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Dans le dernier épisode, Will a tenté de confronter sa génitrice afin d'avoir des informations sur ces Ashuris qui ont tenté d'avoir sa peau. Il ne s'attendait certainement pas à ce que ces derniers ne viennent le chercher jusque dans le palais de la Démone elle-même! Mais plutôt que de le tuer, les Ashuris l'ont conduit à leur chef, Spectral, qui lui a révélé le honteux secret d'Utopia: la Fosse, cauchemars souterrain où règnent la souffrances des esclaves et les trogs.

Chapitre vingt-cinq

Inferno

Je me tourne vers Spectral, qui affiche une expression neutre.

-Qui sont tous ces gens?

-La majorité sont sont les descendants des esclaves de la Fosse, m'explique-t-elle. Après la conquête, la Démone a décidé de ne pas leur offrir la liberté, mais de continuer à les utiliser. Pour le reste, ce sont des dissidents, des criminels et tous ceux jugés jugés indésirables par le gouvernement d'Utopia.

Ainsi donc, les criminels ne sont pas exilés dans le Wasteland, mais bel et bien envoyés ici, ce qui me semble bien pire. Un autre mensonge de la Démone, tant propagé que je suis sûr que la plupart des habitants d'Utopia ne se sont jamais posés davantage de questions.

-Que font-ils? je demande en observant leur travail.

-Je te l'ai déjà dis, ils prélèvent directement dans les ruines de Pittsburgh les ressources nécessaires pour construire le rêve de «dame Karianna». Mais pour cela, ils doivent endurer la pollution, les radiations et les trogs. Tu comprends pourquoi on ne peut pas forcer des hommes et des femmes libres à faire ce travail?

-C'est horrible, je confirme.

Je remarque alors une structure différente du reste des ruines, en raison de sa construction définitivement plus récente. Un large dôme gris et opaque s'élève hors des limites du camp de travail, ses parois marquées par des traces de pollution sans pour autant en être abîmé. Du sommet de la construction, un long tube renforcé remonte jusqu'au plafond de la Fosse, ce qui me laisse croire qu'il s'agit d'un ascenseur.

-Ce dôme, je dis en pointant la structure. De quoi s'agit-il?

-Le coeur palpitant du rêve de la Démone, m'explique Spectral. Dans ce dôme se trouve les laboratoires de recherche d'Utopia, là où sont développé tous les grands projets, incluant le JEK et le développement d'armes...nom de code: la Ruche.

Un frisson me parcoure l'échine tandis que je contemple la Ruche. Tous les grands projets scientifiques de la Démone...serait-ce là que j'ai été créé? Mon «lieu de naissance», pour ainsi dire? Je ne peux pas m'empêcher de ressentir un malaise à cette idée, et le désir de raser cet endroit m'assaille.

-Pourquoi suis-je ici? je demande d'une voix basse.

-Quoi? s'étonne Spectral.

-C'est une question simple: pourquoi avoir déployé autant d'efforts pour me parler? Vous Ashuris n'avez certainement pas besoin de juste un combattant supplémentaire pour remporter la victoire.

La jeune femme semble mal à l'aise, voire même embarrassée.

-Nous...avions besoin d'un symbole.

-Un symbole? Moi?

-Tous ici ont entendu tes exploits à la radio, révèle-t-elle. Ce que tu as fait, en tant que nouveau vagabond...ce n'est pas seulement que tu es un guerrier hors de l'ordinaire. C'est surtout que beaucoup de gens t'admirent pour tes actes et ta bienveillance.

Je suis choqué que ce soit ça sa réponse. Moi, un symbole? Parce qu'un type à la radio ne cesse de chanter mes louanges, de me présenter comme un héros?

-Et c'est tout? Pas de grand plan, pas de stratégie nécessitant ma présence spécifique? Juste un symbole?

-Je crois que tu sous-estime la puissance d'un symbole, intervient Iofuj.

La goule, qui était demeuré silencieux jusque-là, fait un pas en avant pour se mettre près de moi.

