Alors, alors,... Pour ce chapitre, je vous dirais la même chose qu'à Shima-chan au moment où je le lui ai envoyé pour sa correction :
"C'est LE chapitre qui a entièrement échappé à mon contrôle. Moi, je pensais faire une grosse partie sur le combat entre Arthur et Calogrenant, après une tape dans le dos, un petit banquet histoire de marquer le coup. Et hop ! Tout le monde part casser du Loth et du Olaf, tout ça dans la joie et la bonne humeur.
Sauf que, j'avais même pas encore commencé à écrire, que les chevaliers se sont plaint qu'avec les Pictes, la vadrouille d'Arthur et Merlin tout ça..., eux ils passaient un peu à la trape et que, vue leur ancienté, c'était intolérable ! Alors je leur ai fait un petit passage d'entrée, du style "Pendant ce temps-là, à Vera Cruz...", histoire qu'ils se mettent pas en grêve.
De retour avec les Pictes, là je voulais faire un bon gros duel entre Arthur et Calogrenant. Sauf que cette faignasse de Roi a décrété qu'il voulait pas passer tout le chapitre à se faire taper dessus par un colosse de deux mètres, qu'avec l'épisode 4 de la saison 4 c'était du déjà vue. Alors, avec la complicité de Merlin et de Mekare, ils se sont débrouillés pour me distraire, du coup j'ai vu que la fin du combat. -.-'
Et là, voilà t'y pas que Mekare et Merlin ils vont sur la plage, soit disant ils ont des trucs importants à se dire. Et avant que je m'en rende compte, c'était parti dans un discours sur l'éternité et des trucs comme ça... Sérieux, je suis à deux doigts de la pousser d'une falaise, Mekare !
Et là encore, sans que je m'en rende compte, cette garce m'a fait tuer des gens, mais sans les tuer (tu comprendras en lisant). A la fin, je me suis retrouvée engluée dans une ambiance à la morale sirupeuse que J.K. Rowling n'aurait pas renié, je crois... Je me suis même mise à pleurer. "
Sur ce, vous êtes prévenu. ;)
: Mekare a un petit côté agaçant c'est vrai, mais elle n'est pas méchante.
Roussette : Perso, je la trouve excellente Angel Coulby dans le rôle de garce. XD... Mais samedi prochain, on retrouvera notre bonne vieille Gwen d'après ce que je sais. ;)
Julie Winchester : "à ce rythme-là faudra passer cette fic en crossover avec Kaamelott lol" En même temps ce sont deux fictions qui ont pour source la même légende, alors forcément... En plus j'essaie de faire en sorte que le maximum de personnages que j'incorpore soient en lien avec le cycle arethurien. A part Léodagan et Sélie, les autres n'ont pas grand chose à voir avec leur double de Kaamelott. Ceci dit j'assume le fait de m'inspirer outrageusement d'Alexandre Astier, dont je suis une fan. ;)
Miss Petrovska : "Lionel m'a énervée. C'était supposé être juste Merlin et Arthur, et voilà qu'il s'incruste, il sait pas monter la garde et il ne la ferme pas devant l'ennemi. Bouuuh!" Mais il fait la cuisine et la vaisselle Y.Y. J'allais quand même pas demandé à Merlin de reprendre son ancien rôle de larbin après l'avoir fait monter en grade. Il est Enchanteur de Camelot, merde ! XD
Mariepolska : "quand ils ont parlé de devenir concubines, j'ai eu une vision de Merlin et Arthur en tenues orientales (féminines), en train de faire une magnifique danse du ventre avec de grands foulards ..." Oh Mon Diiiiieuuuu ! Oo' Ca va pas de me mettre des images pareilles dans la tête ! XD
Brenin Arthur !
La brise d'automne s'infiltrait jusque sous les toiles des tentes. Et ce n'était certainement pas le petit brasero disposé au centre qui allait le réchauffer. Gauvain n'avait le droit qu'à quelques heures de repos avant de prendre la relève de ses compagnons sur le poste de gardes et le froid ne l'aidait pas à trouver le sommeil. De toute manière, depuis un mois maintenant, le chevalier ne pouvait plus dormir ou se détendre sans serrer contre lui le corps tendre et ferme de sa fiancée.
Les choses s'étaient concrétisées entre eux lors du séjour de l'armée de Camelot chez le roi Bayard, après des jours passés à l'ignorer, à se retrancher dans un silence buté et à ne lui adresser que les politesses d'usages lorsque les circonstances et le protocole l'obligeaient à lui adresser la parole. Puis une nuit, sans prévenir, sans rien dire, elle pénétra dans sa chambre, se glissant entre ses draps. Gauvain crut lui-même à un songe en ouvrant les yeux et en croisant les iris ambrés de sa dulcinée. Si bien qu'il céda sans le moindre scrupule aux avances des plus directes de la jeune femme. Gauvain crut définitivement flotter dans un rêve toute la nuit, tant leurs corps et leurs peaux se mariaient à la perfection. Mais au matin, il fut bien obligé de se rendre compte que ce qu'il avait pris pour une rêverie dormait, paisiblement lovée contre lui. Une fois la surprise passée, il avait intérieurement remercié les dieux et pour peu sa félicité aurait pu être complète.
