Meurtre du promis
Le dortoir des garçons de troisième année de Serpentard. Donald Morrison, Endy Kingcup et Flavien Corners fixent la porte de la salle de bain avec la même expression d'incrédulité curieuse.
- Vous croyez que quelqu'un est en train de mourir là-dedans ? murmure Endy.
- Ça ressemble à des grognements d'agonie, acquiesce Donald.
Al entrebâille soudain la porte et sort de la pièce d'eau, l'air contrarié, sans paraître remarquer que ses condisciples le fixent avec avidité. Flavien l'apostrophe, parce qu'il sait que s'ils ne manifestent pas leur présence leur camarade pourrait bien ne pas les calculer du tout :
- Qu'est-ce qui se passe là-dedans ? On entend des gargouillis atroces depuis toute à l'heure.
Al lève vers lui des yeux surpris.
- Ah. Vous inquiétez pas, c'est juste que Scorpius semble avoir attrapé cette espèce de gastro carabinée qui traîne dans l'école...
- Pourquoi il ne va pas à l'infirmerie ? s'étonne Endy.
- Et bien, c'est ce qu'il fera sans doute... Dès qu'il pourra quitter les toilettes sans risquer des dommages collatéraux.
Un très court instant, chacun semble se recueillir sur ces paroles. Puis, Al ajoute avec le ton faussement détaché d'un moldu qui achèterait des préservatifs dans une pharmacie bondée :
- Dites, quelqu'un aurait-il la gentillesse d'aller trouver un elfe de maison ? On aurait besoin qu'il nous ramène un nouveau stock de papier toilette.
- J'y vais si tu veux.
- Merci, Flav'.
Son camarade quitte le dortoir en retenant une grimace réjouie.
- Hé, mais alors il a la chiasse et toi... qu'est-ce que tu fais là-dedans ? interroge Endy avec l'expression déroutée de quelqu'un qui commence à comprendre un concept encore un peu trop élevé pour lui. (Du genre : qui aurait envie de rester à côté d'une personne prise de diarrhée aiguë ?)
Les mains dans les poches, Al lève les yeux vers le plafond et les garde fixés là-haut un long moment, l'air de méditer sur sa place dans l'univers - ou dans cette salle de bain. Endy se rend compte qu'il retient sa respiration en attendant sa réponse et se trouve ridicule.
Quand Al baisse enfin le regard, il semble redescendre en même temps d'un long voyage autour de la Terre :
- Je le soutiens. Après tout, s'il vomissait je veillerais à ce que ses cheveux ne trempent pas dans ses sucs gastriques, non ?
Et il les quitte là-dessus.
Endy a l'air franchement dégoûté et Donald arbore son air.
- Je suppose que c'est ce qu'on appelle une saine et franche camaraderie, dit-il à Endy avec cette expression d'analyste qui le fait ressembler à un ethnologue spécialisé dans les mœurs et coutumes des tribus barbares.
Au même instant, de l'autre côté de la cloison, Scorpius, les joues très rouges et le visage luisant, est assis sur la cuvette des toilettes, vêtu en tout et pour tout d'un t-shirt blanc.
- C'est bon, dit Al en s'agenouillant à côté de lui, Flav' nous ramène du PQ.
Scorpius semble suffoquer pendant quelques secondes avant de laisser échapper un gémissement.
- Tu leur as dit ce qui m'arrivait... ?
- Ils ont compris tout seul.
- Merlin...
Al prend un air docte qui fait bizarre sur son visage :
- Tu sais, tout le monde connaît un jour ce genre d'expérience fâcheuse. Il n'y a pas de quoi avoir honte.
- Al, s'il te plaît, évite-moi le couplet de tout-le-monde-fait-caca. Si pendant des générations les Malfoy n'ont pas semblé concernés par les conventions organiques qui régissent la nature mortelle, ce n'est pas par hasard...
- Ah non ?
- Non.
- Comment ça se fait alors ?
