Me revoilà! Je suis vraiment désolée pour avoir mis si longtemps à poster ce chapitre-là, mais j'aborde une phase de la fic de plus en plus compliquée, et j'ai beaucoup de mal à coucher mes idées sur l'ordinateur. Je ne sais pas encore jusqu'où j'irai, tout dépendra de l'intérêt des gens pour cette histoire. Encore une fois, merci de me lire, n'hésitez pas à me donner vos avis, car c'est grâce à vous que je trouve la volonté de poursuivre cette fic. Bonne lecture à tous!


Chapitre 26

Kevin marcha de longues heures à travers les rues désertes de la ville, en fumant des cigarettes à la chaîne, sans que cela ne lui apporte le moindre réconfort. Il ne ressentait plus rien en fait. Sa peur s'était faite si intense qu'elle s'était transformée en une espèce d'angoisse silencieuse, un peu comme ce que pouvait ressentir un petit animal pétrifié de terreur devant un serpent. Pour un peu, il aurait cru être déjà mort, ce qui ne saurait tarder de toute façon. Mais pourtant Kevin n'était aucunement résigné. Bien au contraire, même s'il commençait à penser que sa situation était sans espoir, son instinct de survie était trop fort pour qu'il cède aussi facilement à la fatalité.

Il passa un long moment à penser à lui-même, à sa place au sein du trafic de drogue, à son frère, et à l'effondrement brutal que venait de connaître sa vie. C'était dingue de se dire que tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il avait connu, et tout ce qu'il espérait faire à l'avenir s'était écroulé en une seconde, comme un château de cartes. Vendre de la drogue ? Gagner la confiance de Ginelli ? Gagner le respect de ses semblables ? Avoir assez d'argent pour se suffire à lui-même ? Aider ses parents à payer les factures ? Il l'avait fait, non sans mal. Et il était plutôt fier de lui. Il espérait même obtenir une place plus importante dans l'organisation, gagner plus de fric, se désintoxiquer, et qui savait ? Peut-être même mettre de l'argent de côté pour que Karen puisse aller à l'université. Juste des projets, des projets tout à fait honorables, qu'il avait espéré mener à bien. Et il y avait cru, putain ! Il avait vraiment cru qu'il pourrait y arriver ! Et maintenant tout était foutu. A cause de Kenny.

Kenny...Putain de petit con ! Si ce petit branleur s'était tenu devant lui en cette seconde, Kevin aurait été capable de le tuer de ses propres mains. Même si ça n'aurait servi à rien, à ce qu'il paraissait. Mais ça aurait eu au moins le mérite de calmer un peu les nerfs malmenés de Kevin. Franchement, Kenny...Il était complètement cinglé ! Qu'est-ce qui lui avait pris de faire toutes ces conneries ? Se déguiser en super-héros, tabasser les criminels en tout genre, chercher la merde, provoquer Cartman, Ginelli, et tous les autres types...Mais à quoi est-ce qu'il pensait, bordel ? Qu'est-ce qu'il croyait ? Qu'il allait pouvoir changer le monde ? Qu'il allait neutraliser leur organisation ? Il délirait ! Comment avait-il pu espérer ne serait-ce qu'une seconde qu'il avait la moindre chance contre des mecs dans leur genre ? Contre la centaine de rebuts de la société qui pourrissaient la ville ? Lui, Kenny, un adolescent de seize ans, seul contre des mecs dans le genre de Cartman ! Même si Cartman avait le même âge que lui...

Mais ça ne changeait rien ! Kenny était dingue d'avoir fait ça ! Comment avait-il pu être aussi stupide ? Aussi égoïste ? Est-ce qu'il avait seulement pensé aux conséquences que pouvaient avoir ses actes ? Est-ce qu'il avait pensé un peu à leur famille ? A leurs parents ? A Karen ? Il aurait quand même du se douter des risques qu'il leur faisait courir ! Kevin savait, lui, ce que pouvaient risquer des pauvres paumés dans le genre de ses parents, à l'heure actuelle ! Il avait entendu des dizaines d'histoires sordides qui étaient arrivées à des filles de l'âge de Karen ! Kevin n'était peut-être pas un super-héros, mais il avait tout fait pour épargner aux siens la malfaisance des autres criminels, grâce à la protection de Ginelli et à sa propre influence. Et Kenny...Ce petit con de Kenny...Il avait tout foutu en l'air. Est-ce qu'il était stupide au point qu'il n'avait pas deviné le sort qui attendait sa famille s'il était démasqué ? Est-ce qu'il s'en foutait ? Comment avait-il pu risquer ainsi la vie de ses proches, juste pour mener cette guerre perdue d'avance ?

Une pensée frappa soudain Kevin, et il s'arrêta de marcher. Une guerre perdue d'avance ? Vraiment ? Il avait quand même fallu presque quatre mois avant que Mysterion ne soit neutralisé par Cartman. Quatre mois pendant lesquels Kenny avait bien foutu la merde dans les rangs de l'organisation. Il avait cassé la gueule de pas mal de lascars. Il y en avait certains que même les flics n'osaient pas provoquer. Et Kenny lui, il s'en foutait, il y allait, pépère. Et il les envoyait à l'hôpital. Genre Bill Allen par exemple. Le mec qui terrorisait même ses propres potes, et pourtant Kenny il l'avait livré aux flics plusieurs fois. En plus, après le coup de la vidéo de sa mort sur internet, depuis que Bill s'était vu lui-même assassiner Mysterion sans pouvoir s'en rappeler, et que Mysterion était quand même revenu après...A ce qu'on disait, maintenant Bill avait une trouille bleue de Mysterion. Il croyait que ce mec avait été envoyé par le diable. Et le pire, c'est que c'était même pas le seul à le croire ! Non, en fait, il y avait pleins de gens qui avaient peur de Mysterion. Et quand les rumeurs sur son immortalité s'étaient répandues, il y en avait eu plus d'un pour vouloir abandonner le combat. Évidemment, Cartman ne les avait pas laissé faire. Mais même lui, sur la fin, il commençait à croire qu'il allait perdre cette guerre. Enfin, c'est ce qu'on racontait. Mais si c'était vrai...

