Bonjour tout le monde !

Bon bon bon... Je m'excuse pour cette LONGUE absence... mais je ne vais pas tenter de me justifier. C'est impardonnable. Et puis de toute façon, je suis sure que vous n'accepteriez aucune de mes justifications... Alors bon je préfère déjà vous laissez avec ce nouveau chapitre qui a mis bien trop de temps à arriver.

Vous savez, il y a des fois où vous êtes passionné par quelque chose... et puis tout d'un coup vous n'avez plus d'envie. C'est un peu ce qu'il s'est passé avec cette histoire (et même plutôt l'écriture en général). Je n'avais plus envie d'écrire, je n'avais plus d'inspiration... et puis subitement cette envie est revenue là aujourd'hui (et j'espère qu'elle va durer)

La première moitié de ce chapitre a été écrite en décembre 2016 (ça date) et la 2e moitié (en deux jours) en mai 2018... je vous laisse faire le calcul XD

Enfin, bon mon blabla n'est pas justifié, je préfère vous laisser lire tranquillement :)

Vous allez remarquer que ce chapitre n'est pas construit de la même manière que les autres. J'espère que vous ne serez pas perdus.


Chapitre 24 : La valse des cœurs (partie 1)


MERCREDI 27 NOVEMBRE 1940

J – 7


Quoi ? Attends, maman, est-ce que tu pourrais répéter plus fort, s'il te plaît ? Je n'ai rien compris.

Arthur, si je parle plus fort, Edward va me refaire une scène comme hier soir.

A l'autre bout du téléphone, Arthur O'Malley attendit que sa mère poursuive, mais elle restait silencieuse. Toutefois, alors qu'il allait reprendre la parole, elle le devança.

Hier, Edward a bien failli découvrir l'existence de Peter.

Qu'est-ce qu'il s'est passé ? s'enquit-il rapidement.

Il est sorti avec des amis hier soir et comme tu le sais, Peter m'a rejoint après t'avoir emmené au Pays Imaginaire. Mais je n'ai pas vu l'heure passer, et Edward est rentré plus tôt que prévu. J'ai poussé ton père à s'enfuir, mais…

Arthur sentit bien que la voix de sa mère se mourrait peu à peu dans le combiné. Il avait vraiment dû se passer quelque chose de grave pour qu'il la sente paniquer à ce point.

Maman, parles-moi. Qu'est-ce que Edward a fait ? reprit le jeune garçon inquiet.

Il était ivre, et il nous a entendu parler à travers la porte. Il l'a forcé, il était en colère. Il-

Maman, ne me dit pas qu'il t'a fait du mal ! la coupa Arthur.

Non, non, il ne m'a rien fait… Mais disons que ce n'est pas passé loin. J'ai mis toute la nuit à le calmer. Je n'ai pas dormi, je suis si fatiguée.

Je m'en doute… Tu sais que tu aurais pu attendre pour m'appeler, et te reposer. Il est à peine neuf heures du matin.

Je sais… Mais je voulais être sûr qu'il dorme pendant que je te téléphone.

Il est vrai que lorsque dix minutes plus tôt, Victoria O'Malley avait tiré son fils – alors plongé dans une lecture passionnante – de sa chambre lui disant que Wendy Beckett le demandait au téléphone pour une affaire importante, il avait plutôt été surpris. Cette nuit, son père et lui s'étaient amusés au Pays Imaginaire comme ils le faisaient à de nombreuses reprises et ce durant plusieurs nuits. Et comme à l'accoutumé, une fois qu'il l'avait ramené chez lui, Peter Pan s'était envolé pour la maison des Beckett, dans l'espoir de retrouver sa mère. Seule.

Sachant alors que ses parents biologiques avait passé la nuit ensemble, Arthur était étonné de ce coup de fil. A peine avait-il pris le combiné dans sa main qu'il avait senti la respiration saccadée de Wendy de l'autre côté. Elle était véritablement prise de panique.

Maintenant qu'il savait pour quelle raison elle était dans cet état, Arthur se donnait pour mission de rassurer sa mère du mieux qu'il le pouvait. Mais il savait aussi qu'il devait s'y prendre avec des pincettes, d'autant que le souffle de Wendy se manifestait toujours de manière audible à l'autre bout du fil.

Maman, écoute, il ne faut absolument pas t'en faire. C'est la première fois que tu fais une petite erreur en… quoi… un mois ? Ce n'est pas grave du tout, sachant que vos rencontres sont toujours hasardeuses. Et même, je te trouve vraiment très chanceuse.

Arthur, tu ne comprends pas ! s'énerva Wendy, toujours en parlant relativement bas – mais Arthur devina qu'elle était en colère contre elle-même, et non contre lui. Je m'en veux terriblement ! J'ai entraîné Peter dans une situation que je ne peux pas contrôler. Je suis vraiment trop faible. J'ai l'impression d'être un monstre…

L'adolescent sût à cet instant que l'état de sa mère était bien plus grave qu'il ne l'avait prédit. Sa voix tremblait de plus en plus, et il entendit qu'elle commençait à sangloter …

Non, maman, je t'interdis de penser ça. Rien n'est de ta faute. On peut dire que le sort s'acharne sur toi, certes... mais tu n'es pas un monstre !

Si ! Si, je suis un monstre. Peter est totalement insouciant, et je profite de sa naïveté : je suis égoïste. Il n'a pas conscience que tout peut s'arrêter du jour au lendemain, pour quelque raison que ce soit.

Tu n'as pas essayé de le lui expliquer ?

Mais je n'en avais pas conscience moi-même, Arthur ! répondit aussitôt Wendy avec une violence non négligeable. Arthur perçut les sanglots de plus en plus profonds de sa mère. Elle était sans doute en train de pleurer. Je savais que cette relation ne mènerait à rien dès le début, même avant qu'elle ne commence ! (1) J'ai essayé de résister à ton père, mais je n'ai pas réussi. J'ai craqué ! Je suis faible. C'est pourtant moi l'adulte, c'est moi qui doit prendre mes responsabilités ! Je n'aurais jamais dû faire ça ! J'aurais dû laisser Peter et tous nos souvenirs au fond de ma mémoire, et ce afin que ce genre de choses n'arrive pas ! Tu aurais vu le regard de Edward quand il a cru que… J'ai eu si peur, Arthur. Tellement peur… Tout est de ma faute, et je suis en train de le payer.

Arthur resta muet. Il demeura stoïque suite aux propos de sa mère. Et de l'autre côté, il l'entendit pleurer davantage. Il décida de ne rien dire, attendant qu'elle se calme peu à peu. De toute façon, peu importe ce qu'il dira, tant qu'elle pleurera, elle ne lui répondra rien de sensé – et il ne comprendrait rien.

Le garçon n'avait jamais vu les choses sous cet angle. Pour lui, dès l'instant où il a vu ses parents s'embrasser dans ce parc près de la Tamise, un mois plus tôt, il n'attendait qu'une seule chose: qu'ils se retrouvent enfin seuls tous les deux… Pour rattraper tout ce temps qu'ils avaient perdu loin de l'autre. Arthur pensait qu'ils seraient heureux. Il n'y avait qu'à admirer leurs visages respectifs à chaque fois qu'il voyait Peter ou Wendy les jours suivants. Le garçon avait l'impression d'être en face d'une personne qui vivait son premier amour, tout fougueux avec ses premiers émois, souriante, ne faisant plus attention à rien.

Il en oubliait parfois que Wendy avait sa propre vie, qu'elle était mariée… et aussi une mère. Pas uniquement la sienne. Et que surtout, elle était bien plus âgée que Peter. Oh bien sûr, elle était loin de la vieille dame, mais il n'empêche qu'elle était l'adulte comme elle le dit, et que Peter, sous ses airs d'adolescent, restait un enfant innocent et toujours avide de nouveaux jeux.

À l'entente des pleurs de sa mère, Arthur comprit sa façon de penser, même s'il la trouvait un peu extrême. Il se décida, après plusieurs minutes à l'écouter pleurer, de reprendre la parole.

Maman, tu n'as vraiment pas à t'en vouloir. Tu n'es pas faible. Je trouve que tu es la personne la plus forte que je connaisse.

Tu dis ça juste parce que je suis ta mère, dit Wendy sur un ton assez ironique.

