Une page se tourne, une autre commence...


Durant les mois qui suivirent, Yukki passa la majorité de ses soirées dans les live house de l'arrondissement à écouter des groupes locaux voulant être repérés. Il se lia ainsi d'amitié avec quelques musiciens à qui il raconta son parcours et ce qui l'avait influencé.

Les vacances d'été touchaient à leur fin, et il se remettait du voyage à Los Angeles lorsqu'un de ses contacts lui téléphona.

- Salut Noriaki.

- Yo. Ça va ?

- Encore un peu fatigué, je récupère tranquillement. Et de ton côté ?

- Pas terrible. Je ne vais pas tourner autour du pot, tu sais bien que c'est pas mon genre. On compte faire le tour des live house de Shibuya bientôt, et hors de question que j'y renonce. Seulement, notre batteur vient de nous lâcher, alors j'aimerais bien que tu nous dépannes.

Yukki bredouilla :

- Mais je n'ai jamais joué devant un vrai public !

- Écoute, t'as rien à perdre en faisant un essai. Si tu loupes ton coup, on continuera à chercher. Et dans le cas contraire, ça sera pour toi l'occasion de te lancer professionnellement.

- ... J'en discute avec mon copain et je te rappelle.

- Ça marche. Tarde pas trop quand même !

Contre toute attente, Chûya fut plutôt content de la nouvelle et poussa Yukki à aller au rendez-vous fixé par le guitariste dans leur local de répétition. Noriaki soulagé de le voir apparaître lui serra la main, imité ensuite par Kaoru le bassiste, mais le chanteur resta sceptique.

- C'est lui, notre potentiel futur batteur ?

- Oui.

- Tu les prends au berceau maintenant ? Il a l'air d'être en deuxième année de lycée !

Vexé, Yukki répliqua :

- J'aurai dix-neuf ans fin novembre, et j'ai commencé la batterie au collège. Maintenant pousse-toi et laisse-moi te montrer de quoi je suis capable.

Après vingt minutes d'observation, le chanteur reconnut qu'il s'était trompé.

- Sans rancune, gamin ?

- Seulement si tu oublies ce qualificatif.

- D'accord, Yukihiro.

- Alors, les gars, vous êtes du même avis que moi ? demanda Noriaki.

- Pour moi c'est bon, répondit le bassiste.

- Et toi, Jin ?

- Pareil.

- Bien. On se retrouve ici demain en début d'après-midi. Jin, sois pas en retard comme la dernière fois.

Tandis que ledit Jin et Noriaki se querellaient amicalement au sujet de la fille qui avait retardé le chanteur, le bassiste s'approcha de Yukki et lui proposa de le raccompagner.

- Si ça ne te dérange pas, je veux bien.

Ils roulaient depuis quelques minutes lorsque le petit blond déclara en montrant une Ferrari :

- Qu'est-ce que j'aimerais avoir ce genre de voiture...

Kaoru sourit et répliqua :

- Un jour, peut-être. En attendant, Guerilla a du chemin à parcourir, et ça commence dès demain. Profite bien de ta dernière soirée tranquille avec ton mec !

- Compte sur moi !

Après avoir joué à deux reprises dans tous les live house du quartier visé à l'origine, le groupe mené par Noriaki décida de partir dans l'arrondissement voisin. Ils commençaient à reconnaître des visages parmi les consommateurs, le plus souvent des filles qui dévoraient le chanteur des yeux. Noriaki et Kaoru avaient aussi des fans, dans une moindre mesure puisqu'ils restaient un peu plus en retrait. Puis, un soir de décembre, une petite brune surexcitée cria le nom de Yukki lorsqu'il s'inclina légèrement devant le public. Rouge de confusion, il ne sut pas comment réagir et demeura figé sur l'estrade jusqu'à ce que Kaoru revienne et lui fasse quitter le bâtiment.

