Vingt-cinquième épisode : Adèle

-Virtualisation ? Demande Jessie.

-C'est du délire ! Fait James.
-De la science-fiction, je fais, ton père a vraiment travaillé là-dessus ?
-Oui, me réponds Tim d'un air grave. Carthage contenait quelque esquisse de projets de ce genre apparemment. Mon père a eu cette idée pendant qu'il était sur le projet. Ils avaient commencé quelques recherches. Ils les ont réellement concrétisées dans leur laboratoire secret en France.
-Mais...c'est quoi la virtualisation atomique ? Demande Jessie.
Tim soupire, mais explique quand même :
-C'est le moyen qui permet de mettre un objet ou être vivant dans un ordinateur, sur un monde virtuel
-Mais...C'est complètement fou ! Ils ont réussi à faire ça ?
-De ce que je sais, oui. Réponds calmement Tim au Jessie qui viens de faire un bond.
-Mais et...Reprend Jessie, en quoi ça nous aidera face à X.A.N.A. ?
-Simple, répond la demoiselle : selon son journal, mon père pense connaître le point faible de X.A.N.A. : l'humanité. X.A.N.A. a du mal à comprendre l'intelligence humaine. Le fait que nous ne suivons pas un code prédéfini à l'avance mais une sorte d'âme que nous ne comprenons pas nous-même le dépasse. Face à un humain, il a plus de mal à calculer le coup à jouer. C'est pourquoi il s'est montré plus vulnérable à Alpha quand ce dernier est passé en mode manuel. Mais Alpha n'est pas suffisant, vous avez une manette et le code de l'IA comme intermédiaire, ce qui limite vos actions. Virtualisé, vous serez libre.
Léger silence.
-J'ai sérieusement du mal à y croire, déclare James.
-Qui croirait ça facilement ? Demande Céleste.
-Pour ma part je suis partagé...Dis-je.
-Je conçois que mon histoire est à dormir debout. Annonce Tim. Je n'ai pour preuve que ce journal. Ce qui n'est pas très convainquant. A vous de me croire ou pas. Sachez que si vous acceptez de me croire et que je fasse partie de la confrérie, je suis prête à vous aider à vous sortir d'un problème qui ne vous concerne pas et qui vous dépasse. Mais si vous refusez, je tenterai quand même d'en venir à bout de X.A.N.A., quitte à détruire votre supercalculateur.
-C'est une menace ? Demande fermement James.
Tim se retourne avec une espèce de grâce hautaine. Et tourne son regard froid vers James.
-Non. Simplement une mise en garde. Vous connaissez désormais les règles du jeu, et c'est votre tour. Vous avez jusqu'à demain pour vous décider. Je vous laisse le journal et ceci (elle sort de son sac un classeur qu'elle pose sur une pile de livres poussiéreux), ça va avec. Je reprendrai le tout demain à 8 heures.

Tim s'éloigne du Mastodonte et repart vers la trappe. Trappe qu'elle ouvre. Puis elle redescend. On entend ses pas jusqu'à la porte. Puis le claquement de cette dernière. Nous sommes tous silencieux. Seul le Macstodonte gronde. Un peu comme si je me rendais compte de son bruit je me retourne vers la bête. Le journal est sur le clavier. Les écrans sont noirs, les voyants des G5 verts. James aux circuits semble réfléchir. Jessie devant l'écran secondaire a l'air d'avoir du mal à comprendre. Céleste paraît partagée, appuyée au dossier de ma chaise. La scène semble s'éterniser. La nuit commence à tomber.
-On va tout de même pas croire ça ! Fait James.
-Son journal n'est pas une preuve suffisante, réponds Céleste, elle a très bien pu le concevoir elle-même.
-Je crois que si. Je réponds.
-Quoi ? Demande Jessie.
-Tu la crois ? Me demande Céleste, interloquée.
-Ecoute Freddie, je sais que ça serait génial de pouvoir rentrer sur Lautriv, mais reviens à la réalité vieux !
-C'est pas ça, fais-je.
Je réveille le Macstodonte. Les autres se mettent autour de moi. Je réactive l'interface graphique du G5 et file dans l'arborescence, j'insère une cartouche zip appelée "confidentiel" dans le second G4 et ouvre sa fenêtre, j'ouvre un de ses fichiers. Un long texte bourré de commande et de dates s'affiche.
-Ce fichier est un des logs de X.A.N.A., j'ai réussi à le piquer lors de sa dernière attaque. Je n'ai pas fini de le décoder mais j'ai déjà repéré un truc intéressant.
J'appuie sur la touche pomme puis la touche F. La fenêtre de recherche s'affiche. Je presse ensuite L, Y, O, K. Le programme me propose ensuite un mot. Lyoko. Il apparaît une trentaine de fois dans le fichier.
-Lyoko ? Demande Céleste.
-D'après ce que j'ai pu comprendre il s'agit du monde virtuel d'origine de X.A.N.A., celui duquel il s'est échappé. Le log contient quelques petites informations de son évasion. Il a récupéré ce qu'il a pu prendre de la structure du monde et se sert de cette structure pour gérer Replika One. Bâti à l'image d'un des territoires de Lyoko.
-Bah oui, mais et alors ? Fait Jessie.
Je rouvre le journal à la page que Tim nous à montré.