Depuis, chaque soir, Margareth rejoignait discrètement la couche de son fiancé et ils restaient ensemble jusqu'au matin. Dans les bras l'un de l'autre, ils en vinrent à se parler et à se découvrir plus franchement qu'ils ne l'avaient fait au cours de l'année qui venait de s'écouler. Maggie avoua à Gauvain qu'elle ne se remettait pas de la mort de sa Mère. Elle avait toujours cru Sélie immuable, solide comme un roc. Jamais elle n'aurait imaginé que celle-ci puisse lui être enlevée, qu'un simple coup d'épée suffirait à lui faire quitter ce monde. Gauvain l'avait écoutée attentivement. Puis il lui avait parlé de sa propre enfance, de sa mère qui, après le décès de son père, avait du porter sa famille à bout de bras, car le roi qu'ils servaient alors avait refusé de leur venir en aide. Ainsi les deux jeunes avaient fini par se devenir plus proches qu'ils ne l'auraient jamais cru possible.
– Tu n'es pas déçu, avait un soir timidement demandé Maggie, que je n'ai pas gardé mon pucelage pour toi ?
– Bof, avait répondu Gauvain en haussant les épaules, si tu savais. Pour ma part, ça fait belle lurette que je ne sais plus où est passé le mien.
La réplique les avait fait éclater de rire tous les deux, manquant de peu les faire repérer par le reste de la garnison.
Pour le reste, le temps s'écoulait lentement pour les hommes en poste aux frontières du royaume d'Arthur, entre attente et crainte du lendemain. En dehors de quelques assauts répétés et rapidement repoussés, les troupes n'avaient eu à subir aucune attaque conséquente. Et paradoxalement, cela mettait leurs nerfs à rude épreuve.
– On dirait qu'ils nous narguent, maugréa Elyan en fixant l'horizon.
Il était en poste de vigie, au sommet d'une colline, secondé par Léon.
– Ils évaluent nos défenses, répliqua ce dernier. Ils veulent voir si nous serions aptes à répliquer s'ils lancent une attaque frontale. Et probablement, qu'ils veulent aussi nous user les nerfs.
– On n'a toujours pas de nouvelles des barons d'Annis ?
– D'après le dernier message de Perceval, ils en sont encore à tergiverser sur qui ils doivent lui désigner comme successeur.
– Ca m'étonne qu'elle n'ait pas laissé de consigne. La reine m'avait pourtant donné l'impression d'être une femme prévoyante.
– Il parait qu'elle avait rédigé un testament, qu'ils ont tous signé. Seulement il a disparu. Et sans ce document, tout candidat qu'ils éliront n'aura aucune légitimité reconnue.
– Il parait que les Pictes élisaient leurs rois en jetant tous les candidats dans une arène et en les faisant combattre les uns contre les autres. L'élu était celui qui tenait encore debout à la fin du combat.
Léon haussa les épaules.
– Plutôt expéditive comme méthode.
– Au moins, ça a le mérite d'être efficace.
– Qui t'a raconté ça ?
– Dame Margareth.
Léon poussa un profond soupir.
– Je me demande si c'était une bonne idée de la laisser venir.
– Au moins, grâce à elle, on ne meurt pas de faim. Et puis, qu'est-ce que je ne donnerais pas pour être à la place de Gauvain et avoir une femme qui me tient chaud. Avec le froid qui s'installe, ça serait pas du luxe…
Léon poussa un autre gros soupir. Depuis quelques temps, la vue de son ami avec Maggie avait tendance à lui taper sur les nerfs. C'est qu'il n'osait pas se l'avouer, mais le chevalier était jaloux du bonheur conjugal de Gauvain. Tandis que lui était condamné à méditer sans espoir son adoration pour la servante de sa Reine. Il en était arrivé au point où l'absence de Gwyneth lui faisait autant de mal que sa présence. Il avait pourtant lutté de toutes ses forces contre ce sentiment qu'il pensait à sens unique, se répétant comme un livre de prière qu'ils n'étaient pas du même rang, pas du même monde : elle était magicienne, il était chevalier. S'ils s'étaient rencontrés quelques années plus tôt, il aurait probablement été obligé de la tuer ou de la faire arrêter et elle aurait fini sur un bûcher, ce qui revenait au même. Qui sait ? Peut-être avait-il tué des parents à elle sans le savoir ? Rien que d'y penser, la nausée le prenait à la gorge.
Justement, Margareth revenait de sa partie de chasse. Elle ramenait cette fois un chapelet de lapins, qu'elle jeta au pied de l'écuyer en charge de préparer les repas.
– J'aurais bien ramené un sanglier, lança-elle. Mais il était trop gros pour que je le prenne sur mon cheval.
– Tu n'étais pas sensée partir toute seule à la chasse, maugréa Gauvain en émergeant de sa tente. Tu aurais pu m'attendre…
– Tu avais besoin de te reposer, répliqua Maggie. Et qui plus est, quand on va à la chasse ensemble, tu as tendance à me confondre avec le gibier…
Gauvain fit mine de lui donner une claque sur les fesses, mais la jeune femme se déroba, avant de disparaître sous la tente, sous le regard appréciateur d'Elyan et l'expression morose de Léon.
