Chapitre 26
Heimr Árnadalr
Aussi étrange que cela puisse paraître, le voyage du retour leur parut beaucoup plus court que l'aller. À vrai dire, ce n'était pas qu'une impression : Elsa, Anna et les deux marins rentrèrent même une heure plus tôt que prévu. Lloyd avait justifié cette rapidité en indiquant que la météo avait été plus clémente que lorsqu'ils étaient allés à Corona, mais Anna n'était pas dupe et avait bien remarqué que le temps était excellent lors de leur précédent voyage.
Elsa soupçonna donc, le sourire aux lèvres, que la nervosité des marins était en majorité à l'origine de cette vitesse. Elle acquiesça silencieusement lorsqu'Anna lui fit part de ses pensées, tandis que le port d'Arendelle s'étendait sous leurs yeux quand le voilier ralentit pour accoster.
- En tout cas, acheva l'aînée, nous pouvons être heureuses de la chance que nous avons eu.
- Comment ça ? Haussa d'un sourcil Anna, sans détacher son regard des berges où elle voyait déjà le peuple qui s'amassait en leur faisant de grands signes.
- Eh bien, nous sommes autant angoissées l'une que l'autre de prendre le large depuis l'accident de papa et maman. Mais comme tu disais, nous avons eu une très bonne météo, à l'aller comme au retour.
Anna se contenta d'agréer d'un signe de tête, n'aimant pas trop penser à la mort de leurs parents. Néanmoins, un détail la fit sourire.
- Peut-être qu'il faisait beau, mais tu as quand même été malade quand il y a eu de minuscules vagues, sourit-elle pour plaisanter.
Elsa se renfrogna.
- Ça va, j'ai bien le droit d'avoir le mal de mer, marmonna-t-elle. Et ces vagues étaient plutôt grandes !
Anna ricana à sa réaction et passa un bras sur ses épaules.
- Tu es capable de construire un palais de glace sur un dévers montagnard des plus abrupts, mais l'océan te rend malade. Je n'en reviens pas. La Reine des Neiges a l'eau comme faiblesse.
Elsa grimaça et lui répondit d'un coup de coude, puis observa tout comme elle l'horizon en souriant. Ils atteindraient bientôt les pontons de leur royaume. Exécutant une manœuvre pour contourner les remparts, le voilier changea d'angle et le château d'Arendelle refléta brusquement le soleil de midi.
Il luisit tellement qu'Anna se demanda comment les tuiles pouvaient autant briller. Mais le souvenir lui revint en même temps que l'explication visuelle : tout le toit était couvert d'une glace opaque bleu azur, ce qui lui donnait une apparence magique dans tous les sens du terme.
"Évidemment", pensa aussitôt la cadette. "Ce n'est pas parce qu'Elsa s'est éloignée dans un autre pays que sa décoration a fondu."
La glace demeurait donc, immuable, sur le château, au grand bonheur des villageois. Ceux-ci commençaient d'ailleurs tellement à grouiller sur les pontons que la reine s'inquiéta presque qu'ils craquent. Les visages réjouis, tous fixaient ou pointaient du doigt le voilier qui s'approchait d'eux, ses drapeaux claquant fièrement au vent, ses couleurs resplendissant à la mi-journée. Anna jeta un coup d'œil discret au-dessus de la plus haute toiture du château.
Taillé brut dans la glace, tournoyant lentement sur lui-même, le flocon géant à la forme unique, identique à celui sur la voile pendue au mât derrière elle, surplombait le royaume. Lorsqu'enfin le voilier s'arrêta, il n'y eut plus un seul instant de silence tant chaque enfant, chaque femme et chaque homme hurlait sa joie en criant, dansant et chantant, les bras tendus d'excitation et bondissant sur les bords du port. Warren sourit à ce vacarme bienveillant tout en portant la planche d'accostage sous le bras pour aller la placer.
- Ne vous en faites pas pour les bagages, Vos Altesses, nous nous en occupons, assura le garde. Allez vous offrir le bain de foule que vous méritez.
Anna sourit grandement à sa phrase et trépigna d'impatience en le voyant positionner la planche entre le pont et le bois du ponton. Sur celui-ci, plusieurs gardes d'Arendelle s'étaient placés en une haie d'honneur, leurs visages neutres dissimulant discrètement leur grand enthousiasme. Quelques mètres plus loin, la foule lançait déjà de grands appels à Anna auxquels la princesse répondit, sous le regard attendri d'Elsa.
