à respecter, Castiel. Des formulaires à remplir, une formation à suivre, des autorisations à obtenir. On ne décide pas de ça à la dernière minute. Il fallait être prévoyant.
Assis à son bureau les mains croisées, Zachariah me toise avec un air condescendant.
- Je ne pensais pas en avoir besoin, mais il s'avère que c'est le seul moyen de m'adresser à Dean Winchester. Suite au récent incident que j'ai signalé, il connaît mon nom, et risque de m'invoquer à tout moment. Sans réceptacle pour me contenir, je risquerais de le blesser.
- Oh vraiment ? Et en quoi est-ce mon problème ? Est-ce que j'ai l'air de pouvoir t'en pondre un dans la seconde ? C'est fou ça, tout le monde semble persuadé que j'ai réponse à tout, et ça défile dans mon bureau la bouche en cœur à longueur de journée !
Balthazar, à ma gauche, toussote discrètement et intervient d'un air obséquieux :
- J'ai déjà une lignée de prévue pour mon Général bien-aimé, à vrai dire, et la paperasse est déjà prête. Quant à la formation, je peux la lui dispenser au passage.
Zachariah jauge Balthazar, les éclats de glace dans le bleu sombre de ses yeux scintillant par instants. Il se lève soudain pour contourner le bureau.
- Je vous faisais marcher, voyons ! Bien sûr qu'on peut s'arranger, c'est à ça que ça sert d'avoir des contacts dans la haute, hein ?
Il s'est placé entre nous et nous tapote le dos de ses ailes avec une familiarité dépourvue de la complicité que je partageais avec mes frères avant de devenir leur supérieur hiérarchique.
- Ça tombe bien que tu prennes l'initiative d'enfiler un costume de chair, Castiel. Dans quelques jours, une circulaire stipulera que tous les Anges et Chérubins de terrain devront obligatoirement en avoir un d'attribué – ce sera fortement encouragé aussi pour les gratte-papiers. Et il sera interdit de fouler la Terre sans un réceptacle.
- Oh ? Merci de me prévenir. Je sens que je vais devenir Mr. Sex dans les mois à venir, commente Balthazar. Premiers arrivés, premiers servis, et les derniers se taperont les restes !
Zachariah replie ses ailes avant de s'appuyer contre son bureau.
- Je te filerai quelques assistants, Balthazar. Oh et ne me remerciez pas, vous me retournerez une faveur un jour. Et ça, Castiel, c'est ce qui s'appelle se créer un réseau. Il faut toujours avoir dans sa manche des gradés. Prends-en de la graine.
- Ce n'est pas tout, j'ajoute d'un ton neutre. Il nous faut aussi une dérogation de voyage dans le temps.
Zachariah écarquille un peu plus les yeux et lève les bras d'un air fataliste.
- Tout ça ? Tu ne veux pas aussi mon poste pendant que tu y es, Castiel ?
- Non merci. Seulement une dérogation.
Zachariah cille et me dévisage comme s'il hésitait entre le rire et la colère. Balthazar émet un rire guindé avec un raclement de gorge visiblement forcé, tout en me donnant un discret coup d'aile dans le dos :
- Ha ha ! Hum. Vois-tu, Zachy, pour que l'Humain laisse Cas' s'introduire en lui, il faut d'abord qu'il ait gagné sa confiance et pour ça, il faut du temps – à défaut de lubrifiant. Du temps que nous n'avons pas maintenant.
Zachariah nous dévisage tour à tour avant de lâcher un ricanement rouillé.
- Vous êtes des marrants, dans la Garnison, décidément ! Eh bien, va pour une dérogation. Je transmettrai ça directement à l'administration à titre exceptionnel.
Il nous observe un instant, avant de reprendre :
- Eh bien quoi ? Vous attendez que je vous tienne par la main et qu'on chante ensemble des psaumes ? Débarrassez-moi le plancher, j'ai du boulot, moi ! »
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Le sol rencontre durement mes serres, et ce n'est qu'en abattant une main à terre que je parviens à me stabiliser. Si je n'étais pas invisible et par conséquent à demi transposé dans une réalité alternative éphémère, j'aurais sans doute dévasté ce quartier paisible plongé dans la nuit. Des maisons toutes bâties sur le même modèle s'alignent sous mes yeux, leurs contours imprécis, aux couleurs délavées. Ma Grâce s'écoule lentement dans mon corps, comme drainée de son énergie, et je plie et replie mes mains en me relevant, pour mieux la faire circuler.
Mon regard croise celui de Balthazar qui brille d'une lueur taquine, et ma vision revient peu à peu à la normale, peignant le monde de riches nuances bleues sous la lune et rendant aux yeux de mon frère sa teinte tourmaline.
« Eh bien, ô grand Général, un tout petit voyage dans le temps et tu me claques dans les pattes ? Nous ne sommes pourtant revenus que deux mois en arrière.
- J'ai eu du mal à doser mon énergie.
C'est la première fois de toute mon existence que je voyage dans le temps. Et si je connais la technique en théorie, comme tout Ange de mon rang, je n'avais jamais eu besoin de l'appliquer auparavant. C'est déstabilisant. Quand je songe qu'en ce point précis de la ligne temporelle, je me trouve en Enfer à suivre une fausse piste pendant que l'homme vertueux brise le premier sceau... Si j'avais su alors ce que je sais maintenant...
- Aww, mon pauvre choupinet. Tu veux que je te porte ? On va devoir effectuer une bonne douzaine de bonds dans le temps pour gagner la confiance de ton costume de chair, et je ne voudrais pas que tu tournes de l'œil. Ça ferait mauvais genre et on dirait encore que c'est de ma faute – bizarrement, c'est la conclusion que tire la hiérarchie à chaque fois qu'il y a une couille dans le potage.
Je lui jette un regard vexé, mes plumes se gonflant sur mes ailes repliées.
- Je suis le Général de la Garnison, Balthazar. Je peux me débrouiller seul.
- Oh ne le prends pas mal, Cassy ! Je t'aurais porté avec délicatesse et le plus profond respect, comme une jeune mariée.
Je plisse les yeux et décide de l'ignorer. Souvent, mes réactions ne font que l'encourager dans son insolence, et je connais Balthazar depuis suffisamment longtemps pour savoir que la meilleure parade est l'impassibilité.
Je détourne donc la tête et parcours du regard les rangées d'habitations alignées les unes à côté des autres à mes pieds. Toutes agrémentées de la même parcelle de jardin garnie de quelques arbres et d'un véhicule garé.