- Qu'est-ce que je t'avais dit ? Ce n'est pas parce que tu es notre petit protégé que tu n'intéresses personne !

- Je... Elle...

- Les filles, il est là ! YUKIHIRO !

- Apparemment, elle n'était pas toute seule. Viens vite !

Apeuré et le visage en feu, Yukki se laissa entraîner par son ami et se baissa au moment où la voiture du musicien croisa trois hystériques.

- ... J'ai fait quoi de si extraordinaire pour qu'elles me courent après ? C'est... c'est effrayant !

- La rançon du succès, gamin ! Et encore, c'est que le début. Tu verras, plus tard elles te lanceront peut-être des sous-vêtements !

Aussitôt, Yukki se recroquevilla un peu plus sur son siège. Après un petit rire, Kaoru demanda :

- Je te ramène chez toi ou on va retrouver les autres pour boire un coup ?

- Allons-y. Mon copain n'est pas là avant demain soir.

- Ah ? Il fait quoi comme boulot ?

- Relations internationales.

- Ça ne t'ennuie pas qu'il parte régulièrement ?

- ... Si... Il m'écoute toujours quand j'ai un problème, mais... Parfois, je me sens vraiment seul, avoua le petit blond.

Et ça fait mal.

Bien que concentré sur la route, Kaoru fronça les sourcils. Yukihiro ne semblait pas complètement heureux... Pas étonnant puisqu'il avait des sentiments forts pour son chéri. La principale raison pour Kaoru et Jin de ne pas se fixer : ils refusaient de souffrir en cas de séparation brutale.

- Je l'aime beaucoup, tu sais... Alors quand je pense ça, j'ai l'impression d'être le roi des égoïstes.

- Non, Yukihiro, tu es juste profondément amoureux... Et tu es terrifié à l'idée que vous vous sépariez un jour.

- Tu lis dans mes pensées maintenant ?

- Pas du tout. Il suffit de savoir interpréter les émotions sur ton visage. Rappelle-toi aussi que j'ai cinq ans de plus que toi et donc plus d'expérience de la vie. D'ailleurs, si jamais l'idée te prend de céder à une de tes groupies, je pourrai te donner des conseils sur la façon dont se passe la chose.

- ... Non merci, ça ira, bredouilla le batteur dont les joues avaient viré à l'écarlate.

Comme les fêtes de fin d'année approchaient, Kaoru demanda évidemment à Yukki s'il avait prévu de partir.

- Pas cette fois, non. Deux de mes amis vont à la montagne, mais je pense rester ici. Pourquoi ? Tu as l'intention de répéter après ton boulot ?

Contrairement à Noriaki qui ne vivait que pour la musique, les deux autres préféraient avoir une porte de sortie : Jin travaillait à la Tour 109 entouré d'innombrables filles, ce qui lui plaisait beaucoup, et Kaoru était responsable d'un rayon DVD au Tower records de Shibuya.

- C'est possible. Tu connais Noriaki, il est déterminé à nous faire trimer jusqu'à l'épuisement.

- Ma présence serait donc requise ?

- Peut-être pas. Sa famille aimerait bien qu'il pointe le bout de son nez et qu'ils aillent ensemble au sanctuaire shinto. Ça m'étonnerait qu'il puisse y échapper cette fois, surtout si sa copine s'en mêle.

Le batteur s'étira longuement et déclara ensuite :

- Pour être franc, j'ai plutôt envie de passer les deux semaines enfermé dans l'appart' avec mon copain, histoire qu'on soit limite coupé du monde... Et qu'on rattrape tout le temps perdu des derniers mois.

- Force pas trop, ou tu ne tiendras plus sur ton tabouret quand on se reverra.

- ... Très drôle, répliqua Yukki sans pouvoir s'empêcher de sourire.