Ouais, en fait quand on y pensait, Kenny ne s'en était pas si mal tiré pour un petit branleur de seize ans. Non, en fait il avait carrément géré ! Il était plus fort que tous les flics réunis. Il n'avait pas froid aux yeux. Et il avait vraiment mis à mal les plans de Cartman, plusieurs fois. Kevin ne doutait pas une seconde que sans Mysterion, cette ville serait depuis longtemps tombée toute entière dans les griffes du gros adolescent. Le héros avait réussi à l'en empêcher. Peut-être que s'il n'était pas tombé dans le piège de Cartman, il l'aurait déjà vaincu et livré à la justice.

Et puis, il ne fallait pas oublier les histoires qu'on racontait à la télé tous les jours. Des gens ordinaires qui disaient que Mysterion leur avait sauvé la vie. Tous les jours. Des hommes, des femmes, des adolescents, des enfants parfois. Combien de vies avaient été épargnées grâce aux actes de Mysterion ? Kevin n'en avait aucune idée. Même si on supposait qu'il sauvait une seule personne par nuit...En quatre mois...Sans parler des agressions qui n'avaient pas lieu parce que les criminels étaient à l'hôpital ou en prison...Ça faisait beaucoup de gens quand même. Beaucoup de citoyens qui lui étaient reconnaissants. Et qui l'admiraient. Presque toute la population de South Park finalement. Et maintenant, Kevin se rendait compte que lui aussi, malgré sa colère, il ne pouvait pas s'empêcher d'admirer son frère. Comment aurait-il pu ne pas le faire ? C'était son frère, son frère à lui, qui avait accompli tout ça ! C'était Kenny McCormick !

Brusquement, Kevin sentit un violent sentiment de honte s'emparer de lui quand il se compara mentalement à son frère. Kenny était plus fort que lui, ça il le savait depuis toujours. Il était droit. Intègre. Ils avaient tous les deux connu la même vie merdique, mais pourtant Kenny avait su résister à la tentation de la drogue alors que Kevin, lui, en avait été incapable. Kenny n'avait jamais chapardé dans les magasins, volé les voitures, ou racketté les collégiens, comme son grand frère. Ses quelques prises de drogue n'avaient jamais eu de conséquences réelles. Kenny avait des principes moraux auxquels il s'accrochait. Il avait un but dans la vie, même si ses ambitions étaient modestes. Il était resté pur et digne. Souvent, Kevin l'avait détesté à cause de ça, parce qu'il savait parfaitement que Kenny valait bien mieux que lui. Et il lui était déjà arrivé de souhaiter que son petit frère connaisse les mêmes tourments que lui-même. Il avait déjà essayé de l'attirer dans le monde des junkies et de la délinquance, dans l'espoir égoïste qu'il perdrait un peu de son aura. Mais de toute façon, Kenny n'avait jamais accepté. Il était plus malin que ça. Et même si ça exaspérait Kevin, d'un autre côté, il ne pouvait pas s'empêcher d'admirer son intégrité. En vérité, il comprenait maintenant que depuis toutes ces années, il l'avait envié. Qu'il aurait voulu être comme lui. Et qu'il était fier de lui, malgré tous ses efforts pour faire croire le contraire.

Et maintenant, Kenny était dans la merde. Prisonnier d'un véritable psychopathe. Son sort n'était pas meilleur que celui de Broflovski, peut-être même pire encore. Et quand on voyait ce que le juif avait eu à subir...Et quand on connaissait un minimum Cartman et sa perversité...Son petit frère, qui avait simplement voulu aider les gens. Qui avait essayé de mettre hors d'état de nuire des ordures dans le genre de Cartman, alors que Kevin avait préféré s'allier à eux. Pour se faciliter la vie. Maintenant, Kevin possédait du fric, de la dope tant qu'il en voulait, le respect de ses semblables, mais en quoi est-ce que ça pouvait l'aider à présent ? Kenny, lui, n'avait peut-être pas de fric, mais il avait conservé sa dignité, son estime de lui-même, et une conscience tranquille. Il avait fait quelque chose de bien de sa vie. Il avait aidé des gens. Et Kevin, lui...Non. Rien. Il avait beau avoir acquis des privilèges, il savait pourtant qu'il restait le même foutu junkie, une merde de drogué, égoïste et méprisable, capable du pire pour avoir sa dose de poudre. Il le savait parfaitement. Il se détestait pour ça. Mais c'était la vie qu'il avait choisi, comme un imbécile, et il ne pouvait plus y échapper maintenant.

Plus d'une fois, il avait pensé à décrocher, à aller en cure de désintoxication, ou même à se sevrer tout seul. C'était plus facile à dire qu'à faire. Il était quasiment impossible de décrocher sans aide extérieure, et Kevin n'avait personne pour l'aider. Ses parents s'en foutaient de lui. Sa sœur était bien trop jeune, et il refusait de la mêler à tout ça. Ses amis, au boulot, n'étaient en rien de véritables amis. L'amitié n'existait pas chez les drogués. Toute relation sociale était toujours purement intéressée dans leur monde, et Kevin ne doutait pas que si un seul de ses prétendus amis avait su, pour son frère, il n'aurait pas hésité une seconde à le dénoncer auprès de Cartman pour obtenir une récompense. Et en ce qui concernait Kenny...Kenny...Ils n'avaient jamais été proches. Ils étaient constamment en compétition. La jalousie et le mépris avaient toujours existé entre eux. L'aîné, le dealer riche et influent, et le cadet ne possédant rien de plus que son honneur et des amis sincères. Finalement, lequel d'entre eux avait le mieux réussi ?