A des kilomètres au nord, dans une petite clairière de la forêt calédonienne, Arthur faisait face à Calogrenant. Merlin et Lionel avaient été sortis de la cuve naturelle, pour laisser les deux combattants face-à-face. On les laissa cependant demeurer au bord de l'arène : c'eut été dommage qu'ils manquent le spectacle. Arthur de son côté, bien qu'il arborât de l'extérieur un air digne et fier, n'en menait pas large. En venant dans le nord, il s'était attendu à devoir argumenter auprès des Pictes en leur promettant richesses, terres et liberté. Au lieu de ça, ces barbares l'avaient collé devant un géant de deux mètres de haut, qui devait peser au bas mot environ cent vingt kilos de muscles, et refusaient d'entendre quoi qu'il ait à dire tant qu'il ne l'aurait pas mis à terre.
Les anciens rois ont eu raison de les mettre dehors, tiens ! grommela-t-il en son for intérieur.
Puis il se ressaisit rapidement. Ce n'était pas le premier duel qu'il avait à mener et ce ne serait certainement pas le dernier. Au sud, la guerre l'attendait, ses compagnons comptaient sur lui, ses ennemis guettaient la première occasion de le faire chuter. Alors ce n'était pas un barbare à la face peinturlurée et mal peigné qui allait lui faire peur !
Il tenait Excalibur au clair, jambes écartées, dans une attitude alerte pour le combat. Calogrenant brandissait sa masse. En voyant l'objet, Arthur n'avait pu contenir un frémissement.
– La coutume veut que les combattants utilisent leur arme de prédilection, expliqua le Picte courtoisement. Mais si vous voulez un marteau, l'un de mes braves se fera un plaisir de vous prêter le sien.
Arthur n'avait jeté qu'un vague regard sur ses énormes machins métalliques qui auraient facilement pu fracasser le crâne d'un bœuf en un seul coup. Sans en tenir un en main, il savait qu'il lui faudrait employer la moitié de sa force rien que pour pouvoir le soulever du sol. Au moins, avec son épée, il était à l'aise. Elle était comme l'extension de lui-même et, jusqu'à présent, elle ne lui avait jamais fait défaut. Arthur avait toute confiance en son arme, tout comme il avait confiance en ses capacités de guerrier. Calogrenant avait peut-être une carrure impressionnante, mais le jeune Roi était formé par des années d'entrainement militaire et de maniement des armes. Il allait lui donner du fil à retordre.
Du haut de l'arène, Merlin suivait le déroulement des choses avec appréhension. Il avait vu Arthur participer à des combats féroces, face à des adversaires qui ne l'étaient pas moins. Sa force et son intrépidité n'avaient jamais été prises en défaut. Sauf par la Magie, mais ça c'était l'affaire de Merlin.
Ceci est son combat, Emrys. Tu te dois de laisser Arthur prouver sa valeur. Ils ne l'en aimeront que mieux.
L'Enchanteur leva la tête. A l'autre bout de la clairière, son regard accrocha celui de Mekare. Une fois encore, il eut l'impression que la prophétesse lisait en lui comme dans un livre ouvert. Elle paraissait comme figée : calme et résolue au milieu de cette foule surexcitée qui s'agitait pour encourager les combattants. En vérité, les Pictes semblaient moins passionnés par l'issue de l'affrontement que par le combat lui-même. Ils poussaient des exclamations de joie et d'allégresse autant lorsque Calogrenant mettait Arthur en difficulté que quand celui-ci parait ses assauts et répliquait de front. Mais Merlin avait presque perdu tout intérêt pour le combat. Lui qui quelques minutes auparavant était prêt à ensorceler la masse de Calogrenant, juste pour être sûr qu'elle ne viendrait pas s'écraser sur le crâne de son Roi. Il percevait bien les vociférations de l'assistance, les jurons poussés par Lionel, à côté de lui, qui lui agrippait la manche de son manteau, secouant son bras dans tous les sens. Mais c'était comme s'il n'en avait cure, comme si toute cette agitation ne le concernait en rien. Seule comptait Mekare et sa face grave et rubiconde. Merlin aurait été bien en peine de lui donner un âge. Mais quelque chose lui disait que quel que soit le chiffre qu'il avancerait, il serait toujours en-deçà de la vérité.
Soudain un cri attira son attention de nouveau dans l'arène. En voulant éviter un nouvel assaut de Calogrenant, Arthur s'était pris un mauvais coup à la jambe. Il avait un genou plié à terre et paraissait désespérément ridiculement petit en face de son adversaire, qui déployait toute sa taille et sa musculature colossale et soulevant sa masse au-dessus de sa tête. Merlin se tenait déjà prêt à intervenir, lorsque soudain Arthur bondit sur le côté, décrivant un arc de cercle avec la lame de son épée. La masse de métal s'enfonça lourdement dans la terre jonchée de feuille morte, tandis que Calogrenant tenait encore le manche entre ses mains. Profitant que ce dernier jetait un regard étonné à son arme amputée, il lui porta un coup à la cuisse gauche. Surpris, le colosse tomba à son tour à genou. Rassemblant toutes ses forces, Arthur bloqua ses épaules et fonça dans sa cage thoracique, le mettant définitivement à terre.
Le guerrier picte était désarmé, au sol, Excalibur pointé sur sa pomme d'Adam. D'une poussée Arthur pouvait lui trancher la gorge et le vider de son sang. Au lieu de cela, le Roi de Camelot demeura immobile.
– Je ne suis pas venu vous combattre, dit-il. Ni vous tuer. Je cherche des alliés, des hommes forts et courageux, pour m'aider à renverser le roi Loth et à faire régner la Paix et la Justice sur Albion.
Puis il planta son épée dans le sol.