Warren fixa la planche, Lloyd noua le dernier cordage aux bollards et alla chercher leurs affaires, et Anna descendit la première en observant les habitants, le sourire aux lèvres, sans regarder où elle allait. Dans un brusque cri, la rouquine manqua la deuxième marche et trébucha. Elle n'eut que le temps d'agiter les bras en cercles avant de perdre l'équilibre et de tomber tête la première dans l'eau.
Tous les habitants écarquillèrent les yeux et partagèrent une exclamation de surprise en voyant leur altesse disparaître entre le ponton et le voilier. Warren haleta et se positionna déjà pour plonger, le garde le plus près du bord du ponton commença à s'accroupir pour la sauver, et plusieurs Arendellois se précipitèrent vers le bord à son secours, mais tous se figèrent lorsque la reine leva le bras pour leur faire signe que ce n'était pas la peine.
- Laissez, je vais la chercher, sourit-elle.
Elle sauta tout simplement par-dessus bord, et à peine sa ballerine toucha la surface des flots que la vague qui clapotait contre le voilier gela. Quand son deuxième pied se posa, de la même manière, l'eau qui se trouvait dessous se figea instantanément.
Debout sur les flots, se tenant debout sans aucun problème sur la fine surface de la mer, la Reine Elsa d'Arendelle marcha tranquillement jusqu'à Anna. La tête émergeant de l'eau en toussotant, la rouquine ricana à sa propre bêtise.
- Quand Warren parlait de bain, je ne pense pas que c'est ce qu'il voulait dire, s'amusa la voix de son aînée derrière elle.
- Ha-ha, très drôle, grimaça Anna, pataugeant pour se retourner.
Elle tendit le bras vers la gauche, s'attendant à ce que sa sœur soit sur le ponton. Mais elle était sur l'eau.
- Qu'est-ce que…
Anna écarquilla les yeux, et observa la mer à hauteur de son menton. Derrière Elsa, on pouvait voir plusieurs cercles bleutés, témoignant des pas qu'elle avait faits pour la rejoindre, figeant l'eau de manière régulière.
- Besoin d'aide ? Sourit la blonde.
Elle s'accroupit sur l'eau durcie par la glace et tendit la main vers sa sœur.
- Bon sang, marmonna Anna, impressionnée. J'avais oublié que tu pouvais marcher sur l'eau.
- Accroche-toi à mes mains, gloussa Elsa.
La rouquine obéit et se laissa tirer hors de l'eau. À peine ses pieds sortirent des flots que la reine effectua un mouvement de cheville pour agrandir la plaque de glace et la rendre plus épaisse. Elle lâcha Anna dessus, qui grelotta, les habits trempés, et la remercia d'une voix timide. On hissa la princesse sur le bord, puis son aînée, et quelqu'un apporta une serviette pour Anna tandis qu'Elsa faisait fondre la glace sur les vagues.
- En tout cas, tu sais soigner tes entrées, ricana Elsa.
Anna rit, et le groupe d'habitants se confondit en soulagements et cris de joie. Les gardes entourèrent les deux altesses et les escortèrent jusqu'au pont principal qui menait au château, accompagnés des habitants exaltés. Une fois arrivées aux portes, elles furent accueillies par une mélodie de trompettes, et de nouvelles exclamations de joie de tout le personnel qui s'était rassemblé dans la cour.
Au loin, juste à l'entrée, Anna reconnut les membres du conseil à qui Elsa avait confié le pouvoir durant son absence, et les servants haut-gradés sourirent lorsqu'elles arrivèrent à leur niveau. La princesse comprit à leurs regards qu'Elsa les avait prévenus par courrier d'un contretemps à Corona et de leur retour décalé. Avec une courbette, ils convièrent les deux altesses à entrer chez elles.
Marchant dans le couloir, Anna resserra la serviette contre elle, tandis que parallèlement, Elsa transforma sa robe de lin beige en robe de glace par plusieurs mouvements de poignets. Puis avec des gestes des mains vers l'arrière, elle fit pousser de son buste jusqu'au sol une longue traîne transparente en fibres de glace qui, légère comme l'air, frotta la moquette du couloir tout en flottant par endroits. Comme emportés par une brise, de grands flocons vinrent s'y déposer sans un bruit alors qu'elles continuaient de marcher, et d'autres flocons plus petits se placèrent dans sa natte et sur sa robe, dessinant un corset. Anna tourna la tête vers elle et sourit.
- Ça t'avait manqué ?
- L'air frais du château me fait vraiment sentir à la maison, acquiesça Elsa avec un immense sourire soulagé.
- Je parlais de ta robe de glace, s'amusa Anna.