Kevin ne pouvait plus rien faire pour changer sa vie maintenant. Il en était prisonnier. Même si par miracle il arrivait un jour à décrocher, on ne le laisserait pas quitter l'organisation. Il savait beaucoup trop de choses. Ginelli l'appréciait, mais c'était peut-être pire encore, car il ne le laisserait pas quitter son service. De toute façon, quand on saurait qui était réellement Mysterion...Kevin était foutu. C'était aussi simple que ça. Tôt ou tard, il allait se faire buter. Même Ginelli ne pourrait pas le protéger...Bah, quelle connerie il se disait là ! Ginelli le tuerait lui-même s'il était au courant de son lien de parenté avec Mysterion ! Il n'accepterait jamais d'avoir un ennemi potentiel dans sa petite bande.

Mais Kevin n'y était pour rien ! Il ne savait pas que Kenny était Mysterion ! Il n'avait rien à voir avec les actes de son frère ! D'ailleurs ce n'était un secret pour personne qu'ils ne s'entendaient pas ! Comment pouvait-on croire une seule seconde qu'il abandonnerait tout ce qu'il avait durement gagné pour s'allier avec ce connard de Mysterion ? Putain de Kenny ! Pourtant, malgré ses dénégations, Kevin savait que tout était perdu maintenant. Cartman allait forcément révéler à ses sbires l'identité de Mysterion, depuis le temps que tout le monde attendait ça. Kevin était condamné à mort. Cartman allait le tuer. Et si ce n'était pas lui, ça serait n'importe lequel des types qui avaient eu affaire à Mysterion et qui s'étaient retrouvé en taule ou à l'hosto. C'est à dire tout le monde dans le milieu. Sauf lui-même.

Kevin tiqua, soudain interloqué. Il se rendait compte maintenant qu'il n'avait jamais eu de réels problèmes avec Mysterion. Il avait beau croire en toute sincérité que le héros était un emmerdeur qu'il fallait buter au plus vite, il n'avait jamais eu de raison personnelle de lui en vouloir. Jamais il n'avait été tabassé, ou livré aux flics, alors que pourtant tous les autres dealers qu'il connaissait y avaient eu droit. Certains plusieurs fois même. Mais pas lui. Non. Il était probablement une exception parmi les autres voyous. Plus il y pensait, plus il se rendait compte qu'il ne connaissait pas une seule personne qui n'avait pas au moins une histoire à raconter sur une altercation violente avec le héros. Kevin mettait son immunité sur le compte de la chance, mais maintenant qu'on y réfléchissait...est-ce que c'était vraiment un hasard ?

Il se remémora sa seule et unique rencontre avec Mysterion, trois semaines plus tôt. C'était un souvenir qui était resté longtemps gravé dans sa mémoire. Il était dans la rue, une nuit, en train de vendre des sachets de poudre à deux types bizarres. Des sans-abris, toxicomanes, qui devaient sûrement avoir quelques cases en moins. Ils étaient habillés de vieux vêtements sans doute récupérés dans une benne à ordure quelconque, mais pourtant ils avaient dans les poches des liasses épaisses de billets verts. Est-ce qu'ils avaient dévalisé un magasin ? Kevin l'ignorait, et de toute façon ce n'était pas son problème. L'argent était tout juste en train de changer de main quand soudain une ombre était apparue derrière eux. Kevin n'avait pas eu le temps de réaliser ce qui se passait. Un des types s'était écroulé à terre, proprement assommé, et à l'endroit où il se tenait une seconde plus tôt se trouvait Mysterion lui-même.

Kevin avait regardé le héros avec effroi. Il avait tellement entendu d'histoires sur son compte qu'il avait eu peur pour sa propre vie. Mysterion l'avait regardé aussi, et il avait semblé à Kevin que les yeux du héros s'étaient arrondis de surprise pendant un instant. Mais il n'avait pas eu le temps de s'en assurer. L'autre drogué s'était jeté sur le héros, et ils avaient commencé à se battre. Kevin n'était pas resté pour assister au combat. Il avait aussitôt pris ses jambes à son cou, sans se retourner, en cherchant du regard un endroit où se cacher. Mysterion avait déjà envoyé tellement de ses amis à l'hôpital qu'il ne doutait pas une seconde du sort qui l'attendait si le héros lui mettait la main dessus. Kevin avait trouvé finalement refuge dans une ruelle vide et s'était dissimulé derrière une poubelle, le cœur battant très fort.

Plusieurs minutes s'étaient passées, il avait fini par croire qu'il était tiré d'affaire, quand soudain une silhouette encapuchonnée avait émergé des ténèbres. Mysterion. Il y avait du sang sur son costume, mais Kevin avait eu la soudaine certitude que ce n'était pas celui du héros. Il avait failli se pisser dessus, il s'était relevé, en pensant à s'échapper de nouveau, mais il était dos au mur, et Mysterion se tenait devant lui. Le héros avait l'air très en colère, mais pourtant, il n'avait pas fait un geste pendant de longues secondes, qui avaient semblé être des heures pour Kevin. Finalement, Mysterion avait lancé son poing en avant, Kevin avait fermé compulsivement les yeux en croyant qu'il allait se faire passer à tabac. Mais il avait entendu le poing du héros s'écraser sur le mur, à deux centimètres de son crâne. Kevin, incompréhensif, avait rouvert les yeux, et ils avaient échangé un bref regard.

« Si je te reprends à revendre ta merde, avait-il simplement dit, tu auras affaire à moi. »

Sur ces mots, Mysterion s'était détourné et il était parti. Kevin avait eu du mal à y croire. Il avait raconté l'histoire à ses collègues dealers, et tous lui avaient affirmé qu'il avait eu de la chance, beaucoup de chance même.