- Où est le réceptacle ?
- Endormi devant une émission télévisée abrutissante, comme tout mâle sain d'esprit de son âge et milieu social.
Je suis des yeux la direction que pointe Balthazar, et m'agenouille pour observer un Humain mâle assis seul dans son salon. À première vue, il n'a rien d'exceptionnel, et tout comme Htmorda, je n'ai jamais vraiment su comprendre ce qui est supposé différencier un Humain beau d'un Humain laid. Ils sont tous beaux à mes yeux, car ce sont les chefs-d'œuvre de création de Père, en un sens où nous ne pourrons jamais l'être.
C'est donc sous cet aspect que me verra Dean Winchester. Je ravale ma déception de ne pouvoir lui apparaître sous ma véritable apparence, comme Camael avait pu le faire pour Caïn. Je dois me concentrer sur l'acquisition de mon hôte. Je constate que sa femme et sa fille sont profondément endormies à l'étage.
- Il est seul. C'est l'occasion. Je vais établir le contact.
- Tâche de communiquer sur la fréquence intermédiaire, cette fois-ci.
- Quel est son nom ?
- Jimmy Novak.
Je plisse les yeux et me concentre pour laisser glisser vers la réalité matérielle un mince filet de voix, uniquement sur l'espace réduit que délimite la pièce où se trouve le réceptacle.
- Jimmy, réveille-toi, je murmure tout bas.
Et comme cela avait été le cas avec l'homme vertueux, seule la télévision réagit à ma voix : l'image se brouille. Cela a au moins l'avantage d'avoir réveillé Jimmy.
- Tu recommences, Cas' ! Tu te trouves à nouveau sur la fréquence d'ondes pour chiens. Le jour où une prophétie annoncera qu'un labrador sauvera le monde, tu seras le premier sur la liste pour lui causer. Module donc ta voix un cran plus haut.
- Jimmy, je suis un Ange du Seigneur. Dieu t'a choisi pour...
Le réceptacle enserre son crâne entre ses mains et tombe à genoux en poussant un hurlement. Puis s'écroule au sol en convulsant. Balthazar m'interrompt d'une main sur l'épaule, et je vois du coin de l'œil qu'il secoue la tête en soupirant d'un air désabusé.
- Dean n'avait pas eu cette réaction-là, dis-je, sur la défensive.
- Parce que Dean n'est pas épileptique, lui.
- Oh.
Je plisse les yeux et me relève avec raideur, sentant le découragement et la confusion contracter ma Grâce.
- Pourquoi ne puis-je leur parler, Balthazar ? Y a-t-il un problème avec Dean ? Est-ce à cause de son séjour en Enfer ? Et Jimmy, est-il.. ?
Balthazar se relève à son tour et me regarde avec une compassion attendrie.
- Non, Cassy, le problème ne vient pas d'eux. C'est juste toi qui es mauvais, voilà tout.
Le regard que je lui lance est certainement peu chaleureux, car il élève les bras d'un air défensif.
- Hé ! On ne peut pas être bon partout ! Certes, je suis un être exceptionnellement talentueux – doublé d'un charme ravageur – mais je serais incapable de manipuler la mémoire des Humains comme tu sais si bien le faire.
Je baisse à nouveau les yeux sur Jimmy qui se relève du sol en tremblant de tous ses membres.
- Comment communiquer avec mon hôte s'il ne peut entendre ma voix ?
Sans hôte, je ne pourrai parler à Dean, ni remplir les nouvelles exigences du Paradis. C'est fort embarrassant.
Balthazar m'enveloppe de son aile comme dans un cocon soyeux.
- Fais confiance à ton vieux frère. Est-ce que je t'ai déjà laissé tomber, mh ? Tu vas entrer dans ce joli morceau, j'en fais une affaire personnelle. J'ai une idée... »
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Le soleil est encore haut dans le ciel lorsque le véhicule se gare devant l'habitation et que Jimmy en émerge, un sachet en papier à la main. L'Humain a demandé un congé maladie suite à sa crise d'épilepsie, et c'est avec un air préoccupé qu'il entre dans la maison vide et pose ses médicaments sur la table du salon. Puis, il se laisse tomber sur le fauteuil avec un soupir las en prenant son crâne entre ses mains.
« C'est le moment. Profites-en pendant que bobonne fait les courses...
J'acquiesce et, un genou à terre, je me penche pour placer mon visage au-dessus du toit – l'habitation elle-même est minuscule, et un seul de mes yeux fait presque le double de sa taille.
Je plisse les yeux et me concentre sur la télévision dont l'écran muet fait face à Jimmy.
- Jimmy... je murmure en un souffle à peine perceptible.
L'écran de télévision grésille et clignote un instant en transmettant effectivement ma voix, puis se stabilise, projetant une lumière bleutée dans la pièce. Balthazar avait raison. Cela fonctionne. Filtrée par le biais d'appareils électroniques, les intonations de ma voix sont supportables pour les oreilles du réceptacle. Celui-ci relève la tête avec un sursaut paniqué, puis pousse un soupir et jette un œil agacé à la télévision.
- Encore un bug ? Et dire qu'on vient de l'acheter... Je vais devoir la ramener au magasin. Il ne manquait plus que ça.
Il se lève péniblement et éteint l'appareil avant de se frotter les yeux avec lassitude. Et les rouvre en grand lorsque l'écran se rallume aussitôt.
- La télévision fonctionne bien, Jimmy. Je l'utilise seulement pour te parler.
- Niveau entrée en scène tu aurais pu faire mieux, Cas'. Les Humains ont besoin de phrases plus ténébreuses que ça pour être impressionnés. Mais je te laisse faire ! C'est toi le boss !
Jimmy fixe l'écran sans ciller, la bouche entrouverte.
- J'ai vraiment besoin de dormir, marmonne-t-il pour lui-même en tendant une main tremblante pour éteindre le téléviseur.
Cette fois-ci, je ne laisse pas l'appareil s'éteindre. Jimmy a beau presser le bouton à plusieurs reprises, l'écran reste résolument allumé.
- Tu dois m'écouter, Jimmy. Tu es un élu.
- Est-ce que c'est un coup de Roger ? lance Jimmy avec un rire forcé. Ha ha bien joué, Roger, j'ai failli y croire ! Est-ce que c'est un enregistrement ?
- Je ne suis pas Roger. Mon nom est Castiel. Je suis un Ange du Seigneur.