Scorpius souffle un bon coup avant de révéler :
- Premièrement, un elfe prend soin de désodoriser nos lieux d'aisance avec une fragrance si délicieuse aux narines que jamais un invité ne penserait qu'il y ait pu avoir dans les toilettes du Manoir autre chose que des bouquets de fleurs garnis. Deuxièmement, dans l'éducation des Malfoy, il y a trois aspects que jamais, ô grand jamais, un bon descendant n'aborderait avec ses pairs. Ce silencieux trio est évoqué du bout des lèvres sous l'appellation de « créations corporels », uniquement quand cela est d'une absolue nécessité - face à un spécialiste de la santé par exemple.
Al sort un thermomètre du placard sous l'évier et le fourre tranquillement dans la bouche de Scorpius.
- Autrement dit, remarque-t-il en tripotant les boutons de l'instrument à fièvre, jamais un Malfoy ne laissera entendre qu'il est également touché par tout ce qui est digestion, éjaculation ou excrémentation ?
- La règle du triple « ion », approuve formellement Scorpius d'un ton légèrement zozotant, le thermomètre planté comme un petit javelot rouge entre ses dents. Et c'est valable aussi pour la transpiration.
- Scorpius, fait Al d'un ton ferme, tu aurais un peu besoin que je contrebalance les préceptes de ton éducation proprette avec ce que dit mon oncle George sur le caractère tout à fait naturel et non-honteux de la scatologie.
- Non. Je ne veux plus qu'on parle de merde, ou de chiasse, ou de n'importe quoi d'autre faisant référence à mon nettoyage à vide...
- Allons allons, tempère Al en lui prenant les mains avec un petit sourire, dès que tu te sentiras un peu moins... volubile, je t'emmènerais à l'infirmerie et tu auras droit à une petite potion pour apaiser tout ça. Tu verras, dans quelques jours on en rigolera.
- Ça m'étonnerait beaucoup. Déjà, comment tu peux supporter de rester là ?
- La clef c'est de ne pas prêter une attention excessive à ce qui sort de toi. Voir les choses avec détachement, comme un phénomène purement clinique.
- Vraiment, tu n'es pas obligé de rester...
- N'empêche, heureusement que j'étais à côté de toi quand tu t'es évanoui à cause des spasmes...
- Stop.
- Oh, Scorpius, pas la peine d'être si pudibond sur ce sujet, chantonne Al en attrapant le thermomètre.
- C'est plus fort que moi. Quand je pense que tu as dû me torcher...
- Tes parents ont bien dû te le faire quand tu étais bébé. En plus tu étais inconscient, je vois pas où est le problème. Je le fais pour mon cul aussi tu sais.
Scorpius le regarde.
- Al, tu es définitivement répugnant quand tu es terre-à-terre...
Le garçon à ses genoux éclate de rire et Scorpius est distrait un instant de la bouillie infâme qui gargouille en lui lorsque son ami lui dépose gentiment un bisou sur le bout de nez.
- On est des espèces de fiancés esquimaux, non ?
- Je ne vois pas le rapport.
- Fais un effort. J'ai entendu une formule une fois, ça disait : « dans la maladie comme dans la santé, dans le malheur comme dans la joie ». Ça ne te dit rien ?
- Jamais entendu parler, affirme Scorpius d'un air buté.
- Tant mieux en fait. Je pense qu'en tant qu'Inuits, on a d'autre formules moins... Mmh...
- Cucul... ?
Al explose de rire à nouveau.
- C'est toi qui l'a dit !
- Quoi ? Oh, mais je... Je faisais pas référence à...
- Oui, je sais.
Scorpius se trémousse un peu, l'air plus que jamais mortifié...
- Tu disais ? En tant qu'Inuits ?
...et désireux de changer de sujet.
- Oui. Je suppose qu'on doit avoir d'autres phrasés pour ce genre de promesse éternelle où les gens, enveloppés dans de la meringue en tissu, se promettent de se supporter toute leur vie.
- Serais-tu en train de profiter de ce moment plus que mal choisi pour me faire un serment d'esquimau ?
Quelqu'un toque à la porte de la salle de bain et Al se lève pour aller récupérer le papier toilette déposé devant. Soudainement inspiré, il en déroule de longues bandes blanches et les lie autour du crâne de Scorpius, comme un voile de mariée absorbant.
Il s'éloigne un peu pour jauger le résultat. La mariée sur la cuvette le considère d'un œil noir.