– Si vous acceptez mon offre d'amitié, je me ferais une joie de combattre à vos côtés et une fois la Paix revenue, de m'assoir avec vous autour d'une table et de partager le pain et le vin avec vous, et de vous garantir mon respect et ma reconnaissance éternelle. Si vous refusez, laissez-nous simplement repartir, mes compagnons et moi.
Il tendit son bras à Calogrenant, pour l'aider à se relever. Ce dernier manqua bien l'entrainer par terre avec son poids. Mais une fois sur ses deux jambes, le Picte se mit à rire, de ce rire tonitruant qui faisait trembler la terre elle-même. Il saisit le bras d'Arthur et le leva au ciel, criant à l'adresse de ses compagnons :
– Brenin Arthur !
Repris en chœur par tout les Pictes :
– BRENIN ARTHUR ! (1)
Ils les portèrent en triomphe jusqu'à leur campement, où les trois compagnons découvrirent davantage de femmes et d'enfants. On les installa près du grand feu central où semblait se réunir tout le village pour les repas pris en commun. On leur apporta de la viande, du potage, de l'eau. En quelques minutes à peine, un grand banquet était improvisé. Certes, la nourriture n'était pas des plus raffinées, comparée à ce que le Roi, l'Enchanteur et le jeune écuyer avaient l'habitude de consommer. Mais après des mois de privations, ce festin était le bienvenu. D'autant qu'une fois la surprise passée, le goût n'était pas désagréable.
– Pas mauvais, commenta Lionel alors qu'on lui resservait un morceau de viande mijoté dans une sauce épaisse. C'est quoi ?
– Phoque, répondit un jeune garçon.
– C'était juste une question, pas la peine de devenir grossier !
– Non, c'est du phoque. De la viande de phoque. Y a pleins de troupeaux sur les plages. En plus, ils sont faciles à attraper sur terre parce qu'ils ont pas de pattes.
– Oh ! Ca ressemble à quoi ?
– Un peu à des chiens, sauf qu'au lieu d'avoir des pattes, ils ont des nageoires et une queue de poisson.
– Vous mettez quoi comme champignons dans votre soupe ?
Arthur, après avoir ingurgité une quantité de vin raisonnable, était lancé dans une grande discussion avec Calogrenant.
– Il nous faut repartir le plus tôt possible. Mes hommes m'attendent. Nous devons faire face à de grandes crises…
– Nous partirons d'ici deux jours, répondit Calogrenant sans se départir de son ton débonnaire. Le temps que les messagers préviennent les autres et qu'ils nous rejoignent à la frontière.
– Les autres ?
– Vous ne pensiez tout de même pas que nous ne sommes qu'un seul petit village. Il y en a des centaines d'autres dispersés sur toute la côte…
Merlin ne tarda pas à se lever pour s'éloigner du tumulte du banquet. Sa tête bourdonnait. La pression retombée lui laissait l'impression d'avoir été piétiné par un cheval. Il aspirait au calme et à un peu d'isolement. S'enfonçant un peu plus dans le sous-bois, il fut alors attiré par des bruits de vague. Un parfum iodé lui monta aux narines. L'air était vivifiant. Il déboucha alors sur une petite falaise, dominant une plage où s'ébattait paresseusement d'étranges créatures ressemblant à des ours ou des chiens, mais sans pattes, avec le corps se terminant comme une queue de poisson.
Ce doit être les fameux phoques, se dit Merlin.
Alors qu'il observait ces paisibles animaux s'ébattre tranquillement sur le sable, le Sorcier sentit soudain une présence dans son dos. Sans se retourner, il devine déjà qui vient se placer à ses côtés sur le bord de la falaise.
– Il y a longtemps que j'attends ta venue, Emrys.
Mekare fixait l'horizon sans le voir. Bien qu'elle semblât perdue dans ses pensées, sa présence n'en demeurait pas moins écrasante pour Merlin.
– Vous saviez qu'Arthur remporterait le duel ?
– En as-tu jamais douté ?
Merlin hésita. Ce n'était pas tant qu'il doutait d'Arthur, mais il fallait bien reconnaître que son Roi n'était pas indestructible. L'Enchanteur pouvait en témoigner, vu toutes les fois où il avait été obligé de lui sauver la vie. Et il fallait reconnaître que Calogrenant n'avait pas été tendre avec lui.
– Tu n'as donc pas foi en ta Destinée et celle du Haut Roi ?
– La question n'est pas d'y croire ou non, rétorqua Merlin. Seulement, il serait sot de s'attendre à ce que les choses se règlent d'elles-mêmes sous-prétexte que la Destinée en a décidé ainsi.
– Voilà qui est parlé en sage. Retiens bien ceci Emrys : si le passé est gravé dans le marbre, le futur est quant à lui tracé dans le sable. Ce qui est écrit peut être changé. Le Destin est ce que nous en faisons.
Merlin hocha la tête. C'était une notion qui lui avait depuis longtemps été enseignée.
– Parfois, dit-il, j'en viens à douter d'être l'homme approprié pour mener à bien la mission qui m'a été confiée.
– Le doute est l'enfant de l'humilité. Cependant, pourquoi, alors que l'avènement d'Albion n'a jamais été aussi proche, crois-tu ne plus être celui qu'il faut ?