Il profita de la pause du groupe pour rendre visite à Yume dont il était sans nouvelles depuis quelque temps. Les deux amis discutèrent plusieurs heures à bâtons rompus, puis Yukki en retard s'empressa de rejoindre son petit ami chez eux.

- Tu sais te faire désirer, Yukihiro.

- Désolé, je...

- Ça ne fait rien. Viens t'asseoir, le repas est presque prêt.

Leur soirée à deux fut parfaite aux yeux du blond, et il ne regretta absolument pas de se coucher à l'aube après une nuit mouvementée. Midi était largement passé lorsqu'il se réveilla, et Chûya demanda peu après :

- Qu'est-ce que tu fais ce soir ?

- Kaoru m'a proposé d'aller manger au KFC, mais je ne rentrerai pas tard, c'est promis !

- Je te fais confiance, le rassura l'ancien capitaine.

- Et toi ?

Chûya grimaça immédiatement.

- Mon géniteur m'a invité chez lui... Pour que je rencontre sa nouvelle conquête.

- Super... Je suppose que tu n'iras pas ?

- Bien deviné.

- Viens avec moi alors ! Depuis le temps que tu reviens dans la conversation, Kaoru dit qu'il serait temps que vous vous rencontriez.

- Tu parles de moi à tes amis ?

- Qu'est-ce que tu crois ? Bien sûr que oui ! Tu es une de mes principales raisons d'avancer... D'ailleurs, Jin me taquine souvent là-dessus.

Il fut réduit au silence par un baiser, puis son petit ami déclara :

- Il y a peu, je me suis dit que je préférais l'ancien Yukihiro, celui timide et silencieux qui ne savait pas se défendre.

- Que... Quoi ? bredouilla Yukki devenu blême.

- Mais maintenant, c'est tout le contraire. J'aime ce que les coups durs ont fait de toi... Et je ne te remplacerai pour rien au monde.

La réaction du batteur le surprit : Yukki repoussa les draps, enfila un jean et partit dans le salon pour fumer.

- J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ?

- Sans blague... D'abord je crois que tu vas me quitter, et après tu me sors que je suis la personne la plus importante à tes yeux. Faudrait savoir !

- ... La prochaine fois, je... Oh, et puis va te faire foutre. J'me casse. Joyeux Noël.

Avant que Yukki ait pu le retenir, la porte d'entrée avait claqué violemment. Un cadre s'écrasa sur le sol, et le petit blond désemparé se prit la tête entre les mains. Son téléphone sonna quelques minutes plus tard et il décrocha sans lire le nom du correspondant.

- Salut Yukihiro ! Alors, prêt pour ce soir ?

- ... Kaoru...

Le bassiste comprit qu'il s'était passé quelque chose et déclara :

- Okay, j'arrive.

- Non, ne...

- Pas de discussion, gamin. Je viens et c'est tout.

- ... D'accord, je t'ouvrirai.

Lorsqu'ils furent face à face, Kaoru pensa tout de suite que Yukihiro faisait peine à voir avec sa mine triste et ses yeux rouges. L'appartement vide confirma les soupçons du musicien : le petit et son mec s'étaient disputés, et pas qu'un peu apparemment.

- Allez, vide ton sac, dit-il en s'asseyant sur le canapé.

Yukki se mit à pleurer contre lui, et il dut attendre un moment avant que le petit blond se calme.

- Raconte... Il s'est passé quoi ?

D'une voix hachée, le plus jeune expliqua les raisons de l'altercation, et Kaoru secoua finalement la tête.

- Excuse-moi de te dire ça, mais vous êtes ridicules. Se faire la gueule pour si peu, franchement... Vous êtes ensemble depuis longtemps ?

Si leur relation durait depuis belle lurette, pas étonnant qu'ils commencent à s'éloigner l'un que l'autre. Leur couple continuerait à battre de l'aile jusqu'à la rupture... Mais il évita de mettre Yukihiro face à la réalité. Le batteur allait suffisamment mal.

