Deuxième partie : Devenir chevalière
Nelliana – Chapitre 2
« An du Dragon de Feu 998 – Odalmon, deux mois après avoir le départ de Mime »
Nelliana s'écroula, percluse de fatigue sur le lit étroit qu'elle occupait depuis deux mois à présent. Elle ferma les yeux et les larmes commencèrent à couler, tout doucement d'abord avant d'inonder son oreiller. Elle pleura ainsi longuement, silencieusement jusqu'au moment où le flot se tarit de lui-même comme tous les soirs depuis qu'elle était arrivée ici. Ses hoquets se calmèrent et ses épaules s'affaissèrent, s'enfonçant un peu plus dans le matelas. Elle chassa du revers de la main, les derniers sillons que ses larmes avaient tracés sur ses joues et recommença à respirer plus librement, plus profondément, s'exhortant ainsi au calme. Cela dura un certain temps mais elle finit par retrouver un peu de sérénité. Elle rouvrit ses paupières et se redressa, en proie à un mal de tête lancinant.
Malgré son immense fatigue due à son entraînement et à ses conditions de vie dans cet endroit, elle parvenait à peine à dormir. Elle avait été effrayée plus tôt dans la matinée en voyant son reflet dans les eaux du lac situé à quelques centaines de mètres de là où elle vivait. Ses yeux étaient cernés et ternis par la trop grande fatigue, elle avait les épaules voûtées, des cicatrices sur les bras, le visage, le cou et les jambes, en fait sur l'ensemble de son corps devenu trop maigre. Elle sentait en permanence des vertiges la saisir. Elle n'avait même pas l'impression d'avoir contemplé une créature humaine en voyant son terrible reflet. Si elle continuait sur ce chemin, ce n'était pas une armure qu'elle porterait mais un linceul.
Elle se remémora sa rencontre avec son tuteur et le départ de Mime. Pourquoi ne l'avait-elle pas suivi à ce moment au lieu de rester, croyant crânement que tout irait bien ? Mais dès le départ, tout était allé de travers. Bud d'Alcor n'était pas un homme, c'était une plaie vivante et béante qui aspirait tout espoir et toute pensée positive autour de lui. Elle s'en voulut d'avoir des pensées aussi négatives mais c'étaient bien les seules qui s'imposaient actuellement en elle. Elle observa la lune par la petite fenêtre de sa modeste chambre ; elle était rouge sang ... Essylt ne parviendrait pas encore à dormir ce soir ... Encore des pensées négatives ! Elle se serait mise des claques ! Elle secoua la tête et s'obligea à se lever, songeant que la station debout lui permettrait peut-être d'échapper à ce flot ininterrompu de négativisme.
Bud l'avait emmené chez lui ... son chez lui se résumait à un modeste chalet en bois, surélevé pour ne pas disparaître sous la neige en hiver, perdu au milieu de la forêt sombre d'Odalmon, non loin d'un lac où il pêchait, puisait son eau, lavait ses vêtements ou sa vaisselle. Il vivait dans l'autarcie la plus totale, trouvant de quoi subsister dans la forêt en chassant, cueillant, récoltant. D'un ton peu amène et avec peu de mots, il lui avait expliqué qu'elle vivrait ici, avec lui et comme lui puisqu'il était son tuteur désormais. Chose qui ne lui plaisait guère, ce qu'elle avait très bien compris. Il avait amené les chevaux dans la petite cabane qui jouxtait le chalet et qui lui servait d'écurie et de réserve. Difficile pour elle de croire qu'un guerrier divin pouvait vivre ainsi, totalement coupé du monde.
Elle l'avait ensuite suivie dans le chalet qui, s'il était de dimensions modestes, se révélait propre et confortable, même si le mobilier restait spartiate. Un foyer servait de chauffage et de cuisinière puisqu'une marmite toute ronde y était suspendue, des étagères sur lesquelles s'entassaient un bric à brac d'assiettes, pots, cornes à boire, couteaux, cuillères, une table entourée de deux bancs, une sorte de banquette recouverte de tissu pourpre poussée dans un coin, un escalier menant à une mezzanine occupée par un lit, une petite armoire et une malle et deux portes menant à deux petites pièces. Les fenêtres étaient peu nombreuses et assez petites, sans doute pour éviter au maximum la déperdition de chaleur durant l'hiver rigoureux. Il lui indiqua l'une des portes du fond et décréta sur un ton brusque qu'elle pourrait y faire sa chambre, lui-même dormant en haut, sur la mezzanine. Il ouvrit la porte faisant danser la poussière dans l'air et fit de même avec la fenêtre. La petite chambre contenait pour tout mobilier un lit étroit, une petite commode et un tabouret. Elle le remercia mais il était déjà reparti.
Jusque là çà avait encore été. La suite s'était révélée plus désastreuse car comme le lui signala Bud avec un profond mépris, elle ne savait rien faire de ses dix doigts. Elle baissa la tête piteusement et convint qu'alors il avait eu raison. Même si ses soeurs et elles ne vivaient pas dans le luxe, elles n'avaient jamais eu à s'occuper de tâches ménagères ... Mauld, leur cuisinière et leur jeune garçon d'écurie avaient toujours veillé au bon entretien de l'aile du château dans laquelle ils résidaient tous. Et Nelliana se s'était jamais préoccupée de ces tâches quotidiennes. Elle passait le plus clair de son temps à étudier sous la houlette de leur précepteur, à observer les astres ou à méditer. Elle ne savait donc ni cuisiner, ni allumer un feu, ni pêcher ou chasser, ni entretenir une maison.
