-Chapitre XXVI-

Compromis

Bella avait du vague à l'âme. Maintenant que ses sens étaient apaisés, qu'Edward rêvassait à ses côtés en jouant distraitement avec ses cheveux, les derniers évènements lui revenaient en boucle. La mort de Laurent et des filles de Denali, tous des innocents qui n'avaient eu que le tort de se trouver entre elle et Liam et puis le plan désespéré qui avait jailli elle ne savait comment de son cerveau malade d'angoisse, la dispute avec Edward, la réconciliation … et maintenant ce silence entre eux, chacun réfléchissant dans son coin au moyen de raisonner l'autre. Edward avait menacé de se briser si elle persistait à vouloir se mettre en danger… ça avait été effroyable ! Il avait parler de lui comme d'un jouet fragile qu'elle tiendrait entre ses mains… sauf qu'à ses yeux il ne serait jamais un jouet mais la personne la plus précieuse et la plus merveilleuse que la vie ait jamais créée.

Elle était prise entre deux besoins contradictoires, chacun exerçant la même sauvage exigence sur son sang bouillonnant de nouveau né. Mais étaient-ils d'égale importance ? La vengeance était le plus ancien et le plus implacable. C'était une promesse qu'elle s'était faite à elle-même, le lien ténu qui la rattachait encore à Jason et à son humanité perdue. Si elle pouvait concevoir que venger la mort de Laurent et de Tanya et ses sœurs était une tâche collective, la mort de Jason ne regardait qu'elle. Oh combien elle avait changé ! Combien cette transformation l'avait rendu dure et cruelle. Jamais avant elle n'avait connu le moindre désir de rendre à autrui le mal qu'il lui avait fait. Ni meilleure, ni pire qu'une autre, elle n'était tout simplement pas comme ça. C'était à se demander ce qu'Edward avait bien pu lui trouver ? Ah, Edward ! C'était lui son autre priorité et elle réfléchit qu'il était bien plus facile de haïr que d'aimer. Son désir de vengeance lui donnait des ailes, certes des ailes de corbeau mais des ailes tout de même. Mais Edward la rendait meilleure et si Liam avait fait d'elle un fantôme, lui l'avait ramenée à la vie et lui avait redonné l'estime de soi. De nouveau elle était importante pour quelqu'un et pas n'importe qui mais le plus extraordinaire être humain que la terre ait jamais porté et pour le remercier… elle lui rendait la vie impossible. Au même moment qu'elle se faisait cette triste réflexion, ce dernier affermit sa prise autour de ses épaules qu'il caressa pour la millième fois de l'après-midi, comme s'il avait mystérieusement perçu ses pensées. Comment faire pour concilier l'inconciliable ?

- Il faut qu'on parle de Liam et de ton plan Bella, finit-il par dire.

- Oui, je le sais, répondit-elle avec fatalisme. Mais jure moi d'abord de m'écouter, de ne pas t'énerver et d'essayer de me comprendre. Parce que j'ai avant tout besoin de ton soutien et que je t'aime et que je t'aime et que je t'aime… Ne me manipule pas. S'il te plait.

La supplique tira à Edward une grimace explicite. Visiblement il avait plus ou moins résolu d'employer tous les stratagèmes pour lui faire entendre raison et elle l'avait deviné. C'était agaçant.

- Et toi cesse de me cantonner à ce rôle d'empêcheur de tourner en rond. Nous avons le même objectif et c'est la mort de Liam. Je sais combien ton désir de vengeance est puissant mais je sais également à quel point il est trompeur. Si tu penses que tuer Liam te fera du bien, tu te goures. Tu t'apercevras au contraire que tu es plus mal encore, parce que tu auras commis l'irréparable et que pour se faire, tu auras dû renoncer à la meilleure part de toi-même.

- De quoi tu parles ? S'énerva-t-elle.

- Je parle de ton âme Bella.

Elle écarquilla les yeux de surprise. Est-ce qu'il se fichait d'elle ? Non ? Alors là c'était encore autre chose. Non content de vouloir lui sauver la vie, voilà que désormais il avait résolu de sauver son âme ! Y avait-il une petite partie d'elle-même qui ne l'intéressait pas ? Enfin s'il voulait entrer dans ce genre de débat…

- Mais si c'est toi qui le tue, que restera-t-il de la tienne ? Serait-elle moins vulnérable que la mienne ou as-tu pris un arrangement avec le bon Dieu? Railla-t-elle.

Etrangement la boutade ne le fit pas rire du tout. « Chatouilleux le Edward sur les questions de religion », songea-t-elle en regrettant immédiatement d'avoir ouvert la bouche.