- Ah. Oui ! Deux semaines et demie que je me retenais, avoua Elsa. Je n'en pouvais plus de porter du vrai tissu. Je crois que je ne me réhabituerai jamais à avoir des habits aussi lourds.
Anna pouffa en secouant la tête à son excentricité, qu'elle aimait beaucoup. En revanche, elle, était trempée, et resserra sans y penser la serviette contre sa peau. Elsa le remarqua et eut un rire désolé, puis frotta ses bras pour lui donner plus chaud.
- Ne t'inquiète pas. On va directement dans ta chambre pour que tu ailles te changer.
Les deux ricanèrent, et, d'un même élan, gravirent les marches de l'escalier principal du château d'Arendelle.
Le lendemain, assises dans l'annexe à côté du salon du premier étage, Elsa et Anna profitaient des dernières chaleurs avant l'automne, qui passaient en rayons à travers la fenêtre triangulaire de la pièce. Elsa était assise sur la banquette qui longeait la vitre, afin d'avoir la vue sur les montagnes tout en savourant sa tasse de thé noir. Adossée au mur de l'alcôve, elle lisait un livre posé sur ses cuisses.
Juste à côté de son livre était appuyée la tête de la rouquine, assise sur des coussins par terre, et qui profitait des jambes de son aînée comme support. Pour la taquiner, Elsa avait à un moment discrètement gelé ses mèches en formes amusantes, mais Anna s'en était rendue compte et avait tellement encouragé ce geste que la plaisanterie avait perdu de son intérêt. La reine passait désormais la main distraitement sur les cheveux d'Anna tout en lisant. Somnolente, la rouquine rêvassait en regardant le plafond, bercée par la respiration de son aînée au-dessus d'elle.
Dans une profonde relaxation commune, plusieurs minutes passèrent, et Elsa reposa sa tasse vide dans la coupelle sur la banquette.
- Ils me manquent déjà, murmura Anna.
Elsa tourna la tête, essayant de comprendre de qui elle parlait, puis elle sourit.
- Oui, à moi aussi. Raiponce et Flynn sont vraiment sympathiques, admit-elle, le visage éclairé des bons souvenirs partagés avec eux.
Elle sentit Anna sourire contre elle, du même avis. Après un silence, la rouquine se retourna et haussa la tête pour voir ce qu'elle avait entre les mains.
- Qu'est-ce que tu lis ?
La blonde souleva le livre et lui montra la première de couverture.
- Le lexique du code morse ?! Lut la cadette à voix haute.
Son visage s'éclaira d'un grand sourire.
- Comme ça, tu ne seras pas la seule à le comprendre, sourit Elsa avec un clin d'œil.
Anna fut tout autant touchée qu'égayée par cette initiative.
- Super ! Lança-t-elle, et elle se tourna complètement pour lui faire face.
- Je me suis dit que ce serait une bonne idée.
- C'en est une !
Le sourire d'Elsa s'élargit.
- Oh, et si, une fois que tu auras tout appris, on s'en servait au quotidien ? Sourit sa cadette.
- C'est-à-dire ? Questionna Elsa, les sourcils étonnés.
- Eh bien… Ricana Anna, et la blonde sentit la bêtise venir. On pourrait se servir du code morse pour s'envoyer des messages à des moments où on ne peut pas parler.
La reine pouffa.
- Quand ça ?
- Pour les réunions diplomatiques, par exemple. Ou à table quand on a des dignitaires du pays en invités.
Elsa éclata de rire.
- Tu n'es pas sérieuse ?! Ricana-t-elle.
- Je suis totalement sérieuse ! Assura la rouquine, et sa sœur secoua la tête, amusée. Imagine ! On est chacune à un bout de la table, mais impossible de se dire à voix haute qu'un des diplomates a de la sauce sur sa moustache.
Son aînée s'écroula de rire en voyant mentalement la scène.
- Et on s'enverrait des messages en morse comment ? En chuchotant des "ti" et des "taah" ? Demanda-t-elle, hilare, se tenant le ventre en crampes face à l'imagination débordante de sa cadette.
- Mais non, protesta Anna, pouffant quand même à sa blague. On a nos couverts. On les frappera en rythme. Ou alors, si c'est une réunion ou un conseil, tu peux tapoter sur la table avec tes crayons.
C'est la tête d'Anna qu'Elsa tapota en guise de réponse, pour la calmer dans son délire.
- Anna, je sais que tu t'ennuies toujours quand tu es forcée de participer à ces moments pompeux, mais je ne sais pas si c'est une bonne idée.