La main de Jimmy se fige et il regarde l'écran, les yeux écarquillés. Puis, il fronce les sourcils avec un air outré.
- Ah non ! Là, ça va trop loin. On n'utilise pas le nom du Seigneur pour une stupide plaisanterie !
Il se penche et arrache le câble qui alimente la télévision en électricité d'un mouvement brusque. L'écran reste allumé.
- Je ne plaisante pas, Jimmy. Dieu t'a choisi pour un but important.
Bouche bée, l'Humain tombe assis à même le sol, et recule frénétiquement en retenant sa respiration, les yeux fixés sur l'écran, jusqu'à ce que son dos heurte le fauteuil.
- Oh mon Dieu... s'étrangle-t-il.
- Non : Castiel. Mais c'est en effet Lui qui m'envoie.
Mon nom est-il donc si difficile à retenir ?
Une myriade d'émotions traverse le visage de l'Humain. Confusion. Terreur. Émerveillement.
- Castiel, déglutit-il. Est-ce réel ? Dieu vous envoie ? Je... C'est un immense honneur, je...
Il se redresse pour se mettre à genoux et se signer avec révérence en murmurant les mots d'une prière.
- Fin de la récréation, Cassy ! Bobonne est rentrée !
En effet, un claquement de porte retentit, et je me relève lentement. Dans la maison, la télévision s'éteint aussitôt. La femme aux cheveux blonds s'arrête dans l'encadrement de la porte, les bras chargés de courses, et cligne les yeux d'un air surpris.
- Que fais-tu par terre ?
Jimmy fixe l'écran noir comme s'il émergeait d'un rêve, et se relève en passant sa main dans ses cheveux, visiblement confus.
- Rien, Amélia, je... je priais.
- … devant la télévision ?
Je me désintéresse de la scène et relève les yeux vers Balthazar.
- Ça a fonctionné. Il faut que je lui parle à nouveau pour le convaincre de me dire oui.
- Taratata, non mon canard, ça ne fonctionne pas comme ça ! Et crois-moi, je sais de quoi je parle. La meilleure technique est de leur parler, de faire quelques petits miracles pour leur en mettre plein la vue, les titiller jusqu'à ce qu'ils supplient par eux-mêmes de nous aider. Nous allons faire un petit saut dans le temps, et revenir dans trois jours, quand il sera mûr. »
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J'aurais pensé qu'à la longue, voyager dans le temps serait plus aisé, mais je me trompais. Car une fois de plus, j'ai utilisé trop d'énergie dans l'opération, et c'est avec un engourdissement désagréable de ma Grâce que je parviens à destination. Ma main agrippe l'épaule de mon frère pour conserver mon équilibre.
« Mieux vaudrait que tu gardes ton énergie pour le transfert dans ton hôte, et les nombreuses batailles qui nous attendent. Tu ne veux toujours pas de mon aide, Cas' ? Une fois que tu seras en possession de ton réceptacle, les voyages dans le temps ne devraient plus être un problème pour toi.
Je dois reconnaître qu'il a raison, et j'acquiesce sans le regarder, les yeux rivés sur la maison. Jimmy se trouve assis à table dans la cuisine. Il lit un journal en buvant une tasse de café tandis que son épouse passe la lanière de son sac sur son épaule.
- J'amène Claire à son cours de piano, et ensuite nous irons déjeuner chez Roger, d'accord ?
- Je sais, Amélia, tu me l'as dit déjà trois fois, répond Jimmy avec un tendre sourire.
L'Humaine prend les clés de la voiture et la main de sa fille, puis sort de la maison, me laissant le champ libre pour m'adresser à mon hôte.
- Tu sais, ça aurait dû être elle. L'hôte que je te destinais.
La voiture démarre et s'engage sur la route, s'éloignant entre nos pieds. Je plisse les yeux.
- Qui, Amélia ?
- Quoi ? Bien sûr que non ! Tu vas me vexer. Non, je parle de la gamine : Claire ! J'ai bossé dur sur cette lignée, tu sais, pour te fabriquer un hôte parfaitement adapté à ta Grâce. Et ton hôte ultime, c'est elle, pas Jimmy. Parce que vois-tu, je t'ai toujours imaginé plutôt en femme, va savoir pourquoi. Tu serais adorable en petite sœur. Cette Apocalypse tombe juste quelques années trop tôt, elle est encore un peu jeune. Mais qu'importe, Jimmy fera bouche-trou, et une fois tout ce bordel fini, si l'Humanité n'est pas détruite, tu pourras la tester. Tu verras, ça n'aura rien à voir : puissance, ergonomie, rapidité, etc. En plus je t'assure qu'une fois adulte elle sera une vraie bombe.
- Jimmy n'est donc pas adapté à ma Grâce ?
- Si si, bien sûr. De la même manière que les réceptacles que je fournis à nos frères sont adaptés et tout à fait fonctionnels. Imagine-les comme du prêt-à-porter de bas étage, alors que Claire, c'est du sur-mesure. Du chic, du glamour. Tu vois ce que je veux dire ?
- Pas vraiment. Mais pourquoi les autres n'ont-ils pas eu du... sur-mesure, dans ce cas ?
- Parce que c'est habituellement réservé pour les Archanges, et que pour des Anges, ça serait jeter de la confiture aux cochons.
Je ne vois pas ce que viennent faire les porcs dans cette discussion, mais je ne relève pas, et penche seulement la tête sur le côté, perplexe.
- Alors pourquoi m'en as-tu fabriqué un, Balthazar ?
Mon frère émet un petit rire, et me tapote la tête de son aile.
- N'est-ce pas évident, Cassy ? N'as-tu donc pas remarqué depuis tous ces millénaires que je t'aime bien ? C'est un cadeau, pardi !
- Oh.
Je détourne les yeux, soudain embarrassé. Que répondre à cela ? Je reste figé sur place, mes bras raides le long de mon corps. Devrais-je faire quelque chose ? Le toucher ? Le remercier ? Ou au moins lui répondre ?
Je pose à nouveau mon regard sur lui, et serre les poings avec détermination.
- … Je... t'aime bien aussi, Baltha...
- AH ! Stop ! Je t'arrête tout de suite avant que ça devienne mièvre, parce que là j'ai soudain l'impression d'être dans une comédie romantique et qu'on va se mettre à chanter. Occupe-toi plutôt de ton vaisseau avant qu'il ne refroidisse !
Je ne me le fais pas dire deux fois. C'était fort gênant.
