CHAPITRE 26 : MAUVAIS TEMPS ET ANCIENS SOUVENIRS
Coucou ! Me voilà avec un nouveau chapitre. Il est assez long par rapport à certains anciens. Je ne cacherai pas qu'il m'a été difficile de l'écrire, et qu'à un moment donné, j'ai pensé le raccourcir, d'éviter de détailler certaines choses. Enfin, j'ai finalement pris la décision de le laisser tel quel. Il aura juste du coup un changement de rating. Enfin, et malgré l'atmosphère de certaines parties, j'espère qu'il sera tout de même apprécié.
L'Oubliée : Coucou ! Alors tout d'abord de rien pour le petit prologue. Je n'ai mis que mes pensées les plus sincères. Je suis honnête avec les gens, et j'ai été chiffonnée par certaines choses, je les ai donc notifiées ! Sinon, vivre plus vieille que Galadriel ? C'est peut-être un peu rêvé, non ? Tu sais au moins quand elle est née ? (moi oui ! Enfin, la mienne et celle de Tolkien) Mais en tout cas, je suis ravie que tu ais beaucoup ri. Ce ne sera peut-être pas le cas cette fois-ci, bien que le début contienne de l'humour. Tu dois t'en douter avec mon nouveau p'tit prologue. Et oui, ces Elfes ne sont pas des robots. À vrai dire, ils n'ont cette apparence qu'avec les autres espèces, mais puisque entre eux ils doivent se supporter des millénaires, faut bien qu'ils se décoincent un peu... Sinon pour mes funérailles... Tu peux chanter quelque chose, mais faut que se soit triste ! Quoique... Je veux bien un cercueil fluo, alors pourquoi pas de la musique qui remue le corps ? Tu te fais ensuite assassiner par ceux qui ont compris que c'est toi ma meurtrière et on devient copines de cercueil ! Vive les fêtes mortelles ! (jeu de mots vraiment pourri !) Bref, voici mon chapitre. Bisous !
Milyi : Alors, tout d'abord merci de toujours être là. Ensuite, oui, de la compote ! Figure-toi que je me suis inspiré d'un vrai souvenir ! Tu te rappelles de la fin, avec Elenna et sa sœur qui font faire de la confiture de myrtilles à leur mère au camping ? Et bien, ma sœur Léa et moi, on l'a fait ! Les gens la regardait bizarrement... On s'est ramenée avec un seau, on avait mangé le deuxième sur la route... Sinon, j'ai adoré ton jeu de mots ! Un peu pourri, je te l'accorde, mais les miens ne valent guère mieux ! Et oui, pour la maturité de mon écriture. Tu sais cependant des choses, et je ne pense guère avoir besoin de m'expliquer maintenant. Par ailleurs, encore merci pour cette fois-là. Je suis contente tout de même que mes écrits laisse passer ma maturité, car j'y investis beaucoup de temps. Sinon, c'est vrai qu'Haldir se fout un peu de nous avec « C'est compliqué ». Les hommes, sont tous les mêmes tu as raison ! Elfe, humain, Orc, Dunedain, (t'as oublié Gobelins, Nains, Valar), ils sont pareils ! Bref, après avoir critiqué les hommes, j ete fais tout plein de bisous tout doux ma Miss ! Ta Lady Julie.
Yourfirstfan : Pour te répondre, ma tendre et précieuse meilleure des meilleures amies, je suis plus qu'heureuse du fait que nous nous soyons retrouvées. Tu m'as sincèrement manqué, et à un moment j'ai cru devenir folle ! Et désolée si la compote de pommes donne faim, mais faut dire qu'avec la nourriture du self, c'était impossible que se soit pas le cas ! Tu es toi aussi la meilleure mon amie. J'ose espérer de tout mon cœur que notre amitié ne disparaîtra pas. À lundi mon Ysalis. Je te fais 1 000 000 besos ! Kiss my amiga ! Et vive le mélange des langues en force ! PS : si certaines choses dans mon histoires sont dures, Elenna mérite le bonheur. Donc, pour ta review, tu as déjà des réponses. BISOUS !
Et un merci à Melior Sylverdjane pour toujours commenter au fur et à mesure ! Gracias !
Elle se réveilla bien avant l'aube. Ce fut un douleur lancinante dans sa main qui la sortit de ses songes. Les larmes aux yeux, elle ne put empêcher une perle salée de rouler le long de sa joue blafarde sous la sensation ressentie. La douleur était bien pire que la veille. Comment était-ce possible, elle ne le savait pas trop, mais les faits étaient là. S'asseyant sur son couchage, contrôlant sa respiration, elle défit ses bandages. Sortant ensuite des feuilles d'athélas, elle en fit une pâte et l'appliqua sur sa blessure avant de remettre de nouvelles bandes. Des larmes acides tombèrent de ses yeux plissés, et elle fit ce qu'elle avait fait pour Thalion lorsqu'il avait été blessé : elle prit de la feuille des rois dans sa bouche et se mit à la mâcher.
La douleur refluant peu à peu, elle se concentra sur le camp qui l'entourait. Allongés, le regard vague tourné vers le royaume d'Elbereth, ses compagnons de voyage dormaient paisiblement d'un sommeil elfique. Soupirant de façon légère, elle les regarda avec douceur, songeant qu'ils avaient bien besoin de repos. Surtout Isil, en fait. Car si les hommes de la petite compagnie s'étaient levés tôt la veille, Isil et ses camarades, eux, avaient chevauché sans ralentir durant de nombreux jour afin de rejoindre le camp anciennement attaqué au plus vite et la jeune guerrière était repartie tout aussi rapidement. Prise d'une inspiration soudaine tandis que le ciel prenait une délicieuse teinte rose sous l'astre solaire naissant, elle se leva et partit en direction du sac d'Aerandir, qui contenait tous les ustensiles de cuisine.
