Les rires des filles avaient cessé inopinément, renforçant le malaise incontrôlable des trois garçons.
Thomas se redressa aussitôt, s'interrogeant sur ce fredonnement étouffé et indistinct, il regarda dans le trou caverneux juste à coté de lui où Sam était toujours en suspension. Il ne voyait rien. Tout était noir. Etrangement noir. Un fond opaque, comme un nuage, mais qui semblait bouger. Il fronça les sourcils et se figea à examiner la mouvance du sol si sombre. Il s'avérait se rapprocher vite. Incroyablement vite. Tellement vite que le nuage en question jaillit d'un coup en traversant les trous des deux planchers effondrés.
Telle une fontaine d'eau, des milliers d'abeilles se déversèrent dans le laboratoire de chimie en quelques secondes à l'insu des deux adolescents qui n'arrivaient pas à croire un tel phénomène.
Sam se hâta à remonter mais quelque chose l'en empêcher, comme si un poids était accroché à ses pieds, comme si quelqu'un le tirait vers le bas. Il s'agrippait, les doigts endoloris, sur le plancher qui se remit à grincer. Les planches commencèrent à fissurer, il savait très bien qu'il ne faudrait pas longtemps pour que les lattes de bois sur lesquelles il se tenait si ardemment, ne tiendraient pas le coup sous son poids.
Cameron se tenait toujours recroquevillé dans un coin de la salle, il regardait avec horreur toutes ses abeilles tournaient au dessus de sa tête telle un nuage de fumée noir qui dansait en cercle. Quant à Thomas, il se figea de frayeur. Il était resté assis à coté du trou béant et ne pouvait plus bouger tellement sa peur paralysait ses mouvements.
- « Allez vous réfugier dans le SAS !! » Criait Sam malgré le bourdonnement assourdissant, à l'adresse des deux adolescents totalement paniqués.
Cameron sortit de sa stupeur et commença à se dirigeait à quatre pattes, longeant le mur de béton, vers la baie vitré de la petite salle en verre. Des gouttes de sueur tombaient sur se joues blanchâtres, la fièvre le tiraillait et le fait qu'il doive passer à seulement quelques centimètres d'une brèche de deux étages n'arrangeait pas le jeune homme à agir au plus vite.
Thomas, lui, ne bougeait pas d'un millimètre malgré le fait que Cameron, en dépit de sa propre peur du vide, le tirait par le bras pour le forcer à l'accompagner.
- « Tom, dépêche toi, on peut y arriver, viens !!! » Hurlait Cameron à son ami qui restait pétrifié.
Les rires stridents investirent de nouveau tout le bâtiment des sciences. Les trois garçons savaient pertinemment que ces cris de bonheur malin signifiaient que l'un d'eux allait probablement mourir.
Les larmes apparurent à flot sur les joues des deux adolescents tremblant de panique.
Les abeilles se mirent à attaquer instantanément.
Cameron se débattait, il lâcha son camarade et se réfugia aussi vite que possible dans le SAS à seulement deux mètres de lui. Mais Thomas ne réussit à le suivre. Il agitait les bras à l'encontre des abeilles, qui l'assaillaient de plus belle.
Le jeune homme fût vite encerclé par le nuage d'insecte. Il criait de peur et de souffrance face aux multiples piqûres qui le tourmentaient.
Sam serra les dents et rassembla toutes ses forces afin de remonter et venir en aide à l'adolescent. Mais plus il s'agrippait, plus les lattes du plancher fissuraient. Il le savait très bien, il n'arriverait pas à remonter à temps pour le sauver mais il persistait en dépit du fait que lui-même pouvait y laisser sa vie.
Les abeilles étaient à présent accolées au jeune adolescent qui trébucha et s'affala sur le sol, recouvert entièrement d'insectes. Les sons ne sortaient plus de sa bouche car les apidés lui rentraient maintenant par tous les orifices faciaux. Doucement, insidieusement, elles se frayaient un chemin à travers ses cavités buccales et nasales, ses oreilles, et même perçaient la peau par endroit pour former un passage sous l'épiderme rougi de l'adolescent qui plantait ses ongles dans le plancher pour pouvoir avancer en désespoir de cause.
La gorge de Thomas se mit à gonfler, sa trachée était totalement obstruée mais il fallut quelques minutes de tourments insoutenables pour que le coeur du garçon ne cède par la panique invraisemblable. Son corps se raidi, ses membres se contractèrent jusqu'au bout des doigts pour se relâcher en un instant.
Les abeilles sortirent d'un coup de la dépouille pour s'envoler à travers les deux fenêtres du laboratoire de chimie, laissant le jeune adolescent, les yeux grands ouverts d'effroi, la peau boursouflée des différents dards, les lèvres bleuies d'asphyxie, sur le sol à moitié détruit.
Il n'y avait plus un bruit dans la salle 265 du bâtiment des sciences ; seuls les pleurs incontrôlables de Cameron passaient à travers le double vitrage du SAS. Le jeune garçon était à genou et fixait impuissant son camarade allongé, déformé, mort, sur le parquet du laboratoire. Sa fièvre avait réaugmenté, un nouveau cadavre se postait juste devant lui, un cadavre qu'il ne connaissait que trop bien. Son ami.
Son cœur s'emballa de nouveau, fracassant sa poitrine à intervalle régulier. Il ne voulait pas mourir.
Sam pouvait entendre les cris de désespoir de Cameron. Il comprit instantanément que Thomas était mort devant son camarade, suppliant d'abréger ses souffrances. Il n'avait pas vu ce qu'il s'était passé mais les appels déchirants de l'adolescent demandant de l'aide l'avaient totalement anéanti, sa fièvre, lui aussi, avait une fois de plus redoublé.
Il essaya une dernière fois de remonter, sans grande conviction. Cette fois les lattes se fissurèrent totalement jusqu'à se briser une fois de plus pour agrandir l'antre sombre et profond.
Les doigts de Sam glissèrent sous le craquement, il ferma les yeux, il n'avait plus la force de se battre. Il se laissa tomber.