Avant même qu'elle n'ait commencé à s'entraîner, Bud lui apprit donc de mauvaise grâce tous ces rudiments, comme il les appelaient. Elle se brûla lorsqu'elle fit son premier feu et fit de même pour les premiers repas qu'elle prépara. Si bien que Bud, trouvant inacceptable que l'on gâche de la nourriture décida de cuisiner lui-même. Elle se blessa lorsqu'elle chassa et faillit tomber à l'eau en pêchant. Mais le pire fut lorsque Bud l'obligea à dépecer le lièvre ou à vider le poisson du dîner ... Elle vomit tripes et boyaux et crut qu'il allait finir par la frapper. Plus les jours passaient et plus il devenait dur, méprisant et désagréable, alors qu'elle-même s'enfonçait progressivement dans le doute. Si elle n'était pas capable d'effectuer ces simples tâches, comment deviendrait-elle chevalière ?
Nelliana se se frotta les yeux et contempla une nouvelle fois la lune, à moitié dissimulée derrière un nuage sombre. Ils n'avaient que peu de contacts l'un avec l'autre ; tout juste bonjour, bonsoir et les ordres que Bud lui donnaient pour son entraînement. Ce mot lui faisait horreur à présent ! Elle avait comprit qu'il lui imposait le même entraînement physique que lui-même s'était imposé pour gagner son armure ... entraînement qu'il avait fait seul, sans tuteur et par lequel il avait appris à contrôler son cosmos empli de rage. Et elle n'était pas sûre que c'était la voie la plus adaptée pour elle. Elle savait qu'elle ne devait pas se plaindre, mais il était réellement beaucoup trop dur avec elle.
Elle devait soulever des rochers énormes, enfin tenter ... et recommencer, recommencer encore et encore, quitte à s'écrouler devant. Elle devait grimper aux arbres et sauter de hauteurs qui lui donnaient le vertige. Elle se foula une cheville en atterrissant mal. Il lui demandait de nager dans les eaux encore froides du lac, sur des distances énormes et ne l'autorisait à sortir de l'eau qu'une fois la distance atteinte. Il y avait encore des courses à pieds dans la forêt, sur des chemins escarpés aux rochers effilés comme des lames. A chaque fois qu'elle tombait elle s'écorchait ou se griffait. Et Bud ne cessait de la rabrouer, l'exhortant à aller plus vite ou plus loin. Ils rentraient le soir côte à côte, l'un profondément mécontent d'avoir une élève si incompétente, l'autre retenant ses larmes de douleur, de fatigue et de désespoir. Chaque jour était devenu un véritable calvaire pour la jeune femme et le soir venu, elle n'avait même plus la force de s'asseoir et de méditer. Pourtant, elle en avait besoin ... cela lui permettrait peut-être d'oublier momentanément sa douleur et sa peine.
Malgré sa grande lassitude, elle s'assit sur le sol et fixa la chandelle qui se consummait doucement sur le tabouret. Elle s'obligea à respirer calmement, profondément et régulièrement en privilégiant la respiration abdominale. Elle fixa encore la flamme vacillante et enfin sereine, ferma ses paupières. Cela faisait si longtemps qu'elle n'avait plus pratiqué cet exercice qu'elle avait eu peur de ne plus y parvenir. Elle laissa ses muscles se détendre progressivement l'un après l'autre, prenant pleinement conscience de la douleur présente dans chacun d'eux et l'apaisant mentalement comme si elle passait un onguent décontractant directement sur ses chairs meurtries. Cela lui prit un long moment, mais elle finit par apaiser progressivement tout son corps. Seuls son âme et son coeur étaient encore meurtris et elle savait qu'une seule scéance ne suffirait pas à les guérir. Néanmoins, elle parvint à s'élever au-delà de sa douleur et son esprit partit librement à la dérive, s'envolant comme un oiseau au-dessus de son corps puis de sa chambre et enfin du chalet. Elle se retrouvait comme flottant dans le ciel d'encre constellé de ces étoiles qu'elle aimait tant. Elle savoura pleinement cet instant béni en proie à une totale sérénité qui lui fit un bien fou après ces dures journées.
Elle resta ainsi encore quelques minutes avant de se décider à réintégrer son corps meurtri qui avait cruellement besoin de sommeil à présent. Mais auparavant son esprit se dirigea involontairement vers la constellation zodiacale située dans le prolongement de l'arc de cercle dessiné par le « manche de la casserole » de la grande ourse et de l'étoile principale de la constellation du Bouvier ... Il effleura Spica, l'étoile majeure de cette constellation avant de revenir vers son enveloppe charnelle.
Au Sanctuaire, en Grèce, la même nuit
Le chevalier blond de la Vierge s'éveilla brutalement, en nage, un instant perdu. Ses yeux scrutèrent la pénombre et il sentit une légère brise effleurer son corps quasiment nu. Il se passa la main sur sa joue et constata qu'elle était humide de larmes tout comme ses yeux. Un frisson courut le long de son échine dorsale sans qu'il ne parvienne à le retenir. Il vit que son drap était rejeté, entortillé et complètement froissé autour de ses pieds comme s'il s'était débattu durant son sommeil. Il pinça l'arête de son nez et fronça les sourcils, cherchant à chasser le mal de tête lancinant qui tentait de s'imposer dans son cerveau. Que lui arrivait-il ? Cela faisait deux mois qu'il ne parvenait plus à trouver un sommeil réparateur ... Il se réveillait tous les matins avec le sentiment d'être aussi fatigué que la veille et ce n'étaient que ses longues méditations qui parvenaient à lui donner l'énergie nécessaire pour passer une bonne journée.