Arrivée devant l'objet qui contenait ses désirs, elle l'empoigna et tandis qu'elle le tenait de sa main qui avait du mal à supporter le poids seule, sa voisine blessée ne pouvant guère l'aider, le sac tomba au sol. La marmite, la poêle et la casserole et d'autres instruments métalliques ou en bois se rencontrèrent dans une cacophonie insupportable et les cinq guerriers se relevèrent en sursaut tout en dégainant leurs armes. Leurs yeux balayant la plaine et l'orée du bois d'où ils se trouvaient, ils soupirèrent de soulagement en remarquant que non, le camp n'avait pas été attaqué.
« -Mais c'est pas vrai ! s'exclama un Aerandir mécontent et grognon qui aurait bien voulu dormir encore un peu. C'était quoi ce bordel, Elenna ?
-Et oh, répliqua Isil en fronçant les sourcils. Ça ne vous est jamais arrivé peut-être ?Elle a certainement voulu bien faire. Ça pourrait arriver à tout le monde ! Et puis elle a une main brûlée, vous ne l'avez pas oublié ? Elle a lâché le sac, c'est tout !
-Solidarité féminine, mes amis, murmura faiblement Astaldo.
-La ferme ! s'écrièrent les autres en cœur, agacés par cette réplique de bon matin tandis qu'ils n'étaient absolument pas d'humeur à ce genre de plaisanterie. »
Elenna ne s'aperçut que trop tard qu'elle l'avait dit en même temps que les autres. Phénomène de groupe, sans doute. Elle l'avait dit sans même en avoir conscience, elle ne le pensait pas... ou peut-être un peu. Elle le mit sous le coup de ses hormones qui s'amusaient au yo-yo depuis un certain temps. Pas question qu'elle s'avoue à elle-même capable de telles pensées. Rougissant tout de même, elle marmonna un vague pardon à l'adresse du destinataire à qui elle avait dit de se la boucler, et baissa les yeux vers le sol. Seul un vague grognement lui répondit et elle sentit sa rougeur habituelle augmenter à tel point qu'on aurait pu la confondre avec une tomate bien mûre.
Quelques minutes plus tard, elle avait fini de faire ses paquetages, et les avait accrochés au dos de sa jument à la robe isabelle. Elle s'approcha ensuite de ses amis, qui n'avaient pas voulu lui laisser le soin de faire le repas. Elenna se demanda si c'était à cause de sa main blessée (peu probable car elle s'était occupée des pommes la veille) ou s'ils ne voulaient pas qu'elle soit une porte la poisse, le boucan de la matinée leur ayant suffi (il aurait ameuté une troupe d'Orcs du Gondor, pour dire !). Enfin, quoi qu'il en soit, quand elle retourna vers ses amis qui avaient maintenant fini de faire chauffer l'eau et d'où la délicieuse odeur d'un thé doux provenait, elle resta saisie quand elle remarqua les pitreries d'Aerandir et d'Aldaron. L'Elfe blond aux yeux verts farceurs et l'Elfe aux cheveux à la couleur des ailes d'un corbeau et aux yeux bleus rieurs, semblaient totalement inconscients d'une chose : la nourriture était précieuse. En effet, souhaitant peut-être décompresser de la frayeur du matin, ils se lançaient des tomates en pleine figure, tandis que l'autre tentait d'esquiver. Si une part amusée d'Elenna compara leur idiotie à la « balle aux prisonniers » qu'elle jouait avec des enfants de son âge quand elle avait dix ans ou qu'elle avait pratiquée avec Elerinna un peu plus tard, une autre part s'offusqua de leur comportement. Et alors qu'elle allait ouvrir la bouche pour les réprimander, elle se baissa de justesse quand un projectile rouge faillit la mettre hors d'état de nuire. Sentant le sang dans ses veines se chauffer, son cœur battre plus fort, elle ne put s'empêcher de s'exclamer :
« -Non, mais ça va pas ? De la nourriture ? Vous jouez avec de la nourriture ?
Les deux concernés cessèrent leurs âneries et se mirent à la regarder fixement. Oui, ils jouaient avec un tout petit de nourriture, et alors ? Ils en avaient plein en réserve, et puis rire un peu n'avait jamais tué personne. Sauf peut-être un Orc qu'Aldaron avait décapité tandis que ce dernier était parti dans un éclat de rire dément.
-On est sur la route, Aldaron et Aerandir ! Nos ressources ne sont pas illimités ! Et puis, vous savez combien de pauvres il existe ? Combien de personnes meurent de faim ? On ne joue pas avec la nourriture !
Elle avait sorti des phrases presque identiques à Elerinna quand cette dernière refusait d'avaler quelque chose quand elle n'aimait pas ou qu'elle refusait de goûter. Quand elle avait engagé une bataille de nourriture, aussi. Cela ne sembla pourtant qu'ennuyer un peu ses amis, qui baissèrent légèrement la tête, même si de larges sourires étaient toujours présents sur leurs lèvres.
-Notre chère Dame Elenna..., commença Aerandir.
-... Ce n'est pas la peine d'être une mégère. La nourriture tombée au sol, continua Aldaron, ne sera pas perdue. Car la terre vit, des milliers d'êtres vivants se baladent dans le sol ou même dessus. Les légumes serviront de repas à quelques animaux chanceux. Et puis, nous n'avons guère utilisé plus de trois ou quatre tomates...
Baissant les yeux vers le sol, la jeune femme se mit à compter les aliments écrasés. Saisissant ensuite deux légumes bien rouges qu'elle plaça derrière son dos en même temps que ses mains, elle leur lança en pleine figure après être arrivée à leur hauteur.
-Six légumes, commenta seulement la jeune Elfe. Vous avez gaspillé six tomates.
-Et vous deux, ria Aldaron et secouant ses cheveux où coulait du jus comprenant de nombreux pépins. Ce qui fait un total de huit tomates au sol !