– J'avais jeté un enchantement sur les rois de l'Alliance, pour qu'aucun d'eux ne trahisse la cause. Cependant, Olaf s'est retourné contre nous, malgré son serment. Et rien n'a pu l'empêcher. Ma magie a échoué…
– Ton sortilège n'a pas échoué, Emrys. Ses effets ont seulement été retardés. Les dieux aiment parfois prendre leur temps pour exécuter leur sentence. Mais lorsqu'ils frappent, ils ne manquent jamais leur cible.
Elle se tourna alors vers lui. Et en plongeant dans ses pupilles noires, il eut l'impression de traverser mille vies.
– Il y a une autre raison à ta soudaine appréhension. Que tu n'oses pas formuler mais que je devine aisément. Tu commences à peine à mesurer l'étendue de ta puissance, et elle te fait peur. Je le lis dans tes yeux.
Merlin ne disait rien. Que répondre à cela, si ce n'était qu'elle avait parfaitement raison. Oui depuis quelques temps le Sorcier sentait croitre en lui la vigueur de sa magie. Après avoir été bridée pendant des années, demeurée inexploitée ou du moins en deçà de ses capacités, elle semblait ressentir comme lui le besoin de montrer de quoi elle était capable. Et cette pression croissante lui faisait l'effet d'un torrent violent qui, après des siècles passés retenu derrière en barrage, se déversait sans plus aucune retenue, balayant tout sur son passage. Alors, oui, Merlin avait peur. Et cette peur était justifiée, selon lui.
– Tu crains ta propre puissance, Emrys, reprit la voix de Mekare. Tu te dis que tu n'es pas le premier mage à avoir voulu interférer avec le Destin des hommes. Et tu crains de finir comme tes prédécesseurs : de sombrer dans la tyrannie et l'aliénation.
– Ils ont été si nombreux à s'égarer. En quoi serais-je différant d'eux ?
– Il est sage de ta part d'être vigilent vis-à-vis de toi-même. Un homme qui ne connait pas ses limites a tôt fait de se trahir lui-même. Mais tu as vécu si longtemps dans la crainte de tes pouvoirs, qu'aujourd'hui la peur frêne tes ambitions. Tu n'oses plus aller au bout de ta mission. Tu as tellement peur de tomber que tu n'oses plus faire un pas. Mais Albion ne peut voir le jour sans toi. Si Arthur est l'épée qui défend la Justice, toi Emrys, tu es la lumière dans les ténèbres qui guide ses pas et lui montre les obstacles à franchir…
– Je donnerais ma vie pour Arthur, s'exclama Merlin. Je suis prêt à tout pour le servir…
– Il ne s'agit pas de servitude ! Ni de rivalité entre le Haut Roi et toi… Il s'agit d'une alliance, d'une transition, entre l'Ancien et le Nouvel Ordre. Entre ce qui fut et ce qui sera. Toi, tu es détenteur de l'héritage des Anciens, de leur sagesse et de leurs pouvoirs…
– Mais comment être sûr de ne pas me tromper ? Que je ne vais pas engendrer un monde pire que le précédent…
– Parce que toi seul a la vertu et la sagesse nécessaires pour guider et protéger Arthur et ses braves.
Merlin entendait les affirmations de Mekare, mais c'était plus fort que lui, il ne parvenait pas à se convaincre lui-même. La prophétesse sembla le comprendre. Elle soupira.
– Suis-moi.
– Où ?
– J'ai quelque chose à te montrer. Ca prendra peu de temps. Fais-moi confiance.
Docilement, Merlin la suivit. Ils descendirent ensemble un escalier creusé sur la paroi rocheuse de la falaise. Arrivés sur la plage, ils longèrent encore le fronton, avant de s'arrêter devant l'entrée d'une grotte.
– Qu'est-ce ? demanda Merlin.
Même de la plage, il pouvait sentir les vibrations magiques qui émanaient de l'endroit.
– La grotte aux cristaux noirs, répondit Mekare. Aussi appelée : l'Antre de Ce Qui Fut.
– C'est ici que Méléagant a trouvé le cristal qui révélait le secret de la conception d'Arthur…(2)
– Et la tienne par la même occasion, compléta la devineresse. J'ai moi-même conduit le druide jusqu'ici. J'ai aussi tenté de le mettre en garde, mais il était déterminé, malgré le châtiment des dieux…
– Le châtiment ?
– Il est strictement défendu de sortir les cristaux de leur grotte sacrée. L'âme de Taliesin fut enfermée dans la grotte pour avoir volé le cristal de Neathid. De même, Méléagant a reçu le châtiment pour avoir dérobé celui qui se trouvait dans cette caverne.
– Mais c'est grâce à lui qu'Arthur a consenti à écouter les druides !…
Merlin était horrifié. Certes, Méléagant n'attirait pas sur lui la sympathie, mais il s'était loyalement battu à ses côtés. Il ne méritait pas un tel sort.
– Il n'a pas pris le cristal en ce but. De toute manière, les dés sont jetés. Il n'est plus possible de revenir en arrière.
Tout en parlant, Mekare s'était avancée vers l'entrer de la grotte.
– Où allez-vous ?
– Ce que je désire te montrer se trouve à l'intérieur. N'ais crainte, Emrys. Tu es bien trop intelligent pour risquer le châtiment des dieux.
Avec beaucoup d'appréhension, Merlin pénétra dans la grotte. A chaque fois qu'il avait mis les pieds dans une caverne sacrée, l'expérience avait été fort désagréable.