-Tu vois ces gens en bas? Tous ici avons été parmi eux. Nous avons presque tous des proches et des amis qui s'y trouvent encore. Les esclaves de la Démone ont perdu espoir. Ils sont assez nombreux pour rendre un soulèvement dangereux pour Eden, mais ils n'en voient pas l'intérêt. Pourquoi crois-tu que notre chef se nomme Spectral? Parce que le simple nom de Marie Ashur n'inspire pas suffisamment les foules. Spectral lui donne une aura surnaturel, surhumaine. C'est la même chose pour toi.

-Et comment je deviens un symbole? Comment je leur donne espoir?

-En frappant un grand coup! s'exclame Vasili. En montrant à tous que la Démone n'est pas intouchable. En détruisant la Ruche!

-Donc vous avez un plan...

-Oui, acquiesce la dénommée Marie -ou Spectral-. Mais nous ne devrions pas rester ici. Il nous faut retourner dans notre planque. Ashuris, dispersions!

Les dizaines de combattants rebelles autour de moi hochent silencieusement de la tête et disparaissent rapidement via diverses ouvertures dans les murs et le sol, certaines n'apparaissant même pas à l'œil nu. Bientôt, il ne reste plus qu'Iofuj, Vasili, Bane et Spectral.

-Nous allons rentrer ensembles, annonce Io en vérifiant que son chargeur est plein. Vasili, file une arme au héros.

Le jeune homme hoche de la tête et s'empresse de me tendre un fusil à pompe à manivelle, ainsi qu'une bandoulière remplit de cartouches. Ce n'est pas mon arme de prédilection, je me dis en soupesant l'arme à feu, mais ça devra suffire.

-Avons-nous l'intention de nous battre? je demande, la gorge serré.

-J'espère que non, répond Bane. Mais avec les trogs, on n'est jamais trop prudents.

Spectral nous fait signe de la suivre et nous nous mettons en route via un escalier tant incliné sur le côté que je dois me maintenir sur le mur pour ne pas tomber.

-J'entends sans cesse parler de ces «trogs», j'insiste. De quoi s'agit-il? De mutants?

-Si on veut, répond Io. C'est le plus grand cauchemar des habitants de la Fosse, et pas seulement parce qu'ils ont peur de se faire bouffer. Il y a quelque chose ici qui entre en synergie avec les radiations. Ça affecte la biologie des gens, les fait muter et péter les plombs. Éventuellement, le quart de ceux exposés suffisamment longtemps à l'air de la Fosse deviennent les abominations que l'on appelle les trogs.

-Ce sont des mutants humains?

-Ouais. Difficile à croire que ma goulification était la bonne option. Au moins, je sais que je vais garder ma tête.

Après une lente et longue descente, nous parvenons finalement à l'extérieur, au niveau du sol, et entreprenons de circuler parmi les rues dévastées et les voitures déjà démantelées de tous les matériaux utiles. Malgré la distance, le vacarme des usines et des aciéries est assourdissant.

Ce n'est pas la première fois que je marche parmi les ruines de l'ancien monde, mais ici, il y a quelque chose de différent. Je peux presque sentir dans l'air combien les choses ont dégénéré ici. Comme si les violences du passé et du présent avaient laissé une marque indélébiles sur les murs. De plus, la masse compacte du smog au-dessus de nos têtes m'écrase par sa présence. Mes mains sont moites autour de mon fusil.

Soudain, Spectral nous fait signe de nous immobiliser. Iofuj redresse la tête et tend l'oreille, reniflant comme un chien pisteur.

-Je les sens, murmure-t-il en préparant son arme. Des trogs. Toute une meute. Merde!

-Formez un cercle! ordonne Spectral. Ne les laissez pas nous prendre à revers.

Nous grimpons sur un rassemblement de voitures accidentées les unes contre les autres et nous nous plaçons dos à dos. Je plisse les yeux à la recherches de nos assaillants, et finis par repérer du mouvement. Je crois voir une silhouette se déplacer à quatre pattes comme une bête, puis une autre en train de descendre une façade. Puis, les premiers trogs apparaissent enfin à ma vue, et je me dis que la description d'Iofuj ne rendait pas correctement l'horreur qu'ils représentent.

Dotés d'une peau caoutchouteuse d'un écarlate sanglant, les créatures sont définitivement humanoïdes, malgré leurs déplacements à quatre pattes. Leur visage a perdu toute humanité avec cette gueule affichant une grimace cauchemardesque et ces yeux rougis profondément enfoncés dans leurs orbites. Les trogs n'ont plus aucun poils, aucun habit ni rien. Ils ont la peau à vif. Malgré tout cela, les grognements qu'ils poussent de leurs voix caverneuses sont terriblement humains.