Projet Lyoko – partie 3 : Virtualisation atomique

-Oh merde...Fait James. Les deux autres restent abasourdis.
-Lyoko est un mot japonais. Ça veut dire "voyage" si je me rappelle bien. C'est un terme beaucoup trop général et trop peu utilisé en France pour que ce soit une coïncidence. Et comme je ne vous en avais pas encore parlé, il aurait fallu que Tim le lise sur le Macstodonte, mais les historiques ne relèvent pas d'allumage en mon absence et à part vous trois, je ne pense pas avoir eu quelqu'un qui lisait sur mon épaule. Donc. Je ne sais pas si la virtualisation est possible, mais il y a du vrai dans l'histoire de Tim.
-Je pense qu'on devrait regarder le journal. Voir ce qu'il raconte. Déclare Céleste.
-Bonne idée, fais-je.
-Oui. Réponds Jessie.
-Je suis d'accord, conclut James.

C'est donc ce qu'on fait. Lisant à haute voix chacun notre tour. Plus notre lecture avance et plus l'idée que Tim nous a roulés dans la semoule disparaît. Le réalisme des évènements décrits serait très dur à reproduire. Je ne connais pas d'auteurs suffisamment bons pour ça. Le vécu de l'auteur est évident.

Alban Sita a intégré le projet Carthage en 1974. Il avait alors 23 ans. Il a très vite rencontré Schaeffer et Tyron comme Tim nous l'a dis. Le journal détaille tous les évènements, qu'ils soient dans le cadre du travail ou personnel, des journées d'Alban. Régulièrement, il renvoie à son classeur, qui contient en fait tout ce qu'il a appris durant le projet Carthage et toutes ses expérimentations après son émigration. Il a pris soin de garder trace de tous les principes biochimiques, physiques voir même informatiques de Carthage. Sans pour autant parler des expérimentations et du but du projet. Secret défense je présume. Mais du coup, son classeur est une vraie mine d'or, il ferait de l'ombre à l'encyclopédie Universalis. Ses principes sont extrêmement durs à saisir mais paraissent cohérents.

Apparemment, Sita n'avait pas grand chose d'autre dans sa vie que son travail, Schaeffer et Tyron. Il tenait énormément à eux. Je ne peux m'empêcher de faire un parallèle avec la confrérie...

La vie d'Alban était relativement stable durant toutes les années Carthage. Les principaux évènements en-dehors du projet étant le mariage de Schaeffer avec son amie d'enfance Anthea Hopper et la naissance de leur fille. Sita se dit heureux pour son ami...Mais il y voit une certaine envie de fonder lui aussi une famille.

Le journal parle assez brièvement du choc de 1985, où suite à une négligence de leur supérieur, les trois compères découvrent le vrai but de Carthage, qui était apparemment militaire. Les rapports de Sita ne sont pas très précis sur le sujet. Ce dernier pensant prendre déjà beaucoup de risque en écrivant un tel journal. Suite à cette révélation, sa vision change radicalement, il ne travaille plus que pour travailler, espérant trouver un moyen de quitter le projet. Il constate que Schaeffer est pris d'une profonde colère et que son état empire. C'est ainsi que le 2 Septembre 1987, les serveurs de Carthage sont sabotés par une intelligence artificielle, nommée X.O.N. Sita dis avoir déjà vu se nom dans les programmes de Schaeffer. Les dommages sont sévères, mais réparables. Le programme a malheureusement laissé des traces de son passage et Schaeffer est suspecté. Anthéa se fait kidnapper, donc. Schaeffer décide de devenir Franz Hopper et de fuir le pays pour sa sécurité. Ayant perdu leur conviction et le but de leurs vies, Tyron et Sita l'ont suivi.