Non, je dis ça parce que je connais ton histoire et tout ce que tu as traversé. Et franchement, tu as bien le droit de souffler un peu, de lâcher prise à un moment. Mon dieu, mais est-ce que tu te rend compte de tout ce que tu as vécu. Ton grand amour est un garçon immortel qui n'est censé exister que dans la tête des enfants. Tu m'as mis au monde dans le plus grand secret. Tu t'es mariée juste pour faire plaisir à tes parents et me protéger. Et tu as fondé une famille tout en me gardant dans le secret ! Tu vis cachée de tous. Tu ne dis rien à personne. Tu portes littéralement le poids du monde sur tes épaules. Et moi, je trouve tout à fait normal que tu t'accordes un peu de liberté, qui plus est avec celui que tu as toujours aimé. Comment pouvais-tu lui résister ?! Tu es amoureuse de lui depuis ta plus tendre enfance. Il était écrit que tu ne résisteras pas longtemps. Tu n'es pas faible, tu as eu une réaction tout à fait logique.

Arthur entendit que sa mère se calmait, mais elle demeurait silencieuse. Il attendit un peu, le temps que ses mots parviennent à l'esprit de Wendy, qu'elle les assimile et les comprenne. Une nouvelle fois, il voulait se montrer le plus calme possible, même s'il était énervé que sa mère pense des choses pareilles sur elle-même.

Tu es très loin d'être un monstre, reprit le garçon. Tu emploies cette impression car tu as l'étiquette « adulte » collée sur le front. Tu crois que c'est contraire à ton image, et de plus vous n'avez pas le même âge. Mais tu sais quoi, je m'en fous complètement. Mes parents se sont enfin retrouvés – alors que cela n'a jamais été prévu – et il s'aiment comme au premier jour. Je ne peux rien demander de mieux. C'était inespéré.

Alors qu'il s'était interrompu pour réfléchir à ce qu'il allait dire par la suite, Wendy reprit enfin la parole, toujours en sanglotant même si elle semblait plus calme.

Arthur… c'est… c'est vraiment adorable ce que tu dis, mais… Je suis mariée. Je n'ai pas que toi et Peter. Il y a vous d'un côté certes mais de l'autre, il y a Edward, Jane et Danny. Je ne peux pas les laisser. Même si je suis pleinement amoureuse de Peter, je suis attachée à Edward et j'aime tous mes enfants. Je vous aime de manière différente, mais avec la même intensité. Je me suis prise à mon propre piège. Je ne peux pas m'échapper…

C'est vrai que ce n'est pas banale comme situation, mais il n'empêche que je t'interdis de penser de telles choses sur toi ! Tu n'es pas un monstre, et tu es loin d'être faible.

Mais Arthur, je ne pourrais jamais vivre éternellement de cette façon. Un jour arrivera où je ne pourrais plus voir Peter pour une raison quelconque. Et puis je vieillis ! Je vais fêter mes trente-quatre ans le mois prochain, tu te rends compte ! Alors que Peter reste à jamais le même… Cela s'arrêtera un jour, mais je n'en ai pas envie ! Et je sais à quel point cela fera du mal à Peter que je lui dise cela.

Tu veux que je lui en parle ?

Tous deux s'interrompirent en même temps, surpris autant l'un que l'autre par cette phrase, prononcée par Arthur sans qu'il y réfléchisse. Cela lui était venu spontanément.

Arthur, tu es gentil, mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée…

Mais si ! Tu dis que tu as peur de lui avouer ça. Si je lui en parle en premier, cela te fera gagner du temps pour que tu t'expliques.

Arthur, recommença Wendy pour dissuader son fils.

Non, maman, pas de remarque. Je lui en parlerai la prochaine nuit qu'il viendra me chercher pour jouer au Pays Imaginaire. Promis, je serai calme, et je lui ferai comprendre que ce n'est pas ce que tu veux, mais que c'est la réalité de notre monde. Et je lui dirai aussi que tu vas bien, mais que tu es inquiète pour nous tous. Et aussi…

Il fallut à Arthur bien quinze minutes de plus pour définitivement convaincre sa mère qu'il parlerait à Peter Pan de ce petit désagrément. Le jeune garçon sentit sa mère de plus en plus épuisée il lui donna quasiment l'ordre d'aller dormir pour qu'elle reprenne des forces pour la suite, surtout après à la nuit éprouvante qu'elle venait de passer. Après s'être embrassés au téléphone, tous deux avaient raccroché.

Mais Arthur avait l'étrange impression que ce coup de fil était le coup d'envoi de quelque chose de mauvais. Il n'avait aucune idée de ce que cela pouvait être. Il était juste persuadé d'avoir un mauvais pressentiment.

Un très mauvais pressentiment.


JEUDI 28 NOVEMBRE 1940

J – 6


Wendy, je n'en ai pas trop envie.

Pourquoi ça ? Cela nous ferait du bien à tous les deux.

Oui mais…

Depuis le temps que tu me dis qu'il faut trouver une occasion pour utiliser ces billets gratuits, je crois que ce jour est arrivé. Et je pense que nous avons tous les deux besoin de changer d'air…

Wendy posa une main sur l'épaule de son mari qui était assis dans le fauteuil du salon à regarder pensivement dans le vide. Celui-ci releva la tête pour enfin regarder son épouse dans les yeux. Après quelques secondes de silence, il hocha simplement la tête en signe d'approbation. La jeune femme se sentit déstabilisée par ce regard. Depuis cette fameuse nuit, elle avait bien du mal à soutenir le regard de son époux. Elle avait désormais peur que Edward ne refasse une crise de violence à tout instant. De plus, elle veillait à ce qu'il ne boive pas plus d'un verre de vin le soir avant qu'il n'aille se coucher. Cela ne la rassurait guère, mais elle se disait que c'était mieux que rien.

Elle dormait très peu depuis deux jours. Le simple souvenir de son mari ivre et près à la violenter l'angoissait de fermer les yeux plus de cinq secondes. Dormir était devenu un luxe pour elle. De plus, Edward ne la quittait plus des yeux. Dire qu'il la suivait comme son ombre serait exagéré, mais il voulait être au courant de ses moindres faits et gestes. Wendy n'avait pas encore tenté de sortir seule de la maison.

Heureusement pour elle, Peter n'avait pas fait de réapparition depuis la nuit dernière. Selon elle, soit il n'était tout simplement pas revenu à Londres depuis deux jours; soit il était venu une nuit emmener Arthur au Pays Imaginaire, et ce dernier avait dû lui parler de la situation, et ainsi il aurait préféré l'ignorer… Wendy préférait se convaincre qu'il s'agissait de la première option, puisque Arthur l'aurait prévenu du moindre changement de comportement chez Peter s'il l'avait rencontré un soir. N'est-ce pas ?

Puisque Peter ne représentait pas un élément perturbateur dans son esprit pour arranger la situation, Wendy s'était permise de proposer une sortie au théâtre à Edward. Elle était persuadée que cela le calmerait, et le conforterait dans l'idée qu'elle ne faisait rien dans son dos. Cependant, elle n'était pas prête à dormir dans les mêmes draps que lui. Tant qu'elle ne serait pas complètement rassurée de son comportement qui, elle le savait, pouvait être violent aujourd'hui comme à n'importe quel moment.

Pourtant, elle pensait également que retrouver le lit conjugal calmerait définitivement Edward…

Cette sortie au théâtre avait pour but de briser la glace qui s'était formée dans le couple Beckett en l'espace de deux jours. Alors que Jane et Danny rentraient en fin de semaine, il était hors de question pour Wendy qu'ils trouvent leurs parents dans cet état.

De par son métier, Edward disposait de plusieurs entrées gratuites à certains événements, offerts par ces supérieurs. Au fil des années, il avait accumulé des centaines de tickets jamais utilisés et désormais inutilisables. Mais en fouillant un peu, Wendy avait trouvé des places pour une nouvelle version de la pièce de Shakespeare, Antoine et Cléopâtre. Shakespeare était de loin leur auteur préféré à lui comme à elle; Wendy savait que cela ne pouvait leur faire que du bien. Ne serait-ce que de prendre l'air...

Plusieurs heures plus tard, les époux Beckett étaient assis dans l'une des salles du Queen's Theater, à regarder la représentation de la pièce shakespearienne. Tous deux n'avaient pas échangé grand mot depuis leur départ de la maison. Alors qu'elle essayait de se détendre en admirant le travail des comédiens sur scène, Wendy n'en demeurait pas moins tendue. Par moment, elle jetait des coups d'œil à son mari, et constatait que son regard demeurait assez dur. Elle sentait également qu'il était moyennement emballé par l'histoire d'Antoine et Cléopâtre. La jeune femme tenta de se concentrer une nouvelle fois sur la représentation, mais son esprit était bien trop occupé à divaguer.