Il ne se baissa pas à temps quand un aliment bien mûr vint percuter sa joue droite, le salissant encore plus que ce qu'il l'était déjà. Un petit « Neuf ! » retentit de la part de l'Elfe blond, et Elenna saisit un nouveau projectile, mais elle n'eut pas le temps de le jeter. Des grognements furieux parvinrent à leurs oreilles aiguisées. Se retournant de manière synchronisée, ils purent voir un Elfe aux cheveux blonds et au regard gris d'acier se diriger à grand pas vers eux. Déglutissant avec beaucoup de mal, comme des enfants surpris en pleine bêtise, ils baissèrent la tête.
-Mais qu'est-ce qu'il vous a pris ? demanda-t-il furieusement. Pourquoi, par tous les Valar, avez-vous gaspillé autant de nourriture ?
-Ce n'est pas moi, c'est eux, dit d'une petite voix Elenna. J'ai tenu les mêmes propos à leur égard.
Avisant sa main qu'elle avait oublié de baisser et qui menaçait encore Aldaron de façon « terrifiante », il l'interrogea d'un ton cassant, sûrement encore mécontent du « La ferme ! » qui lui avait été adressé :
-Et la tomate dans votre main, c'est pour quoi faire ? C'est de la décoration ?
-Euh non, déglutit-elle avec difficulté. J'allais... la manger ?
Elle ignora délibérément les regards noirs que lui coulèrent les trois Elfes, quand un rire clair les fit se retourner. À quelques mètres de là, les cheveux bruns se secouant au gré des secousses qui agitaient son corps, Isil ne pouvait empêcher son hilarité de se déclarer.
-Elle dit la vérité, affirma-t-elle en riant.
-Faux ! s'exclama Rúmil. J'ai tout vu, tout entendu ! Elle les a martyrisés, leur a lancé tomates sur tomates. Ils ont fini à quatre pattes, incapables de se relever. Incapables même de se défendre !
Un sourire amusé se dessina progressivement sur le visage fermé d'Astaldo. Mécontent de leur gaspillage, il ne pouvait rester de marbre face aux frasques de ses amis. Les concernés, eux, par contre, lui jetaient des regards qui auraient refroidi le plus terrifiant des Balrogs.
-Mais non, contra Isil encore agitée de soubresauts. Elenna n'aurait jamais fait ça. Ils se sont ramassés dans les légumes ! Tout le monde connaît leur intelligence très développée ! Puis, se moquant l'un de l'autre, ils ont engagé une bataille. Passant par là, notre jeune amie attrapa une tomate au vol qu'elle voulut manger, mais avant toute chose, leur fit une leçon de morale !
Un sourire d'amusement sur ses lèvres, la jeune Elfe entendit trois grognement bien distincts tandis qu'une voix masculine se mettait à rire légèrement. C'était Rúmil.
-Tout de même, reprit l'Elfe aux yeux gris. La nourriture nous est précieuse, et vous l'avez gaspillée !
-Mon cher Astaldo, le contra doucement Isil, il est peut-être bien de décompresser en ces temps troublés. Si pour seul paiement de cela, neuf tomates sont demandées, je pense que ce n'est pas cher payé, non ?
Entendant un vague acquiescement, l'Elfe brune attrapa Elenna par-dessous le bras, et elles partirent en direction du récipient rempli de thé. Si les vagues paroles échangées entre trois de ses amis restèrent inconnues à Isil, et heureusement, la jeune femme enceinte, elle, les entendit :
-Ils vont finir ensemble, murmura Aerandir.
-Astaldo et Isil ? Je paris dix pièces qu'ils seront ensemble d'ici moins d'un an, gagea Aldaron.
-Pari tenu, commenta doucement Rúmil, un sourire dans la voix. Mon frère a courtisé six ans durant Níniel avant qu'ils ne se fiancent. Et si mon frère est plutôt coincé, Astaldo l'est encore plus. Peut-être finiront-ils ensemble, mais pas avant dix ans au moins.
-Personnellement, je pense que s'ils finissent ensemble, ce ne sera pas tout de suite. Mais je ne paris pas, termina l'Elfe aux cheveux noirs. »
Elle n'écouta pas la suite, car quelqu'un lui fourra dans les mains une tasse métallique très chaude. Baissant les yeux, elle vit la légère fumée qui s'échappait du récipient, montant à ses narines une douce odeur de fruits ainsi que de plantes sauvages. Souriant, elle remercia Isil du regard.
Une fois qu'elle eut pris son petit déjeuner, elle s'en alla vers Calan. Flattant l'encolure puis l'épaule de sa fidèle jument, elle soupira. Quand arriveraient-ils en Lothlorien ? Plus le temps passait, moins l'éloignement avec Elerinna devenait supportable. Sa petite sœur. Elle était une partie d'elle-même. Si quand ses parents étaient encore en vie, elle l'avait aimée tendrement comme la petite qu'elle était, une fois qu'elle l'avait prise en charge, un autre sentiment avait pris place dans son cœur. Elle avait commencé à l'aimer comme sa fille. Elles étaient toutes les deux seules, et s'apportaient mutuellement. Elenna se souvenait encore de ce qui l'avait poussé à prendre la lourde responsabilité de l'éducation d'Elerinna. Si elle ne l'avait pas fait, sans nul doute qu'elle aurait fini dans un foyer. À cette pensée, elle s'était souvenue de Samantha, une amie à elle quand elle avait neuf ans. Sa sœur aînée et elle-même l'avait consolée à de nombreuses reprises, lorsqu'elle se mettait à pleurer et à conter la vie impossible que lui menaient certains enfants qu'elle devait côtoyer. Le pire avait été quand Sam leur avait dit que les éducateurs n'avaient rien fait pour que la vie lui soit plus douce. Alors, lorsque les services sociaux avaient emmené Elerinna, Elenna avait compris. Elle avait compris que malgré les sacrifices que cela lui demanderait, elle élèverait sa sœur, s'occuperait d'elle comme une mère s'occuperait de son enfant. Elle avait arrêté ses études, avait trouvé son premier emploi, avait loué un studio possédant une chambre à part. Lorsqu'elle était venue au foyer voir sa sœur pour prendre des nouvelles, cette dernière s'était agrippée à elle comme à une bouée de sauvetage, la suppliant de l'emmener, de ne pas la laisser là. Elle pleurait, lui demandant pourquoi elle la laissait, lui demandant si elle l'aimait. Si cette question avait brisé le cœur déjà meurtri de la jeune femme qui à l'époque venaient à peine d'entrer dans le monde des adultes, cela avait également renforcé sa détermination. Et trois mois plus tard, elle devenait la tutrice officielle d'Elerinna.