-Feu à volonté! hurle Spectral avant d'obéir à son propre commandement.

Nous commençons à tirer sur les monstres tandis qu'ils nous chargent par petits bonds, sans sembler s'inquiéter de nos balles. Pour mieux utiliser mon arme, j'attends que mes cibles se rapprochent un peu avant de les repousser d'une cartouche à bout portant qui les renvoie en arrière comme des pantins.

Vasili à ma gauche pousse un cri tandis qu'un trog se saisit de sa jambe, mais je bondis à sa rescousse et pulvérise le mutant. Mon arme émet un cliquètement de mauvais augure et je pousse un juron avant de me saisir de nouvelles cartouches sur ma ceinture afin de recharger. Un autre trog particulièrement massif profite de mon état de vulnérabilité par m'attaquer et bondit. Une cartouche entre les dents, je réceptionne l'abomination d'un coup de crosse au ventre et le force en bas de mon perchoir. J'enfonce enfin une dernière cartouche et enclenche la manivelle, de nouveau près au combat.

Mon sang échauffé et bourré d'adrénaline, je saute en bas de ma voiture sans réfléchir et courre à la rencontre des trogs sans me soucier des appels des Ashuris. Je me mets à tirer autour de moi, semant la mort parmi les mutants à chaque tir, distribuant des coups de pied ou de crosse lorsqu'ils se rapprochent d'un peu trop près. Avant peu, je réalise soudain qu'il n'y a plus de trogs et que je suis entouré de cadavres. Je me tourne vers les Ashuris et découvre une expression impressionnée sur leurs visages, même chez l'irrascible Io.

-Maître Orion n'exagérait pas, souffle Vasili. Il est vraiment...

Il ne pourra jamais finir sa phrase. Une silhouette retombe lourdement d'on ne sait où sur ses épaules et le plaque contre le capot de voiture qui lui servait de perchoir. Avant même que quiconque ne puisse réagir, ce nouvel assaillant a brandit un poignard et tranché la gorge du pauvre Vasili. À la vue du sang de son protégé, Iofuj pousse un hurlement de rage et ouvre le feu de sa carabine d'assaut. La silhouette, cagoulée et vêtue de noir, se met à l'abri d'un saut périlleux vers l'arrière, ce qui a malheureusement l'effet de la rapprocher de Bane. L'assaillant saisit la jambe de l'Ashuris et le jette en bat de son perchoir. Sa tête percute violemment le toit du véhicule abandonné, l'assommant de moitié, et c'est pour cela qu'il ne se débat que mollement lorsque le poignard s'élève de nouveau dans les airs.

Cette fois, c'était sans compter sur Spectral qui bondit sur cet ennemi inconnu et le saisit à bras-le-corps dans l'intention de le désarmer. Cet adversaire se révèle plutôt habile, car d'un simple coup de tête vers l'arrière suivit de plusieurs frappes du coude dans le ventre de la chef des Ashuris, il se libère et se retourne vers elle.

À son tour, Iofuj bondit en avant pour protéger Spectral, se prenant le coup de couteau à sa place. Il grogne de douleur tandis que son sang gicle, mais il parvient à tendre la main pour arracher la cagoule de son adversaire. Je sursaute en ne reconnaissant nulle autre que Tanya!

La servante de la Démone grimace et repousse la goule d'un coup de pied au ventre. Puis, elle se tourne vers moi et me sourit.

-Bien. Vous n'avez rien. Dépêchons-nous de partir d'ici!

-Que fais-tu ici?

-Je suis venu vous chercher, bien sûr. Dame Karianna m'a demandé de veiller sur vous.

Son sourire s'évanouit lorsque je lève mon fusil vers elle et enclenche bruyamment la manivelle.

-Dis plutôt qu'elle t'a ordonné de me garder dans le rang.

-Maître William...que faites-vous?

-Lâche ton arme. Je n'écoute plus les mensonges de la Démone. Je n'aurais jamais dû le faire!

-Mais...

-Lâche ton arme! Ne me met pas au défi de tirer.