« Il devait avoir autre chose à faire. Sinon tu peux être sûr qu'il t'aurait explosé les bras. C'est ce qui est arrivé à Luke il y a deux jours. »

D'ailleurs, il avait su plus tard que les deux sans-abris avaient fini aux urgences. Il n'avait jamais compris pourquoi Mysterion l'avait épargné cette fois-là. Malgré ses avertissements, Kevin avait continué à vendre sa dope, nuit après nuit, mais il n'avait plus jamais recroisé la route du héros. Il lui avait semblé parfois, au cours de ces heures froides et sombres, qu'il était surveillé. Une fois, il avait même cru voir une silhouette avec une cape courir sur un toit, non loin de lui. Mais il s'était dit qu'il devait halluciner. Si Mysterion l'avait réellement vu, il n'aurait pas hésité à venir lui casser la gueule, comme aux autres dealers. Pourquoi aurait-il fait une exception pour lui ?

Pourquoi en effet ? Sinon parce que malgré tout, il ne voulait pas le blesser ?

Kevin se sentit soudain mal. Des larmes apparurent dans ses yeux, et il les essuya d'un geste rageur du bras. Il en avait assez de penser à tout ça. Il avait besoin d'oubli. Il lui fallait un shoot, tout de suite ! Il fouilla dans ses poches, mais ne trouva rien d'intéressant. Il n'avait plus d'héro sur lui, et les cristaux de DMT ne l'intéressaient pas. Néanmoins, il avait caché quelques sachets de poudre dans sa chambre. Il lui suffisait de rentrer chez lui, et il pourrait enfin se plonger dans le bien-être de la drogue, effacer le visage de Kenny de son esprit, oublier sa peur de l'avenir. Il se mit aussitôt en route, d'un pas rapide, mais durant le trajet jusque chez lui, il fut incapable de ne pas penser à ce merdier sans fond dans lequel lui et sa famille étaient plongés.

Qu'allait-il faire maintenant ? Fuir ? Se cacher ? Pour aller où ? Abandonner Kenny à son sort ? Ce serait sûrement la solution la plus prudente...Après tout, Kevin n'était pour rien dans les conneries de Kenny, ce ne serait pas juste qu'il ait à payer ! Il pouvait prévenir ses parents du danger. Ils pourraient s'enfuir dans un autre État tous ensemble. Partir dans une grande ville peut-être, là où l'anonymat était facile, prendre un nouveau départ, tout recommencer à zéro. Karen irait dans une autre école. Kevin, pourrait essayer de trouver un boulot. Peut-être même qu'il pourrait en profiter pour se désintoxiquer définitivement. Et laisser Kenny souffrir entre les griffes de son geôlier, qui qu'il soit ? Kenny, Mysterion, Mysterion, Kenny...Mysterion, le super-héros immortel.

Immortel...Ouais, c'était la rumeur qui courait, d'ailleurs Broflovski n'avait pas nié que Kenny était immortel. Est-ce que c'était possible ? Ça expliquerait pas mal de choses en tout cas...Mais alors, s'il était immortel, il n'avait rien à craindre ! Il serait sûrement capable de s'en tirer tout seul ! Après tout, il s'était mis dans la merde tout seul ! Pourquoi est-ce que Kevin aurait à l'aider ? Broflovski avait dit qu'il était le seul à pouvoir le faire...Mais Kevin ne voulait pas ! Il ne voulait pas être mêlé à ces histoires ! Il ne voulait pas d'ennuis ! Ce n'était pas ses affaires ! Au contraire, c'était un sacré coup de pute qu'il lui faisait là, Kenny, en se foutant dans la merde et en comptant sur son grand frère pour réparer ! Il avait bien cherché ce qui lui était arrivé ! Ce petit con avait voulu jouer au super-héros, maintenant il n'avait plus qu'à assumer ! En quoi est-ce que ça concernait Kevin d'abord ? Kenny avait attiré assez d'emmerdes à sa famille comme ça !

Sur ces pensées, Kevin franchit enfin le seuil de sa maison. Seul le silence l'accueillit. Ses parents devaient sûrement dormir à cette heure-ci, et Karen aussi. Karen...Pauvre Karen, tellement mignonne, tellement innocente. Comment est-ce que Kevin allait bien pouvoir lui expliquer ce qui était arrivé à Kenny ? Comment allait-il pouvoir raconter tout ça à ses parents ? Et puis...Merde, Kenny était son frère. Il faisait partie de sa famille. Si leurs rôles avaient été inversés, Kevin était sûr que Kenny aurait tout fait pour l'aider. Le simple fait qu'il ne l'ait pas livré aux flics quand il en avait eu l'occasion prouvait bien qu'il ne détestait pas. Putain...Kevin avait envie d'un shoot, il lui en fallait un, maintenant ! Il devait oublier tout ça, c'était trop dur, il n'en pouvait plus !

Le jeune homme franchit en courant les quelques mètres qui le séparaient de sa chambre et se précipita sur son oreiller. C'était là-dedans qu'il cachait ses sachets d'héroïne, juste en cas de besoin. Kevin en déchira un précipitamment et se prépara sa seringue, sans cesser de cogiter. Pourquoi est-ce que toute cette merde lui retombait dessus ? Pourquoi lui ? Il n'avait rien demandé ! Il voulait juste qu'on lui foute la paix, et c'était tout ! Il ne voulait pas être impliqué là-dedans ! Il ne pouvait rien faire ! Il n'avait rien d'un héros, lui ! Il n'était pas...Il n'était pas comme Kenny !


Stan Marsh n'était pas resté longtemps à l'hôpital. Quand les médecins avaient décrété qu'il n'avait rien de grave, et qu'il suffirait d'un peu de repos pour qu'il retrouve la santé, il avait été gentiment poussé à la sortie après à peine une nuit d'observation. Le brun ne s'en plaignait pas. Il n'aimait pas les hôpitaux, et par ailleurs avec toutes les agressions qui avaient eu lieu depuis, il comprenait bien que le personnel médical préférait garder les places pour les gens gravement blessés. Aussi, Stan avait passé toute la journée après sa sortie chez lui, surveillé attentivement par ses parents inquiets, qui craignaient encore qu'il ne fasse un accident cérébral, ou un truc du genre. Pourtant, en ce qui le concernait, il se sentait en pleine forme, et il aurait voulu sortir dehors pour retrouver ses deux amis. Randy et Sharon le lui avaient interdit formellement. Pas seulement à cause de sa fragilité. A cause surtout de la soudaine vague de violence qui avait frappé la ville de South Park depuis la veille.