Soupirant longuement face à ces souvenirs pas très joyeux, elle caressa lentement l'encolure de Calan. Lorsque cette dernière baissa la tête et vint frotter avec douceur ses naseaux contre son épaule, elle l'entoura de ses bras, et vint lui baiser le chanfrein avec douceur. Puis, caressant l'endroit qu'elle avait embrassé, rempli de poils courts mais qui lui semblaient soyeux au toucher, elle s'écarta finalement et monta sur son dos. Souriant à Aerandir et Rúmil qui avaient remarqué que d'anciens souvenirs l'avaient agitée, elle talonna sa jument qui partit dans un galop léger.
De sombres nuages couvraient le ciel d'ordinaire bleu. La nature semblait plongée dans un profond sommeil, les bruits étaient plus oppressants, et Elenna sentait qu'aujourd'hui ne serait pas sa journée. Son impression lui donna raison deux heures plus tard, tandis que le ciel devenait plus foncé, ce qui laissait présager que l'après-midi était déjà bien amorcé.
Les chevaux galopant, le groupe d'ordinaire joyeux plutôt muet, l'humidité dans l'air collant leurs vêtements et leur peau, Elenna sentit quelque chose bouger. Regardant autour d'elle, elle constata que la corde avec laquelle elle avait fixé ses paquetages était en train de glisser. Elle n'eut le temps que de rattraper un sac, l'autre venait de tomber au sol. Jurant haut et fort des injures qui auraient fait rougir le moins poli des Nains, elle n'eut pas besoin d'arrêter Calan, cette dernière avait déjà ses sabots ancrés dans le sol.
Les cinq autres, sous la stupeur de l'entendre dire pareilles vulgarités, avaient déjà ralenti leurs montures, mais, en la voyant s'affairer pour rassembler ses affaires qui s'étaient éparpillées durant la chute tout en grommelant quelques jurons bien sentis, il se mirent à rire tout en se dirigeant vers elle. Même le regard noir qu'elle leur lança ne put interférer leur bonne humeur.
« -Alors, dit Aerandir, tu décides de camper maintenant ? Mais la nuit n'est pas encore tombée !
Tirant sans vergogne la langue à son fidèle ami, elle sentit un sourire poindre sur son visage agacé. Puis, se rappelant de la personne à laquelle il avait parlé, elle lui demanda simplement :
-Tu ?
Comprenant, les joues de l'Elfe aux cheveux sombres se teintèrent d'une couleur inhabituelle : le rose. Balbutiant quelques excuses qui selon la jeune femme n'avait nul lieu d'être, elle eut un rire léger et lui dit en toute sincérité :
-Vous pouvez continuer de me tutoyer, vous savez. Je sais qu'en Terre du Milieu cela n'est guère courant, mais j'en serai honorée. Et c'est pareil pour vous, continua-t-elle en fixant les autres membres du groupe.
Un grand sourire barrant son visage farceur, les yeux bruns exprimant une affection sincère et ses pauvres cheveux blonds maltraités par le vent qui se levait, Rúmil fut le premier à prendre la parole après sa suggestion.
-Je pense parler au nom de nous tous, commença-t-il. Nous acceptons avec tout notre cœur de te tutoyer, mais exigeons quelque chose en retour.
Haussant les sourcils car elle pouvait bien se demander ce dont il s'agissait, elle éclata de rire face à l'ânerie qui sortit de la bouche d'Aldaron :
-Déshabille-toi et cours derrière-nous une journée entière. Bon, on est gentils, t'as le droit de garder le pantalon, mais retroussé alors !
Et... il ne se baissa pas à temps pour empêcher le coup de poing d'Isil et d'Astaldo de percuter son avant-bras gauche et son épaule droite. Grommelant un peu pour la forme, il éclata tout de même de rire en voyant qu'Elenna n'avait pas mal pris sa boutade.
-Non, reprit-il. Ça, ça a été le traitement réservé à Anar après qu'il ait perdu un concours de boisson face à un Nain. Le pauvre, il a dessoûlé bien vite, tu peux me croire.
-Bande de gougeas ramollis du ciboulot ! Vous n'avez pas osé faire ça ! s'exclama la jeune femme enceinte.
-Bien sûr que si, ils ont osé, répondit Astaldo. Et lorsque j'ai voulu m'interposer, ils m'ont menacé de subir la même chose. La première fois de ma vie que je m'enfuyais.
-Ce qui était tout à fait compréhensible, dit doucement la jeune Elfe brune sur son cheval tandis qu'elle lui tapoter l'avant-bras. Mais tout le monde aurait fui devant l'immense imbécillité de nos chers amis.
Souriant largement face à cette scène tandis qu'elle remettait ses paquetages sur le dos de Calan, elle entendit trois de ses amis parler à nouveau du pari fait dans la matinée.
-En fait, déclara Aerandir au bout d'un moment de silence, nous voulions te demander de nous tutoyer également. Si cela va dans un sens, cela doit aller dans l'autre, non ? Et puis, nous serions également honorer de te voir utiliser ce rare langage synonyme d'amour, ou dans notre cas, de franche amitié.
Un large sourire barrant son visage, et après être montée sur sa fidèle amie, elle posa une main sur son cœur et déclara le plus simplement du monde :
-J'accepte, de tout mon cœur. »
Soupirant finalement face au temps qui se gâtait, mais sa bonne humeur retrouvée, elle laissa sa jument suivre les montures de ses compagnons de voyage.
