Ils réfléchissaient. Ils mordillaient le bout de leurs crayons, griffonnaient quelques chiffres dans la marge ou sur leurs brouillons. Certains soufflaient, d'autres marmonnaient des choses incompréhensibles. Il régnait dans la salle de classe une ambiance bizarre. Les élèves faisaient des exercices sans grande conviction. Parce que dehors, il neigeait. Et c'était la première fois de l'année qu'il neigeait. Kurt voyait leurs regards s'échapper toutes les dix secondes vers les grandes fenêtres de la classe. Il voyait les rouages de leurs esprits fonctionner à cent à l'heure. Et il savait aussi que si ça ne tenait qu'à lui, ils auraient tous été jouer dans la cour de récréation vide, blanche et tellement tentante.
Kurt les regardait travailler. Pendant sa pause déjeuner, il avait rangé son bureau, corrigé les quelques cahiers qu'il devait corriger et préparé sa classe pour le lundi. Il n'attendait plus que le weekend. Avec impatience.
Il regarda sa montre. Et comment seulement trois minutes avaient pu passer depuis la dernière fois qu'il avait regardé ? Peut-être que sa montre était en panne. Pourtant il entendait son tic-tac régulier.
« Excusez-moi, demanda-t-il à sa classe, quelle heure est-il ?
- Deux heures moins quatre, Monsieur Hummel, répondit l'intrépide Alex.
- Merci. »
Dans une heure et quatre minutes, il serait en weekend. Enfin, ils seraient en weekend. Lui et ses élèves. Et les autres élèves de l'école. Dans une heure et quatre minutes ce serait le weekend.
Il relut la liste des choses qu'il devait faire ce soir. Il avait tout noté. Après l'avoir relue et barrer les trois choses qu'il avait déjà faites – faire le sac de Grant, préparer un gâteau pour ce soir, préparer l'enveloppe pour Jonas et Tyler il regarda une nouvelle fois sa montre. Plus qu'une heure et une minute.
« Monsieur Hummel ?
- Oui, dit Kurt en relevant la tête.
- Est-ce que, peut-être, je sais pas, mais est-ce que peut-être qu'on pourrait sortir un tout petit peu avant la sonnerie ? »
Parce qu'il neigeait, Charlie avait fini l'école plus tôt. Alors, elle attendait patiemment que l'école maternelle de Grant ouvre pour pouvoir venir le chercher. Elle avait envoyé un message à Kurt pour lui dire de ne pas se dépêcher, elle s'occupait de son petit-frère. L'école ouvrit un peu plus tôt que d'ordinaire.
« Charlie ?
- Tu viens Grant, on y va !, dit-elle avec un sourire alors que son frère avait le bouche grande ouverte sous la surprise.
- Mais, Charlie, je … je … je ne peux pas venir, Papou va s'inquiéter.
- Je l'ai prévenu, Grant, allez viens », dit-elle en tendant sa main.
Elle aida Grant a enfilé son duffle-coat bleu marine – le même que Blaine avait depuis des années. Le sien était neuf de quelques semaines et était d'un bleu un peu plus clair. Le matin, Kurt riait en les voyant partir tous les trois. Ils avaient le même manteau – n'en déplaise à Charlie qui soutenait que la couleur comptait ils avaient les mêmes bonnets, écharpes et moufles tricotés avec amour par Grand-Maman Kate.
Et lorsque Grant fut prêt, elle referma soigneusement son manteau et remit son écharpe en place.
« Prêt à affronter la neige, Chaton ?
- Pas tellement », dit Grant en lui attrapant la main.
Charlie rit. Grant devait être le seul garçon de quatre ans (et demi, parce que c'était important, le « et demi ») à ne pas aimer la neige.
Il était presque vingt heures. Blaine frappa trois coups à la porte devenue familière. Il n'attendit pas qu'on lui donne la permission d'entrer. La maison était étrangement trop calme. Blaine posa son manteau sur le crochet qui portait son nom – chacun avait son porte-manteau chez Carole et Burt, chacun avait aussi un rond de serviette personnalisé et une serviette brodée à son prénom aussi, d'ailleurs et se dirigea vers les voix qu'il entendait.
Dans la cuisine, Grant était assis en tailleur sur le plan de travail et discutait avec Burt qui remuait quelque chose dans une grosse casserole. Carole ne devait pas être trop loin, puisqu'elle ne laissait jamais Burt cuisiner tout seul. Même après plus de quinze ans sans aucune défaillance cardiaque ou problème de santé, Carole était toujours aussi à l'affut de la moindre nourriture qui n'entrait pas dans le régime équilibré qu'elle infligeait à Burt.