Mais c'était la première fois qu'il se réveillait ainsi en pleine nuit. Il chercha le réveil à l'apaisante lueur bleue du bout des doigts et le consulta ; trois heures trente quatre et l'impression d'être déjà au bout de sa nuit. Il se leva et alla se rafraîchir le visage dans la salle de bains avant de décider de prendre une douche. Il laissa l'eau bienfaisante couler longuement sur son corps avant de la couper et de sortir pour se sècher. Il revêtit les premières affaires qui lui tombaient sous la main, une longue chemise ample et un simple jean, restant les pieds nus. Il s'était mis assez récemment à la mode occidentale tout en ne la portant pas quotidiennement. Il sortit et se retrouva sur les marches à l'entrée de son temple.
Le Sanctuaire était toujours très calme une fois la nuit venue. Seules quelques lumières dispersées çà et là attestaient de la présence des postes de gardes à différents endroits stratégiques. Il vit aussi de la lumière aux fenêtres du temple du lion, situé à une grande envolée de marches en contrebas du sien. La brise fit onduler souplement ses longs cheveux et recouvrit son front d'une mèche qu'il repoussa du revers de la main. Il sentit la présence de l'un de ses pairs approcher dans sa direction et le reconnut immédiatement lorsqu'il se trouva face à lui. Saga s'arrêta surpris dans son ascension.
- Shaka ? Je t'ai réveillé ?
- Non ... j'était déjà éveillé depuis un moment ... Mais peux-tu me dire pourquoi tu passes tous les soirs par mon temple, Saga ?
N'étant plus seul, Shaka avait à nouveau fermé ses paupières et reprit son attitude réservée. Saga monta jusqu'à sa hauteur et s'assit sur les marches, les yeux perdus dans le vague.
- Tu ressentais donc ma présence, même si tu ne m'as jamais arrêté.
- Tu n'es pas un ennemi, Saga ... je n'ai donc aucune raison de t'interdire le passage de mon temple. Je suis juste curieux de savoir pourquoi tu le traverses dans un sens puis dans l'autre toutes les nuits à la même heure, depuis que nous sommes revenus à la vie ...
Saga ne répondit pas tout de suite et Shaka crut même n'obtenir aucune réponse de la part de son homologue secret des geméaux. Mais celui-ci finit par se livrer.
- Depuis que nous somme tous revenus, je n'arrive pas à me séparer de l'idée que quelqu'un pourrait profiter de la nuit et de notre sommeil pour s'en prendre au Sanctuaire et à Athéna. Je me réveille systématiquement à la même heure, celle où ... où ...
- où Athéna s'est elle-même sacrifiée sur la dague que tu avais entre les mains lors de la bataille contre Hadès... compléta Shaka, sentant bien que Saga ne parvenait pas à exprimer à haute voix cet épisode tragique.
Les épaules de Saga s'affaissèrent légèrement et il passa une main nerveuse dans son épaisse crinière bleue.
- Oui ... alors tous les soirs, je monte en silence jusqu'à la chambre sacrée. Je reste devant la porte juste pour sonder si son sommeil est calme et paisible puis je redescends et je parviens enfin à me rendormir.
- Je comprends.
Shaka observa le temple du Lion.
- Nous somme nombreux à avoir des insomnies depuis notre retour, constata-t-il sur un ton égal.
Saga suivit son regard et hocha la tête.
- Angelo, Aphrodite, Milo et Shura se retrouvent souvent chez Aiolas. Ils jouent aux cartes et boivent une bonne partie de la nuit. C'est assez fréquent.
Shaka hocha à son tour la tête. Il avait déjà entendu Aphrodite, Milo et Shura traverser son temple, l'un soutenant l'autre ou les trois se soutenant mutuellement et avançant plus ou moins droits entre les colonnes blanches. Saga se releva et le dévisagea.
- Et toi ? Que fais-tu debout à cette heure ? Ce n'est guère dans tes habitudes ...
- Effectivement. Quelque chose m'a réveillé, je ne sais pas exactement quoi ... Sans doute le vent ...
Saga ne parut pas convaincu par son explication sommaire mais l'accepta sans poser plus de questions, avant de le saluer et de poursuivre son ascension. Shaka se retrouva à nouveau seul. Il leva les yeux vers le ciel étoilé et contempla sa constellation. Son regard erra ensuite sur les autres jusqu'à tomber sur les trois constellations si importantes pour le royaume d'Asgard ; la grande et la petite ourses et Cassiopée. Son regard ne dévia plus de cette dernière ... Nelliana ... l'image de la jeune et éthérée princesse blonde aux yeux émeraudes s'imprima dans son esprit. Etrange ... Pourquoi penser à elle aujourd'hui ?
En Odalmon, le lendemain matin
Nelliana se réveilla après une courte nuit d'un sommeil néanmoins plus réparateur que celui des nuits précédentes, lui prouvant que des scéances régulières de méditation lui seraient nécessaires. Son corps meurtri la faisait un peu moins souffrir et elle se sentait plus positive. Elle s'étira et regarda le ciel bien grisâtre et empli de pluie pour le mois en cours. Elle avait déjà subi quelques jours d'entraînement sous la pluie et çà avait été encore bien plus éprouvant que par temps sec. Elle s'habilla assez chaudement et sortit de sa chambre. Bud était sans doute déjà dehors car elle se retrouva seule dans la grande pièce. Il devait pester sur son incapacité à se lever plus tôt, mais même sous la contrainte elle n'aurait pu se lever à l'aube. Il fallait qu'elle trouve le courage de faire face à son tuteur et de lui déclarer qu'elle ne soutiendrait pas ce rythme infernal encore deux mois de plus. Son caractère réservé ne lui facilitait pas la tâche, surtout face à un solitaire aguerri comme Bud.