En recoupant les informations qu'il avait obtenu de ses parents et des médias, Stan avait fini par comprendre que pendant que lui, Kenny et Kyle se faisaient attaquer par ces types cagoulés, la veille, il y avait eu un gros casse à l'autre bout de la ville. Une vingtaine de types armés avaient dévalisé des magasins, incendié des maisons, agressé des gens, et étaient repartis seulement quand les flics étaient intervenus. Il y en avait pour des milliers de dollars de dégâts, voire même des dizaines de milliers. Il y avait eu beaucoup de blessés, et plusieurs morts. Mais ça n'avait été que le début. Depuis lors, les agressions et les violences s'étaient décuplées, dans la nuit, et même pendant la journée qui avait suivi. A ce qu'on racontait, la municipalité avait même du improviser un hôpital de fortune dans le gymnaste du lycée. Et le pire dans tout ça ? Mysterion n'était pas intervenu. Pas une seule fois. En fait, plus personne n'avait vu le héros depuis la nuit d'avant, et la panique commençait à se profiler parmi les citoyens. Est-ce qu'il était mort ? Est-ce que la pègre avait remporté la victoire finalement ? Est-ce que c'était pour ça que les hordes de criminels n'avaient plus peur de commettre leurs actes en plein jour ? Où était Mysterion ? Pourquoi ne venait-il pas les aider ?

Stan se posait les mêmes questions, et il se sentait de plus en plus inquiet au fil des heures qui passaient sans lui apporter de nouvelle de ses deux amis. Il avait su que Kyle avait été enlevé pendant leur agression, la veille, et que Kenny s'était enfui de l'hôpital avant d'être interrogé par la police. Il était parti chercher leur ami, ça Stan l'avait bien compris. Mais dans ce cas pourquoi n'était-il pas revenu ? Où étaient-ils tous les deux ? Personne n'avait su ce qu'étaient devenus les deux garçons depuis, et Stan avait très peur de ce qui avait pu leur arriver.

Les Broflovski étaient venus le voir à l'hôpital pour lui poser des questions. Stan leur avait raconté ce qui s'était passé, navré de ne pas pouvoir les rassurer sur le sort de leur fils. En vérité, il n'y avait vraiment pas de quoi être optimiste, ce qu'ils savaient tous parfaitement. Les flics aussi le savaient. D'ailleurs, Stan avait été interrogé par le sergent Yates et par son adjoint Mitch peu après. Ils avaient passé deux heures à lui poser des questions sur leur agression, sur la mort des deux policiers qui les protégeaient, sur l'enlèvement de Kyle, mais aussi sur la disparition bizarre de Kenny McCormick.

« Nous savons que Kenny est arrivé à l'hôpital en même temps que toi, lui avait expliqué le sergent Yates. Il y a au moins une dizaine de personnes qui nous l'ont confirmé, notamment tes propres parents.

-Ouais, peut-être, avait dit Stan prudemment. Et alors ?

-Et alors, nous aurions bien voulu lui poser des questions à lui aussi. Mais quand on est arrivé ici, ton ami Kenny n'était plus là. Est-ce que tu sais où il est allé ?

-Non, je ne sais pas. De toute façon, s'il n'avait rien de grave, il n'avait pas de raison de rester à l'hôpital, non ?

-Tu trouves ça normal qu'il soit parti sans même venir te voir ? Alors que tu aurais pu être gravement blessé ?

-Mais...Je ne suis pas gravement blessé ! Avait protesté Stan en se sentant de moins en moins à l'aise. Enfin, les médecins m'ont dit que je n'étais...

-On sait ce que les médecins t'ont dit. Mais, tu es sûr de ne pas savoir où est Kenny ? Tu ne sais pas ce qu'il avait en tête en partant de l'hôpital aussi vite ? »

« Attention, s'était dit le brun. Il faut que je fasse gaffe à ce que je dis. »

-Non, je ne sais pas.

-Peut-être qu'il espérait sauver votre ami Kyle ? Non ? »

Stan avait du faire un gros effort pour garder un visage inexpressif.

« Vous croyez ?

-Je te demande si c'est ce que tu crois, toi ! S'était énervé le sergent Yates. Alors, à ton avis ?

-Je...Je ne sais pas...Peut-être bien...

-Ah oui ? Alors ça veut dire qu'il doit savoir des choses que la police ignore. Parce que nous, pour le moment, nous ne savons pas comment retrouver Kyle !

-Kenny...Il est resté conscient pendant toute notre agression...Peut-être qu'il a...vu, ou entendu des choses...Je ne sais pas...

-Tu ne sais pas grand chose, dis moi. Alors je vais poser ma question autrement. Est-ce qu'il serait possible que ton ami Kenny soit parti avertir quelqu'un de l'enlèvement de Kyle ? Par exemple, Mysterion ? »

Stan avait mimé tant bien que mal la surprise. Heureusement, il était meilleur que Kyle pour ce qui était de dissimuler ses pensées.

« Mysterion ? Vous pensez que c'est ça ? Mais comment est-ce que Kenny ferait pour le prévenir ?

-C'est justement ce que je te demande.

-Je pense que vous vous faites des idées. Kenny ne sait pas comment contacter Mysterion. Et Mysterion a sûrement...autre chose à faire... »

Le sergent Yates avait gardé le silence un long moment, les yeux fixés sur Stan comme s'il espérait percer ses secrets par la seule force du regard. Mal à l'aise, Stan s'était détourné.

« Tu sais Stan, avait poursuivi le sergent, c'est Mysterion qui a été le premier à me parler des menaces qui pesaient sur Kyle. Il y a un mois de ça. Il est venu me voir pour me demander de mettre Kyle sous protection rapprochée. Et figure-toi que ça avait l'air d'être très important pour lui. Il n'a jamais voulu m'en dire plus à ce sujet, mais il y a des choses qui sont faciles à deviner. Surtout quand on est flic. Parce qu'on a l'instinct, tu vois ? L'instinct du flic, c'est ce qui peut faire toute la différence parfois... »

Yates laissa planer un silence pendant quelques secondes, histoire que Stan saisisse bien le sens des mots qu'il venait de prononcer.