Un sabot plongea dans une flaque de boue, éclaboussant largement les membres de sa monture. Une scène courante depuis deux heures. Oui, deux heures. Cela faisait deux heures que l'humidité de l'air collait leurs vêtements à leur peau, que des frissons les parcouraient, que la pluie incessante trempait leurs sacs et en conséquence leur couchage également. La bonne humeur n'était plus au beau fixe. Tentant de resserrer sa cape trempée autour d'elle pour garder un peu de chaleur, Elenna abandonna bien vite l'idée, le froid la saisissant davantage. Soupirant tout en passant une main glacée sur son visage pour enlever les mèches de cheveux qui s'y étaient collées, elle jura. Quel temps de chien ! Certes, depuis son départ d'Edoras elle avait eu une chance inouïe et n'avait traversé que quelques averses rapides, mais celle-ci semblait être faite pour durer. Enfin... il fallait bien que la terre soit nourrie pour qu'elle continue de produire en quantité suffisante, tenta-t-elle de philosopher, ce qui dans leur situation n'était pas chose aisée.
La pluie battante réduisant considérablement son champ de visibilité, elle remarqua presque trop tard qu'Aldaron avait ralenti sa monture qui pataugeait péniblement dans la boue, et faillit le percuter avec Calan. Cette scène sembla être la scène de trop aux yeux d'Astaldo qui déclara bruyamment, afin de se faire entendre malgré le tapement incessant de l'eau sur le sol gorgé d'eau, qu'ils n'iraient pas plus loin, qu'un bois pouvant les protéger se trouvait non loin de là, et qu'avancer ne ferait que les mettre en danger.
Tous acquiesçant à ses paroles qui faisaient sens, ils menèrent leurs montures près de l'étendue boisée. Descendant ensuite sans réelle grâce, épuisés après leur chevauchée, ils laissèrent leurs bagages sur le dos de leurs chevaux. Mettant sa main devant ses yeux pour obtenir une meilleure visibilité, elle vit soudain une branche se baisser brusquement, craquant partiellement sous le poids qu'elle soutenait, déversant une grande quantité d'eau sur Astaldo qui, faisant fi de sa légendaire politesse, s'exclama :
« -Putain de merde ! Par tous les Valar ! Mais quelle journée pourrie !
Riant de l'air déconfit de son ami qui semblait en avoir plus que marre, elle sourit en signe d'excuse lorsqu'elle aperçut son regard noir.
-Dites, vous tous, demanda-t-elle, vous n'avez pas quelque chose pour servir d'abri ?
La jeune femme vit alors un éclair de compréhension passer dans les prunelles de ses compagnons de route.
-J'ai une grande pièce d'un tissu épais et relative imperméable, nous pourrions nous en servir comme d'une tente, peut-être ? Mais se serait assez petit... Je ne sais pas si nous tiendrions tous à l'intérieur, annonça Isil.
-J'ai également du tissu, déclara l'Elfe aux yeux gris. Deux tentes, reprit-il avec un sourire, une pour Isil et Elenna et l'autre pour les autres justement. »
Se sentant rassurée car elle n'aurait pas à supporter plus longtemps la pluie qui dégoulinait de ses cheveux mouillés, de ses vêtements trempés, elle se mit à sourire. Il fut décidé que les tentures seraient installées dans les arbres, de façon à ce qu'ils ne restent pas sur le sol boueux. La jeune Elfe blonde jura de nombreuses fois lorsque, sous un coup de vent, le tissus qu'elle tendait claquait contre son corps. Lorsque environ une bonne demi-heure plus tard l'abri fut monté, Elenna soupira de soulagement. Après avoir pris ses affaires du dos de Calan et les avoir accrochées solidement sur une branche, elle revint vers son couchage. Saluant ses amis qui se trouvaient à une petite quinzaine de mètres de là, elle hocha la tête en direction d'Isil qui mangea son lembas et fit de même. Elle s'occupa ensuite de sa blessure à la main. La nettoyant, la recouvrant d'une pâte d'athélas pour calmer la douleur, elle finit par la bander à nouveau en ne serrant pas trop fort, pas question d'empirer la souffrance de son membre. Puis, contemplant le mauvais temps de cette soirée, elle se retrouva perdue dans de sombres souvenirs.
La pluie tombait de façon torrentielle. Sa fine veste en faux cuir laissait ses vêtements être trempés. Resserrant les bras autour d'elle pour garder un peu de chaleur, elle sentit quelque chose de dur sur son pull léger. Soupirant, elle s'aperçut en le retirant qu'il s'agissait de son badge. Elle avait deux emplois, et elle venait de sortir du restaurant dans lequel elle travaillait comme serveuse. La nuit était déjà bien avancée, et elle ne se sentait pas en sécurité. Les lampadaires clignotaient car mal alimentés, les rues étaient sombres et les ombres effrayantes. Avançant toujours plus rapidement, elle sentit le vent la fouetter de toute part. Ses longs cheveux blonds s'envolaient dans tous les sens. Lâchant un nouveau soupir, elle sortit difficilement de sa poche humide un élastique avec lequel elle s'attacha les cheveux. Essuyant une nouvelle fois son visage ruisselant des gouttes qui tombaient sans discontinuer, elle entendit soudainement des pas non loin d'elle. Se retournant, elle aperçut trois hommes passablement éméchés qui avançaient tant bien que mal, déséquilibrés par le vent et l'alcool ingurgité. Prise d'un mauvais pressentiment, elle accéléra l'allure. Son pied frappa une flaque d'eau récente, trempant le bas de son slim et ses ballerines. Ces dernières se mirent d'ailleurs à faire des bruits de sucions épouvantables au gré de ses pas. Maudissant une nouvelle fois le mauvais temps, elle entendit les hommes l'interpeller, ils venaient de se rendre compte de sa présence.