Depuis la veille, elle ne cessait de penser à sa conversation avec Arthur. Même si ce dernier lui a pourtant assuré qu'elle n'était pas le monstre qu'elle croyait être, elle n'en pensait pas moins. Elle s'était retrouvée dans une situation inconfortable, et elle perdait pied. Mais elle savait que, si elle voulait à nouveau retrouver une certaine stabilité dans sa vie, cela serait sa relation avec Peter Pan qui en partirait. Elle n'en avait aucune envie, mais elle était consciente des risques croissants qui étaient pris à mesure que cette relation durait. Maintenant que Edward surveillait ses moindres faits et gestes et ne quittait plus la maison, cette liaison n'avait plus de raison d'exister.

Si bien sur, on mettait de côté l'amour.

Wendy n'était pas prête d'annoncer cela à Peter. Qu'un jour, dans un futur proche très certainement, ils seraient amenés à cesser de se voir. Définitivement. Le définitif était important, puisque sinon, à la moindre visite du garçon, Wendy se savait capable de craquer au premier sourire. Cela serait à nouveau dur pour tous les deux, mais ils devaient se faire une raison.

Cette histoire était vouée à se terminer à un moment ou à un autre.

Edward et Wendy Beckett sortirent silencieux de la représentation. Alors que Wendy souriait poliment aux différents membres du personnel, Edward demeurait impassible. Une fois sortis, tous deux furent surpris par le froid soudain, et les quelques flocons de neige qui tombaient. Les rues de Londres n'étaient pas recouvertes du fameux manteau blanc, mais s'il continuait de neiger dans les jours suivants, cela ne saurait tarder. Wendy aimait à se rappeler à quel point elle aimait l'hiver et la neige. Le mois de décembre arrivait à grand pas… Ainsi elle ne tarderait pas à fêter son anniversaire. À croire que le destin voulait qu'elle cesse son histoire avec Peter dans les jours qui suivent.

Tout avait commencé avec de la neige, le jour de son anniversaire. Tout devrait se finir avec de la neige, le mois de son anniversaire.

Quand les rues seront parfaitement recouvertes de blanc, tout cela serait terminé.

Wendy se saisit de son écharpe autour de son cou, afin que le vent ne vienne pas chatouiller sa peau. Ensuite, elle attrapa fermement le bras de Edward afin qu'ils rentrent chez eux. Son mari parut surpris de ce petit geste. Il la regarda avec incompréhension l'espace de deux secondes, avant de commencer à marcher, sa femme à ses côtés.

J'ai beaucoup aimé la pièce, commença par dire Wendy au bout de plusieurs minutes, toujours dans cette optique de briser la glace – paradoxal avec la neige qui tombait avec les fins flocons. Les acteurs, les décors, les costumes. Tout était très bien. Et toi, qu'en as-tu pensé ?

C'était pas mal. Mais bon, je l'avais déjà lu, répondit Edward sans grand intérêt.

Allons, on peut lire une pièce de théâtre, mais c'est fait pour être joué. Pour être vu. C'est totalement différent, continua-t-elle en se donnant des airs enjoués.

Si tu le dis.

Au vu du peu de syllabes que sortait Edward – et ce depuis plusieurs jours – Wendy décida de garder le silence pour un temps. Elle raffermit sa prise sur le bras de son mari tandis qu'ils continuaient de marcher dans le froid naissant.

Mais elle ne put tenir plus de quelques secondes. Voyant que la méthode subtile ne marchait pas, Wendy prit la décision de foncer dans le tas.

Edward, je n'arrive plus à dormir.

Pourquoi ? lui demanda-t-il, semblant le dire plus par convention que par réel intérêt.

Il y a que tu me fais peur, Edward. Je n'arrive plus à fermer l'œil depuis cette nuit. J'ai peur que tu ne redeviennes comme cette nuit, j'ai peur que tu me fasses du mal.

Elle avait parlé assez vite, de sorte que Edward n'avait pas pu placer un mot. Les propos de son épouse le firent enfin réagir, si bien qu'il s'arrêta brusquement sur le trottoir, entraînant ainsi la surprise de Wendy.

Mais enfin, pourquoi tu dis cela ?! dit-il surpris.

Edward, tes accusations étaient lourdes cela veut dire que tu ne me fais pas confiance. Et excuse-moi d'avoir peur que tu ne me fasses du mal dans mon sommeil, comme tu as failli le faire la dernière fois ! répondit-elle avec un certain mépris.

Mais enfin, Wendy, jamais je ne pourrais lever la main sur toi. J'en suis incapable. J'avais trop bu la dernière fois, et je me suis déjà excusé. Je t'ai déjà dit que cela ne se reproduirait pas.

Sauf que cela m'empêche de dormir, lâcha Wendy dont la colère commençait à monter à l'intérieur. Je n'ai littéralement pas fermé l'œil depuis deux jours. Tu ne sais pas combien j'ai eu peur cette nuit ! J'ai eu peur de toi, peur que tu ne me…

Wendy s'interrompit et souffla un bon coup, puis elle osa enfin fixer dans son mari dans les yeux. Elle devait commencer par affronter cette peur pour ensuite réellement régler la situation. Elle souligna toute la détresse qui passa sur le visage de Edward. Il avait l'air de véritablement s'en vouloir, plus qu'il ne le disait.

Enfin, pour la première fois de la soirée, mais aussi depuis plusieurs jours, Edward eut un geste tendre envers sa femme. Il enroula doucement ses bras autour d'elle, pour ensuite la serrer contre lui. Il s'autorisa à l'embrasser doucement dans les cheveux. Wendy, au début déconcertée par cette étreinte, se laissa aller petit à petit. Elle entendait le cœur de Edward battre dans sa poitrine, malgré l'épaisseur du manteau. Même si cela n'était pas grand-chose, cela la rassura.

Je suis vraiment et sincèrement désolé, Wendy. Mon comportement était… ignoble. Si tu savait comme je m'en veux terriblement de t'avoir fait du mal. Je n'aime pas savoir que cela te touche à ce point.

Edward desserra leur étreinte afin de regarder sa femme. Elle eut un petit sourire. Wendy percevait que cela n'était pas facile pour lui de reconnaître le mal psychologique qu'il lui avait infligé. Alors, elle s'autorisa à passer une main sur sa nuque, afin de le rapprocher d'elle pour enfin l'embrasser délicatement.

Ce baiser était très doux, et même si Wendy préférait embrasser Peter Pan, elle reconnaissait volontiers que ce n'était jamais désagréable d'embrasser son mari. Et puis, c'était elle qui avait mal agi, en n'étant plus aussi proche de lui depuis le début de sa liaison. Ce baiser était le premier pas vers un rapprochement futur entre les deux époux.

Ils furent interrompus dans ce tendre échange par l'horloge Big Ben, qui fit sonner l'heure dans tout Londres. Vingt-deux heures. Il était bel et bien temps qu'ils rentrent à la maison.

Il était temps pour elle de dormir.


VENDREDI 29 NOVEMBRE 1940

J – 5


Aux alentours de vingt-deux heures, Arthur O'Malley était semblable à n'importe quel autre adolescent anglais. Il lisait. Il lisait, quoique quelque peu tendu. En effet, chaque nuit, il guettait une potentielle visite de son paternel afin qu'ils s'envolent pour le Pays Imaginaire. En temps normal, il surveillait sa fenêtre d'un air excité. Mais depuis deux jours, il était angoissé.

En effet, deux jours plus tôt, il avait promis à sa mère d'aborder avec Peter Pan le possible arrêt de leur liaison éphémère. Un sujet on ne peut plus sensible, alors il avait décidé lui-même de préparer le terrain. Or, tant que son père ne lui rendait pas visite, il ne pouvait rien faire. Et il ne voulait pas se risquer à faire le trajet en solitaire jusqu'à la petite étoile.

Le garçon savait que le temps s'écoulait plus rapidement au Pays Imaginaire, et qu'ainsi, Peter Pan n'avait pas vraiment la notion des jours. Toutefois, Arthur trouvait étrange qu'il ne se soit pas encore manifesté. Il aurait tout de même voulu savoir comment se portait Wendy sitôt qu'il s'était enfui de chez elle il y a deux nuits de cela…

Arthur sortit de sa lecture en entendant qu'on frappait contre sa vitre. Il quitta son livre des yeux et vit Peter Pan, volant à sa fenêtre et accompagné de Clochette. Il se leva pour leur ouvrir, se forçant à sourire. Peter entra sans lui adresser un regard, ni même un mot, suivi de près par la petite fée.

Salut, dit Arthur pour entamer la conversation, alors que sa voix manquait d'entrain.

Mais Peter ne répondit pas. Il se dirigea vers la commode d'Arthur et examina ce qui était posé dessus, soit des objets sans importance.

Tu vas bien depuis la dernière fois ? demanda le garçon, en faisant comme si tout allait bien.