- … Je suis déjà perdu, affirma-t-il avec une froide détermination.

- Qu'est-ce que ça veux dire ? Demanda Bella qui hésitait à comprendre.

Edward prit un air encore plus résolu et l'or de ses yeux se terni comme s'il avait mille ans.

- Tu sais ce que je veux dire, affirma-t-il.

Cependant il ajouta comme pour lui-même.

- J'ai tué. Plusieurs fois et je le regrette… Encore plus maintenant que je te connais.

Bella déglutit péniblement, une tempête déferlait sous son crâne. C'était forcément un mensonge. Elle connaissait Edward, il ne se nourrissait que de sang animal, il était juge attorney… il était croyant. C'était pas vrai, c'était pas vrai, c'était pas vrai ! Elle secoua la tête vigoureusement en signe de dénégation.

- J'étais très jeune, poursuivit Edward. Et le sang humain m'attirait inexorablement. Mais je ne voulais pas devenir un monstre à l'instar de ceux de ma race. J'avais des principes et j'avais la foi… et j'avais Carlisle. Mais j'avais soif, terriblement soif…

- …C'était des accidents, affirma Bella. Tu ne voulais pas faire ça, tu n'as pas pu résister.

Il eut un petit rire triste.

- Non Bella, tu te trompes. J'ai choisi soigneusement toutes mes victimes une par une, tous des tueurs, des proxénètes, des trafiquants. C'était la lie de l'humanité. Mais en réalité j'étais pire qu'eux. Je cherchais de bonnes excuses pour donner à mes péchés l'apparence de la justice.

Il l'attrapa alors fermement par les bras, l'obligeant à le regarder comme s'il voulait se torturer en voyant le dégoût qu'il devait inspirer dans le regard si rouge et pourtant toujours pur de Bella.

- Et je ne te laisserai pas commettre la même erreur, Bella. Tu es un… miracle. Une oasis dans notre monde démoniaque. Ne te perd pas, supplia-t-il.

Bella baissa les yeux, incapable de soutenir son regard. Lui, l'ange magnifique et rédempteur serait damné, alors qu'elle, païenne et ingratitude incarnée serait sauvée. Une rage incroyable contre ce Dieu auquel elle ne croyait pas et qui se permettrait de juger Edward et de le condamner, l'investit.

- M'aimerais-tu moins si c'était le cas ? Parce que moi je ne suis pas vraiment croyante et je n'ai foi qu'en toi, mon amour. Je ne suis peut-être pas pour toi à l'égal de Dieu, mais moi je te pardonne ce que tu as fait, parce que je sais que tu es un homme bon Edward, et que tu es juste et que tu es droit et que je ne saurai t'aimer aussi fort si ce n'était pas le cas.

Elle le prit par le cou et nicha son visage dans ses cheveux, baisant ses tempes, le lobe de ses oreilles, ses pommettes saillantes, son nez aquilin, sa bouche satinée… jusqu'à ce qu'il se décide à lui répondre à son tour et à lui rendre baiser pour baiser, caresse pour caresse jusqu'à ce qu'ils atteignent le point de non retour. Ils s'aimèrent encore une fois, comme s'ils dressaient une barricade entre eux et toute la cruauté du monde. L'amour était leur île et ils la défendraient jusqu'à la mort. Quand ils furent de nouveau apaisés, Bella la première rompit leur silence.

- Je t'aime si fort Edward que je pourrait tirer un trait sur mon passé si tu me le demandais, affirma-t-elle. Tu comptes plus pour moi que la vengeance.

Elle était allongée sur le ventre, la tête posée sur l'oreiller, les yeux rivés aux siens. Elle attendait de voir sa réaction. Edward écarquilla les yeux de surprise. Il n'aurait jamais osé lui demander de faire ce choix qui lui semblait perdu d'avance, tant le désir de vengeance de Bella était palpable. Mais il sauta sur l'occasion.

- D'accord, alors je te le demande. Renonce à tuer Liam et laisse quelqu'un d'autre se charger de ça.

Il la regardait maintenant avec défi et incertitude. Il n'arrivait toujours pas à y croire, c'était trop énorme et… inespéré surtout.

- Je ne tuerai pas Liam sauf si j'y suis obligée, approuva-t-elle sentencieusement. Mais en contrepartie, j'exige que tu laisses le plan se dérouler normalement et que tu n'interviennes pas directement en cas de contact avec Liam…

- … Même si j'ai l'occasion de le tuer ? L'interrompit-il, désagréablement surpris.

C'est qu'il s'était bien promis que s'il en avait l'occasion, il lui règlerait volontiers son compte.