- ... Ça fera trois ans fin janvier, marmonna ce dernier.

- Ah.

- Quoi, "ah" ?

- Rien. Va t'habiller, je t'emmène au Mc Do et à Joypolis.

Content que le bassiste fasse son possible pour lui changer les idées, Yukki fut prêt en un temps record. L'ascenseur étant occupé, ils décidèrent d'emprunter les escaliers même s'ils se trouvaient au huitième étage. Plus qu'enthousiaste à l'idée de ce qui l'attendait, Yukki avait retrouvé sa bonne humeur et le fit savoir par quelques rires aux blagues de Kaoru.

Debout à la baie vitrée donnant sur la rue, Chûya serra les poings en regardant les deux musiciens disparaître.

- Merci de m'avoir remonté le moral ! s'exclama Yukki quelques heures plus tard.

La soirée était bien avancée et des flocons commençaient à recouvrir les trottoirs. Malgré le froid, le petit blond tenait à la main une glace au chocolat qu'il dévorait tout en marchant.

- Pas de quoi. Je préfère te voir souriant qu'au trente-sixième dessous.

- Tu montes boire quelque chose ? Ce sera ma petite contribution pour te remercier.

- D'acc', je te suis !

L'appréhension monta en flèche chez Yukki à la vue d'un rai de lumière sous la porte d'entrée. Visiblement, Chûya était revenu... Et il craignait les retrouvailles.

- T'es un homme, oui ou non ? intervint Kaoru pressé d'être en compagnie d'un radiateur.

Yukki n'eut pas le temps de répondre. La porte s'ouvrit brusquement, et Chûya saisit le bassiste par le col et le tira à l'intérieur sans faire attention à son petit ami.

- Arrête ! Qu'est-ce qui te prend ?!

L'ancien capitaine resta sourd à son accès de panique et déclara à travers ses dents serrées :

- Je te conseille de ne plus draguer mon petit ange. C'est compris ?

- Mon pauvre vieux, ce que tu peux être bête ! répliqua Kaoru. Ton cher ange ne m'intéresse pas, pas à ce niveau-là du moins.

- Te fous pas de moi ! cria Chûya en lui donnant un premier coup de poing.

Affolé, Yukki s'interposa juste avant le troisième coup et le reçut en pleine poitrine. Les poumons vidés à cause du choc, il tomba à genoux en cherchant désespérement de l'air.

- Tenshiko !

- Pousse-toi, crétin, grommela Kaoru. Tu vois où ta connerie nous a menés ? J'espère qu'il n'a aucun problème aux côtes !

Il roula sa veste en boule et la plaça sous la nuque de Yukki préalablement allongé. Peu à peu, le batteur retrouva une respiration normale.

- Merci, Kaoru... Quant à toi, ne compte pas sur moi pour dormir dans le lit. Je préfère encore le canapé. Ta jalousie te rend dangereux... Et tu me fais peur.

Il ignora la main tendue puis se dirigea vers la salle de bain et son grand miroir où il put constater les dégâts : un hématome apparaissait déjà sur son torse.

- T'es sûr que ça va aller ? voulut savoir Kaoru. Je peux vous laisser seuls ?

- Oui, ne t'inquiète pas.

- Bon, si tu le dis... Ma porte t'est ouverte en cas de problème.

- Même la nuit ?

- Même la nuit.

Le bassiste tourna les talons et lança au passage :

- Vaudrait mieux pour toi que tu fasses le point sur ta relation actuelle.

Yukki soupira longuement. Il connaissait assez Kaoru pour savoir que la dernière phrase n'était pas seulement destinée au principal fautif.

Dans le couloir, Chûya demeura figé pendant que Yukki déménageait ses affaires. Les mots du blond l'avaient secoué, et il ne savait plus comment réagir. À cause de lui, Yukihiro aurait pu être gravement blessé, et il s'en voulait beaucoup... Mais trop tard.