« -Eh ! Viens là ! On veut juste discuter...
Sa voix tremblait et il semblait à avoir du mal à trouver ses mots. À la lueur prédatrice qui brillait dans ses yeux vitreux, elle comprit largement que « juste discuter » était des termes bien réducteurs.
-Allez, sois gentille. Viens ! reprit un autre qui semblait tout de même un peu plus sobre que les deux autres.
Accélérant encore plus l'allure, se mettant à courir, elle entendit les autres faire de même. Prise de panique quand elle entendit les hommes se rapprocher d'elle, elle fit une terrible erreur. Elle connaissait pourtant la petite ville dans laquelle elle habitait ! Elle savait qu'il s'agissait d'une impasse ! Mais la peur, le noir et la pluie lui faisaient redécouvrir un endroit qu'elle connaissait pourtant comme sa poche. Alors, pensant réussir à les semer, elle tourna lorsque la petite ruelle se présenta. Elle continua sur les cinquante mètres et tomba finalement nez à nez avec un grillage qui barrait l'entrée d'un entrepôt vide. Se retournant vivement, elle vit ses poursuivants arriver en marchant, tranquillement, voyant leur proie prise au piège.
La peur lui tordant les entrailles, elle tenta de reculer, et buta sur les grilles d'acier. Jurant, elle ferma les yeux quelques instants, pria tous les dieux qu'elle connaissait de lui venir en aide. Elle ne dut pas prier assez fort cependant, car elle sentit une haleine atroce lui chatouiller les narines tandis qu'une main ferme empoignait sans délicatesse son bras.
-On t'avait pourtant demandé d'être gentille, dit un des hommes d'un ton déçu. On se serait amusé tous ensemble. Mais tu as été une vilaine fille. Et tu sais ce qu'on fait aux vilaines filles ?
Déglutissant difficilement, elle tenta de calmer les battements frénétiques de son cœur. Elle avait l'impression qu'une chape de plomb lui était tombée dessus. Son sang se mettant à bouillir dans ses veines, ses jambes tremblant, elle reçut un premier coup au visage sans réagir. Puis, ce fut un déchaînement de colère qui l'envahit. Se souvenant de son père qui lui avait appris à se battre, elle frappa son ravisseur. D'un coup de genou bien placé puis frappant son ventre avec son poing, celui qui avait fendu sa lèvre se retrouva au sol.
-Garce ! s'exclama son ami, ivre de rage qu'elle ose lever la main sur eux. »
Les deux qui étaient toujours debout se jetèrent sur elle. Elle parvint à éviter quelques coups, en rendit d'autres, mais elle se sentit soudain chuter quand quelque chose percuta violemment l'arrière de son crâne. Son corps lui sembla tout tout à coup lourd, très lourd. Sa vision se troubla. Quand elle sentit qu'on la tirait et qu'ils se dirigeaient vers l'entrepôt, elle se débattit et cria aussi fort qu'elle le pouvait. Mais on la bâillonna et un nouveau coup porté à la tête la fit plonger dans le noir.
Quand elle eut à nouveau conscience des chose qui l'entouraient, son pantalon avait été baissé, et un homme la touchait. Elle se débattit avec hargne, mais elle était encore faible du coup qui l'avait portée dans l'inconscience, et les autres qu'elle reçut ne l'aidèrent pas non plus. Ils la prirent tous trois chacun leur tour, la frappant tandis qu'elle criait, qu'elle pleurait. Les suppliant d'arrêter, les maudissant. Se demandant pourquoi elle subissait pareil traitement.
Quand ils l'avaient laissée, elle n'était plus qu'une forme sur le sol. Une forme recroquevillée, affaiblie, en larmes. Elle entendait la pluie taper avec force sur le toit couvert de taules, mais elle ne s'en soucia guère. Le vent vint la frôler, et elle trembla. Son cœur était comme déchiré. Il saignait, battant plus fort à certains moments avant de ralentir considérablement. Il ne semblait pas savoir comment se comporter. Puis, ses sens revinrent peu à peu. Son immense douleur diminua un peu. Assez pour la faire réfléchir, mais pas assez pour qu'elle reprenne ses moyens. Elle songea à sa petite sœur Elerinna, qui l'attendait patiemment, se demandant certainement pourquoi elle n'était pas encore rentrée. Sa sœur n'avait pas encore pris son repas, elle n'avait pas le droit de se servir des instruments dans la cuisine, Elenna était un peu trop protectrice de ce côté-là et avait toujours peur qu'un accident n'arrive. Le souffle du vent vint la frôler à nouveau, la forçant à regarder autour d'elle. Baissant les yeux sur son jean abaissé, elle le remit avec difficulté. Puis, d'une démarche tremblante, s'appuyant sur les murs, les rambardes ou prenant sur elle, elle se dirigea vers le petit studio dans lequel elles vivaient.
Lorsqu'elle franchit la porte, Elerinna se précipita vers elle, mais avisant son état, elle s'inquiéta. Entendant à de nombreuses reprises les questions de sa petite sœur qui avait remarqué qu'elle était au plus mal, pas seulement mentalement mais aussi physiquement, elle lui répondit qu'elle était tombée. Elle ne l'avait certainement pas cru, mais elle ne s'en formalisa pas, l'esprit comme anesthésié. Une fois qu'elle lui passa le plat du midi qu'elle avait réchauffé au micro-ondes et qu'elle le lui ait passé, elle partit dans la salle de bain qu'elle ferma à clé. Comme gouvernée à nouveau par son mal-être, elle enleva avec précipitation ses vêtements, les abîmant dans sa hâte, et se regarda ensuite dans le miroir de la pièce. Sa peau était très pâle, ses traits tirés, des égratignures sur son corps meurtri saignaient encore et un léger écoulement rouge sortait d'une plaie à sa tête. Ses cheveux était poisseux de sang, vestige des coups qu'elle avait reçu.