Pour la deuxième fois, Peter ne dit rien, trop occupé à fixer une petite boite quelconque. Arthur remarqua bien que quelque chose n'allait pas. Pour autant, il ne voulut pas brusquer son père. Tout pouvait expliquer ce soudain changement d'attitude. Si cela se trouve, Crochet avait fait des siennes au Pays Imaginaire, et peut-être que Peter avait perdu une de leurs petites batailles, et qu'il le prenait mal. Cela était bien du genre à mettre un coup à sa fierté. Ou bien cela devait beaucoup trop chahuter entre les Garçons perdus.

Oui, toute explication était possible et bonne à prendre. Alors Arthur ne s'en fit pas trop, mais il demanderait tout de même des comptes à son père, d'autant qu'il devait parler du problème de Wendy. Il sût qu'il devra s'y prendre avec beaucoup de délicatesse. Il savait à quel point son père était à fleur de peau lorsqu'il s'agissait des sentiments qu'il éprouvait pour sa mère.

Clochette vit bien la détresse d'Arthur face à cette indifférence soudaine. Malheureusement pour le garçon, elle ne l'aida pas plus à comprendre, haussant ses frêles épaules lorsqu'il lui adressait un regard rempli de questions. Quelques paillettes dorées de poussières de fée tombèrent au sol.

Alors, je ne sais pas si tu es allé voir maman depuis la dernière fois, reprit Arthur, mais elle m'a raconté ce qu'il s'est passé. Elle va bien, tu n'as pas à t'inquiéter pour ça. Elle a réussi à faire croire à Edward qu'il avait tout rêvé.

Rêvé... ?

Le premier mot que Peter Pan prononçait depuis qu'il était arrivé chez son fils. Mais celui-ci avait plus un goût de désespoir que d'interrogation. La voix de Peter avait été grave, basse, et à peine audible pour l'adolescent. Décidément, quelque chose clochait, mais Arthur continua son explication.

Oui, rêvé. Edward a dit à maman qu'il vous avait entendu. Alors elle lui a retourné la tête en lui faisant croire que l'alcool lui avait fait perdre la raison. Ah oui, pardon tu ne sais pas ce que c'est l'alcool ! réalisa Arthur sitôt qu'il avait parlé. Mais bon, pour résumé, il y a eu plus de peur que de mal. Maman va bien, conclut-il.

Arthur espérait que sa conviction transparaisse dans ses mots. Wendy était loin d'aller bien, mais il devait le faire croire à Peter avant de mettre sur le tapis le sujet de leur rupture prochaine. À nouveau, le jeune garçon n'entendit qu'un seul mot de la part de son père, qui lui tournait toujours le dos. « Rêvé. »

Bon aller, Clochette ! Files-moi de la poussière pour que je ne tombe pas durant le vol.

Arthur faisait tous les efforts possibles pour parler avec enthousiasme, mais le peu d'intérêt que lui portait Peter – qui était plus intéressé par les petits objets dans la chambre – commençait à l'agacer. Il prit donc sur lui. La fée Clochette se dirigea vers le garçon et versa quelques pincées de poudre dorée. Arthur invita son père à partir. Toujours sans un mot et sans un regard, Peter sortit de la chambre par la fenêtre et s'envola. Arthur et Clochette décolèrent à leur tour quelques secondes après. Le garçon pressentit que le voyage n'allait pas être de tout repos.

Assez rapidement, la ville disparaissait de leur champ de vision. Seules les lumières des maisons et des éclairages apparaissaient de si haut et à travers les nuages. Clochette était resté aux côtés d'Arthur.

Qu'est-ce qu'il a ? demanda-t-il à la fée. On dirait qu'il n'est pas heureux de me voir.

Clochette lui répondit qu'il était dans cet état depuis quelques jours, mais que ce n'était pas intervenu après sa dernière visite à Wendy. Arthur n'y comprit plus rien, alors il demanda des précisions à la fée. À nouveau, elle lui dit qu'elle n'en savait pas plus, qu'il était comme ça depuis la dernière fois qu'il était revenu de Londres… Or pour Arthur, la dernière fois que Peter était venue à Londres, c'était la dernière fois où Wendy l'avait vu. C'était à n'y plus rien comprendre ! Clochette se contredisait elle-même.

Pour autant, Arthur décida de mettre ce petit détail entre parenthèse. Le plus important était de trouver l'origine du problème. Et pour cela, il fallait détendre l'atmosphère.

Le garçon accéléra son allure de vol pour finalement dépasser Peter Pan. Dans son élan, il se saisit d'une poignée de nuage. On aurait dit du coton tout doux. Arthur se retourna et lança alors la boule de nuage qu'il avait formé – à l'instar d'une boule de neige. Peter, surpris, ne vit pas le projectile arriver, si bien qu'il se prit les particules nuageuses en pleine figure et dût s'arrêter au milieu du ciel pour se débarbouiller le visage.

Arthur rit de sa plaisanterie, de même que Clochette qui l'avait rejoint à ses côtés. Cependant, quand Peter eut fini de se débarrasser des restes de nuage, il lança un regard noir en direction des deux plaisantins. Un regard qui avait le don de glacer le sang. Il ne dit rien, et reprit son vol, passant devant Arthur et Clochette sans la moindre considération.

Arthur resta immobile dans les airs durant quelques instants, à observer son père prendre de l'avance sur le trajet en direction du Pays Imaginaire. Il regarda Clochette, et tous deux s'interrogeaient en silence sur l'attitude plus que désagréable de Peter. Arthur n'aurait jamais pensé qu'il aurait pu le regarder avec autant de… mépris. Et d'indifférence. Qu'est-ce qui avait bien pu se passer pour que Peter Pan soit dans cet état-là ?

Le garçon n'avait que peu de temps pour le découvrir. Il se douta alors qu'il devrait très certainement reporter le sujet concernant sa mère à plus tard.

La première chose qui frappa Arthur alors que lui, son père et Clochette eurent franchi le passage vers le Pays Imaginaire, c'était que l'île était à peine visible. En effet, elle était entourée d'un brouillard gris, très épais par endroit. On distinguait de très peu le bleu de l'eau, mais il en était de même pour le vert de la forêt, ou le brun des falaises. Toute l'île était recouverte d'une fumée blanchâtre et opaque.

Alors qu'ils s'approchaient de plus en plus, Arthur fit attention à ne pas perdre Peter Pan de vue. Clochette, quant elle, scintillait faiblement à travers la brume. Il ne serait pas bon de se perdre avec un temps pareil, vu la situation. Les trois comparses parvinrent tant bien que mal à se poser au milieu de la forêt.

Ce n'était pas comme ça la dernière fois, s'enquit Arthur. Il s'est passé quelque chose ?

Le garçon aurait dû être habitué à la nouvelle lubie de son paternel, mais la plaisanterie commençait vraiment à être de très mauvais goût. Il se tourna vers Clochette, et la fée lui signifia le nombre « six » à l'aide de ses doigts. Six jours. Six jours donc que le Pays Imaginaire était recouvert de ce brouillard. La fée sembla réaliser quelque chose et réussit, tant bien que mal, à faire comprendre à Arthur par des mimiques que cette période de six jours correspondait également au comportement étrange de Peter Pan. Pas de doute cela avait un lien. Mais encore fallait-il savoir combien de temps s'était écoulé dans le monde réel...

Le maître de l'île n'avait même pas fait attention à la conversation silencieuse de son fils et de sa meilleure amie fée.

Le petit groupe commença à marcher dans la forêt afin d'atteindre l'Arbre du Pendu, Peter en tête de file – même s'il semblait toujours aussi grognon, et son fils ne voulait pas l'énerver davantage. C'est donc dans ce silence des plus glaçants qu'ils arrivèrent tous les trois à la cachette des Garçons perdus. Ils passèrent par l'un des troncs et descendirent les escaliers sculptés dans le bois, avant d'enfin atteindre le cœur de la tanière. Les Enfants perdus ne tardèrent pas à se manifester après avoir entendu les bruits de pas indiquant le retour de leur chef.

Dès qu'ils virent Arthur, tous sautèrent sur lui. Après plusieurs secondes durant lesquelles il crut perdre son souffle, il réussit à un peu calmer les enfants et à les forcer à partir afin qu'il se relève.

Hey, alors vous allez bien ? Dis donc c'est quoi ce temps ?

Oui, le temps est trop nul depuis quelques jours, lui répondit la Plume. Mais c'est super pratique pour aller attaquer les pirates. Ils ne nous voient pas venir !

Arthur fut content de constater que la mauvaise humeur de Peter Pan ne s'était pas transmise aux Garçons perdus. Cela aurait bien sa vaine si eux aussi se montraient grincheux. Bon Zigue fit remarquer à tout le monde qu'il n'y avait plus de bois pour le feu. Ce à quoi Peter répondit très sèchement qu'il partait sur le champ en chercher.