Après quelques instants d'hésitation, Tanya soupire et jette son couteau, avant de dégainer son pistolet et de le jeter à son tour. Iofuj s'approche ensuite pour la saisir au collet et la rapproche rapidement pour la frapper au front d'un coup de tête, avec une telle force que Tanya s'écroule, inconsciente.

-Elle vivra, grogne-t-il en se tenant l'épaule, du sang coulant entre ses doigts. Une minute...je la reconnais!

La goule s'avance et tire sur les cheveux de Tanya pour exposer son visage à la vue des deux autres, une grimace mauvaise sur le visage.

-Eh bien eh bien, dit-il. Ponce-moi la gueule et appelle-moi un peau-lisse. C'est la Main du Diable en personne!

-La quoi? je répète. C'est le guide que la Démone m'a assigné.

-Ah! Un guide? Oh non, gamin. Ceci n'est pas un simple guide. Ce monstre est l'agent personnel de dame Karianna. Son âme damnée. Si tu savais le nombre d'amis que j'ai perdu de sa main...

Iofuj, ses yeux palpitant d'une haine qui me rappelle celle des goules sauvages, se penche pour ramasser le couteau de Tanya et l'approche de la gorge de la jeune femme évanoui.

-J'ai attendu longtemps de faire ça...

-Non! je m'écris en courant vers lui. Stop.

-Quoi? Ne me dis pas que tu veux protéger ce monstre?

-Pense à tout ce qu'elle pourrait nous dire sur la Ruche et Eden en général! C'est l'agent personnel de la Démone. Elle sait sûrement quelque chose.

Je ne sais même pas pourquoi je suis intervenu pour la protéger. Après tout ce que j'ai appris dans les dernières heures, découvrir que la sympathique Tanya n'était qu'une tueuse et une menteuse comme les autres dans ce nid de tueurs et de menteurs n'était même pas surprenant...la Démone l'avait-elle assignée à ma surveillance pour me protéger, ou pour m'éliminer au besoin? Pour s'être mérité un nom tel que "la Main du Diable", elle doit avoir beaucoup de sang sur ses propres mains.

-Emmenez-là, ordonne Spectral. Will a raison. Qui sait ce qu'elle pourra nous apprendre?

-Oui chef, grogne Iofuj en rangeant le poignard dans sa ceinture avant de ligoter sa prisonnière. Mais je continue de dire que nous prenons un sacré risque.

-Tes inquiétudes sont notées, Io. Mais dans cette guerre, toutes les routes sont dangereuses.

-Merci Spectral, je lui dis avec reconnaissance.

-Appelle-moi Marie. Spectral, c'est juste pour la surface. Ici, je suis une combattante comme les autres.

XXXXXXX

Le reste du trajet vers le repaire des Ashuris se fait sans autre interruption, en dépit de notre passage prudent à côté du camp de travail. Heureusement, les brutes servant à surveiller les esclaves ne sont pas des soldats professionnels comme ceux de la surface, et par conséquent, ils ne sont pas très doués dans leur surveillance, ou alors, ils s'en fichent. Par contre, je peux brièvement constater qu'ils compense cela par une expertise dans l'art de la punition...

Je me souviens, peu après la mort de mes parents, d'avoir feuilleté la vieille Bible de ma mère. Les passages décrivant l'enfer étaient très similaires à ce spectacle, entre les flammes et les cuves de métal en fusion et les esclaves damnés tourmentés par des bourreaux masqués comme des démons...je n'ai jamais cru en Dieu, ni au paradis ni à l'enfer. Mais si ce dernier endroit existe, il s'agit probablement de la Fosse.

La Démone aura beaucoup à répondre, lorsque viendra le temps de payer pour ses crimes.

Le repaire des Ashuris se trouve étonnamment près du camp de travail, pratiquement dans son ombre. Je croyais d'abord que c'était de la folie, puis je réalise que ce n'est pas si bête; les rebelles sont si proches du lieu de leurs anciens tourments que personne n'envisagerait de les chercher là.

Les rebelles résident dans l'ancien réseau d'égoûts de Pittsburgh. Parmi les passages étroits et asséchés, des dizaines de personnes, voire des centaines, s'entassent les uns sur les autres, les yeux cernés par une insomnie paranoïaque. Tout le monde ici porte les marques plus ou moins avancées de la maladie des radiations, et je croise plusieurs personnes qui semblent déjà aux portes de la mort. Quelque part dans les tunnels, j'entends une femme appeler à l'aide tandis que des grognements à mi-chemin entre ceux d'un agonisant et ceux d'un trog retentissent. Quelques instants après, un coup de feu retentit, suivit par les gémissements de la femme.