Ils débouchèrent presque immédiatement dans une grande salle où se trouvaient incrusté dans la pierre des cristaux noirs et luisants comme de l'onyx.
– Ici se trouve l'emprunte des mondes de jadis, des grands événements qui ont fait basculer son histoire. Tu verras qu'ils sont multiples et indénombrables. Car depuis sa création, l'univers n'a de cesse de se reconstruire et de se réinventer. Ainsi, à l'image des tribus nomades d'autrefois et des Thuatha dé Danaan, les Cinq Royaumes vont bientôt disparaitre pour laisser place à un ordre nouveau, celui de l'île d'Albion enfin unifiée par un seul et unique souverain droit et juste.
– Qui étaient les Thuatha dé Danaan ?
– Ce sont les enfants de Dana, la déesse mère d'Albion. Ils régnaient autrefois sur l'île toute entière, jusqu'à l'arrivée des premiers hommes. Ils furent alors contraints de quitter l'île pour se rendre à Avalon. Tu les connais mieux sous le nom de Sidhes à présent. Dana elle-même fut à son tour remplacée par les dieux que les hommes venus de la Mer ramenèrent de leurs terres d'origines. Ces dieux seront à leur tour bannis par ceux qui viendront prendre leur suite.
Merlin en avait presque le vertige.
– Ce que vous êtes en train de me dire, c'est qu'Albion n'est pas appelée à durer…
– Pas éternellement, répondit calmement Mekare. Rien n'est appelé à durer éternellement dans ce monde : les hommes naissent et meurent, les royaumes se fondent puis s'effondrent. Je te l'ai dit, Emrys. Le passé est gravé dans le marbre et le futur…
– … tracé dans le sable.
Mekare hocha la tête.
– Seule la Mort est définitive. Souviens t'en.
Merlin se sentait au bord du désespoir.
– Alors tout est vain ! s'exclama-t-il. Pourquoi se battre alors ? Pourquoi lutter ?
Mekare pointa du doigt la paroi rocheuse où une dizaine de cristaux étaient incrustés.
– Regarde.
L'Enchanteur hésita.
– Tu n'as rien à craindre, le rassura la devineresse. Tout ce que tu y verras s'est déjà produit. Ces choses appartiennent au passé.
Merlin s'avança donc. Son regard fut happé par un minuscule cristal, noir et opaque comme de l'encre. Mais lorsqu'il scruta à l'intérieur, la vision était on ne peut plus claire.
Dans l'obscurité, une jeune femme gémissait sur le sol terreux, ses jupes relevées sur le haut de ses cuisses, les jambes écartées. Elle était en sueur, ses cheveux auburn collés sur ses tempes, le visage contracté par la douleur. Autour d'elle, des femmes l'encourageaient. L'une lui tenant la main, l'autre lui épongeant le front avec un linge humide, tandis qu'une troisième, campée entre ses jambes lui répétait :
– Encore un effort, Deirdre. C'est presque terminé…
Soudain un cri perçant se répercuta en écho sur les parois de la caverne où les femmes s'étaient réfugiées. Celle qui donnait des ordres à Deirdre, la plus vieille leva les bras, tenant entre ses mains un nourrisson tout rouge braillant à plein poumon.
– C'est une fille, déclara la femme tandis qu'une plus jeune se précipitait pour envelopper l'enfant dans un linge propre.
– Deirdre regarde, murmura-t-elle en présentant le nourrisson à sa mère. Regarde comme elle est belle…
La pauvre femme dardait sur sa fille ses yeux noisette. Ils étaient embués par la fatigue. On voyait bien qu'elle luttait pour les garder ouverts, mais le souffle de la Mort faisait déjà son œuvre.
– Deirdre !
Un homme était apparu à l'entrée de la grotte. Il se précipita droit vers la jeune femme et la prit par les épaules. Il était jeune, les cheveux blond cendré et les yeux verts. Il serrait convulsivement sa compagne contre sa poitrine.
– Je suis désolée, Elias, souffla la voix de l'ainée. Il n'y a plus rien à faire…
– Non ! gémit l'homme. Non, Deirdre, tu ne peux pas me quitter… Pas après tout ce que nous avons traversé…
– Elle était déjà épuisée lorsque le travail a commencé, intervint la jeune femme qui tenait toujours le bébé. La longue fuite de la nuit dernière était terrible dans son état…
– Pendragon, grogna Elias qui soutenait toujours le corps inconscient de sa femme. Tout cela est de sa faute… Pourquoi ? Nous ne lui avons jamais fait de mal ! Nous n'avons même jamais mis les pieds à Camelot. Pourquoi a-t-il fallu qu'il se mette à nous pourchasser ?
Les femmes gardèrent le silence. Elles avaient la mine sombre.
– Elias…
La faible voix s'était élevée au creux de ses bras. Le jeune homme sanglotait silencieusement en caressant doucement le visage pâle de sa compagne.
– Comment est-elle, Elias ?
L'interrogé mit un certain temps avant de comprendre qu'elle parlait du bébé. L'une des sages-femmes lui tendit l'enfant, qu'Elias cala entre lui et Deirdre. La petite avait cessé de pleurer. Ses yeux grands ouverts scrutaient à présent les visages de ses parents.
– Elle est blonde, murmura la jeune mère. Comme toi…
– Et elle aura tes yeux, lui répondit son mari. Exactement comme nous en rêvions… Elle est magnifique.