Rentrant sous la douche, elle resta de longs moments sous l'eau. Elle se frotta énergiquement, comme pour enlever l'abomination qui lui avait été commise. Le sang entre ses cuisses ruissela et teinta le PVC blanc du bac de douche d'une couleur rosée. Elle se savonna à de nombreuses reprises, cherchant à effacer ses souvenirs. Son esprit était loin, mais la douleur dans ses membres la rappela rapidement. Au bout d'un long moment, tandis que les larmes coulaient le long de son visage, elle se laissa choir sur le sol. Elle pleura alors, pleura sur l'injustice qui avait été la sienne, l'horreur qu'elle venait de vivre ancré dans sa mémoire. Elle avait était ainsi toute la nuit, cherchant une réponse à des questions impossibles. Pourquoi avaient-ils fait cela ? Pourquoi elle ? Des questions auxquelles elle ne pouvait répondre.
Lorsqu'elle sortit de ses souvenirs et qu'elle revint à la réalité, elle observa le temps qui empirait. Le vent avait redoublé de vigueur, fouettant les branches avec violence. Sentant quelque chose d'humide sur son visage, elle passa la main sur ses joues et s'aperçut que des perles salées y coulaient sans discontinuer. Sentant le mal-être qu'elle avait toujours réussi à refouler revenir, elle se recroquevilla sur elle-même. Comment s'en était-elle sortie ? La réponse était simple, elle avait restreint ses pensées, s'interdisant de songer à ce qu'elle avait vécu. Elle avait fait comme si rien ne s'était passé. Elle avait pratiquement réussi, d'ailleurs. Mais de temps à autre ses souvenirs revenaient. Et tandis qu'elle commençait à comprendre que la solution pour éradiquer son mal n'avait sûrement pas été la bonne, elle sentit que quelqu'un l'entourait de ses bras dans une étreinte douce. Se laissant aller contre la poitrine de son amie qui s'abaissait et se relevait doucement, elle sentit sa douleur diminuer un peu. Sentant des doigts démêler doucement ses cheveux, elle finit par relever la tête tout en s'écartant légèrement.
Les yeux brillant et exprimant toute l'inquiétude du monde, Isil se tenait là, soutient silencieux d'Elenna. Semblant comprendre de quoi il en retournait, elle indiqua de son regard son ventre arrondi et lui demanda doucement :
« -Que s'est-il passé, Elenna ? Tu souffres et...
L'Elfe guerrière ne termina pas sa phrase, et la laissa en suspens. Mais la jeune femme comprit qu'elle savait. Ou tout du moins s'en doutait. Alors, pour la première fois, elle en parla. Jamais elle ne l'avait fait. Elle avait honte. C'était quelque chose de stupide, n'est-ce pas ? Mais elle ne pouvait se défaire de ce sentiment qui collait à sa peau. Elle avait honte et avait peur du regard des autres. Elle prit une profonde inspiration et commença, butant sur ses mots :
-Je... je n'ai jamais voulu l'acte... par lequel mon enfant a été conçu, Isil. »
Ces quelques mots semblèrent la délester un peu du poids de son mal-être. Comme si parler l'aidait à évacuer les mauvais sentiments qui l'habitaient. Elle sentit la main de son amie presser doucement la sienne, soutient et invitation muette. Alors, inspirant profondément, tentant de calmer les battements anarchiques de son cœur et de refouler ses larmes qui coulaient plus encore, elle raconta. C'était comme si un blocage venait de s'enlever, la faisant déverser des flots de paroles. Elle parla, et vit à peine tous ses amis stopper leurs activités, l'écoutant avec attention. Plus elle parlait, moins le poids sur son cœur lui semblait lourd. Oh, elle portait toujours son terrible fardeau, mais elle en avait délesté une partie, et cela lui fit le plus grand bien.
Quand ses derniers morts moururent, un silence de plomb s'était installé, seulement entrecoupé par le martèlement incessant de la pluie sur le sol. Baissant les yeux, honteuse sans en comprendre forcément les raisons, elle attendit la réaction de ses amis. Leurs réactions, elle en avait peur. Elle était une jeune femme déshonorée, et en ces temps où une morale sévère régissait la vertu des femmes, elle savait que cela pouvait être mal vu, très mal vu. Une grande part d'elle espérait qu'il comprendrait, qu'ils l'aideraient à supporter sa douleur, ils étaient les premiers à qui elle en avait parlé, mais une autre part voulait qu'ils s'éloignent d'elle. Elle n'avait pas su être assez forte pour lutter contre ces hommes. Pourtant, son père lui avait appris à se battre, et ils étaient ivres. Elle aurait dû savoir se défendre ! Elle sortit de ses pensées lorsque dans une douce étreinte Isil l'enveloppa entièrement. Une main lui caressait de façon apaisante le dos, et quand finalement l'Elfe brune prit son visage dans ses mains pour l'essuyer, elle remarqua qu'elle avait recueilli les larmes qu'elle avait versé. Elle sentit ensuite une main ferme presser son épaule, et elle aperçut la chevelure noire ainsi que les yeux bleus semblable à des saphirs de son ami tandis qu'il lui souriait de façon triste, comme s'il ressentait sa douleur et qu'il la partageait avec elle, souhaitant alléger son fardeau.
« -Jamais plus quelque mal ne te sera fait Elenna, murmura Aerandir en s'abaissant. Je préférerai mourir plutôt que de te laisser vivre des choses si dures à nouveau. »
Aldaron et Rúmil qui s'étaient approuvèrent, et un fin sourire naquit sur les lèvres encore tremblantes d'Elenna. Quand elle se sentit mieux, rassurée par la présence de ses amis qui lui avait juré protection, elle annonça qu'elle prenait repos. La saluant d'un signe de tête tout en lui souhaitant de passer une bonne nuit, ils rejoignirent leur abris de fortune.