- Ce n'est pas que je ne t'aime plus, marmonna Yukki en gardant les yeux baissés. Je préfère juste prendre mes distances le temps que tu te sois calmé.

- Je suis calmé ! protesta le brun.

- Tu as frappé un de mes amis sans raison valable. Et ça, je ne l'accepte pas. Kaoru est un ami, pas un amant. Ce qui me déçoit le plus, c'est que tu n'aies pas confiance en moi.

- Bien sûr que si ! Je...

- Bonne nuit, Chûya.

Perturbé par l'altercation, Yukki mit longtemps à s'endormir. En tournant la tête, il remarqua que les cadeaux sous le sapin attendaient toujours d'être ouverts et soupira. C'était tout aussi étrange d'être allongé seul dans une pièce où il passait de moins en moins.

Il dormait depuis peu lorsque la porte coulissante s'ouvrit. Chûya l'observa un moment et se rendit compte que le plus jeune tremblait. Il retourna alors chercher une couverture qu'il déposa sur Yukki.

- Chûya... ?

- Oui. Tu avais froid, alors j'ai...

- Laisse-moi tranquille et va te coucher.

- ... D'accord, comme tu voudras.

Décidé à se faire pardonner, Chûya dut se creuser la tête pour trouver ce qui ferait plaisir à son petit ami. Une commande passée sur le site d'un magasin précis, et il se leva bien qu'ayant à peine dormi.

Une heure plus tard, Yukki fut réveillé par l'odeur en provenance de la cuisine, et son estomac se mit aussitôt à gargouiller.

Chocolaaat...

Il conservait cependant une certaine rancune et se dissimula complètement sous la couverture... Jusqu'à ce que Chûya dépose le mug sur la table basse.

- Fais attention, c'est peut-être un peu chaud.

- ... J'en veux pas.

- Ce n'est pas l'avis de ton ventre. Allez, bois... Je t'ai préparé ce que tu aimes le plus.

- Tu es...

Adorable.

- Oui ? Je suis quoi ?

- Un vil profiteur qui exploite mes faiblesses.

- Bien sûr, mon ange. Viens manger quand tu en auras envie.

Le batteur ne consentit qu'à se lever qu'au moment où Chûya menaça de le nourrir à la cuillère.

- C'est pas drôle.

- Je trouve que si. Assieds-toi, je t'apporte la suite.

- La suite ? Ça va durer longtemps ?

- Jusqu'à ce que tu sois sur le point d'exploser !

Yukki ne put s'empêcher de sourire, ce qui soulagea beaucoup le brun occupé à remplir les assiettes. Les yeux sombres du plus petit s'agrandirent à mesure que Chûya garnissait la table, et il s'écria finalement :

- Je ne pourrai jamais avaler tout ça !

- Ne t'inquiète pas, le reste sera mis au congélateur. Maintenant, mange.

- Oui papa !

La vaisselle se fit toute seule pendant que Yukki terminait son repas. Chûya exigea ensuite qu'il attende son retour puisqu'il allait récupérer son achat, ce qui amena le petit blond à réfléchir. Il se doutait bien que l'objet en question était pour lui, mais de quoi il s'agissait, ça... Mystère.

- Me voilà ! Donne-moi juste une minute pour l'emballer.

Le paquet fut bientôt déposé sur ses genoux, et il reçut comme consigne de le manipuler avec précaution.

- Ce qu'il y a dedans est fragile. Une chute et tu peux lui dire adieu.

Intrigué, Yukki préféra ouvrir le présent sur la table.

- Oh... Elle est magnifique, souffla-t-il en prenant délicatement la figurine pour l'observer de près.

- Je ne savais pas si elle te plairait. Mais vu que tu adores les loups, ça me paraissait être un bon choix.

À la fois émerveillé et sous le choc, le musicien posa doucement le loup en verre sur le meuble à DVD. Il marqua ensuite un temps d'arrêt, puis Chûya le vit s'approcher de lui et saisir sa main.