Jimmy a terminé son café et dépose la tasse dans l'évier. Je m'accroupis et murmure tout bas pour transférer ma voix dans l'appareil électronique le plus proche de lui.
- Jimmy... M'entends-tu ?
J'entends Balthazar, derrière moi, se frapper le front de la main avec un soupir mélodramatique.
- Non, Cassy, nooon... Tu me désespères...
L'homme cesse de laver sa tasse et ferme le robinet en tournant les yeux vers l'appareil. Je vois qu'il retient son souffle avant de se pencher comme pour mieux entendre.
- … Castiel ?
- C'est mon nom. As-tu foi en Dieu, Jimmy ?
Jimmy cligne des yeux avant d'émettre un rire désabusé.
- Mon micro-ondes me demande si j'ai foi en Dieu...
- Bon. Je crois qu'il est temps de lui en mettre plein la vue, intervient Balthazar en s'agenouillant à côté de moi.
Il place un doigt au-dessus de la maison et esquisse un petit mouvement souple. Tous les objets de la cuisine se mettent soudain à flotter et se maintiennent en apesanteur sous les yeux ébahis de Jimmy qui recule d'un pas en se signant frénétiquement.
- Oh Jésus Marie Joseph... murmure-t-il avant de tomber à genoux.
- As-tu foi en Dieu, Jimmy ? je répète plus fort.
- Oui ! Bien sûr ! Mais... je ne comprends pas... pourquoi moi ? Je ne suis qu'un employé banal, je n'ai rien de spécial... Qu'attend-t-Il de moi ?
- Si, tu es spécial. C'est dans ton sang.
Les objets en apesanteur redescendent lentement et se reposent à leur place initiale.
- Ne lui donne pas trop d'informations non plus, Cas'. Il n'a pas besoin de savoir ça. Bon ! Laissons-le méditer une semaine là-dessus. Accroche-toi à moi ! »
Après un dernier regard à Jimmy qui continue de parler au micro-ondes, je pose ma main sur l'épaule de mon frère qui nous entraîne dans les flots du temps avec aisance.
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« Pardonnez-moi d'insister, Castiel, mais... vous ne m'avez pas répondu la dernière fois : que dois-je faire ? Qu'attendez-vous de moi ?
- Tu le sauras en temps voulu, Jimmy. C'est la Volonté de Dieu.
- Oui, bien sûr. Je comprends. Je n'ai pas à questionner Sa Volonté. Mais...
- Aie la foi, Jimmy. Dieu te récompensera de ta dévotion.
- Je ne vous décevrai pas. Je saurai vous prouver ma foi, et...
- Eh bah, Novak, tu perds la boule ? Depuis quand tu causes à ton ordi ? »
Mon hôte qui avait eu le nez presque collé à son écran se redresse sur son bureau en bafouillant une excuse à son collègue qui vient de revenir de sa pause, un gobelet de café à la main.
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« Comment puis-je être certain que tout ça ne se passe pas seulement dans ma tête ? Je suis épileptique, et il m'est déjà arrivé d'avoir des hallucinations dans mes crises... Et si j'étais en train de tout imaginer ?
Penché sur la radio de son véhicule comme si parler dessus m'aiderait à mieux l'entendre, Jimmy tourne le volant au coin d'une rue.
- Doutes-tu de Dieu et de Ses Anges ?
- Non. Je doute seulement de mon corps, de mon cerveau. Vous me parlez depuis presque deux mois, je vous ai entendu des dizaines de fois et vous m'avez montré des miracles, mais... moi seul les ai vus. Je ne sais pas si je peux me fier à ma vue et mon ouïe, étant donné ma condition...
- Serais-tu rassuré avec un miracle auquel toute ta ville assisterait ?
- Je.. Eh bien, oui. Mais je ne voudrais pas avoir l'air de...
Il se mordille la lèvre en s'arrêtant à un feu rouge.
- Ouvre les yeux et loue le Seigneur, Jimmy, car la neige va tomber.
- En plein mois de septembre ? demande-t-il, médusé. Avec cette chaleur ?
Je ne réponds rien et lève les yeux vers le ciel, me concentrant pour amonceler des nuages chargés d'eau juste au-dessus de la ville, tandis que la température chute soudainement. Quelques flocons se mettent à danser et virevolter en tombant, bientôt suivis par d'autres plus abondants.
Jimmy ouvre la portière de son véhicule et sort pour lever la tête vers le ciel avec un air émerveillé, tandis que la neige qui tombe silencieusement enveloppe la ville dans un manteau blanc.
- C'est un miracle... souffle-t-il, et la vapeur blanche s'échappe de sa bouche en volutes éphémères.
- Je crois qu'il est presque mûr, déclare Balthazar. Ça tombe bien, nous sommes presque retournés à notre point initial dans le temps. »
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« Fais-le, pour prouver ta foi. Si tu as la foi, l'eau ne pourra te brûler.
Jimmy se redresse et jette un œil à sa marmite en hochant la tête. Je me concentre pour immuniser ses bras contre tout effet de la chaleur ou de la douleur tandis qu'il s'approche de la marmite d'un pas décidé. Puis, sans sourciller, il plonge sa main dans l'eau bouillante en retenant sa respiration.
- Eeeeet... entrée en scène de bobonne dans 3, 2, 1...
- Qu'est-ce que tu fais ? s'écrie en effet Amélia en entrant dans la pièce, paniquée.
Je me relève et tourne les yeux vers Balthazar.
- Et maintenant, Balthazar ? Dans quelques heures, nous serons revenus dans le présent, et j'ai besoin d'investir mon hôte pour parler à Dean.
- Maintenant, on attend. Bobonne va lui donner envie de faire ses preuves, et le petit Jimmy ne va pas tarder à nous supplier pour qu'on l'utilise. Ça marche à tous les coups. Y a rien de tel que le dénigrement de la famille ou des amis pour leur foutre le feu au cul. J'ai moi-même un Mormon que je cuisine en ce moment, je me le réserve. Ce type est plus coincé qu'une vieille nonne alors qu'il a un physique parfait, c'est une honte. Blond, avec de superbes yeux bleus et un corps à se damner. Tu devrais voir ça, c'est à en mourir de rire : je lui sors tout un blabla religieux strict et intolérant pour le séduire, et tu ne peux pas savoir à quel point j'ai hâte de m'amuser une fois dedans, en le gardant conscient et...