Elle se servit un café et grignota un biscuit ; au moins elle aurait appris à faire quelque chose durant ces dures journées. C'était curieux quand même que Bud ne se fut toujours pas manifesté. Elle se dirigea vers la porte de sortie et l'ouvrit. Bud était assis là, de guingois sur un tabouret, le dos contre le mur du chalet et les pieds posés sur la rambarde des escaliers. Il taillait un morceau de bois en pointe à l'aide d'une dague effilée, les copeaux formant déjà un petit tas à ses pieds. Elle remarqua aussi un petit papier d'une couleur douteuse plié et posé négligemment sur son ventre. Depuis combien de temps était-il là, le visage ainsi fermé et semblant complètement absorbé par sa tâche ? Elle sut pourtant qu'il avait immédiatement repéré la porte et sa présence. Elle prit son courage à deux mains et s'efforça de sourire.
- Bonjour Bud ...
- Bonjour ...
- Vous êtes là depuis longtemps ?
Il la regarda de biais, la mâchoire crispée.
- depuis l'aube ... Tenez, lisez ceci, fit-il en lui tendant le morceau de papier replié.
Elle s'en saisit rapidement et le déplia avec précaution car il était très abîmé. Il lui sembla qu'il avait séjourné dans l'eau saumâtre d'un marais tant il était poisseux. Lorsqu'elle le déplia, elle le laissa brusquement tomber à terre en poussant un petit cri de surprise et en considérant Bud avec des yeux arrondis. Ce n'était pas de l'eau, mais ...
- C'est du sang, oui ... fit Bud en répondant à sa question muette tout en continuant à tailler son morceau de bois.
Elle remarqua que son regard était extrêmement mobile, passant du bout de bois à elle en revenant régulièrement sur la lisière de la forêt qui entourait le chalet.
- Comment ? ... Qu'est-ce ? L'interrogea-t-elle, en fixant le bout de papier sans oser le ramasser.
- Vous n'allez pas vous évanouir devant une goutte de sang ? Grogna-t-il en le ramassant de la pointe de sa dague et en le lui tendant.
Elle se reprit et lui reprit le papier du bout des doigts. Malheureusement pour une future chevalière, elle n'avait guère l'habitude du sang et surtout se demandait à qui appartenait ce papier et le sang. Elle le déplia nerveusement et le lut. Une bourrasque se leva, bientôt suivie par une pluie qui tombait de plus en plus drue. Elle commença à lire le papier, déchiffrant avec difficulté certains passages complètement maculés par le sang poisseux.
C'était un message d'Albérich pour Bud. Il lui faisait part de ses récentes découvertes concernant ses soeurs et elle-même. Il avait trouvé des liens entre les auras qui les avaient entourées juste avant qu'Hel ne lance son offensive et les images qui avaient flottées au-dessus d'elles. Visiblement elle avait un lien avec les Nornes et Albérich conseillait à Bud d'orienter son entraînement vers d'avantage de méditation. Le ton de la missive était poli mais ferme jusque dans les habituelles formules de politesse d'usage, souhaitant sans doute faire passer le message. Etait-ce pour cela que Bud était encore bien plus froid et plus dur que d'habitude ? Et pourquoi tout ce sang ? Où était le messager d'Albérich ? Est-ce que Bud aurait ... Elle ne parvint pas à finir son raisonnement, trop horrible à ses yeux ... mais son visage avait du trahir ses émotions car Bud lui lança un regard acéré qui la transperça jusqu'au fond de son âme. Elle eut un violent frisson et un involontaire mouvement de recul.
- Qu'imaginez-vous ? Que j'ai tué le messager d'Albérich ?
La question tomba comme un couperet et Nelliana mit une seconde de trop à répondre.
- Non, non, murmura-t-elle, ne sachant exactement que dire de plus.
Il se leva, rangea sa dague à sa ceinture et se détourna d'elle, fixant la lisière d'un regard perçant.
- Je sais que vous le pensez mais ce n'est pas le plus important pour le moment ... lâcha-t-il. Rentrez et surtout ne sortez pas avant que je ne vous appelle ...
- Mais ... pourquoi ?
Elle suivit son regard et vit comme un mouvement dans les buissons que fixait Bud. Il tenait toujours le morceau de bois qu'il avait taillé et elle remarqua que ce n'était pas le seul ; d'autres étaient disposés en un petit tas, à la gauche du tabouret sur lequel il se trouvait quelques minutes plus tôt. Il se tenait très droit, les muscles tendus à l'extrême sous son pantalon et sa tunique moulantq, mais prêt à bondir tel un félin.
- Rentrez ! Ordonna-t-il sèchement en la poussant vers l'intérieur. Et restez loin des fenêtres !
Un objet siffla dans leur direction et elle vit avec horreur que c'était une flèche qui s'était fichée dans la porte. S'il ne l'avait pas bousculée à ce moment là, elle aurait eu la flèche en pleine poitrine. Il claqua violemment la porte derrière elle et elle entendit le bruit de ses pas dévaler l'escalier.
- Bud ! Cria-t-elle, affolée car elle venait d'entendre une sorte de clameur ou de rugissement collectif provenant de la forêt.