- Tu as encore des surprises à me dévoiler ?

- Des surprises, non. Par contre, un flacon plein d'huile de massage nous attend dans la chambre.

Yukki sourit à nouveau et referma ses doigts sur ceux de son petit ami.

- Alors allons-y, mon amour.

Quelques instants plus tard, alors qu'il était allongé sur le ventre et que Chûya préparait le nécessaire, son téléphone sonna.

- Décroche si tu veux, je n'ai pas encore fini.

- D'accord. Salut Kaoru.

- Alors ? Tout s'est arrangé ?

- Oui, il a réussi à se repentir. D'ailleurs, je...

Les mains de Chûya rencontrèrent sa nuque et le creux de son cou afin d'y exercer de légères pressions, et le batteur ferma les yeux.

- Mmmmh... Oui... C'est bon... !

- Ahem !

- Euh... Kaoru, je... Je vais devoir te laisser.

- J'avais compris, répliqua le bassiste avec un petit rire. Profite bien du traitement !

- ... Compte sur moi, murmura Yukki alors que la chaleur lui montait au visage.

OoOoOoOoO

Après que Chûya se soit excusé auprès de Kaoru, les relations du trio devinrent plus cordiales. L'ancien capitaine ne montrait plus son mécontentement quand son petit ami revenait tard le soir suite à une prestation, même s'il accepta assez mal que Yukki se mette à travailler cinq après-midi par semaine à Ishibashi, un célèbre magasin de Shibuya spécialisé dans la vente d'instruments de musique. Il partait ensuite rejoindre Jin et Kaoru pour dîner avec eux, puis les trois retrouvaient souvent Noriaki dans un live house. Les mois suivants passèrent ainsi sans changement majeur à l'exception de la notoriété grandissante de Guerilla qui jouait parfois assez loin de son quartier d'origine. Yukki s'habituait peu à peu au fait que des filles crient son nom même s'il prenait soin de les éviter, ce qui lui valut quelques moqueries du bassiste.

Tout allait donc bien pour lui, et il profitait au maximum des rares soirées tranquilles avec Chûya durant lesquelles toute allusion au travail était proscrite. Passer trois semaines à Los Angeles leur fut bénéfique et Yukki retrouva avec plaisir Katherine, Ryan, les jumelles et leur maison de Venice. Grace ne le suivait plus systématiquement puisqu'elle semblait s'être trouvé un autre amoureux "moins vieux que Yuhiro", lequel protesta pour la forme.

Le retour des États-Unis entraîna une retombée dans la routine, jusqu'à ce que Noriaki informe ses musiciens et son chanteur qu'ils allaient jouer dans la ville voisine de Chiba.

- Et ça sera quand ? demanda Jin.

- Début octobre. Pourquoi ?

- Si je ne préviens pas ma copine, j'aurai droit à une scène. Yukihiro, au lieu de sourire, tu devrais faire pareil avec ton mec.

L'amusement disparut du visage du petit blond qui se précipita immédiatement sur son téléphone. Par chance, que Noriaki ait prévenu à l'avance permit à Chûya de mieux digérer la nouvelle, même si Yukki perçut la contrariété dans sa voix.

- Je passerai la soirée avec des potes. Ils me disent sans arrêt que j'ai une vie de moine, et ça commence à m'énerver sérieusement.

- D'accord. Tu es sûr que ça va ? Tu as l'air bizarre.

- Ne t'inquiète pas pour moi. C'est juste que je suis plongé dans les dossiers importants, et j'ai du mal à m'en sortir.

- Oui, c'est vrai que tu rentres tard en ce moment. Heureusement que ça n'est que passager !

- Sato, vous venez ?

- J'arrive, monsieur ! Désolé, Yukihiro, il faut que je te laisse. On se voit ce soir.

- Je t'...