-Bienvenue à la résistance, me souffle Bane. On est vraiment dans la merde.

Tout le monde, même les vieillards et les adolescents, porte une arme à feu. J'aperçois même une fillette qui ne doit pas être plus âgée que mon frère, occupée à aider sa mère à insérer des munitions dans des chargeurs. Malgré leur misère, la lueur dans leurs yeux m'indique qu'ils sont prêts à se battre. Probablement parce qu'ils n'ont plus rien à perdre.

Arrivés devant une porte improvisée, Spectral -ou Marie- pousse le battant et rejoint un petit groupe d'hommes et de femmes rassemblés autour de plusieurs cartes, incluant une antique et usée carte de Pittsburgh d'avant la grande guerre. Les gens rassemblés saluent respectueusement leur chef tandis qu'elle s'installe avec eux.

-Des nouvelles? exige-t-elle.

-La Démone a ordonné un couvre-feu sur tout Eden, révèle un vieillard. Nos rares agents encore capables de nous contacter nous on avertis que l'armée s'apprête à envoyer des troupes pour fouiller la Fosse. C'est lui?

-C'est lui, confirme-t-elle en me désignant.

L'assemblée m'observent pendant quelques trop longues et trop malaisantes secondes.

-Alors le voici donc, reprend le vieillard. L'héritier de la Démone. Je dois admettre que c'est décevant.

-J'en suis navré, je rétorque sarcastiquement.

-Spectral, que peut nous apporter cet enfant? Peut-il nous fournir des armes? Un moyen de tuer la Démone? A-t-il des alliés de l'extérieur prêts à nous venir en aide?

-Je n'ai rien de tout cela, je réplique. Pour être parfaitement honnête, si j'avais eu mon mot à dire, je ne serais jamais venu ici. Sans la Démone, j'aurais continuer ma vie tranquille dans ma colonie, à vivre comme un simple fermier. Mais tout cela m'a été arraché à cause de notre ennemie commune. Non, je ne vous apporte ni armes ni alliés, mais je vous offre mes capacités. Et je me suis laissé dire qu'elles étaient plutôt bonnes...

-Il a raison, intervient Bane. J'ai vu cet "enfant" comme vous dites charger une meute de pratiquement une douzaine de trogs sans peur et les massacrer les uns après les autres sans se prendre une égratignure. Je peux personnellement témoigner de ses capacités au combat, et je suis rudement content qu'il soit avec nous et pas contre nous.

-Oui, poursuit Marie. William est un guerrier naturel. Mais ce n'est pas que le seul avantage qu'il nous offre. En tant que double génétique de la Démone, il nous offre une clé. Une clé pour pénétrer dans la Ruche!

-Un double génétique...répète une femme, soufflée.

L'assemblée des Ashuris paraissent tous impressionnés, mais je ne comprends pas ce que cela signifie.

-Pardonnez-moi d'être nouveau dans cette partie, mais en quoi mon ADN change quelque chose?

-La Ruche est un complexe extrêmement fortifié, m'explique Marie. Il n'y a que deux accès; l'un à la surface, via un ascenseur qui mène au palais de la Démone, et l'autre ici, dans la Fosse. Ils s'en servent pour expulser les sujets d'expériences ratées. Mais ces deux accès sont verrouillés par une serrure à reconnaissance biologique. Seuls ceux qui ont leur code génétique enregistré peuvent passer...

-Et puisque je suis le double génétique de la Démone, je comprends enfin, vous croyez que je serai capable de tromper le système de sécurité.

-Tout à fait.

-Même si nous parvenons à ouvrir la Ruche, reprend le vieillard définitivement antipathique. Nous ne savons rien de ce qui nous attendrait à l'intérieur.

-J'en sais un peu, réplique Marie, une expression crispée sur le visage. Trop, de mon avis, même si j'admets que ce n'est pas assez.

-Spectral est née avec une immunité naturelle aux radiations, me souffle Bane. Elle a passé des années entières de sa vie dans la Ruche pour...la science.