Je ne l'écoute déjà plus et j'observe de ma hauteur Jimmy tenter de convaincre sa femme de mon existence. Les heures s'égrainent, nous rapprochant du présent. Bientôt, le soleil se fond à l'horizon en lançant ses derniers rayons rosés sur les toits couverts de neige des habitations.
Et alors que Jimmy enfile un manteau pour sortir de la maison, je sens à nouveau une force agripper ma Grâce et tenter de la tirer.
- Encore une invocation, dis-je en frémissant d'anticipation. Je n'ai plus beaucoup de temps.
Je n'ai d'autre choix que m'y rendre : l'invocation est puissante, directement liée à mon nom. Ce nom qui m'a été attribué à ma création, et qui fait partie de mon essence même.
Jimmy referme la porte derrière lui et s'avance dans l'allée. Quelques flocons de neige virevoltent autour de lui et s'accrochent à ses cheveux bruns.
- Juste à temps, alors. Je sens que ton hôte est prêt à faire le grand saut. Tiens-toi prêt à lui parler. Directement, cette fois.
- Sans appareil électronique ?
- Oui, cela facilitera le transfert. Je vais exceptionnellement t'aider à moduler ta voix en modifiant le flux de ta Grâce avec la mienne – même si c'est crevant. Je t'ai bien observé, et je pense que ta voix utilise des ondes trop amples, et que je peux les réguler pour toi. Je m'occupe des détails techniques, contente-toi de lui arracher un oui.
L'Humain lève les yeux vers le ciel sans nous voir, l'air perdu et nerveux, et les joues rosies par le froid vif.
- Bon, je veux vous aider. Je vais perdre ma famille si vous ne me dites pas comment faire. Je vous en prie, Castiel, parlez-moi. Qu'attendez-vous de moi ?
- En scène, Cassy ! Montre-lui une fraction de ton joli minois pendant que t'y es. Il sera trop ébloui pour voir les détails, mais ça l'impressionnera.
Je m'accroupis et me penche au-dessus du minuscule Humain. J'ai beau avoir vu à maintes reprises mes frères investir des réceptacles, j'ai malgré tout peine à croire que je puisse être contenu dans un être aussi petit et fragile. Aussi différent de moi. Je sens ma Grâce tourbillonner en un mélange de hâte et d'appréhension alors que je glisse ma voix ainsi qu'une partie de mon visage dans la réalité physique. Les doigts de Balthazar se posent sur mon épaule, et sa Grâce s'infiltre suffisamment dans la mienne pour la faire résonner. Ma voix, cette fois-ci, s'écoule sans difficulté.
- Dieu t'a choisi pour nous aider dans une mission divine de la plus haute importance. Et pour cela, j'ai besoin d'investir ton corps pour œuvrer sur Terre. Une fois la Volonté de Dieu accomplie, il te sera rendu et tu seras récompensé. Ton rôle est essentiel.
- Oui, je comprends. Promettez que ma famille ira bien et je le ferai.
Je me souviens soudain avec netteté de la promesse qu'Anna avait faite à Yaël. Une promesse est un engagement sacré, et une promesse faite par un Ange implique tout le Paradis.
- Ta famille sera protégée jusqu'à ton retour, Jimmy. Je te le promets. Pour signifier ton accord, tu dois dire 'oui'.
- Alors... oui.
- Victoire ! s'exclame Balthazar à côté de moi. Prêt pour le grand saut ? Rappelle-toi ce que j'ai dit à tous les autres : concentre-toi sur le sang qui coule dans ses veines et laisse-toi aller. »
Je plisse les yeux et les plonge dans ceux de Jimmy. Aucun Humain ne m'avait regardé dans les yeux depuis Caïn, et je sens ma Grâce remuer étrangement. Des battements de cœur palpitent en harmonie avec elle. Ceux de Jimmy. J'entends et ressens le sang affluer dans les veines, les artères, être pompé par le muscle comme un torrent de vie et d'énergie.
Le temps semble se figer lorsque je bascule dans ce regard bleu qui envahit brusquement mon champ de vision. Mon corps perd toute consistance, mes ailes fondent dans mon dos, et soudain, je ne vois plus rien, je n'entends plus rien. Il n'y a plus rien, si ce n'est cette chute vertigineuse dans le néant.
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Une profonde inspiration.
Des images saisissantes de netteté déchirent le voile de ténèbres, et l'infinité du ciel nocturne s'y déverse comme un torrent étoilé. Son bleu sombre et glacial se constelle de flocons qui virevoltent au gré de la brise d'automne. Un flot de sensations nouvelles me submerge, brûlantes d'acuité. Organiques.
La caresse du vent dans mes cheveux et sur mon visage.
La sensation du froid sur ma peau et du frôlement des vêtements qui la couvrent.
L'écho mélancolique d'un aboiement qui couvre la rumeur solitaire de la nuit.
Cette saturation de mes sens fait frémir ma Grâce qui, concentrée et fluidifiée, circule dans le réseau de veines et d'artères. Je baisse lentement mes yeux – au nombre de deux à présent – en repliant mes ailes qui étaient amplement déployées. Bien qu'immatérielles, je ressens leur présence et leur poids dans mon dos comme sous ma forme originelle.
Des bâtisses m'encerclent de part et d'autre et dissimulent l'horizon. Ces mêmes habitations qui semblaient dérisoires un instant plus tôt sont à présent gigantesques et me dépassent comme le feraient des montagnes sous ma forme véritable. Émerveillé par les sensations les plus intenses que j'aie expérimentées de toute mon existence, j'élève une main près de mon visage. Une seule main, composée d'os recouverts de chair, de muscles, d'articulations, de tendons, de peau, d'ongles. Dont chacun des doigts répond parfaitement à ma volonté.
Je comprends à présent ce qu'avait voulu dire Anna lorsqu'elle a investi le corps de Yaël. N'avoir que deux bras est déstabilisant. Mais dans ce corps, aboutissement d'une longue évolution et chef d'œuvre de Père, cela paraît étrangement naturel.
Je me sens plus léger et puissant que jamais.
« Papa ?
Une voix cristalline s'élève derrière moi, et j'embrasse une dernière fois la vision éthérée du ciel nocturne avant de me retourner. Claire, le réceptacle que me destinait Balthazar, se tient devant la porte. L'âme prisonnière dans mon corps d'emprunt s'anime au son de cette voix – celle de mon hôte parfait que j'investirai sans doute un jour. J'incline la tête sur le côté, frappé par cette vision surréaliste d'un Humain quasiment à ma hauteur. Durant toute mon existence, j'ai baissé les yeux au sol pour observer de minuscules êtres grouillant au sol, et jamais encore je n'avais saisi tout l'éventail nuancé de sentiments que peuvent exprimer leurs yeux, leur visage, leur langage corporel. En observant bien, je peux même distinguer chacun de ses cils blonds et le grain de sa peau veloutée. Mais plus étonnant que tout...