Deirdre lui sourit, d'un sourire radieux qui fit s'envoler en un éclair les heures de travail qui marquaient son visage. Elle paraissait incroyablement belle et sereine. Et ce fut avec cette expression sur le visage qu'elle quitta ce monde.
La vision bascula vers un autre lieu. Dans une clairière cette fois, autour d'un feu de camp, un groupe d'hommes, de femmes et d'enfants dormaient blottis les uns contre les autres, sous des couvertures de laine usées. Tout près du feu, un homme et une femme étaient assis.
– Cette fois je crois qu'elle est rassasiée, déclara la femme.
L'homme se leva et lui prit des bras le bébé qui quelques secondes plus tôt tétait goulument son sein.
– Merci, répondit Elias. Pour ce que tu fais.
– Il n'y a pas de quoi, répliqua la jeune femme en se rajustant. Mon dernier né est à peine sevré et il ne mangeait presque rien, j'ai donc plein de lait en réserve.
Le jeune père s'était réinstallé près du feu, berçant tendrement le nourrisson pour l'aider à s'endormir
– Tu ne lui as toujours pas choisi un nom ?
– J'hésite. Avec Deirdre, on se disputait tout le temps pour savoir comment on allait l'appeler. Puis quand les soldats d'Uther ont détruit notre village, nous étions trop préoccupés par notre fuite pour y songer.
Un ange passa.
– Nous, nous avons eu de la chance, déclara la jeune femme. Les villageois nous ont cachés jusqu'au départ des troupes. Mais nous savions que nous ne pouvions plus rester dans la région. D'autres nous ont aidés en chemin. Mais quand le Roi s'est mis à punir ceux qui aidaient les sorciers dans leur fuite…
Elle poussa un profond soupir.
– Uther n'a perdu qu'une épouse, dit-elle soudain. Et il a toujours son fils. Nous, nous perdons chaque jour des enfants, des pères, des mères et des compagnons dans notre fuite pour lui échapper. Combien de morts lui faudra-t-il encore avant que sa colère ne s'apaise ?...
Elias hocha la tête.
– Je l'ignore. Tout ce que nous pouvons faire, c'est continuer, nous battre jour après jour, pour vivre et protéger ceux que nous aimons. Les mauvais jours finiront, tôt ou tard. Alors ceux qui sont responsables de ces malheurs devront répondre de leurs actes.
La scène changea de nouveau. Cette fois Elias était adossé à une pente rocheuse, dissimulé par les racines d'un saule, au bord d'une rivière. De tout côté, on entendait les aboiements des chiens, le bruit des sabots des chevaux martelant le sol et les cris apeurés des hommes, des femmes et des enfants. Il tenait serré contre lui sa petite fille, emmaillotée dans son manteau. L'air angoissé, il semblait fixer quelque chose se trouvant au-dessus lui, à quelques mètres. Suivant son regard, Merlin comprit : des soldats arborant les armoiries des Pendragon scrutaient la rivière du haut de la pente. Jusqu'à présent, le renfoncement où s'était réfugié le sorcier ne leur permettait pas de le voir. Mais ils se rapprochaient dangereusement. Et si par malheur, les chiens parvenaient à flairer son odeur…
Soudain, le regard d'Elias s'assombrit. Merlin comprit qu'il venait de prendre une décision. Baissant les yeux vers sa fille qui le fixait de ses grands yeux noisette, il déposa un baiser sur son front. Puis il posa la main sur ses yeux et murmura un sortilège. Lorsqu'il la retira, le bébé dormait silencieusement.
– Dors ma chérie, dit-il tendrement. Si les dieux le veulent, tu verras un autre jour se lever.
Puis, calmement, avec des gestes précautionneux, il déposa la petite dans un terrier, dissimulé entre les racines du saule. Il rasa ensuite la falaise, passant même à un moment en dessous des soldats. Après quoi, il poussa une profonde inspiration, jeta un dernier regard aux racines du saule et se détacha de la paroi. Il sauta à pieds joints dans l'eau. Le bruit des clapotements ne manqua pas d'attirer l'attention des soldats.
– Halte ! cria l'un d'eux. Par ordre du Roi Uther !
Mais le sorcier s'était déjà mis à dévaler le courant de la rivière, les soldats le talonnant. Il dut bien parvenir à parcourir cinq mètres, dix mètres, avant qu'un sifflement ne déchire l'air. Elias s'effondra alors dans l'eau, une flèche entre les omoplates.
– Non ! s'écria Merlin.
Sans réfléchir, il parcourut la distance qui le séparait du sorcier. Son corps s'était pris entre les rochers. Merlin tendit même le bras pour tenter de prendre son pou. Mais ses doigts ne pouvaient pas le toucher.
– Cela fut, Emrys, lança la voix de Mekare derrière lui. Tu ne peux rien pour lui.
Merlin se retourna. Il était de nouveau dans l'Antre de Ce Qui fut, avec la devineresse.
– Qu'espériez-vous me montrer ? cracha-t-il. Me faire voir la folie des exactions d'Uther ? Pourquoi m'avoir montré cela ?...
– Je m'étais dit que peut-être la jeune Gwyneth aurait envie de connaître son histoire.