- J'aimerai, autant que faire se peut, que tu ne t'approches pas de lui.

Bien sûr, devina-t-il, elle avait peur pour lui et c'était compréhensible. En fait, le vrai moteur de sa détermination était son désir de le protéger et de le mettre à l'abri de tout. C'était sans aucun doute la raison pour laquelle elle l'avait rendu si insignifiant aux yeux de Liam, lui laissant croire qu'elle-même n'éprouvait que mépris pour lui et nul doute qu'elle y avait réussi. Elle avait dressé de lui un portrait tellement pitoyable ! Plus indulgent maintenant qu'il était arrivé à ses fins, Edward eut un sourire désabusé et finit par se dire qu'à sa place, il aurait été capable de pire et comme Bella était meilleure que lui, elle ne lui en aurait sans doute pas tenu rigueur.

- Aurai-je au moins le droit de me défendre, le cas échéant ? S'inquiéta-t-il.

Bella écarquilla les yeux comme s'il venait de dire une énormité.

- Bien sûr Edward. Apprendre à nous défendre est même une priorité absolue pour chacun d'entre nous. On doit tous être capable d'éviter qu'il ne nous touche. Il va falloir s'entraîner, beaucoup. Mais ça ne suffira sans doute pas car Liam est avant tout quelqu'un d'expérimenté, de déterminé et de patient.

- On dirait Jasper quand tu parles comme ça, s'amusa-t-il en lui chiffonnant les cheveux.

L'allusion à Jasper la fit réfléchir à quelque chose qu'il avait dit plus tôt.

- Est-ce que tu accepterais que ce soit lui qui se charge de liquider Liam ? Je veux dire… Lui même ne risque-t-il pas de perdre son âme ?

La fine mouche, songea Edward, embarrassé malgré tout.

- Jasper était soldat avant d'être vampire. Il a participé à la guerre de sécession et avait déjà tué de nombreuses fois avant d'être transformé. Il a ensuite encore beaucoup combattu et quand Alice lui a mis la main dessus, il était au bout du rouleau. Elle l'a sauvé de tout ça et depuis qu'il vit avec nous, il semble… apaisé. Mais il ne veut toujours pas être en contact avec les humains, il n'a pas encore assez confiance en lui. C'est pour cette raison qu'avec Alice, ils sont les seuls à ne jamais sortir d'ici.

Bien sûr, c'était là l'explication de toutes ses connaissances stratégiques et de la froideur avec laquelle il envisageait toutes les hypothèses possibles et imaginables. Il parlait par expérience et donner la mort n'était pour lui qu'un détail. Un doute affreux l'envahit.

- Est-ce qu'Alice a…

Quel choc pour elle, songea Edward en voyant son visage crispé par l'inquiétude et le doute. Elle commençait de se rendre compte que les Cullen n'étaient pas aussi irréprochables que ce qu'elle s'était sans doute imaginée et elle n'était pas au bout de ses surprises. Même s'il ne se permettrait pas de dévoiler les détails de la vie de chacun, il allait tout de même devoir se résoudre à en révéler une partie.

- C'est… improbable, hésita-t-il.

Bella se crispa, pas rassurée du tout par cette réponse incertaine et Edward se résolut à en dire plus.

-La vérité c'est qu'on n'en sait rien. Son premier souvenir remonte à la vision qu'elle a eut de nous. Peut-être entre sa transformation et ce moment-là ?… Mais je ne le crois pas. Non. Je ne l'imagine même pas.

Bella approuva vivement.

- Totalement invraisemblable, convint-elle.

Jamais Alice n'attaquerait qui que ce soit, réfléchit-elle… sauf peut-être pour lui piquer ses fringues. Malgré elle, l'image la fit sourire et elle fit part de sa réflexion à Edward que l'idée fit tordre de rire. C'était bon de le voir enfin comme elle l'aimait, détendu, joyeux… si beau que s'en était émouvant. Pourtant d'autres sombres hypothèses noircissaient le tableau et l'incertitude étant pire que tout, elle se résolut à se renseigner sur les autres membres de la famille. La froide et austère Rosalie, le joyeux Emmett, la tendre Esmée ? Avaient-ils péchés eux aussi ? Edward qui avait espéré un instant que la conversation allait rebondir sur des sujets plus léger, dut se résoudre à l'attrister de nouveau.