Seule la sonnerie informant que Chûya avait raccroché lui répondit, et il mit fin à la communication en sentant la tristesse l'envahir.

Le live à Chiba se déroula correctement même si Yukki était plus que préoccupé. Chûya revenait de plus en plus tard du Ministère, et le blond s'inquiétait par rapport à son rythme de travail. Il chercha à en parler avec son petit ami, mais ce dernier lui rappela que le sujet devait rester à la porte, et Yukki décida d'abandonner.

Une semaine s'était écoulée depuis leur second concert hors de Tôkyô, octobre touchait à sa fin, et Guerilla passait la journée dans son local de répétition attitré en vue du retour dans les bars de Shibuya. Distrait parce qu'il pensait à surprendre Chûya d'une façon inédite, le batteur écouta à peine ce que Noriaki expliquait.

- Yukihiro, ça fait cinq minutes que je te parle ! s'exclama le guitariste. Est-ce que tu as entendu ma question au moins ?

- Euh... Oui, pourquoi pas.

Un énorme blanc s'installa dans la pièce, puis Kaoru éclata de rire.

- Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ?

- Donc tu n'écoutais vraiment pas, soupira Noriaki. Pour savoir si tu étais avec nous, j'ai demandé si Jin devait se travestir la prochaine fois et danser en robe devant le public.

Le petit blond vira à l'écarlate. Il resta attentif quelques minutes aux paroles du leader, puis son téléphone se mit à vibrer et il obtint d'un Noriaki agacé la permission de s'esquiver quelques minutes. Le temps qu'il sorte, l'ancien capitaine avait laissé un message sur le répondeur.

- Yukihiro, essaye de rentrer tôt ce soir, j'ai à te parler.

La voix grave de Chûya inquiéta beaucoup le batteur qui passa le reste de la journée à se ronger les sangs et à tourner tel un lion en cage sous le regard anxieux de Kaoru. Sitôt la répétition terminée, il se précipita vers le métro en ignorant les autres et rentra chez lui. S'il avait su ce qui allait lui tomber sur la tête...

- Alors, qu'est-ce que tu voulais me dire ?

- Viens t'asseoir, demanda Chûya en tapotant la place à côté de lui.

Yukki s'installa docilement et saisit la main du plus grand dans la sienne pour l'encourager.

- Ces derniers temps, quand je te disais que je travaillais tard le soir... c'était un mensonge. Depuis quelques semaines, je vois régulièrement une autre personne... et je commence à l'aimer plus que toi.

Le teint du batteur vira au blanc. Non, ça ne pouvait pas être vrai !

- C'est une plaisanterie, n'est-ce pas ?

Son ton suppliant serra le cœur de Chûya tout en renforçant sa détermination.

- Soyons réalistes, Yukihiro... Nos sentiments ne sont plus aussi forts qu'avant. Tu passes moins de temps à la maison, mon travail me prend beaucoup d'investissement... Au point que maintenant, c'est à cette collègue que je me confie. Notre relation va droit dans le mur, tu le sais aussi bien que moi.

- Attends, s'affola Yukki. Tu es en train de... de me quitter ?

Chûya inspira un grand coup, dégagea sa main et regarda son petit ami droit dans les yeux.

- J'ai reçu une proposition pour travailler loin d'ici, et je vais accepter.

- Mais on pourra toujours se voir malgré la distance ! tenta le petit blond de plus en plus désespéré. Et je peux arrêter la musique si tu veux qu'on soit plus souvent ensemble ! Il suffit que tu me le demandes, et je le ferai !

- Je ne crois pas, non. Le poste est basé aux Etats-Unis. Et puis, je te connais. Tu ne réussiras pas à abandonner la batterie définitivement.

- ... J'ai besoin de prendre l'air.

Yukki se leva en dépit de ses jambes tremblantes, saisit son paquet et se dirigea vers le balcon.