Je frissonne aux implications sous-entendus par Bane. Un nouvel élan de respect pour la chef des Ashuris m'envahit. Je n'aurais jamais deviné qu'elle a passé des années à subir tortures et expériences. Elle est une vraie dure à cuir.

-Nous n'enverrons pas nos braves se faire massacrer dans l'inconnu! s'exclame le vieillard. Le mieux est de rester ici et d'attendre...

-Attendre quoi? je m'emporte, agacé par la lâcheté de cet homme. Que la Démone vous dénichent et vous massacre tous? Qu'un miracle tombé du ciel survienne et vous sauve? Vous n'avez déjà plus rien d'autre que les vêtements que vous portez sur le dos. Qu'avez-vous à perdre? Est-ce que cette vie misérable, à mourir à petits feus, vous semble-t-elle attrayante?

-Tu n'as aucun droit de nous juger! glapit le vieillard.

-Oh, vraiment? Je ne juge pas les Ashuris, je vous juge vous. Je ne sais pas à quoi les gens dans cette salle pensaient en acceptant une larve pleurnicharde comme vous.

-Surveille ton langage, gamin, sinon...

-Sinon quoi? Je ne suis pas un Ashuris, vous n'avez aucune autorité sur moi. La Démone a suffisamment régné. Je vais me rendre à la Ruche. Seul s'il le faut. Mais j'aurai plus de chance de succès si les Ashuris m'apportent leur aide. Après tout, c'est encore plus votre combat que le mien.

Je ne leur laisse pas le temps de répondre et quitte la pièce. Je suis trop en colère pour écouter leurs chamailleries plus longtemps. Bane m'emboîte le pas et, dès que nous sommes hors de porté des oreilles du conseil, son sourire s'élargit.

-Il était temps que quelqu'un lui dise ses quatre vérités à cet lâche de Martyn.

-Sérieusement, comment a-t-il pu obtenir une place parmi les chefs Ashuris?

-Dans le camp de travail, il faisait office de médiateur entre les esclaves. Il n'a pas toujours été comme ça...ce qui n'excuse pas son attitude.

-Qu'est-il arrivé?

-Sa fille a été capturée. Lors d'une bataille des Ashuris contre l'armée qui a mal tourné. Ils en ont fait un exemple.

-Je vois...

-Ne sois pas désolé pour lui. Je connaissais Bonny. Martyn insulte sa mémoire à chaque fois qu'il exprime sa lâcheté.

Bane me retient l'épaule pour me faire m'arrêter.

-Tu as vraiment l'intention d'aller à la Ruche seul?

-Si je n'ai pas le choix...

-Qu'importe ce que décide les chefs, je suis avec toi. Quitte à abandonner les Ashuris, je vais te suivre là-dedans pour frapper la Démone où ça fait mal! Quitte à en mourir!

-J'apprécie. Mais nous n'avons pas nécessairement à mourir. Il nous reste une carte à jouer...

XXXXXXX

Martyn était peut-être un lâche et un imbécile, mais il avait raison sur un point. Si nous n'amassons pas tous les informations que nous pouvons sur la Ruche, nous allons tout droit à notre perte. Coup de chance, nous avons accès à quelqu'un qui a de bonnes chances de savoir à quoi nous attendre.

Lorsque j'atteins l'endroit où est détenue Tanya, je découvre Iofuj, un bandage autour de son épaule et de son torse dénudé, occupé à faire une partie de carte solitaire.

-J'ai besoin de lui parler, j'annonce. Elle est consciente?

-Ouais. Mais elle a pas dit un mot. T'as besoin d'aide?

-Je ne crois pas que ce sera nécessaire. Tu peux aller faire un tour, s'il te plaît?

La goule hésite un instant, puis hoche de la tête.

-Si je ne t'avais pas vu te battre contre ces mutants, je ne t'aurais pas laissé seul avec cette chose. Je vais m'en griller une juste à l'extérieur. Si t'as besoin d'aide, hurle et je rapplique avec la cavalerie.

-Entendu.

Iofuj sort de la pièce, et je me dirige vers ce qui semble avoir été un lieu d'entreposage jadis. Il s'agit d'une minuscule pièce tout en béton, avec une seule issue, c'est-à-dire par où je suis entré. À mon arrivée, Tanya lève la tête, une expression indéchiffrable sur le visage.