Elle entendit divers objets s'abattre contre la porte et les murs du chalet. Elle prit ses mains entre sa tête et se recroquevilla contre l'un des murs. Mais la place n'était pas très sûre. Une flèche transperça l'une des fenêtres et se ficha juste devant ses pieds. En proie à la panique la plus totale, elle chercha des yeux un endroits plus sûr ... la mezzanine ! Il n'y avait aucune ouverture. Il fallait juste qu'elle parvienne à monter l'escalier qui passait devant l'une des fenêtres. Le combat faisait rage au-dehors. Elle entendait des cris inhumains et ne savait ni qui les attaquait avec une telle débauche de violence, ni si Bud s'en sortait seul. Elle aurait voulu l'aider mais elle était trop terrorisée pour cela, elle ne ferait que le gêner. Il était un guerrier redoutable et n'avait guère besoin d'elle. Quelle piètre chevalière !
Elle se dirigea à genoux jusqu'à l'escalier et commença à monter les premières marches mais ressentit une vive douleur lui transpercer l'épaule lorsqu'elle passa devant la fenêtre. Elle se retint de hurler mais les larmes lui vinrent immédiatement aux yeux. Elle se refusa à reculer et continua à avancer, la main sur l'épaule, malgré la douleur qui la taraudait. Elle sentait couler un liquide poisseux entre ses doigts et lorsqu'elle jeta un coup d'oeil à la blessure, elle vit de longs filets de sang imprégner sa manche et commencer à tacher sa jupe. Elle sentit la bile lui monter aux lèvres et tout commencer à tourner autour d'elle. Par Odin, ce n'était vraiment pas le moment de s'évanouir ! Elle avait connu bien pire quand son cosmos s'était emballé et s'était uni à celui de ses soeurs.
Elle se gifla et continua de progresser jusqu'à la mezzanine en serrant les dents. Bud était seul au-dehors contre un nombre inconnu d'assaillants. Le moins qu'elle pouvait faire était de rester éveillée et de s'occuper elle-même de sa blessure. Retenant ses larmes elle s'appuya contre le mur et écarta avec précaution les pans de sa manche déchirée. C'était une flèche qui s'était plantée juste dans le haut de son bras. Elle ne pourrait la retirer seule mais pouvait au moins déjà casser la hampe de bois. Elle serra les dents et le fit d'un coup sec. Elle étouffa son cri de douleur en se mordant la lèvre inférieure jusqu'au sang, arrachant de nouvelles larmes à ses yeux brûlants. Une nouvelle vague de douleur la submergea et faillit la précipiter dans l'inconscience. Elle s'obligea au calme et se mit à respirer profondément comme pour entrer en méditation. Si elle parvenait à faire en sorte que son esprit prenne le dessus sur son corps, elle pourrait gèrer sa douleur à défaut de la faire disparaître.
Elle déchira le bas de sa jupe et s'aidant de son bras valide et de ses dents parvint à nouer solidement un garrot au-dessus de la blessure afin de faire cesser l'hémorragie. Tout tournait autour d'elle, elle haletait et se débattait pour garder conscience tandis qu'au-dehors le combat faisait à nouveau rage. Qui étaient ceux qui les attaquaient ainsi et combien étaient-ils ? Elle n'entendait jamais la voix de Bud, juste les cris de douleur ou de rage, les gargouillis ou les râles de ceux qui tombaient sous ses coups. Son épaule la lança violemment. Elle fixa un point invsible sur le mur qui lui faisait face et s'obligea à respirer profondément et calmement, gardant les yeux ouverts car dès qu'elle les fermait tout tanguait autour d'elle ... Surtout rester consciente pour fuir ou se cacher, au cas où un assaillant parvenait à entrer dans le chalet. Progressivement elle parvint à un état de semi-conscience dans lequel elle ne ressentait plus la douleur tout en gardant ses autres sens en éveil.
Au Sanctuaire, en Grèce, dans l'Arène d'entraînement, au même moment
Shaka ressentit une immense douleur dans son épaule au moment même où il fut ébloui par les éclairs de feu du Lightning Plasma d'Aiolas, qu'il encaissa de plein fouet. Il fut rejeté plusieurs mètres en arrière et s'écroula dans les premiers gradins de l'arène en faisant gicler une gerbe de cailloux et de sable tout autour de lui. Le chevalier de la vierge s'agenouilla péniblement, les deux poings dans le sol, se secouant la tête comme un boxeur groggy, encore ébranlé après avoir subi la puissante attaque sans se protéger. Aiolas n'avait pas retenu son coup et s'il n'avait pas été protégé par son armure, il aurait été pulvérisé sur place.
- Shaka ! S'écria Aiolas en courant vers lui, aussitôt suivi par Milo et Saga qui s'entraînaient non loin d'eux. Est-ce que çà va ?
Aiolas aidait Shaka à se remettre sur pied lorsque les deux autres chevaliers d'or arrivaient.
- Que s'est-il passé Aiolas ? L'interrogea Saga, tout en dévisageant Shaka l'air intrigué. Ce n'est pas la première fois que vous vous entraînez ensemble.
- Tu n'as pu arrêter son attaque ? Fit Milo mi-surpris mi-moqueur à l'intention de Shaka. Tu faiblis, vieux !
- C'est bien la première fois que j'arrive à te faire tomber ! S'exclama Aiolas en regardant ses mains comme si on venait de lui en greffer de nouvelles.
- Je l'ai vue ... mais une seconde trop tard, marmonna le chevalier de la vierge en se redressant et en s'époussetant, lorsqu'il grimaça car son bras gauche le lança à hauteur de son biceps pourtant protégé par son armure.
Il était couvert d'égratignures diverses sur les parties de son corps non protégées par son armure d'or. Souhaitant s'isoler afin de réfléchir à ce qui venait de se passer, il s'éloigna de ses trois frères d'armes et se dirigea vers la sortie de l'arène et les marches menant aux douze temples tout en se tenant le bras.