Balthazar, pourquoi ne puis-je apercevoir son âme ?
Rayonnante au-dessus de la maison se dresse la silhouette de Balthazar, immense et invisible aux yeux humains. Sa Grâce circule dans son corps comme un torrent de lumière liquide, et son visage se trouve si haut, si loin, que c'est à peine si je l'aperçois m'adresser un clin d'œil complice.
- Oh. Oui. J'avais oublié de préciser. Un vaisseau offre de nombreux avantages, mais il y a aussi quelques inconvénients. Ne pas voir les âmes en est un, tout comme l'entretien intérieur et extérieur. L'organique est si salissant...
Tout ceci est fort intéressant, mais je n'ai pas de temps à gaspiller ici – je ressens toujours, comme reliée par un fil invisible à ma Grâce, l'invocation qui m'attire et se renforce à chaque seconde qui s'écoule.
Malgré tout, il me semble que je devrais informer l'enfant. La laisser croire que je suis son père uniquement car je revêts son apparence serait malhonnête. C'est pourquoi je lui tourne le dos et la corrige :
- Je ne suis pas ton père.
- Outch. Comme prévu, ce corps n'est pas tout à fait adapté à ta Grâce, Cas' : ta voix sort déformée. Ton mauvais contrôle se ressent jusque dans ton hôte. J'imagine que ça peut avoir son charme dans le genre viril. Quel dommage, et dire que ta véritable voix est si jolie... Bon ! Et si nous allions rendre visite à ton homme vertueux dans ton costume flambant neuf ?
Il a raison. Je n'ai pas de temps à perdre à converser avec mon futur vaisseau sur mesure. Cette invocation me mènera très certainement à Dean Winchester – il a déjà prouvé qu'il possède certaines ressources et des connaissances hors du commun pour un mortel.
Je me mets en marche et m'engage dans la rue, mes pas faisant crisser la couche de neige fraîche qui recouvre le sol. Il me faut sortir du champ de vision de Claire avant de m'envoler.
- Tu ne viens pas avec moi, Balthazar. Je veux parler à Dean seul.
- Mais...
- Tu as du travail au Paradis, je le coupe d'un ton sans appel. Tu dois investir toi aussi ton hôte et équiper toute la Garnison. Au passage, tu assigneras un soldat à la protection de cette famille, comme Gardien. C'est un ordre.
- Ma foi, puisque c'est demandé si gentiment...
J'enveloppe de ma Grâce l'âme de Jimmy pour étouffer son ressenti et ses souvenirs jusqu'à ce que plus rien ne filtre, et je déploie mes ailes en tournant au coin de la rue. Un simple battement suffit à me propulser en un clin d'œil à destination, dépassant même la vitesse de mes pensées.
Je me retrouve devant les portes d'une grange. C'est de là que provient l'invocation, et j'entends distinctement la voix de l'homme vertueux à travers les murs :
- Tu es sûr d'avoir bien fait le rituel ?
Soulagé de constater que mon ouïe est aussi précise, sinon meilleure, que sous ma forme véritable, je m'avance vers les portes en bois et élève une main pour les ouvrir.
- Désolé. Susceptible, hein ?
Ma main s'abaisse lentement.
Non. Pour mon premier contact avec l'homme vertueux, je devrais suivre les conseils de Balthazar – ils se sont toujours révélés avisés. J'ai porté au creux de ma main son âme à vif, j'ai reconstitué son corps. J'ai vu au plus profond de ses souvenirs et de son essence vitale, et bien enfoui en-dessous de son amour pour son frère, de sa haine, de son courage, sa colère, sa terreur, j'ai pu y déceler un profond vide qu'il s'efforce de combler par tous les moyens. Un vide creusé par un terrible fatalisme, et une complète absence de foi.
Balthazar a raison. Les Humains ont besoin de preuves, de miracles, d'être impressionnés. Et Dean plus que tout autre. Je lève les yeux vers le ciel terni par les lumières et la pollution de la ville, et j'y concentre d'épais nuages chargés d'électricité. Puis, je déchaîne quelques rafales de vent afin de secouer le toit de tôle de la grange avec fracas. Je baisse à nouveau la tête pour observer les portes rongées par les termites, sans cesser le raffut. Quelques secondes devraient suffire à les impressionner.
- C'est peut-être que le vent, avec un peu de chance.
La voix de l'homme vertueux est un peu tendue, mais certainement pas impressionnée. De toute évidence, ce n'est pas suffisant. Je plisse les yeux et me concentre pour faire éclater toutes les lampes aux alentours, et je m'avance lentement, les portes de bois s'écartant sur mon passage avec un craquement lugubre. Les ampoules brisées crépitent et vomissent des gerbes d'étincelles dans la pénombre. L'intérieur de la grange est tapissé de symboles de protection ou de capture, et j'en identifie certains liés aux démons, aux dieux païens ou aux créatures de la Mère de Toute Chose.
Et au beau milieu de cet assemblage hétéroclite de sigles se tient l'homme vertueux, accompagné de l'Humain barbu qui l'avait secouru lorsque j'avais essayé de lui parler dans l'hôtel. Tous deux pointent vers moi des armes à feu, et à l'instant précis où je coupe le courant afin d'interrompre les explosions d'étincelles, ils font feu. J'enveloppe plus étroitement de ma Grâce l'âme de Jimmy qui a ressenti un écho de douleur à laquelle je suis insensible, et continue de m'avancer vers eux. Les balles qui se sont logées dans la chair de mon réceptacle sont faites d'argent. En deux mille ans, les chasseurs ont fait tant de progrès et leur connaissance des points faibles des enfants de la Mère force le respect. Je retiens un sourire amusé en songeant que quelques siècles plus tôt, c'est à peine s'ils avaient compris comment se débarrasser des vampires et des goules.
Arrivé à leur hauteur, je garde mes yeux rivés sur l'homme vertueux qui vient de saisir un poignard qu'il dissimule dans son dos. Il me dévisage avec défiance et incompréhension. Et non pas respect ou déférence. Tout autre Humain serait sans doute tombé à genoux ou aurait été submergé par la terreur. Mais Dean n'est pas un Humain ordinaire, et son regard ne vacille pas une seconde. Il agit en soldat, avec sang-froid.