-Alors c'est toi qui est venu me torturer.

-Plus de "maître William"? je répond sarcastiquement. C'était un rôle pour mieux me poignarder dans le dos?

-Non. C'était une marque de respect.

-De respect! Alors que tu me mentais sur la vraie nature d'Eden et de ce qui se déroulait sous nos pieds.

-Qu'importe.

-En effet. Si je suis là, c'est parce que j'ai besoin d'information sur la Ruche.

-Pourquoi?

-Parce que j'ai l'intention de raser l'endroit.

-Rien que ça? dit-elle, usant à son tour de sarcasme.

-Pour commencer. Après, on envisagera un plan pour tuer ma génitrice.

-Et pourquoi devrais-je vous aider?

-Parce que tu as peut-être une chance de compenser pour le mal que tu as commis au nom de la Démone. Aide-nous, et j'essayerai de convaincre les Ashuris de faire preuve de compassion.

-Je ne retiendrai pas mon souffle.

Elle soupire, puis secoue la tête.

-La Ruche est protégée par plusieurs systèmes automatiques; tourelles, champs de force, robots...le tout est contrôlé par une intelligence artificielle centrale appelée la Reine Rouge. Neutralisez-là, et vous neutralisez toutes les sécurités de la Ruche.

-Et où se trouve la Reine Rouge?

-Je ne sais pas exactement. Quelque part au centre du complexe. Mais vous pourrez sans doute trouver en suivant les panneaux.

-Sérieusement?

-Sérieusement. Il y a tellement de sécurité que dame Karianna ne juge pas nécessaire de cacher quoi que ce soit.

-Ok. Admettons qu'on neutralise la Reine Rouge. Comment on détruit la Ruche?

-Eh bien...le tout est alimenté par un réacteur nucléaire. Je ne crois pas que j'aille besoin de t'expliquer comment ça pourrait poser problème.

-Mais cela ne risquerait-il pas de détruire la Fosse et Eden en même temps?

Tanya hausse des épaules.

-N'est-ce pas ce que toi et tes amis terroristes veulent?

-Non. Je ne détruirai pas des centaines d'innocents. Il doit y avoir une autre option.

-Cela ne détruira pas la Ruche, mais...il y a un protocole de sécurité spécifique qui incendiera tous les laboratoires de recherche. Conçu en cas de contamination ou d'évasion d'un sujet dangereux. Mais réfléchis bien à ce que tu t'apprêtes à faire. C'est à la Ruche que l'on développe les recherches sur le JEK et sur la médecine. Des choses positives. Les détruirais-tu aussi?

-C'est aussi là que j'ai été créé, et où Spectral a subit des années d'expériences contre son gré. Je suis prêt à accepter les conséquences.

-Tu vas détruire la meilleure chance d'avenir que l'humanité a eu depuis plus de deux siècles...

-Si notre meilleure chance exige autant de souffrance, je la corrige, alors cela n'en vaut pas la peine. Je ne laisserai pas la Démone changer qui je suis, même si elle prétend agir pour le mieux. Merci de ton aide.

Avant que je puisse partir, Tanya m'arrête à son tour.

-Je suis née aussi à la Ruche.

Je me retourne, surpris.

-Comment cela?

-Je ne suis pas humaine, révèle-t-elle. Je suis...un androïde. Une Synth. La première créée par dame Karianna.

-Pourquoi tu me dis ça?

-Parce que...parce que je n'ai pas eu le choix de tuer. Dame Karianna me tient en laisse -figurativement parlant-. Je crois en l'avenir qu'elle veut établir. Mais je n'aime pas prendre des vies.

-Je t'ai vu te battre, Tanya. Désolé, mais je ne te crois pas. Tu as les yeux d'une tueuse. Je le sais, car je vois ces yeux chaque fois que je me regarde dans un miroir.

Je quitte la cellule sans me retourner, laissant la jeune femme à son sort. J'essaye de me convaincre qu'elle n'a fait qu'essayer de me manipuler. Mais je ne peux pas faire complètement taire la part tendre de mon esprit qui voudrait lui pardonner.

Je me ressaisis. Bientôt, j'attaquerai la Ruche. Qui sait quelles horreurs m'y attendent?