« Depuis que Kyle a disparu, on n'a plus eu de nouvelle de Mysterion. Et pourtant, Dieu sait qu'on aurait bien besoin de lui en ce moment. Mais peut-être qu'il a d'autres priorités. Par exemple, retrouver son ami Kyle ? Un ami très cher, au point qu'il n'y ait rien d'autre qui compte pour Mysterion ? Qu'est-ce que tu en penses ? »

Stan n'avait pas su quoi répondre sur le coup. Il y avait tellement d'insistance dans les yeux du sergent Yates ! Le policier avait esquissé un léger sourire de satisfaction, avant de poser sa dernière question.

« Tu es vraiment sûr de ne pas savoir où est ton ami Kenny ? »

Un frisson avait parcouru la colonne vertébrale de Stan. Le brun avait fait appel à tout son sang-froid pour répondre.

« Je ne sais pas où est Kenny. Je ne sais rien de Mysterion. Et je crois que vous feriez mieux d'aider Kyle plutôt que de perdre votre temps ici. »

A la grande surprise de Stan, le sergent avait fini par acquiescer et par se lever, imité par Mitch.

« Bon. Repose-toi bien Stan. Si tu as quelque chose à me dire, n'hésite surtout pas à me téléphoner. Tiens, voilà mon numéro. »

Il avait posé un papier sur la table de chevet de Stan, avant de sortir de la pièce sans se retourner. Stan s'était senti brusquement inquiet. Il avait l'impression de ne pas avoir été très convainquant. Et quelque chose lui disait que le sergent Yates se doutait de plus de choses qu'il ne l'avait laissé entendre...

Yates ne l'avait plus contacté depuis. Il devait crouler sous le travail. Et plus personne n'avait eu de nouvelle de Kenny ou de Kyle depuis leur disparition. Avaient-ils été enlevés par Catman ? Stan avait de plus en plus tendance à le penser. Si Kenny avait encore été libre de ses mouvements, il n'aurait sûrement pas laissé Stan à l'écart de ses projets de sauvetage. Et puis, c'était de Kenny dont il était question. Kenny était un être obstiné, téméraire, et il était fou amoureux de Kyle. Savoir son ami en danger était le moyen le plus sûr de le pousser à faire n'importe quoi. L'appât idéal pour l'attirer dans un piège. Stan en devenait presque malade d'inquiétude, à force de rester chez lui sans rien faire, à attendre que quelque chose se passe. Il aurait volontiers transgressé l'interdiction parentale de sortir si seulement il avait su où aller et quoi faire. Si Kyle et Kenny avaient été enlevés par Cartman, où pouvaient-ils bien se trouver ? Comment les aider ? Stan n'en avait pas la moindre idée, et c'était horriblement frustrant.

La sonnette d'entrée le fit soudain sursauter. Il tourna la tête vers la porte, surpris, avant de se lever et de se précipiter sur la poignée. Est-ce que c'était Kenny ? Pourvu que ça soit lui ! Pourvu que ce soit lui et qu'il puisse lui expliquer ce qui se passait ! Stan ouvrit la porte, plein d'espoir, mais la personne qui se tenait sur le seuil n'était pas son ami. C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, vaguement familier, qui arborait un air anxieux. Stan se laissa envahir par la déception.

« Stan Marsh ? »

Le brun hocha la tête, et regarda fixement son visiteur. Son visage ne lui était pas inconnu. Au bout d'un instant, il tiqua et ouvrit grand les yeux. C'était le frère de Kenny ? Kevin ? Mais oui, c'était bien lui ! Qu'est-ce qu'il faisait là ?

« Est-ce que je peux entrer ? Faut absolument que je te parle... »


Moins d'une demie-heure plus tard, alors qu'ils étaient tous les deux enfermés dans la chambre de Stan, Kevin avait fini de raconter ce qui s'était passé avec Kyle la nuit précédente, sans regarder une seule fois le jeune brun dans les yeux. Le junkie ne s'était pas embarrassé de formules de politesse, et il n'avait pas non plus essayé de ménager les sentiments de Stan. Il lui avait raconté sans le moindre état d'âme les violences que Kyle avait eu à subir, sans passer sous silence le viol collectif. Il avait même été jusqu'à lui détailler l'état dans lequel se trouvait le pauvre juif quand il s'était introduit dans le bureau de Cartman. Clair, sincère, froidement précis. C'était tout juste si sa voix avait tremblé en parlant de la disparition inquiétante de Kenny. Pour un peu, on aurait pu croire que Kevin McCormick n'en avait absolument rien à foutre du sort que pouvait connaître son frère, mais Stan savait que le simple fait qu'il soit venu le voir était bien plus révélateur que n'importe quels mots.

Le jeune brun mit un long moment avant de retrouver l'usage de la parole. Il était devenu terriblement pâle, et ses mains tremblaient. Il n'arrêtait pas de penser à Kyle, et l'imaginer à la merci de Cartman lui donnait envie de hurler. Cartman, ce salopard de fils de pute, comment avait-il pu faire ça à Kyle ? Comment pouvait-il être aussi vicieux ? Aussi cruel ? Ce mec, vraiment, il...il n'avait rien d'humain ! C'était un monstre ! Rien d'autre qu'un monstre ! Bordel, Stan aurait tout donné en cette seconde pour le massacrer de ses propres mains, pour lui faire subir les mêmes horreurs que celles qu'il avait infligées à Kyle ! Et si c'était là ce que lui ressentait, alors qu'il n'éprouvait pas de sentiments amoureux pour le jeune roux, il avait du mal à imaginer ce que Kenny pourrait ressentir, lui.