Pendant un temps, Sita a mené des expériences en solo sur la virtualisation en secret. Tout en menant une vie de biochimiste ordinaire. Il a suffisamment avancé pour mettre Hopper au courant. Ce dernier a vu une opportunité dans le projet et a alors commencé la construction du supercalculateur quantique, puis la programmation du monde virtuel. Et enfin, les premiers essais de virtualisation. D'après les derniers rapports, c'est effectivement concluant.

Je reste un moment à lire les calculs concernant la virtualisation. C'est tout simplement sidérant. C'est très poussé mais toute la théorie paraît cohérente. Incroyable. Les équations, les suppositions, les tests et les calculs se justifient tous mutuellement, on y croirait ! Et toutes les procédures sont détaillées. On a la recette du scanner atomique à portée de main !

Pour en revenir au journal, comme l'a dit Tim, Hopper a transféré X.O.N. sur le supercalculateur et un soir il a perdu son contrôle. L'IA a électrocuté Alban. Qui s'est retrouvé à l'Hôpital. C'est là qu'il y a rencontré sa future femme. Celle avec qui il aura un an plus une fille nommée...Adèle...Adèle Tim Sita.
-Pourquoi elle se fait appeler par son deuxième prénom ? demande Jessie qui lisait ce passage...
Bonne question, effectivement. Personne n'a su y répondre...Louche.

A son retour de l'Hôpital, Sita va apprendre l'existance de X.A.N.A. Savoir qu'Hopper s'obstine à détruire Carthage avec un programme d'apparence aussi dangereuse va l'éloigner de lui. Petit à petit, Sita va se dissimuler dans sa vie normale et être moins régulier dans ses écrits.

La suite du journal est assez tragique en revanche : les évènements rattrapent Alban. Les services secrets retrouvent sa trace en 1994 et kidnappent sa femme. Ils s'en servent de moyen de pression pour qu'il leur donne l'emplacement de Hopper. Pendant des mois, Sita va lutter, et finira par avouer. Mais sa femme ne reviendra pas. Finalement, Sita n'aura plus de nouvelles de Hopper. Et semble abandonner le journal. Mais les dernières pages parlent d'un étrange retour de ses souvenirs en 2001, qui l'ont poussé à voir le supercalculateur de Hopper. Mais il trouvera tout éteint et sans vie. Dans un dernier espoir il ira voir dans son ancienne maison, elle aussi, vide. Que ce soit sa femme comme ses meilleurs amis, tous avaient disparus. Ne restait à Sita que sa fille. Et ses souvenirs. Fin de l'histoire.

-C'est assez bizarre, constate Céleste...Des pans entiers de cette histoire semblent clairs comme de l'eau de roche et d'autres loufoques à tomber par terre.
-On a quand même la preuve qu'il y a du vrai du coup. Précise Jessie, c'est pourquoi je pense qu'on devrait lui faire confiance.
-J'aime pas ça, fait James.
-Moi non plus, j'ajoute, mais force est d'admettre que Jessie à raison : Tim en sais beaucoup, apparemment plus que nous. Et nous offre une solution qui malgré son niveau de délire semble pourtant miraculeusement cohérente. D'autant plus qu'à part prendre apparemment sa vengeance sur le programme qui a détruit la vie de son père et la sienne, je ne vois pas de but à ses actes.
Silence. Logique non ?

Céleste soupire.
-En tout cas elle a raison, ce problème nous dépasse...
-Elle semble être moins dépassée que nous, ajoute Jessie.
-Bon. Apparemment, commence James, elle est partie pour intégrer le groupe...C'est ça ?
-Je pense que oui, fais-je. Mais faudra la garder sous surveillance. Elle est louche sur plein de points.
James semble hésiter un moment puis finalement tranche.
-Soit.
-Pour le moment je ne vois pas de raisons de te contredire, fait Céleste.
-J'approuve. Fait Jessie.
-Dans ce cas...et bien...Qu'est-ce qu'on fait ? Je demande.
-Ben, on vient pas de décider ? Demande Jessie.
-Nan, mais je veux dire...Dans l'immédiat.
Le Macstodonte est calme, la nuit tombe, le grenier s'assombrit.
-Ben...fait James...En fait, on a rien à faire, X.A.N.A. est calme, et...Tant qu'on a pas percé les mystères de Tim, je pense qu'on a pas de choses à faire, je me trompe ?
Un peu surpris, on approuve en silence. D'un coup, James se lève.
-Bon, et bien du coup, s'il n'y a rien à faire, permettez que je m'en aille ?
-Ben...Heu...Ben ouais vas-y, fait-je.
-J'y vais aussi, fait Jessie, les parents ont leur cours de danse ce soir, faut que je garde le petit frère.
-Ah...Oui. Dis-je.
Les deux s'en vont. Passent la trappe et la referment. On entend leurs pas jusqu'à la porte.