- Hein ? Pourquoi ?
- Enfin, si, c'est une bonne idée, se corrigea Elsa, mais simplement, on finira par être remarquées.
- Tu penses ? Bouda la cadette.
Elsa grimaça que oui, et apposa une main à son épaule.
- Mais je trouve le concept très drôle, alors on pourrait juste essayer, rien qu'une fois. À la prochaine réunion, par exemple.
- Chouette ! Gloussa Anna.
Elle resserra les poings en victoire, et Elsa se replongea dans sa lecture, tandis qu'Anna reprenait position contre elle.
- Euh… Tu vas réussir à l'apprendre en une semaine ? Je crois que tu as une réunion mercredi prochain, se souvint la rouquine.
Elsa releva la tête, et haussa les sourcils car elle avait raison.
- Ah oui, c'est vrai. Et je n'ai pas, nous avons réunion mercredi prochain. C'est le conseil mensuel avec tout le personnel. Tu dois être présente.
Un long râle s'échappa de la bouche d'Anna, trahissant son niveau d'enthousiasme.
- Bon sang, j'avais oublié.
- Je vois ça, sourit Elsa.
- Je suis vraiment obligée de venir ?
- Oui, Anna. Tu es la princesse d'Arendelle, n'oublie pas. Tu as des responsabilités, même peu.
La dénommée bougonna. Elle préférait largement jouer plutôt que de s'enfermer dans une salle pendant des heures à parler de réformes administratives ou de gestion du personnel du château. Elsa s'attendrit de sa réaction et se pencha vers elle.
- Ne t'en fais pas, j'aurai appris tout le code morse d'ici là, assura-t-elle.
Anna ne rétorqua rien, car la rapidité d'apprentissage de sa sœur était légendaire. Déjà petite, de nombreux professeurs lui avait fait comprendre qu'elle assimilait les leçons beaucoup moins vite que son aînée à son âge. Au lieu de prendre mal ces remarques, et de se vexer, Anna choisissait au contraire d'admirer sa sœur pour son intelligence, surtout qu'elle ne voyait d'elle à l'époque que des silhouettes dans les couloirs ou des ombres sous une porte.
Cette distance avec elle ajoutait alors un certain respect, comme si sa sœur détenait le secret de l'intellect absolu. Elle regarda discrètement Elsa, désormais âgée de vingt-et-un ans, et présente à ses côtés, dans la même pièce qu'elle, sa main couleur ivoire posée sur son épaule. Plongée dans son livre, ses yeux bleu azur dansaient en suivant les lignes de texte, et la désormais reine portait un air serein sur son visage.
Anna l'observa avec attendrissement, heureuse d'être en sa présence. Brusquement, Elsa tourna la tête vers la vitre, et ses cheveux blonds platine scintillèrent, les flocons présents entre ses mèches brillant à la lumière du soleil dans le mouvement.
- Tiens, Olaf est revenu, remarqua-t-elle. Kristoff doit être juste derrière.
Anna se leva d'un coup et se mit à genoux sur la banquette. À travers la fenêtre, elle vit les arcades de la cour intérieure, d'où Olaf dandinait en marchant. Puis, avançant derrière lui, un homme habillé d'un épais manteau de fourrure ouvert sur une chemise rouge tirait le harnais d'un renne. Exaltée, Anna ouvrit la lucarne.
- Ohé ! Cria-t-elle depuis l'étage. KRISTOFF !
L'homme aux cheveux blonds couverts d'un bonnet leva la tête vers le ciel et aperçut la princesse. Ses joues s'étirèrent en un large sourire. Il s'empressa d'emmener Sven aux écuries, et se précipita dans les escaliers. Anna se rua hors de la pièce au même moment, d'un bond si grand qu'elle faillit renverser Elsa, et s'élança dans le couloir pour aller à sa rencontre. L'aînée ricana, voyant sa sœur ravie du retour du montagnard.
Son visage fondit en un doux sourire, et elle poursuivit sa lecture, avec en fond les exclamations de joie d'Anna qui faisaient écho dans les corridors.
NDLA :
Si vous saviez à quel point je me suis marrée à écrire le passage où Anna tombe à l'eau xD
Le retour de la robe de glace d'Elsa = LOVE ! Donc je n'ai pas pu m'empêcher de pousser les détails ;)
La scène de l'alcôve où l'une est appuyée sur l'autre est typiquement quotidienne (petit bonheur) et je tenais à la placer :)
Allez, bon chapitre 27 ! …Dont le titre devrait déjà vous titiller.