- Rosalie a été victime de graves sévices de la part de son fiancé. Il était avec des amis, ils avaient bu et… ils l'ont laissée pour morte. Carlisle l'a transformer pour lui sauver la vie mais elle n'a jamais vraiment réussi à renoncer à son humanité. Elle aurait voulu être mère, grand-mère, vieillir et mourir aussi. La première chose qu'elle a faite après ça a été de se venger, ensuite elle n'a plus jamais recommencé et c'est mon père qui a dû se charger de la transformation d'Emmett. Elle l'a trouvé au cours d'une partie de chasse, grièvement blessé par un ours et l'a ramené sur son dos jusqu'à la maison. Aujourd'hui il la rend heureuse puisqu'il est à la fois son mari et son bébé.

Bella sourit à l'évocation du couple étrange qu'ils formaient, elle si sérieuse et lui si exubérant. Elle comprenait mieux maintenant le ciment qui les liait. Puis ses pensées se dirigèrent tout naturellement vers Rosalie. Ainsi elle avait cédé aux sirènes de la vengeance, tuant tous les hommes qui avaient participé à son crime. Bella songea qu'il serait utile d'en parler avec elle. Confirmerait-elle les dires d'Edward sur les regrets qu'elle en concevrait ?

- Je suppose qu'Emmett, sous votre tutelle à tous, n'a eu d'autres choix que de se tenir à carreau ? Plaisanta-t-elle.

Edward secoua la tête, une moue qui en disait long sur le regret qu'il en avait, au coin des lèvres.

- Une fois, commença-t-il prudemment, il y a eu un hum… accident. Lors d'une partie de chasse… des randonneurs qu'on n'avait pas repérés…

Il ne put pas en dire plus et Bella se sentit coupable de l'obliger à évoquer des souvenirs aussi douloureux. Edward sembla se reprendre et comme elle lui posait les doigts sur la bouche pour lui faire comprendre qu'elle ne désirait pas en savoir davantage, il les embrassa doucement puis les prit dans sa main et les rangea sur son cœur.

-Il ne se le pardonne pas Bella et nous, nous considérons que c'était de notre responsabilité d'empêcher ça, ce que nous n'avons pas su faire. Ces morts sont donc imputables à nous tous, exceptés Alice et Jasper qui ne nous avaient pas encore rejoints à l'époque.

Bella tenta de se représenter la scène. Emmett, nouveau-né à la force titanesque, forçant le barrage de ses pairs, les gagnant de vitesse et faisant un carnage parmi des humains sidérés… sans doute ne s'étaient-ils même pas rendu compte de ce qui leur arrivait. Enfin c'était à souhaiter. Edward prit son visage attristé entre ses deux mains et plongea ses yeux d'or dans les siens.

- J'espère maintenant que tu te rends compte à quel point tu es … spéciale et merveilleuse , Bella, affirma-t-il.

Et elle put lire toute l'admiration qu'il avait pour elle dans son regard. Comment pourrait-elle se résoudre à le décevoir ?

- Tu sais que je n'en retire aucun mérite Edward, déclara-t-elle. Je ne vous juge pas et vous aime tels que vous êtes, avec vos forces et vos faiblesses.

Il sourit à sa modestie et à son indulgence naturelle et elle ne sut résister davantage à son désir de l'embrasser encore et encore, et de le caresser, et…

- Tss, tss, tss ! Soit sage, intima-t-il en se dégageant à regret.

Déçue, Bella se résolut à lui obéir.

- Tu préfères vraiment discuter ? S'enquit-elle en masquant derrière un sourire sa déception de n'être plus dans ses bras.

- Non, pas du tout, la détrompa Edward en riant . Mais tout le monde est en bas en train de discuter des modalités d'application de ton plan et je pense que maintenant que nous sommes d'accord, on pourrait les rejoindre et participer au débat.

Embarrassée, Bella eut un sursaut révélateur. Elle avait totalement occulté les exigences de l'instant présent, son attention toute entière focalisée sur la voix chaude et suave de l'homme de sa vie. Elle eut un soupir de regret et Edward posa un baiser affectueux sur le bout de son nez.

- Nous poursuivrons cette… hum, conversation, plus tard, affirma-t-il, un adorable petit sourire au coin des lèvres.

Elle baissa la tête, un peu gênée et se leva pour le suivre. Il écarta un bras et elle vint se nicher dessous.

- Est-ce que je t'ai dit que tu étais la fille la plus bandante à laquelle j'ai jamais eu à résister , Bella ?

Le ton graveleux la surpris, normal c'était fait pour, et elle se prit les pieds dans le chambranle de la porte. Elle ne dut qu'à ses prodigieux réflexes mais aussi, il faut bien le reconnaître, au bras vigilent et ferme d'Edward, de ne pas s'étaler. Elle le remercia d'une petite tape derrière la tête et ils descendirent en riant rejoindre tout le monde au salon.