- Tu saignes, lui lança Saga, qui le suivait des yeux alors qu'il atteignait la sortie de l'arène. Ton bras ...
Derrière lui, Aiolas fixait la fine silhouette de Shaka qui s'éloignait déjà. Il n'en revenait toujours pas d'avoir fait tomber l'un des plus redoutables de ses frères d'armes et de l'avoir fait en plus saigner, fait extrêment rarrissime chez cet homme, capable de porter des attaques meurtrières sans même se salir ou s'égratigner le bout des doigts. Milo se moquait gentiment de Shaka tout autant que d'Aiolas, qui prenait selon lui déjà la grosse tête. Saga laissa ses deux jeunes compagnons et suivit Skaka.
Ce dernier était déjà arrivé à son temple et avait ôté son armure. Il sortait des bandages et du désinfectant de l'armoire à pharmacie de sa salle de bains lorsque Saga pénétra dans ses appartements privés et s'arrêta sur le seuil de la salle de bains.
- Tu veux un coup de main ? Lui proposa Saga.
Shaka pensa d'abord à refuser, mais se bander soi-même l'épaule était toujours une opération délicate, même pour un chevalier si puissant soit-il. Il hocha simplement la tête et laissa faire Saga tout en gardant le silence. Ce dernier en profita pour examiner la blessure de plus près. Elle était différente des autres égratignures dues à l'attaque d'Aiolas. Elle semblait profonde et nette, comme un coup de lame ou une pointe acérée.
- Une flèche, précisa Shaka comme s'il avait lu dans son esprit.
- Oui, affirma Saga, c'est le plus probable. Je suppose que tu t'es servi de ton cosmos pour arrêter le saignement.
Shaka hocha la tête, retombant dans son mutisme et Saga se contenta de nettoyer la plaie et de la bander. Shaka le remercia et sortit de la salle de bain. Saga rangea les bandages et le désinfectant et rejoignit son ami, assis en position de lotus, l'air parfaitement serein comme s'il ne s'était rien passé d'extraordinaire, sur les marches de l'entrée de son temple.
- Je suppose que tu ne te contenteras pas d'un simple remerciement, déclara tranquillement le chevalier blond sans se retourner vers Saga adossé contre l'un des piliers.
- Non, il est temps de m'en dire plus, Shaka. Ce n'est pas la première fois que tu es distrait durant les entraînements, même si c'est la première fois que tu encaisses une attaque de plein fouet ...
- C'est vrai ... Depuis que nous sommes revenus d'Asgard, je sens comme une présence permanente auprès de moi ou autour de moi. C'est même parfois bien plus fort à certaines occasions ... comme une douloureuse sensation physique. J'ai déjà eu quelques blessures similaires quoique moins profondes sans que je ne me sois blessé moi-même ... mais c'est la première fois que j'ai ressenti une douleur et une terreur aussi profondes et que l'hémorragie a été aussi forte ...
Shaka s'arrêta et retomba dans son mutisme serein. Saga médita quelques instants sur ses paroles. Ce qu'il décrivait ressemblait beaucoup à ce qu'il avait ressenti tant que son frère jumeau était encore en vie. Un aiguillon douloureux lui darda le coeur ... Kanon n'était pas revenu avec eux. Cette forte connexion qui pouvait exister entre deux jumeaux, bien que non prouvée scientifiquement, était une réalité. Tous les jumeaux de part le monde attestaient de sa présence. Mais Shaka n'avait pas de jumeau, du moins pas à sa connaissance. Et si le point de départ était Asgard, se pouvait-il que Shaka soit relié d'une manière ou d'une autre à l'une des soeurs ou l'un des guerriers divins ? Ou peut-être était-ce Mu tout simplement ?
- Non, ce n'est pas Mu ... réfuta Shaka, lisant une nouvelle fois dans les pensées de Saga. J'aurai reconnu son cosmos. Ni aucun des guerriers divins, pour les mêmes raisons ... Je crois que c'est l'une des cinq soeurs ...
Lorsqu'il l'énonça à voix haute, cela lui parut soudain évident. Nelliana ! L'image de la jeune femme aux yeux émeraudes et à l'esprit serein s'imposa à nouveau dans son esprit. Pour une raison qui lui était inconnue, son cosmos s'était relié au sien, même si celle-ci l'ignorait sans doute, ne l'ayant pas encore éveillé. Cela expliquait les sensations mais pas les blessures physiques telles que celle qu'il venait de recevoir. Se pouvait-il qu'il ressente et subisse les mêmes blessures que la jeune femme ? Il sortit brutalement de ses réflexions. Par Athéna ! Cela voulait dire qu'en ce moment même, elle était blessée, sans doute grièvement. Saga remarqua son brusque changement d'attitude et le scruta intensément. Shaka semblait réellement inquiet.
- Crois-tu que tout se passe bien, là-bas ? Finit-il par lui demander.
- Je suppose que s'il y avait eu quelque chose de vraiment grave, Mu nous aurait déjà prévenu ... par ton intermédiaire, comme l'a souhaité Athéna ... avança Saga avec prudence.
- Tu as sans doute raison ... merci pour le bandage ...
- De rien ...
Saga dévisageait son compagnon avec surprise. Ce n'était pas le genre de Shaka de prendre autant les choses à coeur, avec si peu de recul. C'était un modèle de calme, de réflexion et de pondération pour tous. Il faisait toujours passer son devoir envers Athéna avant toute autre considération ou sentiment personnels. Pourtant, aujourd'hui, il le sentait réellement perturbé. Shaka se releva sans ajouter un mot et regagna son temple, laissant Saga sur les marches. Ce dernier le suivit des yeux mais n'osa lui emboîter le pas, conscient qu'il devait le laisser trouver seul les réponses à ses questions.