- Qui es-tu ?
- Je suis celui qui t'a agrippé et t'a arraché à la perdition.
Ma réponse ne semble pas éveiller en lui la moindre lueur de reconnaissance, alors que mes soldats et moi-même nous sommes battus quarante ans sans relâche pour le sauver.
- Ouais. Merci pour ça.
Je devine son geste avant même qu'il ne l'amorce, mais je le laisse faire, partagé entre l'amusement de voir un Humain s'attaquer à un Ange avec une lame destinée à tuer les démons, et le souvenir lointain de Caïn embrasant mes mains de flammes ardentes. S'il y a bien un trait de caractère qui domine tout au long de la lignée de Caïn, c'est cette volonté farouche, cet entêtement face à une situation désespérée. La lame – forgée par les premiers démons créés par Lucifer – a frappé droit dans le cœur de mon hôte, interrompant net ses battements. Mais ma Grâce continue de faire circuler le sang sans la moindre gêne.
De la surprise envahit enfin le regard de Dean qui recule d'un air désemparé. Il me semble y déceler un début de crainte. Parfait. Je jette un œil à la lame sans retenir une ombre de sourire, et la retire. Elle tombe au sol avec un bruit qui résonne dans le silence. Impressionner un Humain ne devrait pas autant m'emplir d'orgueil – il existe des Anges bien plus puissants que moi, après tout. Mais Dean est spécial. Rares sont les êtres qui oseraient défier un Ange de la sorte. Je pense pouvoir affirmer que l'homme vertueux est sans conteste l'Humain de la prophétie. Celui qui s'est brisé, mais aussi celui qui sauvera l'Humanité. Il en a la force de caractère. Et c'est à moi qu'il doit sa résurrection et sa rédemption, même s'il ne peut s'en souvenir. Sans moi, il ne serait aujourd'hui qu'un démon parmi d'autres, et l'Humanité serait condamnée à l'extinction.
Les yeux de Dean dévient derrière moi, et je connais trop bien ce type de regard. Celui d'un Général ordonnant à un soldat d'attaquer. Je tends vivement le bras derrière moi et saisis la barre de fer avec laquelle l'Humain barbu – qui répond au nom de Bobby, si j'en crois les souvenirs de Dean que j'ai explorés – vient de tenter de me frapper. Dérisoire. Sa présence dérange ma mission, je dois m'adresser à l'homme vertueux, et à lui seul. C'est pourquoi, d'un simple contact sur son front, je le plonge dans un profond sommeil, puis me tourne à nouveau vers l'objectif de ma mission.
- Il faut qu'on parle, Dean. Seuls.
Je n'ai pas de temps à perdre à contempler mon œuvre – cet être que j'ai sauvé et reconstitué. J'ai une guerre à mener contre l'Enfer et une Apocalypse à contrer. Je dois sauver les créations de mon Père et prouver la valeur de ma Garnison. Ainsi que ma valeur comme dirigeant.
Dean me dévisage avec de grands yeux, puis les baisse vers l'homme à terre.
- Bobby... ! Bobby, tu m'entends ?
C'est avec un regard chargé de crainte mêlée d'une colère farouche qu'il me contourne et s'agenouille auprès de l'homme barbu, lui secouant l'épaule avant de palper sa jugulaire en retenant sa respiration. Je fais quelques pas vers la table et frôle du bout de mes doigts de chair les divers objets qui y sont disposés. Mon attention est attirée par un carnet de notes détaillant la porte des Enfers, ses verrous, et les sigles pour enfermer ou repousser les démons. Je le feuillette brièvement – bien que souvent retranchée au Paradis ces derniers siècles, la Garnison avait remarqué les protections forgées par un Humain autour de la Porte. J'avais moi-même rédigé un rapport à la demande d'Anna. La hiérarchie désirait savoir comment ce Samuel Colt se trouvait-il en possession de connaissances si pointues à propos des démons. Mes observations m'avaient amené à la conclusion que Samuel Colt n'était qu'un simple chasseur à l'esprit peu affûté. J'avais été dans l'incapacité de donner une explication valable à ses connaissances exceptionnelles.
Le regard de l'homme vertueux pèse sur moi, agressif et méfiant.
- Ton ami est vivant, dis-je en continuant de lire distraitement.
Même des siècles plus tard, avoir rendu un rapport lacunaire à la hiérarchie me laisse une désagréable impression d'inachevé. Je tourne une page en plissant les yeux.
- Qui es-tu ?
- Castiel.
- Ouais, ça j'avais compris. Je veux dire : qu'est-ce que tu es ?
Je me désintéresse du carnet et pose les yeux sur lui. Il est toujours agenouillé au sol et me fixe avec défiance.
- Je suis un Ange du Seigneur.
La lueur froide dans ses yeux se durcit, et il se relève lentement.
- Arrête tes conneries. Les anges, ça n'existe pas.
La colère est palpable dans sa voix. Ses paroles, bien qu'insultantes, ne me surprennent pas. La vie des Humains est aussi courte que leur mémoire, et si deux millénaires pour nous ne représentent qu'un court laps de temps dans notre existence, cela a suffi pour que ce qui fut autrefois ne devienne pour eux que mythes et légendes. Et pourtant, certains Humains continuent de croire – comme Jimmy – et leur Foi brille dans leur âme, leur donnant force et assurance. Ce n'est pas le cas de Dean. Ce vide sans fond que j'ai senti en lui a été creusé par les événements tragiques de sa vie, mais aussi et surtout par un cruel manque de Foi. Et c'est un élément que je crois indispensable à la réussite de sa mission. Car comment pourrait-il faire le travail de mon Père et sauver tous ses semblables de Lucifer sans croire ?
- Voilà ton problème, Dean. Tu n'as pas la Foi.
Une fois de plus, j'applique à la lettre les conseils de Balthazar, et me concentre pour faire jaillir la foudre dans les nuages amassés haut dans le ciel, tout en déployant mes ailes dans mon dos afin qu'il puisse en voir l'ombre. À en juger par le subtil changement dans son regard, la manœuvre semble porter ses fruits. Je dissipe les nuages du ciel d'une pensée, et replie mes ailes avec précaution.
- Tu parles d'un ange. Tu as cramé les yeux de cette pauvre femme.