- Tenshiko, je suis désolé.

- Ne m'appelle plus jamais comme ça ! répliqua le plus jeune au bord des larmes.

Le briquet lui échappa à plusieurs reprises, et il finit par jeter la cigarette au-dessus de la rambarde. Il s'assit ensuite sur le sol et dissimula son visage derrière ses bras croisés pour pleurer. Quelques instants plus tard, deux bras entourèrent son corps secoué de sanglots.

- Ne me laisse pas seul, implora-t-il en dernier recours.

- Je ne peux pas... Si le boulot seul comptait, peut-être, mais depuis qu'elle a rejoint l'équation ce n'est plus possible pour moi de revenir en arrière.

Il maîtrisa Yukki qui cherchait à le frapper et poursuivit :

- Tu peux garder l'appartement et tout ce qui se trouve dedans.

- Mais je me fiche de ça ! C'est toi qui comptes pour moi, pas quelques objets !

La voix du plus grand devint conciliante :

- Ecoute-moi, s'il te plaît. Je ne ressens plus pour toi autant de choses qu'avant... Et je préfère éviter de comparer vos performances.

- Depuis combien de temps ? murmura Yukki d'une voix éteinte.

- Environ deux mois.

- Et elle sait que tu as quelqu'un d'autre ?

- Je lui ai dit dès le début.

- Espèce de salaud ! s'écria le petit blond en laissant éclater sa colère. Je voudrais ne jamais t'avoir connu !

- Tu es le seul à penser ça, avoua Chûya visiblement peiné. J'aime mieux me rappeler des bonnes choses qui nous sont arrivées que me souvenir du négatif. Tu es une personne vraiment attachante, T... Yukihiro. Il ne te faudra pas longtemps avant de retrouver quelqu'un.

- Imbécile ! Et si je n'en ai pas envie ? Je ne veux que toi !

Chûya soupira longuement et se releva.

- La discussion est close en ce qui me concerne.

- Et moi, je n'ai pas terminé ! Reviens ici ! cria Yukki en voyant son ex-petit ami saisir un sac et marcher vers la porte.

Ce dernier fit comme s'il n'entendait rien, et le petit blond souhaita de toutes ses forces que tout cela ne soit qu'un mauvais rêve. Il fixa longtemps l'entrée en espérant que le battant s'ouvre à nouveau, mais Chûya ne se montra plus.

Quand il eut enfin accepté la vérité, le comportement de Yukki changea radicalement. Il s'empara d'une chaise et l'abattit sur une vitrine dans un accès de rage, avant de la lancer à travers la pièce. Tout ce qui avait une certaine valeur pour lui y passa : les étagères à CD et DVD, l'ordinateur qui s'écrasa sur le lino dans un grand bruit, la figurine de loup jetée contre un mur fut réduite en miettes... Et même la batterie sur laquelle il s'acharna à coups de batte au point de la détruire complètement. Il n'eut pas besoin de toucher à la télévision : l'écran explosa tout seul en envoyant des morceaux de verre un peu partout. Plusieurs éclats blessèrent Yukki, mais ce n'était rien à côté de ce qu'il éprouvait moralement. Il s'installa dans un coin de la pièce saccagée et fixa le vide. Lorsque Yume, ignorante de la rupture, effectua une visite impromptue le lendemain, Yukki n'avait pas bougé.

- Bon sang, Yuchan... Il s'est passé quoi ici ?!

- Chûya... Parti...

Yume n'ajouta rien et redonna au salon son aspect d'origine. Une fois sa tâche accomplie, elle se baissa vers Yukki et essaya de dire les mots qu'il fallait :

- D'après ce que je vois, il t'a laissé ses affaires... A toi de décider si tu les gardes ou pas.

- J'sais pas... Envie de rien...

- D'accord. On verra plus tard dans ce cas. Pour l'instant, tu vas venir chez moi... Histoire de changer d'atmosphère.