Puis le bruit du Macstodonte redevient la seule chose audible dans le grenier. Je me sens étrangement mal à l'aise, je tourne mon regard vers Céleste. Qui était visiblement en train de me fixer. Et qui ne s'arrête pas. Un peu déstabilisé je me concentre sur le fond de la pièce.
-Dis-moi, Fred, je peux te poser une question ?
C'est fou comme son regard a quelque chose de...de...Je sais pas...
-Vas...Vas-y ?
-Pourquoi tu ne m'as pas parlé de ce qu'il s'était passé lors de la dernière attaque ?
-Oh...
Bien que la réponse soit simple, j'ai bizarrement peine à la donner.
-Et ben...J'étais un peu...Sous le choc...Je n'ai pas compris tout de suite ce qu'il se passait et j'ai vraiment eu peur, je ne sais pas si tu imagine ce que ça fait de se faire brutalement attaquer par une amie sans comprendre...Disons que quand ça s'est terminé, j'avais pas trop envie de replonger dans cette sorte de cauchemar.
Céleste semble soudain fatiguée, désemparée, plus fragile qu'à l'ordinaire, bizarrement j'arrive enfin à mettre mon regard dans le sien, ses yeux verts luisent légèrement dans le grenier dont les contours deviennent difficile à perscevoir. Elle répond doucement :
-J'imagine...Ça doit surprendre. Je...C'est fou ! Je ne me rappelais pas ce qu'il s'était passé. J'ai juste le souvenir d'une grande colère qui ne semblait pas être la mienne, puis une grande lumière blanche...Et un trou noir...
Du tac au tac je réponds, sans trop savoir ce que je vais dire.
-C'est vraiment bizarre ce qu'il s'est passé ce soir. Je ne sais vraiment pas comment X.A.N.A. s'y est pris, mais il est visiblement très puissant. Faut vraiment qu'on s'en débarrasse avant qu'on ne s'entretue par sa faute.
Céleste à un léger sursaut.
-Oui...Faut qu'on y arrive.
La demoiselle se lève et fait lentement le tour du Macstodonte, pour se diriger vers la trappe. Je la suis des yeux, sans rien dire. Quand elle passe devant ma chaise, elle déclare finalement :
-Bon...Et bien...Je vais y aller aussi. J'ai du boulot. Tu devrais en avoir aussi d'ailleurs ?
-Ah…Heu, ben ouais. L'exo de math et le cours d'SVT...
-Ben...A demain du coup.
-A demain.
Elle ouvre la trappe, puis la referme. Son bruit de pas, plus lent et plus léger se dirige jusqu'à la porte. Léger silence, puis elle ouvre, et ferme.

Je me retourne vers mon clavier. Je me sens…Bizarre, comme…libéré d'un poids…Heureux presque…Non…Je suis fatigué, je perds un peu les pédales, allez, à demain, machine de malheurs !

C'est ainsi que je quitte le grenier du Macstodonte à mon tour, je reviens ma chambre et sort mon cahier de SVT. Je m'apprête à lire quand on frappe à ma porte. C'est Lucie.
-Grand frère ! Tu veux jouer aux échelle et aux serpents ?
Un peu interloqué je regarde Lucie. Elle tient la boîte dans ses mains et sourit. Innocemment. J'ai la soudaine impression de réaliser qu'elle n'est pas concernée par tout ce qu'il se passe. Qu'elle a encore sa petite vie d'enfant, sans problèmes, sans histoires…Je soupire.
-Tu veux pas ?
Surpris par son interprétation je souris.
-Si, si ! Je finis mes devoirs et j'arrive.

To be continued...
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