Je baisse les yeux en réprimant un soupir exaspéré. Je le savais, que cet incident compromettrait ma prise de contact avec l'homme vertueux. Et cela ne serait pas arrivé si j'avais écouté Balthazar et avais accepté tout de suite de prendre un vaisseau comme il me le suggérait.
Mais après tout, c'est sa propre insolence qui a mené cette Humaine à être blessée. Je n'y suis pour rien.
- Je l'avais prévenue qu'elle ne devait pas espionner ma forme véritable. Elle peut être... bouleversante pour les Humains. Tout comme ma véritable voix. Mais ça, tu le sais déjà...
- Tu veux dire, la station d'essence et l'hôtel ? C'était toi qui parlais ?
J'acquiesce gravement en essayant de m'habituer au fait de lever la tête vers un Humain, moi qui depuis des millions d'années baisse les yeux pour les observer, minuscules points à mes pieds. Habiter ce corps me donne une nouvelle perspective des chefs-d'œuvre de mon Père. Et si je ne peux apercevoir son âme, observer les émotions traverser ses yeux verts s'en approche beaucoup.
- Mon pote, la prochaine fois, baisse le volume.
Je baisse les yeux, mortifié en me remémorant les paroles de Balthazar. J'ai toujours été d'un niveau tout à fait honorable au sein de la Garnison, et particulièrement doué en mémoire humaine – mais jamais il ne m'était encore arrivé d'être mauvais en quoi que ce soit. Et en l'espace de quelques jours, je me suis découvert un manque criant de talent en modulation de voix et en voyage dans le temps. En tant que Général de la Garnison, c'est fort embarrassant.
Cependant, si le sang de la lignée de Caïn ne s'était appauvri de la sorte, jamais je n'aurais rencontré ce type de problème.
- C'était une erreur de ma part. Certaines personnes – des personnes spéciales – peuvent percevoir mon vrai visage. J'ai cru que ce serait ton cas. J'avais tort.
Et je pense pouvoir affirmer que s'il pouvait me voir sous ma réelle apparence, Dean ne me toiserait certainement pas avec cette insolence à peine voilée.
- Et quel visage portes-tu maintenant, hein ? Un comptable saint ?
Je baisse les yeux sur mon réceptacle criblé de balles et au cœur transpercé qui ne bat plus. Engourdie au milieu de ma Grâce, l'âme de Jimmy pulse doucement, et je la fais sombrer plus profondément dans une inconscience aussi confortable que possible.
- Ceci ? Ceci est un vaisseau.
- Tu possèdes un pauvre type ?
Dean est un chasseur qui a eu de nombreux démêlés avec des démons qui utilisaient comme boucliers humains des innocents. Je peux comprendre sa répulsion. Je n'ai moi-même jamais vraiment approuvé le principe des hôtes, et ce depuis l'époque d'Adam et Ève. D'où ma réticence à prendre un vaisseau. Et c'est uniquement parce que je n'ai pas d'autre choix et que la hiérarchie veut tous nous en équiper que je foule à présent la terre sous cette apparence.
Or, nous ne sommes pas comme les démons. Il nous faut l'autorisation du réceptacle, et non seulement nous les utilisons pour appliquer la Volonté de Dieu, mais nous les rendons intacts à leur vie une fois la mission accomplie. Je m'empresse donc de le rassurer :
- C'est un homme dévoué. Il a prié pour ça, en fait.
- Écoute, mon pote, je ne crois pas un mot de ce que tu dis. Alors qui es-tu, vraiment ?
Je reste un moment sans voix. Malgré toutes les preuves que je lui ai montrées, il ne me croit toujours pas ? A-t-il seulement écouté ce que je lui ai dit ?
- Je te l'ai dit.
Ne lui ai-je pas dit clairement que je suis un Ange ? Pourquoi s'obstine-t-il à douter malgré l'évidence ?
- Bien sûr. Et pourquoi un ange me sauverait-il de l'enfer ?
Oh.
Je comprends à présent. Il s'agit encore de son absence de Foi qui nourrit son pessimisme que son tourment en Enfer a exacerbé. Je m'approche, les yeux rivés sur les siens.
- De bonnes choses peuvent arriver, Dean.
Et dans ces yeux instables, il me semble apercevoir son âme à vif et ce gouffre sans fin – des éclats lumineux à peine perceptibles. L'homme vertueux vit dans un monde sombre et absurde, sans Dieu, ni Destin, ni sens à sa vie. Je sens une compassion mêlée de pitié s'emparer de moi. Vivre sans croire, sans certitude, et en se haïssant d'être presque devenu un démon... Ce doit être difficile, pour un Humain.
- Pas d'après mon expérience.
Non. Il y a autre chose. Enfoui plus profond encore.
- Quel est le problème ? je demande, perplexe.
Dean a beau ne croire en rien, il est important pour le Seigneur, sans quoi Il ne nous aurait pas envoyés le sauver. Car il est vital, indispensable, et destiné à sauver l'Humanité. Il est sans doute l'être qui mérite le plus au monde d'être sauvé. Et pourtant...
- … Tu penses que tu ne mérites pas d'être sauvé.
Je comprends à son regard que j'ai vu juste.
- Pourquoi m'avoir sauvé ?
Je ravale ma compassion en me rappelant ma mission, et durcis mon regard.
- Parce que Dieu m'en a donné l'ordre.
Castiel !
Je ne réagis pas à la voix de Zedekiel qui vient de retentir dans ma tête. Je suis en mission prioritaire. Ce n'est pas le moment. J'ai toute l'attention de l'homme vertueux, et je peux enfin lui expliquer son rôle dans cette guerre.
- Parce que nous avons du travail pour toi.
Dean me dévisage en fronçant les sourcils.
CASTIEL !
Je plisse les yeux à la voix de Zedekiel qui devient plus urgente. Quel que soit son problème, il peut bien patienter quelques minutes de plus.
- Je vois. Ma carte sortie de prison n'était pas gratuite, c'est ça que tu veux dire ? Quel genre de travail ? »
Castiel, viens, je t'en prie ! Ephra est mort !
Je sens ma Grâce se geler dans le réseau de veines, et je cligne des yeux, stupéfait.
Non. C'est impossible.
Je déploie mes ailes et disparais sans répondre à l'homme vertueux, sans même un dernier regard. La situation est critique, et j'ai bien plus important à faire que de répondre aux questions d'un Humain.
oOo
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- Qui d'autre pourrait vouloir le retour de Lucifer ?
- Tu as raison. Ce serait absurde... »