Sans réfléchir plus longtemps, Arthur emboîta les pas de son père dans les escaliers.

Je viens avec toi. Je n'ai jamais ramassé de bois de ma vie.

Cela était bien évidemment faux puisqu'ils effectuaient tous cette tache à chaque fois que Arthur venait au Pays Imaginaire. Il pensait faire rire son père, mais à nouveau cela avait échoué. Le garçon fut rapidement suivi derrière par la fée Clochette.

Une fois dehors, Peter décolla et s'envola à grande vitesse sans faire attention à qui que ce soit. Surpris de cette rapidité, Arthur le suivit avec Clochette. Il ne fallait pas qu'il le perde de vue, ou le brouillard ferait en sorte qu'ils se perdent dans la sombre forêt. Arthur volait moins vite que son père, mais il faisait tout pour garder un œil sur lui. Au bout de plusieurs secondes, il dut s'arrêter brutalement en voyant que Peter avait atterri et commençait déjà à remplir ses bras de plusieurs bouts de bois.

Je peux en prendre un peu si tu as les bras trop chargés. On ferait un beau duo père-fils : tu ramasses, et moi je récolte.

Arthur avait mis toute son énergie enthousiaste dans cette ultime phrase. Et comme d'habitude (il devrait y être habitué depuis plusieurs heures), Peter ne prit même pas la peine de se retourner vers lui. Même pas un regard.

Arthur était complètement perdu. Il ne reconnaissait plus son père, comme si une personne sombre d'humeur avait délibérément pris la place de Peter Pan. Il était difficile de constater que ce dernier pouvait se montrer froid – bien que sa mère lui ait déjà parlé de cette facette étrange du garçon. Arthur avait d'autres choses à faire avec son père au lieu de comprendre son attitude étrange, comme par exemple préparer le terrain sur la future séparation de ses parents.

Il n'a pas osé le dire à Wendy, mais lorsqu'elle lui a évoqué le fait d'arrêter cette liaison, cela avait fortement peiné Arthur. Il savait que cet arrêt pourrait tuer non seulement Peter, mais aussi sa mère. Certes elle avait été forte pendant toutes ces années, mais le jeune garçon était certain que sa santé se dégraderait. Si elle rompait avec son amant, cela s'apparenterait à un véritable deuil.

Papa, je dois te parler, décida de tenter Arthur, se rappelant juste après que Peter ne réagissait jamais à l'entente du mot « papa » (si toutefois, il l'entendait réellement). Et c'est important...

Peter continua de ramasser le bois, en continuant d'avancer sans faire attention aux propos de son fils. Clochette tenta à nouveau de se faire remarquer en passant devant lui... Et comme à chaque fois, rien d'extraordinaire ne se produisit. Peter demeurait muet. Arthur lut le désespoir de la fée sur son petit visage doré. La colère et l'incompréhension montèrent encore plus chez le garçon, qui s'était trouvé relativement patient avec son père. Cela se fit sentir dans sa voix lorsqu'il accéléra pour rattraper son père, et qu'il dit :

Ça concerne maman ! Je t'ai menti tout à l'heure. Elle ne va pas bien. Il faut que je t'en parle !

Peter s'arrêta soudainement. Si soudainement qu'Arthur lui rentra dans le dos. Il recula de deux pas et Peter daigna enfin adresser un regard à son fils. Il le fixa dans les yeux. Cependant, l'habituel regard chaleureux du rouquin avait été remplacé par un regard des plus sombres.

Elle ne va pas bien ? demanda Peter presque d'une manière nonchalante, neutre, désintéressée. Arthur eut à peine le temps d'ouvrir la bouche que son père reprit : Et est-ce que elle, elle se demande si je vais bien ? Je ne me plains pas à elle pourtant. Pourquoi a-t-elle le droit de ne pas aller bien et pas moi ? ... Et on dirait bien que l'art du mensonge s'est transmis de la mère au fils, constata-t-il finalement.

Malgré le fait qu'il semblait conserver un certain sang-froid, la rage se faisait sentir dans le regard et dans la voix de Peter. Arthur commença à craindre la personne qui lui faisait face. Il ne reconnaissait pas son père. Il n'osait rien dire. Le silence s'installa entre les deux garçons, et le plus jeune sentit la nuit tomber tout d'un coup. L'obscurité commençait à s'installer.

Arthur leva les yeux vers le ciel et constata que ce n'était pas la nuit, mais de sombres nuages qui venaient de recouvrir le Pays Imaginaire, rendant le paysage de plus en plus obscure. Des grondements se firent entendre : un orage semblait se préparer.

Le jeune garçon réalisa alors que ce brusque changement météorologique était dû à l'humeur de chien de son père.

Elle a dit qu'elle m'aimait ! Que j'étais le seul à compter pour elle ! Que son cœur m'appartenait ! avait repris Peter en haussant la voix. Il marchait en direction d'Arthur qui recula par réflexe tandis que la peur s'empara de son corps, et qu'il n'avait aucune idée de comment calmer Peter Pan. Et pourtant, dès que je pars, je la vois avec un autre ! Edward, c'est ça ? Et bien elle s'est bien foutu de moi ! Elle n'a pas le droit de me traiter comme ça ! Elle ne peut pas me faire ça !

Cette fois-ci, un éclair jaillit dans le ciel. Et quelques secondes après, le tonnerre retentit. Arthur comprit que si il ne faisait rien pour arranger la situation, un déluge allait bientôt s'abattre sur le Pays Imaginaire. Encore fallait-il qu'il comprenne ce que voulait dire son père.

Écoute, Peter, essaye de m'expliquer plus clairement. Je pourrais peut-être vous aider, et-

Non, tu ne peux rien faire ! l'avait interrompu Peter. Rien ! Wendy est une menteuse ! Elle me fait du mal ! Elle fait du mal à tout le monde !

Alors qu'il s'avançait toujours plus vers Arthur, Peter avait balancé avec violence les quelques bouts de bois qu'il tenait dans ses mains. Puis, comme en signe d'approbation de ce geste, la pluie commença à tomber. Un nouvel éclair illumina le ciel durant une demi-seconde. Arthur lâcha à son tour le bois qu'il tenait, releva sa veste sur sa tête pour se protéger, tandis que Clochette alla se réfugier dans le cou du jeune garçon, non seulement pour échapper à la pluie mais aussi à la colère de Peter. Arthur entendait la petite fée tinter de panique.

Les gouttes de pluie triplèrent de volume en l'espace de quelques secondes. Arthur se retrouva trempé jusqu'aux os bien trop vite à son goût. De nombreuses perles d'eau tombaient directement sur Peter Pan, mais il semblait comme ne pas en tenir compte. Il était bien trop obnubilé par sa rage et sa colère qu'il ne sentait pas l'eau le mouiller.

Peter, il vaudrait mieux que l'on rentre au chaud à l'Arbre pour parler de tout ça, suggéra Arthur sans grand espoir que Peter accepte sa proposition.

Si tu veux partir, pars je ne t'en empêche pas !

Mais qu'est-ce que tu racontes ? Tu es complètement fou. Je ne veux pas partir ! Je veux seulement qu'on discute au sec, s'énerva davantage le garçon tout en essayant de ne pas laisser transparaître son état.

Pars, rentre chez toi ! Et préviens ta mère que je ne veux plus jamais la revoir !


Les mots étaient dits. Il ne pouvait plus reculer. Il avait osé dire ça. Dire l'impensable. Penser l'irréparable. Souhaiter l'impossible.

Oui, Peter Pan voulait rayer Wendy de sa mémoire.

La colère qu'il ressentait au fond de lui n'avait d'égal que l'amour qu'il lui portait. Comment était-ce possible d'aimer et de haïr quelqu'un en même temps et aussi fort ? Peter était comme partagé en deux. Deux parts de lui qui pensaient dans deux directions opposées. Mais la partie négative prenait le dessus à mesure que le temps passait. Elle devenait incontrôlable. Une petite part de lui-même ne souhaita pas en arriver là, mais elle était dominée et ne pouvait s'exprimer.

Et c'est Arthur qui en payait les frais.

Tu ne peux pas dire ça ! s'étonna-t-il. Non, c'est une très bonne blague. Tu me joues la comédie depuis que tu es venu me chercher. C'est impossible que tu demandes une telle chose... Pas après tout ce qu'il s'est passé !

Oh justement, si ! Il n'y a pas de meilleur moment que maintenant ! Elle en a marre de moi ? Très bien, je suis sure que son mari saura très bien s'occuper d'elle ! dit Peter en hurlant véritablement sur son fils.