« Est-ce que...dit-il enfin d'une voix faible. Est-ce que tu es sûr que Kenny n'est pas là-bas, lui aussi ?

-Ouais, ça j'en suis certain. De toute façon, Cartman n'est pas assez fou pour le garder prisonnier dans son propre QG s'il peut pas le tuer. Il aurait trop peur que Kenny foute le bordel. »

Une imperceptible fierté perçait dans la voix de Kevin. Stan tiqua, indécis sur l'attitude à avoir. Il ne savait pas trop comment réagir avec ce mec. Kenny n'avait jamais caché le mépris qu'il éprouvait vis à vis de son frère aîné, et en cet instant Kevin n'avait pas l'air particulièrement touché par le sort que devait connaître son frère. Mais est-ce que ce que son flegme était bien sincère ? Serait-il venu ici s'il ne s'était pas inquiété pour Kenny, au moins un peu ?

« Au fait, dit soudain Kevin, c'est vrai que Kenny est immortel ? Je veux dire...c'est la rumeur qui courait, mais j'ai jamais pu savoir si c'était vrai ou si...

-Ouais, c'est vrai, répondit Stan. Me demande pas comment c'est possible, j'en ai aucune idée. Mais si Kenny n'est pas à votre QG, où est-ce qu'il peut bien être ?

-Hein ? S'exclama Kevin en ouvrant des yeux ronds. Attends, parce que tu le sais pas ?

-Comment est-ce que tu voudrais que je le sache, exactement ?

-Mais, l'autre là...Broflovski...Il a dit que tu étais au courant de l'histoire ! Il a dit que tu saurais quoi faire !

-Si Kenny n'est pas au quartier général avec Kyle, alors j'ai aucune idée de l'endroit où Cartman a pu l'emmener !

-Broflovski a dit...qu'il était à la merci d'un psychopathe...Que le sort de Kenny était peut-être pire que le sien...

-Connaissant Cartman, ça ne me surprend pas. Mais je ne sais pas de qui il parle, moi ! Des types dérangés, il doit en avoir une dizaine à ses ordres ! »

Stan ne pensa pas une seconde à Jim McElroy, car il n'avait aucun moyen de se douter que le gourou avait fait alliance avec le gros adolescent pour s'emparer de Kenny. En vérité, en cet instant, il ne savait même pas que McElroy avait conservé tous ses souvenirs de son altercation avec Mysterion quelques jours plus tôt.

Kevin McCormick marmonna une flopée d'injures bien senties. Il avait l'air contrarié tout à coup. Nerveux aussi.

« Bordel de merde...Si j'ai bien compris, je suis venu ici pour rien.

-Quoi ? Comment ça pour rien ?

-Si tu peux pas aider Kenny...

-Hé, arrête de dire des conneries, tu veux ! Tu crois que je vais rester sans rien faire, après tout ce que tu m'as dit ?

-Et tu comptes faire quoi exactement ?

-Je...Je ne sais peut-être pas où est Kenny, mais je peux toujours sauver Kyle ! Je vais aller le chercher ! »

A la grande surprise de Stan, Kevin éclata de rire, comme si c'était une bonne blague. Mais il n 'y avait aucune joie sur son visage.

« T'es un petit rigolo toi, c'est ça ? Tu crois vraiment que ça sera aussi simple ? Tu délires complètement, mec ! Cartman a des gardes partout, tout le bâtiment est surveillé. Les types qui rôdent dedans sont armés jusqu'aux dents, ils te buteraient sans se poser de question s'ils te voyaient débarquer ! Même les flics, ils ont jamais osé se pointer là-bas !

-Pourquoi ? Ils ne savent pas où est votre QG ?

-Sans doute que si. C'est pas vraiment un secret entre nous. Le truc, c'est que c'est dans un quartier déserté, y a personne qui habite dans le coin, à part deux trois clodos. Y a des mecs pour patrouiller en permanence, et en plus tout le monde se connaît là-bas, donc pour l'infiltration, tu peux oublier ! Et puis, Cartman il a pleins d'espions chez les flics. Il est toujours au courant des opérations en cours, donc on peut jamais le prendre par surprise. Il se prépare, il saborde les trucs de l'intérieur.

-Il doit forcément y avoir un moyen de faire quelque chose...Toi, tu pourrais m'aider !

-Moi ?

-Oui, toi tu es connu là-bas ! Personne te soupçonnera ! Tu pourrais entrer, et aller libérer Kyle !

-Nan, mais t'es pas bien ? T'y as vraiment cru ? Tu crois sérieusement que ça pourrait marcher, ce genre de connerie ? Ton juif ferait pas dix mètres avant d'être reconnu et arrêté, et moi je me ferais tuer ! De toute façon, je veux rien avoir à faire là-dedans.

-Pourquoi t'es venu me prévenir dans ce cas ? »

Kevin se renfrogna, et garda le silence quelques secondes.

« ...Je pensais que tu pouvais aider Kenny...Broflovski m'a dit de te prévenir, je l'ai fait, m'en demande pas plus.

-Et puis quoi ? Tu vas te barrer ? Tu vas faire comme si de rien n'était ? Là, tu vois, je ne peux absolument rien faire pour aider Kenny. Si tu veux le sauver, il va falloir y mettre du tien.

-J'ai rien à voir là-dedans, moi.

-Arrête tes conneries ! Tu es le frère de Mysterion ! Tu es impliqué maintenant, que ça te plaise ou pas ! Tu crois vraiment que tu vas pouvoir reprendre ta petite vie tranquille maintenant ? Cartman va te tuer. Et il tuera toute ta famille. »

C'était exactement le même argument que lui avait déclamé Kyle, et Kevin ne répondit rien. Il arborait un air maussade, boudeur, comme s'il était incapable de réaliser les risques qu'il courait. Stan fut saisi d'une terrible envie de lui envoyer son poing dans la gueule, histoire de le faire réagir un peu plus. En vérité, contrairement aux apparences, Kevin savait parfaitement ce qui était en jeu dans cette histoire, et son attitude renfrognée n'était qu'une façade pour cacher sa peur. Parce que Kevin avait peur, oui. Très très peur même, mais il ne l'aurait montré pour rien au monde à Stan.