S'enroulant dans sa cape et dans la couverture qu'elle avait sorti, son plaide étant resté dans son sac, elle regarda ses amis se préparer pour passer la nuit. Aldaron tentait de rendre sa couche confortable, Rúmil mangeait un morceau, affamé malgré la pitance qu'il avait avalé quelque temps plutôt, et Aerandir aiguisait sa lame. Cherchant Astaldo, elle croisa son regard quelques secondes plus tard. Son visage n'exprimant aucune émotion et semblant d'une froideur de glace, son ami semblait être furieux. Ressentant au plus profond de son cœur le coup porté par son masque qu'elle qualifia de dégoût, qu'elle dirigea tout naturellement sur elle, elle se retourna et ferma les yeux, une larme roulant sur sa joue avant de s'écraser sur le tronc humide. Elle entendit Isil s'envelopper dans son couchage, lui tournant le dos. Cela valait mieux, songea Elenna. Car en la voyant, elle aurait réagi d'une seule façon envisageable : l'aurait consolée et aurait dit deux mots à l'Elfe aux yeux gris. Songeant à ce dernier, elle se sentit mal, mais une autre pensée lui vint, suite aux paris de ses amis. Finiraient-ils ensemble, Isil et lui-même ? Secouant la tête et ses yeux détaillant les feuilles qui s'agitaient face au vent qui ne leur laissait guère de répit, elle refusa de continuer sur cette voie. Les sentiments entre eux ne regardaient qu'eux, et si amour il y avait, ils finiraient bien par le découvrir seuls.
Se mettant sur le dos, la main reposant sur son ventre légèrement rebondi, tournant la tête et tentant de percevoir l'éclat de l'astre lunaire malgré le mauvais temps et le feuillage qui lui barrait la vue, elle chercha le sommeil, mais ce dernier ne lui vint pas. En même temps, comment aurait-elle pu dormir alors qu'elle venait de se remémorer un de ses pires souvenirs ? Le martèlement de la pluie résonnait aussi fort à ses oreilles que cette nuit fatidique. C'était pour cela qu'elle haïssait le mauvais temps. Car pour se protéger elle s'était interdit d'y songer, mais parfois son cauchemar revenait lorsqu'une situation la lui rappelait. Tentant de faire abstraction de tous ce qui n'était pas un danger pour elle, elle sentit la pluie s'arrêter. Poussés par un vent puissant, les nuages se dégagèrent et une douce lumière perça dans l'obscurité.
La branche sur laquelle elle avait posé son couchage se mit à bouger de façon silencieuse, et les feuilles vinrent la caresser. La première pensée qui lui vint fut celle d'un cocon protecteur. Elle repensant alors à Kementári et au Forgeron. Qui étaient-ils ? Pourquoi la protégeaient-ils ? Ils étaient puissants et possédaient de grands pouvoirs. Elle songea alors aux Valar. Mais ce ne pouvaient être eux. De toutes les fois où ses parents lui en avaient parlé, jamais le nom de « Kementári » avait été prononcé. De même, jamais de tels êtres se seraient abaissés à protéger une simple Elfe, et ce qu'importe que son aïeule fut Aredhel ! En y pensant, elle songea à sa mère. Jamais Elenna n'aurait pu imaginer que son passé eut pu être si difficile. Car si elle-même avait survécu à la disparition de sa famille, elle n'avait pas vu mourir devant ses yeux sa propre mère. Une mort atroce qui plus est. Elle sentait au plus profond d'elle-même que la culpabilité avait dû écraser sa mère. Comment en aurait-il pu être autrement alors que sa grand-mère était morte pour la protéger ? En cet instant elle aurait voulu revoir sa parente pour la serrer dans ses bras et effacer ses mauvais souvenirs. Elle eut ensuite une longue pensée pour Elerinna. Elenna la savait en vie, l'attendant avec impatience et embêtant les Elfes sur son passage, mais une sourde angoisse commençait lentement à faire son chemin dans son cœur. Une sourde angoisse dont la jeune femme ignorait l'origine. Comme si un danger rôdait et n'attendait qu'une occasion pour faire le mal. Une forte détermination prenant place dans son cœur, elle décida de faire presser leurs montures dès le lendemain, pour arriver le plus vite possible en Lothlorien. Elle voulait s'assurer elle-même de la santé et de la sécurité de sa petite sœur. Et puis, il y avait son aînée également. Sa sœur qui avait disparu depuis de longues années maintenant. Une sœur qu'elle ignorait être en vie il y a encore peu de temps. Elle sentait que de très longues années, des décennies, des siècles et peut-être des millénaires avaient élu domicile depuis la dernière fois qu'elles s'étaient vues. Qui était-elle donc devenue ? Une guerrière, une scribe, une tisseuse, une noble, une guérisseuse ? Qui avait-elle épousé également ? Car elle se doutait que sa sœur avait trouvé compagnon. Avait-elle eu des enfants ? Elenna avait-elle des neveux et des nièces se baladant en Terre du Milieu ? Sa famille était-elle encore plus grande maintenant ?
Elle fut interrompu dans ses questionnements par une douce musique. Cette dernière semblait être faite pour apaiser l'âme, et cela fonctionnait, du moins pour elle. Elle se détendait et le sommeil qui l'avait fui semblait à présent vouloir la retrouver. Regardant ses compagnons de voyage, elle s'aperçut que ces derniers ne semblaient pas entendre la mélodie qui se jouait. Se couchant confortablement, posant sa tête sur l'écorce rugueuse de l'arbre et se demandant alors si ce n'était pas une hallucination, elle entendit plus fortement la mélopée. Cette dernière semblait provenir de l'arbre et résonnait entièrement dans son corps. Si la langue utilisée lui sembla inconnue, elle put cependant en comprendre le sens. Il s'agissait de l'histoire de parents adoptant un enfant qui n'était pas le leur. De l'amour qui unissait ces êtres que même la mort ne saurait séparer. La mélodie la berçant doucement, elle finit dans les bras de Morphée.
Le lendemain arriverait bien assez vite, un peu de repos ne serait que bénéfique.