Blaine s'arrêta dans l'encadrement de la porte et s'adossa.
« Juré Papi, ils sont bizarres, bizarres.
- Explique-moi, Grant. Parce que tu me répètes qu'ils sont bizarres, mais je ne comprends pas.
- Papi, c'est simple, commença Grant avec un air de Monsieur-Je-Sais-Tout qui rappela Kurt à Burt. Hier, pendant le goûter, Papa a reçu un colis. Et c'est Papou qui est allé le chercher. Et quand Papou est rentré à la maison, il a donné le colis à Papa. Et Papa a ouvert le colis et c'était des chaussures noires. Des normales chaussures, tu comprends ?
- Des chaussures normales, on dit…
- Ouais, des chaussures normales…
- On dit pas ouais, mais oui.
- Ouais, je sais. Et c'était des chaussures normales et Papou a crié sur Papa parce que Papa allait lui fiche la honte parce qu'il était trop normal pour la réputation de Papou. Et Papa riait. Et Charlie aussi. Et plus, ils riaient plus Papou disait qu'il ne savait pas comment il avait fait pour se dégoter un garçon pareil. Et il a dit à Papa qu'il n'avait aucun goût pour les chaussures et il a été au magasin pour acheter des chaussures à Papa. Il est revenu et il a dit à Papa « Tiens, essaye les ! » et Papa a dit qu'elles étaient trop grande. Et Papou a dit que Papa devait trouver un moyen de grandir des pieds dans la nuit, parce qu'il mettrait ses chaussures au mariage. »
Burt riait.
« Pourquoi tu ris, Papi ?
- Parce qu'ils ne sont pas bizarres Grant !
- Si Papi, ils étaient bizarres. J'ai tout vu. »
Burt cessa de tourner la cuillère de bois dans la casserole et se tourna pour embrasser son petit-fils sur la tête.
S'il savait, Grant, comme Blaine et Kurt n'étaient pas bizarres lorsqu'ils se battaient à propos de chaussures. S'il savait comme c'était normal que Kurt demande à Blaine de faire grandir ou de faire rétrécir une partie de son corps dans la nuit pour qu'un vêtement ou une paire de chaussures deviennent miraculeusement à sa taille.
De sa place, Blaine regardait la scène. Parfois il était étonné que ses enfants remarquent autant de choses, surtout les petites choses. Que Charlie les remarque ne le choquait pas tant, puisque Charlie s'était donné pour mission de voir ses parents se remettre ensemble. Mais Grant était encore un bébé, bon sang. Comment il pouvait remarquer que Kurt et lui devenaient bizarres ? Peut-être que Grant n'allait pas hériter de l'inhabilité de Blaine à faire preuve d'empathie…
Le klaxon retentit pour la seconde fois.
« On doit y aller Blaine.
- Okay. Un dernier bisou pour ma Charlotte adorée et un dernier pour Grant chéri et un dernier pour Carole et …
- Magne-toi, Blaine !, dit Kurt avec un sourire alors qu'il en profitait pour faire un dernier câlin à Grant.
- À dans deux jours les papas ! Bon week-end, dit Charlie en prenant Grant dans ses bras. Amusez-vous bien sans nous !
- Et, oubliez pas mon cadeau ! »
Kurt s'installa sur la banquette arrière pendant que Blaine mettait leur valise commune dans le coffre. Il souriait. Il avait deux jours. Deux jours entiers. Avec Blaine. Il attendait ça depuis qu'ils avaient retrouvé leurs enfants durant l'été.
« Oh ! Mon ! Dieu ! Kurt, c'est quoi cet hôtel ? Tu as vidé ton compte en banque ou quoi ? »
Blaine venait d'entrer dans la chambre. Kurt lui avait dit qu'il s'occuperait de tout. Il avait réservé les billets d'avion – en première classe, et il avait réussi à trouver une chambre d'hôtel, dans un bon hôtel, ceux qui ont un room-service disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Un de ces hôtels qui avaient un mur vitré pour séparer la chambre de la salle de bain.
« Jonas et Tyler offrent la chambre à tous les invités », dit Kurt.
Ce n'était pas entièrement un mensonge. Jonas et Tyler, les futurs mariés du weekend, avaient réservé des chambres dans l'hôtel. Mais des chambres basiques. Alors, Kurt avait dû payer un supplément pour cette chambre « supérieure ». Et en voyant les yeux écarquillés de Blaine, et il se dit que l'énorme trou dans son compte en banque en valait vraiment la peine.