- Ma qué, lâche Al en prenant un air de styliste maniéré, yé verré bien ouné robe simple en mousséline pour souligner la taille.
- Tu as de la chance, jeune homme, que je sois temporairement incontinent.
Pas impressionné pour deux noises, Al s'agenouille à nouveau devant Scorpius et mâchouille un baiser sur son menton boudeur.
- Mais ce simple t-shirt en coton est parfait. Et ton absence de fute ne peux que souligner devant toute l'assistance tes jambes admirables. A présent, commençons.
- Il ne va pas oser quand même ?
- Moi, Al de l'igloo des pinceaux, te choisis toi, Scorpius la flèche d'argent...
- Saches que j'ai l'air de t'écouter mais je ne t'écoute pas. Je médite une vengeance sanglante.
- Et jure de prendre excrémement soin de toi...
- !!!
- Dans la neige comme au soleil, par temps de pêche sous la glace ou de chiens de traineau...
- ???
Al se met à beugler en levant le doigt vers le ciel :
- Ici et ailleurs, jusqu'aux ANÂÂÂÂLES des temps prochains.
- Très sanglante.
- Puis-je embrasser mon pingouin ?
- Jamais.
- T'as un truc sur le nez, bouge pas.
Et prenant le visage du blond en coupe serrée, Al frotte tendrement les tâches de rousseur de sa petite truffe contre l'appendice nasale de son vis-à-vis. Fièvre et embarras combinés ont rendu Scorpius plus écarlate qu'il ne l'a jamais été.
- C'était tout à fait bidon, fait-il d'un ton grincheux.
- Que tu dis ! Moi, je viens de prêter serment.
- Un serment scatologique qui n'en est pas un.
- Un serment de soin éternel pour les soucis cliniques de tes petites fesses.
- Ben tiens...
- Réjouis-toi, jamais croupe n'aura trouvé aide soignante plus dévouée.
- Je crois que nous pouvons aller à l'infirmerie.
- Tu es sûr ?
- Oui, mettons vite un terme à cette situation grotesque, c'est tout ce que je veux.
- Je me dévoue séant à ton bonheur.
- Aaaah, arrête avec ça !
- Bon, où as-tu mis ton pantalon ?
- C'est toi qui me l'a viré je te le rappelle.
- C'est vrai. Je l'ai laissé dans le dortoir je crois. Une minute.
Dans la chambre commune, Flavien est allongé sur son lit d'angle, un livre entre les mains et les lèvres ornées de son petit sourire mi-figue mi-raisin. Al fait une courte apparition sous son nez le temps d'attraper un pantalon noir étalé sur le sol. Flavien soupire :
- Ah, Solidarité...
Quand Al et Scorpius sortent de la salle de bain (le jeune aristocrate plus rouge et renfrogné que jamais, l'air anormalement dépenaillé et une feuille de papier toilette toujours coincée derrière l'oreille comme un petit drapeau), Flavien lève haut les sourcils lorsqu'il est le seul témoin de ce bref échange avant que ses condisciples ne quittent le dortoir :
- Al ?
- Mmh ?
- Ça m'embête que tu vois mon fessier comme un cas purement clinique.
Et le garçon aux cheveux noirs sourit avec douceur.
- Mais une fois n'est pas coutume mon pingouin...
A suivre...
NdA : "Excrémentation", ce terme n'existe pas mais c'est une déformation tout à fait compréhensible. J'ai évité le lyrisme pour cette fois, parce-que ça ne collait pas, mais alors pas du tout avec le sujet abordé. J'ai d'ailleurs comme la vague impression de casser un mythe... Mais j'assume ^^ Après tout, les sentiments ce n'est jamais fait exclusivement de glamour, non ?
J'ai appris il y a peu qu'il était normalement interdit de répondre aux reviews anonymes sur le site. Ca m'embête, je ne voudrais pas qu'on me supprime mon histoire pour ne pas avoir respecté les conditions de publication ou je ne sais quoi. A l'avenir, si vous souhaitez une réponse de ma part, pourriez-vous soit vous enregistrer soit me laisser une adresse e-mail ? Je crois que ce serait préférable :) Je vais sans doute supprimer les RAR que j'avais laissé dans les autres chapitres, histoire de ne prendre aucun risque.