En Odalmon
- Nelliana ! Nelliana !
Les appels répétés de Bud sortirent la jeune femme de l'état de semi-conscience dans lequel elle s'était plongée plus tôt. Aussitôt la douleur la reprit et elle dut fermer les yeux et serrer les dents pour ne pas crier. Elle s'obligea à nouveau à respirer calmement et avait retrouvé son sang-froid lorsque Bud la rejoignait sur la mezzanine.
- Vous ne m'avez pas entendu ? Lui demanda-t-il sur un ton rogue.
- Si ... Excusez-moi ...
L'extrême pâleur et la voix quasi inaudible de la jeune femme l'interpellèrent aussitôt. Il s'approcha d'elle et leva son visage vers lui, scrutant ses prunelles émeraudes.
- C'est fini, ajouta-t-il sur un ton plus amical avant de froncer les sourcils en voyant le bandage de fortune sur son épaule. Vous êtes blessée ?
- Ce n'est rien, murmura-t-elle dans un souffle, consciente du gros mensonge qu'elle venait d'énoncer tant sa blessure la faisait à présent souffrir.
Elle ne savait pas combien de temps elle était restée à la même place, sans bouger, sans doute un long moment puisque tout ses muscles étaient ankylosés. N'ayant pas soigné tout de suite la plaie, celle-ci avait sans doute due s'infecter. Bud écarta sans ménagement les pans de tissus poisseux et sèchés qui s'étaient collés à la plaie, lui arranchant un gémissement.
- C'est le pire bandage que j'ai vu de toute ma vie ! Marmona-t-il. C'est pas joli ! La plaie a du s'infecter à cause de la pointe qui se trouve toujours à l'intérieur. Elle devait être émoussée et très sale.
« Je souhaite juste qu'elle ne soit pas empoisonnée ! » ajouta-t-il pour lui-même, ne souhaitant pas récolter une crise d'hystérie.
- Je voulais ... juste ... arrêter le sang ... se justifia faiblement Nelliana. Je suis désolée ... Je crois que je vais m'évanouir ...
Tout recommençait à tourner autour d'elle et elle s'agrippa inconsciemment au bras de Bud qui la dévisagea avec surprise. Il ne put que la recueillir dans ses bras au moment où elle glissait le long du mur. Il la souleva et constata qu'elle était aussi légère qu'une plume. Il se rendit compte qu'elle avait beaucoup maigri depuis son arrivée chez lui. Il devait soigner cette blessure au plus tôt. Sans plus de manière il l'allongea sur la table devant la cheminée et arracha la manche déjà abîmée de son corsage afin d'examiner la blessure de plus près. La plaie n'était vraiment pas belle à voir. Les bords étaient boursouflés, de couleur noirâtre ou verdâtre selon les endroits. La pointe de la flèche était toujours à l'intérieur et seule dépassait la hampe cassée. Elle avait du la casser elle-même car il avait vu l'autre morceau sur les marches. Elle avait du recevoir la flèche en passant devant la petite fenêtre située sur le côté du chalet.
Il serra les dents. C'était de sa faute si elle avait blessée. Répugnant à se servir de son cosmos depuis la mort de Syd, il n'avait pas été assez rapide pour se débarrasser de tous ses adversaires. Ces derniers avaient eu le temps de tirer assez de projectiles sur le chalet pour qu'au moins l'un d'eux atteigne sa cible. Il lui avait bien fallu trois heures pour interroger le dernier survivant et se débarrasser des corps des autres ... trois heures durant lesquelles il n'avait pu soigner la jeune femme, qui n'aurait de toute façon pu se soigner correctement elle-même. Il était persuadé que ces hommes en avaient après Nelliana même si l'homme qu'il avait interrogé de façon musclée n'avait rien dit avant de s'être lui-même jeté sur le poignard de Bud. Il s'étonnait qu'elle soit restée consciente durant tout ce temps car la douleur avait du être atroce. Son gémissement le sortit de ses réflexions.
Il n'avait plus de temps à perdre à chercher un médecin ou un guérisseur. Il s'affaira pour chercher ce qu'il lui fallait pour extraire la pointe. Un couteau effilé, des serviettes et bandages propres, une bassine destinée à recueillir l'eau qu'il avait mis à chauffer, de l'alcool, un onguent cicatrisant. Il fit chauffer la lame à blanc dans le feu et grimaça en songeant à la douleur qu'il allait lui imposer. Après tout, il valait mieux qu'elle soit inconsciente. Il lava la plaie à l'eau tiède et posa fermement sa main gauche sur l'épaule de Nelliana pour la maintenir avant de la désinfecter. Elle tressaillit violemment et gémit.A présent, il ne fallait surtout pas qu'elle bougea pendant l'opération, au risque d'aggraver sa blessure. Il incisa la plaie d'un coup vif et précis, libérant le sang infecté et le pus qui s'étaient déjà amassés autour de la pointe. Nelliana poussa un hurlement déchirant et son corps se convulsa dans un sursaut incontrôlé pour échapper à la poigne de fer qui le maintenait et à la torture que lui imposait Bud. Ce dernier raffermit sa prise et continua avec application de fouiller les chairs meurtries pour en extraire la pointe et les derniers signes d'infection. Il devait faire vite et bien, rester sourd aux sanglots et aux cris de la jeune femme. La pointe vint enfin avec plusieurs caillots épais et noirâtres. Il s'en débarrassa et fouillant plus délicatement, constata qu'aucun autre débris ne résidait plus dans la plaie.Le sang se mit couler, fluide et d'une belle couleur vermeille. Il avait fait le plus gros et jeta un coup d'oeil vers la jeune femme. Sa tête dodelinait de droite à gauche et son visage, d'une lividité cadavérique était couvert de sueur. De ses lèvres craquelées ne sortaient plus qu'une succession de petits gémissement plaintifs. Il se nettoya les mains avec application, serra les dents et poursuivit sa tâche en lavant avec douceur les bords de la plaie et son bras avant de l'enduire avec l'onguent. Il banda ensuite le bras assez serré avec des bandages propres et lui bassina le front avant de la soulever et de l'installer dans son lit. Le pire était presque passé. Il ne restait plus qu'à faire tomber la fièvre, mais malheureusement à ce stade il ne pourrait rien faire de plus pour elle. C'était à elle de se battre à présent ...