Jonas avait demandé à la réception de lui envoyer un message dès qu'un des invités prenait possession de sa chambre. L'hôtel avait accepté. Il avait réservé quatorze chambres. Et la salle de réception pour le samedi soir. Et une table pour vingt-deux pour le samedi midi.
Tyler avait un soir, devant leurs amis en commun, lancé l'idée de ne pas dormir ensemble le soir avant le mariage. Et Jonas avait accepté. Il ne savait plus trop comment et il était bien incapable de se savoir pourquoi il avait accepté. Alors, il était installé dans une des chambres de l'hôtel. Juste à côté de la sienne, il y avait la chambre de ses parents et celle de sa sœur. Accroché à la patère de derrière la porte, il avait accroché son costume.
Jonas était assis en tailleur sur le sol, adossé au bureau de la chambre. Et il regardait son costume. Il faisait ça depuis que ses parents étaient partis se coucher presque trois-quarts d'heure plus tôt. Il était quasiment minuit.
« Tchouou Tchouou »
Jonas riait. Tyler et lui avaient acheté leur iPhone le même jour. Ils avaient le même. Et parce que Tyler avait la flemme de changer de sonneries, il avait gardé les sonneries de base. Mais, il n'avait pas eu la flemme de changer les sonneries de Jonas. Et désormais, à chaque fois que Jonas recevait un message son téléphone faisait le bruit d'un train.
« M. Kurt Hummel vient d'arriver. Il est dans la chambre 4252. La réception de votre hôtel. »
Jonas se leva et claqua la porte de sa chambre derrière lui.
« Kurt.
- Quoi ?, demanda Kurt en séparant ses lèvres de celles de Blaine de quelques centimètres.
- Rien. Arrête. Reviens. Viens. »
Kurt ricana. Et se lança à la conquête des lèvres de Blaine. C'était un terrain connu. Découvert depuis bien longtemps. Mais, il espérait toujours y découvrir de nouveaux trésors. Parfois, il y arrivait.
Il était en train de découvrir quelque chose, là. Il sentait qu'il découvrait un nouveau trésor, lorsque des coups résonnèrent à la porte.
« Fais pas de bruit, Blaine. Ils vont partir, dit Kurt avant de réattaquer le cou de Blaine.
- Kurt ? Kurt, tu es là ? C'est Jonas… »
Kurt se leva en vitesse du lit et se précipita pour ouvrir la porte.
« Jonas ! », cria-t-il en se jetant dans les bras de son ancien compagnon.
Et l'accolade était trop intime. Et ils se serraient un peu trop fort. Et Kurt avait les joues un peu trop rosies de joie. Alors, Blaine se demanda s'il n'aurait pas mieux fait de parler à Kurt de ses peurs avant d'arriver.
Burt monta l'escalier et fit son tour habituel pour vérifier que tout allait bien. D'abord, il passait dans la salle de bain et vérifiait que l'eau et la lumière étaient bien fermées. Puis, il passait devant les trois chambres. La lumière passait sous la porte fermée de l'ancienne chambre de Kurt. Dans laquelle dormaient Grant et Charlie. Il ouvrit doucement la porte.
« Éteins la lumière, il est presque minuit, ma Charlie, dit doucement Burt.
- Papi ?
- Oui ?
- Est-ce que tu penses que Papa et Kurt vont enfin nous dire qu'ils sont de nouveau ensemble après ce weekend à New-York ?
- Charlie ?, demanda doucement Grant.
- Tu ne dors pas ?
- Non, j'arrive pas à dormir avec la lumière, dit Grant avec un sourire.
- Alors, on éteint la lumière tous les deux et on dort.
- Papi, un bisou ! », appela Grant alors que Charlie éteignait la lumière.
Alors que Burt était endormi depuis longtemps, Grant demanda à sa grande-sœur :
« Charlie, est-ce que tu es sûre que Papa et Papou sont amoureux ?
- Pourquoi ?
- Parce que moi, j'en suis sûr, tu sais.
- Comment tu le sais ?
- Je le sais, c'est tout, Charlie. Je vois qu'ils sont amoureux. Ils sont amoureux comme Peter et E.T. Tu vois, vraiment, vraiment amoureux. »
Charlie se rapprocha de son petit frère et le laissa s'endormir contre elle.
Si ce petit garçon savait que leur parents étaient amoureux comme Peter et E.T., qui étaient ses deux dinosaures préférés, alors tout irait bien.
Chapitre relu par Mara (merci !).