Après avoir prononcé cette dernière phrase, Peter se détourna d'Arthur et entreprit une marche, la plus rapide que possible. Mais, bien qu'il ne fasse pas attention à la pluie, celle-ci le gênait dans sa progression. Qu'importe, il préférait se prendre des branches et des feuilles en plein visage qu'il n'aurait pas vues que de continuer cette pseudo discussion. Il n'entendait rien de ce que lui disait Arthur. Il était complètement animé par sa haine pour Wendy. Et pour Edward.

La nuit où Wendy l'avait forcé à quitter la maison, Peter n'avait pas obéi à son ordre. Après s'être rhabillé du mieux qu'il avait pu, il s'était envolé par la fenêtre, certes, mais il était parti se cacher au-dessus du toit. Il voulait rester jusqu'à être sûr et certain que Wendy n'était pas en danger. Et vu comment elle paniquait en le faisant partir, cela ne lui avait rien inspiré de bon.

Ce qu'il avait entendu cette nuit-là le terrifiait encore. Il avait entendu le mari de Wendy la menacer; il criait très fort. Il l'avait entendu hurler son prénom, affirmant qu'il allait le tuer de ses propres mains. Il avait entendu Wendy lui dire qu'il n'y avait personne. Puis elle avait dit avoir mal.

Enfin, Edward avait déclaré : « Je peux enfin te toucher. »

Peter avait déjà eu du mal à garder à son calme durant ces quelques minutes, mais à l'entente de cette phrase, il n'avait qu'une seule envie : anéantir cet homme. Personne ne devait faire de mal à Wendy. Personne d'autre que lui ne devait la toucher. Personne... Elle lui appartenait. A lui, et uniquement à lui.

Quand il avait entendu Wendy crier, Peter Pan avait volé jusqu'à la fenêtre et observé la scène, la tête à l'envers et très discrètement, depuis le haut de la fenêtre. Cette scène qui l'avait tant horrifié. Il voyait Edward en train de caresser le corps de Wendy, cette dernière le suppliant d'arrêter et se débattant. Alors qu'il voulait intervenir pour la sauver, Peter s'était retrouvé paralysé. Il ne pouvait plus bouger. Certainement le choc et l'horreur... Mais aucun ordre mental qu'il donnait à son corps de bouger n'avait d'effet.

Quand tout était redevenu calme. Edward était à terre, et Wendy suffisamment éloignée de lui pour se sauver. Peter fut soulagé un petit moment, constatant que son amoureuse n'avait rien. Il avait prié de toutes ses forces pour qu'elle s'enfuit de la maison et qu'elle le retrouve dehors. Il l'aurait emmené loin de ce monstre...

Mais à sa plus grande surprise, Wendy était revenue vers son mari. L'incompréhension prit place dans l'esprit de Peter. Qu'est-ce qu'elle faisait ? Il l'avait vu s'asseoir sur le lit, dire des mots tendres à son mari, et lui caresser les cheveux pour l'apaiser. Et elle lui avait clairement affirmé : « Ne t'en fais pas, je ne pars pas. Je reste. Je suis là. »

Cette phrase avait eu l'effet d'un couteau planté dans son cœur. Il s'était même senti vacillé dans les airs, perdant de peu sa capacité de voler.

C'était une trahison. Il était impensable pour lui que Wendy puisse dire une chose pareille. Et pourtant, c'était bien réel. Peter avait du se faire violence pour retrouver un peu de ses esprits. Mais clairement, tout ce qu'il souhaitait, c'était rentrer chez lui et oublier tout ce qu'il venait de se passer en l'espace de quelques minutes. Il était passé d'une nuit absolument merveilleuse à la plus désastreuse de toutes … Tout cela à cause d'une simple petite phrase.

Mais qui, il le savait, n'avait pas été prononcée au hasard par Wendy.

La jeune femme avait ensuite couché son mari, puis était partie de la chambre. Peter voulait rentrer chez lui, il en avait assez vu pour le restant de ses jours... Pourtant, une folle envie lui était venue à l'esprit. Le jeune garçon était descendu au niveau de la fenêtre, qui était toujours ouverte, et avait pénétré dans la chambre du couple Beckett. Il s'était avancé jusqu'au lit, toujours en lévitant à quelques centimètres au-dessus du sol. Edward Beckett était allongé sur le côté, dos à Peter. Il avait ramené les draps sur lui et passait une main sur son crâne, comme si il avait horriblement mal à la tête.

L'envie folle qui avait traversé l'esprit de Peter était de tout simplement tuer Edward Beckett. C'était l'occasion parfaite. Il était seul, sans défense, et Peter était armé comme à son habitude de sa dague. Un petit coup et c'était fini. Il n'avait qu'à planter sa dague dans son dos... Ainsi ce monstre ressentirait la même chose que lui. Il disparaîtrait de la vie de Wendy, et elle serait entièrement à lui.

Peter s'était saisi de sa dague fermement. Il était on ne peut plus déterminé. Son bonheur était à porter de main, se disait-il. Si Edward n'était plus là, Wendy n'aurait plus à jouer avec tout le monde. Elle serait complètement à lui. Ils pourraient enfin vivre ensemble lui, elle, Arthur - et même ses enfants pourquoi pas. Plus rien ne s'opposerait à leur amour.

Pour autant, quand Peter leva la dague assez haut, prêt à la planter le plus fort possible, à nouveau il se retrouva bloqué. Qu'est-ce qui le retenait ? Il n'avait jamais peur de prendre les armes avec Crochet, ni de lui faire mal... Alors pourquoi cette fois-ci, son bras refusait d'obéir !

Tout simplement parce qu'il pensait à ôter la vie d'une personne. Ce n'était plus un jeu...

Peter s'était alors mis à songer à ce que dirait Wendy si elle venait à apprendre ce qu'il avait fait. Il voulait se convaincre qu'elle serait heureuse de cela, mais au fond, il savait qu'elle ne lui pardonnerait jamais. Il ne la connaissait que trop bien pour savoir qu'elle n'était pas du genre à vouloir la mort de ceux qu'elle détestait.

Et si Wendy ne lui pardonnait pas ce qu'il considérait comme étant sa libération, alors le problème serait toujours présent.

Ceci convainc Peter de finalement rendre les armes. Sa main se baissa tout doucement. Il ne pouvait pas faire ça. Malgré toute la haine qu'il ressentait pour cet homme, il savait que Wendy lui en voudrait toute sa vie.

Peter s'était enfui de la maison quand il avait entendu Wendy remonter les escaliers. Il avait fui... purement et simplement. Un véritable lâche. Bien qu'il détestait quand Crochet le traitait ainsi, ici il devait le reconnaître. Il était un lâche.

Mais il voulait simplement que Wendy soit en sécurité.

Alors, quelques jours (ou nuits) après cet événement, il avait pris la décision de se rendre à Londres, non pas pour emmener Arthur au Pays Imaginaire comme à l'accoutumé, mais pour tout simplement vérifier que tout allait bien pour Wendy.

Et un autre couteau avait transpercé son cœur lorsqu'il avait vu le couple Beckett en train de s'embrasser dans la rue, sous la neige.

Il n'avait plus besoin de vérifier quoi que ce soit. Wendy allait très bien. La preuve, elle le remplaçait par son tortionnaire.

Peter Pan n'était jamais rentré aussi vite au Pays Imaginaire. Et dès qu'il fut arrivé chez lui, le brouillard s'était installé et il s'épaississait de jour en jour.

Peter n'arrivait plus à sortir ces images de sa tête. Il ne pensait à rien d'autre depuis. Voilà la raison pour laquelle il ne faisait pas attention à Arthur – c'était même un miracle qu'il se soit souvenu d'aller le chercher.

Il s'enfonça encore et toujours plus dans la forêt. Des branches aiguisées griffaient ses bras, des feuilles géantes venaient se coller à lui à cause de l'eau, même des petites pierres s'invitaient à lui faire mal aux pieds. Qu'importe tout cela, il ne voulait qu'avancer. Avancer jusqu'à où ? Il l'ignorait.

Le tonnerre gronda une nouvelle fois, beaucoup plus fort. Toujours emporté dans sa rage, Peter n'entendait pas les appels désespérés d'Arthur qui courrait derrière lui, tout en évitant de se faire prendre dans les branchages. Mais heureusement pour lui, il arriva à rattraper son père et lui empoigna le bras fermement.

Tu ne penses pas sérieusement ce que tu dis !

J'ai jamais été aussi sérieux !

Mais rends-toi compte que ça te tuerait ! Ça tuerait aussi maman ! Tu ne peux pas lui faire ça ! Pas comme ça.