Après l'intense douleur qui venait de lui déchirer le corps, Nelliana avait l'impression de flotter dans un univers blanc et contonneux, hors de toute réalité et de son corps, hors de toutes sensations plaisantes ou déplaisantes. Elle était détachée de tout et semblait légère comme une bulle de savon qui serait montée vers un ciel lumineux mais sans soleil ni nuage, sans lune ni étoiles. C'était une étrange sensation de plénitude à la fois douce et tendre, réelle et irréelle. Où était-elle ? Que faisait-elle ici dans ce monde opalin et d'une pureté absolue ? Elle n'avait plus mal, elle n'avait pas faim ni soif, elle voyait sans vraiment voir, elle flottait plus qu'elle ne marchait et ressentait plus qu'elle ne vivait ce moment. Elle n'avait jamais ressenti une telle plénitude ni une telle sérénité. C'était comme si son âme s'était enfermée dans une bulle protectrice et bienveillante.
Elle entendit, enfin plus exactement ressentit, quelque chose ou quelqu'un l'appeler. Elle eut vaguement conscience de se retourner et vit une lueur dorée, irisée derrière elle. Ce fut comme si un voile léger et vaporeux l'enveloppait et lui réchauffait son coeur et son âme. Elle s'y sentit merveilleusement bien et protégée.
- Nelliana ...
Ce fut comme si une brise légère et tiède l'appelait, la caressait et l'enveloppait. Elle sentit comme des bras protecteurs autour de ses épaules et des mains lever son visage vers le ciel virginal. Les traits doux et réguliers d'un homme au teint pâle et aux cheveux blonds se détachèrent progressivement sur le fond lumineux. Ses paupières s'ouvrirent sur de magnifiques prunelles bleues et elle reconnut son visage ... le chevalier de la vierge ... Comment s'était-il retrouvé ici avec elle ?
- Shaka ? Murmura-t-elle tout en ayant conscience de ne pas remuer les lèvres ni d'entendre sa voix.
- Oui ...
- Où sommes-nous ?
Elle vit un sourire étirer ses lèvres.
- C'est difficile de répondre à cette question ... A la fois en vous, en moi et ailleurs ... là où errent nos âmes et nos esprits ...
- Je ne comprends pas ...
- Je sais ... même si c'est vous qui m'avez appellé ...
Plus ils dialoguaient et plus l'image de Shaka devenait nette devant elle. Alors que ce qui les entourait restait plus flou et toujours aussi doux et cotonneux.
- Je vous ai appellé ?
- Votre cosmos s'est uni au mien et m'a conduit ici ...
Shaka se rendait compte que ses réponses ne faisaient qu'embrouiller d'avantage la jeune femme mais s'il pouvait la guider, elle devait trouver seule le chemin du retour vers son corps et la voie vers son propre cosmos.
- Je serai là, la rassura-t-il en chuchotant. Je serais là à chaque fois que vous aurez besoin de moi ...
- Mais comment puis-je vous appeler si je ne sais même pas comme je suis arrivée ici ?
- Vous apprendrez ... pensez à libérer votre âme et repousser les limites de votre conscience lors de vos méditations ...
Elle sentit qu'il s'éloignait doucement d'elle.
- Shaka ? S'affola-t-elle
- Il est temps pour vous de retourner vers la réalité ... vers votre corps ...
Les contours de son visage devenaient de plus en plus flous jusqu'à disparaître totalement dans le ciel lumineux et elle se sentit brutalement propulsée en arrière.
- Shaka !
Son cri mourut alors que tout s'effaçait autour d'elle.
Nelliana s'éveilla en sursaut avec la sensation d'être tombée de très haut. Elle mit plusieurs secondes à retrouver ses esprits et à déterminer où elle se trouvait. Elle était dans sa petite chambre du chalet. Il faisait déjà nuit au-dehors, le vent qui soufflait en rafale faisait rapidement défiler les nuages sombres devant la lune blafarde et les étoiles scintillantes. Elle ressentit un élancement lancinant se répandre dans son épaule et son bras et se rappela sa blessure. Elle se redressa et constata que son bras avait été soignement nettoyé et bandé. Ce ne fut qu'à ce moment qu'elle remarqua la discrète présence de Bud, assoupi sur un tabouret au bout de son lit. Il avait laissé une chandelle se consummer doucement sur le couvercle de sa malle et était visiblement resté à son chevet après l'avoir soignée. Elle sourit et se recoucha, sachant pertinemment qu'il n'aurait pas souhaité être pris en flagrant délit de compassion. Juste avant de se rendormir, elle se rappella vaguement l'univers blanc et cotonneux dans lequel elle avait erré quelques instants auparavant en compagnie du chevalier blond.
je souhaite que la lecture de ce chapitre a été aussi plaisante pour vous que l'écriture l'a été pour moi ...