Merlin se figea. Gwyneth…
Oui, il lui avait bien semblé reconnaitre ses yeux dans ceux de Deirdre, et elle avait le nez d'Elias également…
– A quoi tout cela rime ? rugit-il. Tous ses innocents massacrés, toutes ses vies gâchées… Tout ça pour quoi ? Pour satisfaire la soif de vengeance d'un seul homme ! Qu'avaient fait ces pauvres gens pour mériter de finir ainsi ? Eux, qui les a protégés ?...
– Tu as raison d'être en colère, Emrys. Oui, la folie d'un seul homme peut provoquer des dégâts irréparables. Mais l'Amour… L'Amour a aussi le pouvoir de tout changer. D'allumer la lumière, là où il n'y avait que ténèbres. Vois…
Elle lui désigna un autre cristal. Merlin y plongea le regard instantanément.
Il était de nouveau au bord de la rivière. Les soldats avaient disparu, ainsi que les chiens et les chevaux. Après les cris et les aboiements qui avaient troublé le calme de la forêt, la soudaine quiétude du lieu semblaient presque morbide.
Soudain, Merlin avisa deux paysans, un homme et une femme, qui marchaient le long du petit sentier qui longeait le cours d'eau. Alors qu'ils approchaient du vieux saule, la paysanne leva soudain la tête, alertée par les vagissements qui provenaient d'entre les racines. Elle se précipita vers le bruit, talonnée par son mari. A peine ce dernier s'était-il penché qu'elle faisait déjà émerger entre ses bras le bébé.
– Un manteau de druide, affirma l'homme en tâtant entre ses doigts l'étoffe dans laquelle était emmaillotée Gwyneth. Le charbonnier m'a dit que les soldats du Roi ont attrapé un groupe de sorciers qui passaient par la forêt, pas plus tard que ce matin.
– T'a-t-il dit s'il y avait des enfants avec eux ?
– Trois ou quatre… Difficile à dire, ça courait dans tous les sens d'après lui…
– Sait-il ce qu'il en on fait ?
L'homme haussa les épaules, visiblement gêné. Il n'osait pas dire la vérité à sa femme, de crainte de lui briser le cœur.
– Donne-moi ta cape, lui ordonna-t-elle soudain.
– Comment ?
– Ce manteau-ci est trop facilement reconnaissable, dit-elle calmement. Si les gens la voix emmaillotée dedans, ce sera comme si on lui dessinait une triskèle sur le front.
– Voyons, tu n'y penses pas ! s'exclama son compagnon. Tu sais ce que le Roi fait aux gens qui aident les sorciers ?...
– Et qu'est-ce qu'on devrait faire, selon toi ? lança abruptement la femme en serrant contre son sein le bébé. La laisser ici, pour que les loups viennent la dévorer ?...
– C'est dangereux ! Il doit bien y avoir une raison pour que le Roi veuille autant se débarrasser de ceux qui pratiquent la Magie…
– Mais enfin, regarde-la !
La femme lui tendit l'enfant.
– Elle est si petite… A qui veux-tu qu'elle fasse du mal ? Quel crime a-t-elle bien pu commettre pour mériter qu'on l'abandonne à son sort ?... Et pourquoi, est-ce justement nous qui l'avons trouvée ?... Et si… Et si elle était…
Elle resserra la petite sur son cœur. L'homme s'approcha calmement et lui étreignit tendrement l'épaule.
– Et si elle nous était envoyée par le Ciel ?
– Elise, tu ne crois pas…
– Tout ce que je sais, rétorqua la femme, c'est qu'elle a besoin de nous et que nous avons de la place pour elle. Alors pourquoi tergiverser ? Je laisse au Roi le soin de châtier les sorciers cruels, mais elle est innocente. Et je ne me pardonnerais pas d'avoir permis une telle injustice…
L'homme serra sa femme dans ses bras et ensemble, portant la petite, ils s'éloignèrent de la rivière.
De retour dans la caverne, Merlin prit conscience des larmes qui coulaient silencieusement sur ses joues.
– La Vie est fragile, Emrys, dit la voix de Mekare derrière lui, et capricieuse, et parfois cruelle. Mais Elle est belle aussi, et forte, et patiente. Et l'Amour, s'il est pur et sincère, peut réveiller la bonté chez les êtres que l'on croyait perdus.
Une nouvelle onde attira Merlin vers un autre cristal. Dans celui-ci, il voyait Morgane, semblable à la pauvre Deirdre, qui mordait entre ses dents un bâton, tandis qu'autour d'elle des femmes l'encourageaient à pousser pour mettre au monde son bébé. Il vit Mélusine, toute petite, toute fragile, pressée contre le sein de sa mère. Ses grands yeux bleus la contemplant avec émerveillement. Mais ce qui le toucha le plus, ce fut le visage de Morgane, doux, apaisé, épanoui. L'espace d'un instant, il revoyait la jeune femme d'autrefois, celle qui fut son amie, la jeune fille douce et courageuse, que l'injustice révoltait et que le malheur des exclus émouvait.
– Ne laisse pas la peur et le doute embrouiller ton jugement. Au plus fort de la tourmente, lorsque tu penseras avoir perdu ce lien avec ce qui fut ton rêve, tu n'auras alors à te poser que deux questions. La première : quelles choses en ce monde comptent plus à tes yeux que tout l'or de la terre et que ta vie elle-même ? Et lorsque tu auras la réponse à cette question, pose-toi la suivante : jusqu'où es-tu prêt à aller pour les préserver ?
1 Brenin = Roi (en gallois)
2 Voir Le Fruit de Mâab du même auteur ^^'.