Elle a bien osé, elle ! Compte pas sur moi pour m'excu-

Peter fut interrompu par un éclair. Il le vit descendre du ciel comme s'il était au ralenti. Puis, comme si la situation ne pouvait être pire, il sentit que la foudre venait s'abattre droit du eux. Ni une ni deux, Peter en oublia une partie de sa colère. Il fallait se mettre à l'abri. Alors, il attrapa la main d'Arthur, lui faisant presque mal, et lui cria : « Cours ! »

Les deux garçons se mirent à courir le plus vite possible. Juste avant que l'éclair ne vienne s'abattre sur l'un des deux cents arbres de l'île et que celui-ci ne prenne feu. Ils devaient se dépêcher; le feu ne tarderait pas à se répandre, bien que la pluie risquerait de le calmer sous peu.

Peter entraîna Arthur et Clochette au hasard. Il ne savait pas où ils allaient mais il devait absolument leur trouver un abri le temps que cela se calme. Pourquoi s'étaient-ils autant éloignés de l'Arbre du pendu... Et qui plus est, ils ne pouvaient pas voler à cause de ces grosses gouttes d'eau, et de toute cette épaisse forêt. Peter commença à ressentir un semblant de remords vis-à-vis de Arthur. Comment pouvait-il être au courant de tout cela ? C'était Wendy qui était en tort, pas Arthur.

La chance sembla enfin leur sourire car Peter aperçut une grotte à peu être cent mètres. Elle semblait petite, mais ils n'avaient pas le choix si ils voulaient se protéger. Ils s'y dirigèrent alors et s'y engouffrèrent le plus vite possible, Peter laissant passer en premier Arthur et Clochette qui était toujours cachée sous sa veste.

La grotte était tout juste assez large pour accueillir les deux garçons qui étaient relativement grands. Arthur s'était assis par terre, ses jambes ramenées contre lui. Il tremblait de froid et de peur. Même s'il était intrépide et appréciait le danger, il fallait reconnaître qu'il n'avait jamais été confronté à une telle situation.

Peter, après avoir observé encore quelques secondes l'avancée du feu (qui se calmait déjà à cause de la pluie), fit attention à l'attitude de son fils. Il voyait Clochette devant son visage, qui essayait très certainement de le rassurer.

Son cœur se serra à cette vue. Il comprenait qu'il était en partie responsable de l'état d'Arthur. Mais il ne savait pas quoi faire pour remédier à la situation... Peter suivit son instinct et alla s'asseoir à ses côtés. Il tenta d'abord d'essuyer son visage trempé (mais l'eau coulait toujours) pour, dans le même temps, réfléchir à quoi dire. Et il ne voyait qu'une chose à dire pour le moment, maintenant qu'il se sentait déjà plus calme.

Excuse-moi, Arthur... J'ai dit tout à l'heure que je le ferai pas... mais c'était pas contre toi. C'est pas ta faute.

Il attendit quelques secondes avant de sentir un mouvement de tête de la part du plus jeune.

Tu devrais aussi dire ça à maman. Elle ne le mérite pas, lança Arthur contrarié.

Peter préférera rester silencieux plutôt que de répondre.

Tu n'as pas idée de l'état dans lequel elle se trouve. Elle est morte d'inquiétude pour toi, pour elle, pour nous tous. Elle est complètement paniquée après ce qu'il s'est passé la nuit dernière. Et-

J'y étais, je sais ce qu'elle a vécu.

Les mots étaient sortis tous seuls, Peter n'avait rien pu contrôler. Voyant le regard plein d'interrogations de son fils, Peter se décida enfin à parler véritablement depuis le début de ce séjour. Il raconta à Arthur ce qu'il avait vu, ce qu'il avait l'intention de faire mais qu'il n'a pas pu, sa peine quant à la réaction de Wendy, mais aussi sa propre peur de la perdre.

Je t'assure qu'elle n'a pas dit tout ça sincèrement, l'interrompit Arthur. Toutes ses phrases que tu rapportes, elle les a dit pour calmer Edward, qu'il ne lui fasse plus jamais de mal.

Alors pourquoi ils s'embrassaient quand je suis revenu ?! cria Peter. Il put tout de même lire la surprise sur le visage d'Arthur.

Ça, je ne suis pas au courant... Quand est-ce que tu as vu ça ? Juste avant de me chercher ?

Non ! lui répondit Peter plus exaspéré qu'autre chose. Je suis revenu entre temps... Je voulais juste voir si elle allait bien... et je la retrouve dans ses bras, à lui ! finit-il par hurler en ravalant un sanglot, après avoir frappé sa main sur la paroi rocailleuse de la grotte.

Son cœur était brisé. Il sentait toute la tristesse l'envahir. Il voulait pleurer mais rien ne sortait. Il ne voulait pas se laisser aller devant Arthur ! (Ni devant personne d'ailleurs.) Mais c'était de plus en plus difficile de tout contenir en lui. Peter sentit la main d'Arthur se poser sur son épaule, et il le regarda droit dans les yeux. Il avait l'impression que ses iris bleues ressortaient encore plus avec cette ambiance sombre. On aurait dit que ses yeux pouvaient pénétrer son âme... comme ceux de Wendy. Et cette comparaison lui fit d'autant plus mal.

Écoute, papa (et pour la première fois depuis leur rencontre, Peter réagit enfin à cette appellation en relevant la tête vers son fils), je ne sais pas ce qu'il s'est passé entre eux depuis, mais je pense que ce n'est pas allé plus loin, expliqua calmement Arthur. Désormais, il marchait sur un terrain glissant et dangereux; il devait prendre toutes les précautions. Ce n'est pas allé plus loin pour la simple et bonne raison que maman est terrifiée par ce type. Depuis cet incident, elle ne dort plus du tout. Ça a été très dur pour elle de le calmer, de le convaincre que tu n'existais pas. Tu es jaloux de lui et ça se comprend totalement... mais la vie de maman est très compliquée. Elle l'était déjà avant que tu ne reviennes mais là maintenant c'est encore plus difficile.

Tu es entrain de dire que c'est de ma faute si elle est malheureuse ?

Non ! Non, non, non. Au contraire, je ne l'avais pas vu aussi heureuse depuis si longtemps... Juste que...

Peter redoubla son attention, et lança un regard plein de questions à Arthur. Il sentait que sa réponse n'allait pas du tout lui plaire.

Juste que... ?

Juste que ça ne peut pas continuer ainsi. Maman s'en veut terriblement de t'avoir mêlé à toute cette histoire. Elle était aveugle quant aux conséquences car elle ne pensait qu'à toi. Et le dernier épisode lui a fait prendre conscience que...

Arthur s'interrompit pour analyser la réaction de son paternel. Mais celui-ci attendait toujours une réponse claire.

Que ça ne pouvait plus continuer entre vous, dit-il tout doucement. Je suis vraiment désolée, papa.

Décidément, le cœur de Peter Pan vivait beaucoup trop d'épreuves en un temps très réduit. Il était persuadé qu'il s'était arrêté de battre l'espace d'un instant.

Non... ça ne pouvait pas être vrai... Wendy ne pouvait pas... Penser à ça !

Peter eut soudainement du mal à respirer : son souffle resta coincé au fond de sa gorge. Il se recroquevilla par réflexe sur lui-même. Il n'arrivait plus à reprendre son souffle. Arthur se pencha vers lui posant une main affectueuse sur son dos, Clochette se plaça de son visage et tentait de lui insuffler de la poussière magique. Mais rien ne marchait.

Cette fois-ci, c'en était trop. Tout son monde s'effondrait. Ce n'était pas comme la première fois où il avait laissé partir Wendy. Ils étaient tous les deux d'accord il y a des années, que chacun devait rester dans son monde. Mais maintenant qu'ils s'étaient retrouvés, c'était Wendy qui voulait mettre fin à tout ça.

C'était sa décision à elle, pas la sienne.

Un cri de désespoir et de tristesse s'échappa de la bouche de Peter Pan sans qu'il ne pouvait le contrôler. Il hurlait à la mort, il maudissait tout ce qui existait dans tous les univers possibles et inimaginables. Tandis que dehors, l'orage ne semblait pas près de se calmer.

Peter Pan ne sentait plus son corps. C'était comme si toute son énergie le quittait. Il se retrouva cloué au sol à ne rien pouvoir faire. Il ne pouvait plus respirer convenablement, son cœur battait bien trop vite et il avait l'impression qu'il se brisait un peu plus à chaque battement. Comme si il résonnait à travers une cloche. Son cœur était rempli d'amour et de haine envers la même personne, celle en qui il avait placé toute sa confiance.

Peter, je t'en prie, calme-toi ! l'intima Arthur. Mais il ne l'entendait pas, le corps de Peter s'exprimait sans qu'il n'ait de contrôle dessus. Peter, réveille-toi, bon sang !

Arthur continuait de secouer son père pour qu'il réagisse mais cela n'avait toujours aucun effet. Il voyait bien que sa respiration était le problème majeur au fait que Peter ne pouvait pas se calmer. Il fallait qu'il trouve un moyen pour l'aider à respirer, il fallait contenir et contrôler son souffle. L'hyperventilation que subissait Peter lui faisait terriblement peur.

Puis une idée traversa son esprit. Arthur essaya tant bien que mal, dans un premier temps, d'allonger Peter dans cette grotte, et ce dernier se laissait complètement faire. Il n'avait aucune force, il ne pouvait pas résister. Mais il avait toujours autant de mal à respirer. Arthur leva ensuite les jambes de Peter à la verticale, contre la paroi, et demanda à Clochette de les maintenir du mieux qu'elle pouvait. Arthur retourna ensuite au niveau de son père et s'agenouilla. Il enleva sa veste puis sa chemise. Il plia celle-ci en deux, puis en quatre, juste avant de la poser sur la bouche de Peter. Ce dernier sembla enfin prendre conscience de la situation, et la panique se lit dans le regard qu'il adressa à son fils.

Non, papa, je t'en prie, ne panique pas. J'essaye de t'aider ! Concentre-toi et respire profondément.

Les yeux de Peter passèrent de Arthur à Clochette, puis de nouveau à Arthur. Ce dernier maintenait toujours aussi fermement le vêtement sur son visage. Peter se décida enfin à obéir à Arthur. Il fit tous les efforts du monde, puisa dans ses dernières réserves d'énergie pour se concentrer sur son corps. Le fait que sa respiration soit en partie bloquée par la chemise d'Arthur le forçait à inspirer et expirer de manière plus longue.

Et au bout d'une trentaine de longues inspirations et expirations, Peter se calma enfin. Arthur retira le vêtement de son visage, le posa à côté et demanda à son père si cela allait mieux. Il hocha la tête pour toute réponse. Désormais, Peter se concentrait véritablement sur chacune de ses respirations pour éviter de se retrouver dans la même situation.

Merci Arthur, souffla-t-il en même temps qu'il expirait. Merci...

De rien, c'était normal. Tu aurais fait pareil pour moi.

Je ne pense pas que j'aurais trouvé la solution. Comment... ?

Victoria, ma mère adoptive, fait parfois des crises de ce genre... avoua-t-il tout simplement avant de prendre la main de Peter et de la serrer très fort. Tu m'as fait très peur. Je savais que tu réagirais mal... mais je ne m'attendais pas à ça.

Cette simple phrase fit remonter à la mémoire de Peter les souvenirs de ces quinze dernières minutes. Bien qu'il se soit calmé, il se sentait toujours aussi vide, toujours aussi brisé.

Toujours autant trahi.

Pourquoi elle- commença Peter sans pour autant finir cette phrase. Qu'est-ce qui ne va pas avec moi ? Pourquoi elle ne veut plus de moi ?

Crois-moi que si elle le pouvait, elle voudrait passer toute sa vie avec toi... Mais à nouveau, et comme toutes les décisions qu'elle a prises toute sa vie, elle cherche avant tout à nous protéger.

Mais je n'ai pas besoin d'être protégé ! Je sais me défendre !

Il y a aussi le fait que le temps ne joue pas en sa faveur... (Arthur s'interrompit quelques secondes face au regard perdu de Peter.) Maman vieillit. Elle est encore jeune, oui, mais il arrivera un moment où elle vieillira. Elle ne sait pas si tu penseras encore à elle, si elle te plaira toujours. Et même, elle ne sait pas comment votre histoire peut continuer. Tout cela est beaucoup trop compliqué. Je ne vais pas essayer de te l'expliquer car c'est vraiment complexe... mais tu n'as pas conscience de tout le monde qui l'entoure. Et pour elle, tout concilier, tout mettre en ordre, c'est vraiment très difficile. Elle est entrain de tout perdre...

Et elle me sacrifie... Moi...

Votre relation en tout cas... Maman t'aimera toujours de tout son cœur, et ce jusqu'à sa mort. Je suis même sûr que si elle perd la mémoire, la seule chose dont elle se souviendra, c'est toi.

Arthur avait dit cela avec un certain enthousiasme, et cela avait réussi à faire décrocher un sourire sur le visage de Peter Pan.

Rien n'empêchera que tu lui rendes visite de temps en temps j'imagine ; vous verrez ça ensemble... Mais en tout cas... tout ce que vous faites chez elle ne doit plus se reproduire.

Arthur avait essayé de bien choisir ses mots pour que Peter comprenne le sens de sa phrase, mais aussi pour ne pas se dégoûter lui-même (cela restait ses parents après tout, et ce qu'il se passait entre eux devait rester entre eux !)

Ça va me manquer... dit tout simplement Peter. Il semblait enfin accepter un minimum la décision de Wendy, ou bien était-ce l'hyperventilation qui lui avait complètement retourné le cerveau pour accepter cela. Elle va venir m'en parler ?

Elle voulait t'en parler elle-même, mais je lui ai proposé de préparer le terrain avec toi... Je savais qu'elle serait totalement perdue face à toi.

Peter émit un petit rire face à cette remarque. Il imaginait très bien Wendy se perdre dans ses explications.

Les garçons firent enfin attention à un détail qu'ils avaient complètement oublié, à savoir la météo. En effet, le temps était redevenu plus clément, le soleil recommençait à repointer le bout de son nez. Arthur et Clochette aidèrent Peter à se relever et à sortir de la grotte. Le sol était trempé, boueux, et quelques arbres avaient fini brûlés. Mais au moins, il ne pleuvait plus. Même ce satané brouillard semblait disparaître au fur et à mesure.

Tous les trois reprirent une route plus tranquille pour retourner à leur maison, en espérant que les Garçons perdus ne s'étaient pas sentis trop seuls ou apeurés par cet orage. Arthur soutenait Peter en ayant passé son bras autour de lui, il était encore faible pour marcher tout seul.

Dis, repris Peter toujours assez faiblement, est-ce que toi je peux toujours te voir et t'emmener au Pays imaginaire ?

Bien sûr ! Ça il n'y a aucun doute, lui répondit Arthur avec joie.

Tu me donneras des nouvelles de Wendy comme ça...

Compte sur moi... D'ailleurs j'ai quelque chose à te proposer, si tu le veux bien.

Peter fit un signe de tête montrant à Arthur qu'il était tout ouï à sa proposition.

Et si, en guise de au revoir, on sortait tous les trois ensemble. Toi, moi, et maman.

Qu'est-ce que tu veux dire par là ? Et puis Arthur, tu sais que-

Oui je sais, tu ne peux pas rester trop longtemps dans le monde réel, l'équivalent d'une nuit environ. Mais justement on pourrait sortir un soir, faire quelque chose tous ensemble. Je suis sûr que on s'amuserait bien... Comme une vraie famille...

L'idée mit du temps à germer dans la tête de Peter. S'amuser... à Londres... avec Arthur et Wendy en même temps. Il faut dire que cela ne lui était jamais venu à l'esprit. Pour lui, il y avait toujours eu Arthur d'un côté, et Wendy de l'autre.

Mais si désormais, il était amené à laisser partir sa relation avec celle qu'il aimait, peut-être que cette manière de se dire au revoir n'était pas si mal. Tant qu'il pouvait voir le sourire de Wendy une dernière fois... et l'embrasser juste une dernière fois aussi.

Il ne voulait rien de plus.

Peter regarda son fils tandis qu'ils continuaient de marcher dans la forêt. Il lui tendit la main et Arthur la tapa de sa main libre. Ils se mirent à rire. Tous les deux étaient impatients que cette soirée arrive. En attendant, il fallait rattraper le temps perdu à cause de cette dispute. Et quoi de mieux que le Pays Imaginaire pour oublier ses pires cauchemars.


(1) Pour ceux qui ont besoin d'un petit rappel, cf chapitre 22


Et bien voila ! Après toute cette attente, j'espère que vous êtes satisfaits :) Je suis encore désolée pour cette attente. Aucune idée de quand le prochain chapitre sera posté, mais j'avais tellement de vous poster celui-ci pour ne pas vous laisser sans rien :(

Bien, sinon dites moi en commentaire tout ce que vous en avez pensé. Sachez que c'est à la lecture de vos commentaires positifs que je me suis remise au boulot. Vous me faites un bien fou. Et j'espère que ya pas de fautes !

Aller, à la prochaine !