« T'as plus le choix maintenant, poursuivit Stan d'une voix glaciale. Faut que tu nous aides.

-...Je pourrais partir...Avec ma famille...On pourrait se cacher. »

Kevin y croyait encore à moitié, même si des heures de réflexion avaient fini par lui faire comprendre qu'au fond de lui, il ne pourrait jamais laisser son frère entre les griffes de son tortionnaire, qui qu'il soit. Même s'il n'était rien de plus qu'un salopard de toxicomane égoïste et arrogant, sa famille était la seule chose qu'il avait au monde. Et s'il la perdait, alors il ne lui resterait plus rien.

« Tu abandonnerais Kenny ? Explosa Stan sans comprendre les sentiments qui tourmentaient Kevin. Tu le laisserais à la merci de Cartman, alors que tu sais ce qu'il risque de subir ? Tu...T'es vraiment une merde Kevin ! Tu laisserais tomber ton propre frère ?

-Mon frère ? Qu'est-ce qu'il a jamais fait pour moi mon frère, hein ? Il s'est foutu tout seul dans la merde ! Il a risqué la vie de notre famille pour...pour...pour son petit jeu de merde...

-Son petit jeu de merde ? Il a sauvé des vies ! Il a fait ce qu'il a pu pour protéger cette ville, pour l'empêcher d'être pourrie par des vermines dans le genre de Cartman ! Là, en ce moment, il est probablement en train de souffrir pour avoir voulu faire quelque chose de bien ! Et toi, tu le laisserais là, sans états d'âme ? »

Kevin n'eut pas la force d'argumenter davantage contre Stan. De toute façon, son indifférence affichée n'était rien de plus que du vent.

« -...Mais t'es obligé de faire ça ? Sauver le juif, je veux dire ? Tu peux pas aider Kenny discrètement, et le laisser sauver Broflovski après ?

-Je te rappelle que je ne sais pas du tout où est Kenny et comment le sauver. Y a que Kyle qui est au courant. Si on veut aider Kenny, on aura besoin de lui... »

Argument imparable. Kevin ne répondit rien, conscient que la situation était loin de s'arranger pour lui. Bien au contraire, elle ne faisait qu'empirer.

« Dans ce cas...S'il le faut, je peux essayer de lui parler encore une fois...Je lui demande qui c'est le mec qui garde Kenny, et après on peut aller le chercher...

-Alors là je t'arrête tout de suite ! Le coupa Stan. C'est hors de question que je laisse Kyle entre les griffes de Cartman !

-Putain, mais tu te calmes un peu avec ton juif ? J'ai pas dit de le laisser éternellement là-bas ! Il me dit où est Kenny, on aide Kenny, et lui ensuite il pourra aider son petit copain, et voilà !

-Ah ouais ? Et combien de temps il faudra avant qu'on y arrive ? Combien de temps Kyle va devoir rester prisonnier et supporter ce pervers de Cartman ? Non, là tu peux toujours courir ! On sauve Kyle d'abord, et ensuite on ira aider Kenny !

-Mais on peut pas sauver Broflovski ! C'est impossible !

-Je m'en fous de ce que tu penses, on va quand même le faire ! Même s'il nous faut des semaines pour ça ! Je ne le laisserai pas subir encore je ne sais pas combien de viols et d'autres horreurs du genre !»

Kevin regarda Stan avec une expression d écœurement.

« Bordel...Tu peux bien parler de moi...Alors que toi t'es prêt à abandonner Kenny pour sauver Broflovski...Tu me dégoûtes... »

Stan se sentit soudain mal. Les mots de Kevin l'avaient frappé bien plus durement que si le junkie les avait hurlé.

« Je...Je n'abandonne pas Kenny, protesta t-il. Je le sauverai, lui aussi, quand...

-Arrête Marsh. Dis-le tout de suite, que tu préfères laisser Kenny de côté si ça peut aider le juif.

-Ce n'est pas vrai ! C'est juste...C'est ce que Kenny voudrait qu'on fasse ! J'en suis certain ! S'il était là, il nous demanderait de sauver Kyle avant de le sauver, lui !

-Mais Kenny n'est pas là. Il est prisonnier d'un malade mental à la solde de Cartman. Et tu trouves que c'est mieux de le laisser souffrir, lui, plutôt que de laisser Broflovski souffrir.

-Putain Kevin, tu vas arrêter tes conneries ! Je t'ai dit qu'on n'allait pas abandonner Kenny ! On va juste aider Kyle avant ! De toute façon, quitte à lui poser des questions en catimini, autant l'aider à s'enfuir carrément !

-Cartman ne tuera pas Broflovski. Il le gardera en vie un long moment, pour s'amuser avec lui autant qu'il veut. Mais si Kenny meurt avant qu'on puisse l'aider ?

-Kenny est immortel. Il ne peut pas mourir de toute façon.

-Et c'est une raison ?

-La meilleure des raisons, c'est que Kenny peut gérer ça beaucoup mieux que Kyle ! Arrête de faire comme si t'étais le mieux placé pour en juger ! Je connais Kenny beaucoup mieux que toi, et je peux te garantir qu'il voudrait qu'on sauve Kyle avant de l'aider lui ! Kenny est fort, il a vécu des choses horribles depuis son enfance, il pourra surmonter ça, le temps qu'on aille le sauver ! Kyle n'est pas aussi solide que lui ! »

Kevin ne répondit rien, mais il y avait tellement de mépris dans ses yeux que Stan sentit son assurance disparaître. Le jeune brun eut honte de lui tout à coup. Il croyait vraiment ce qu'il disait ? Il pensait sincèrement que ce n'était pas si grave que ça que Kenny subisse il ne savait quelles tortures, juste si ça pouvait mettre Kyle à l'abri ? Pourtant, Stan estimait réellement que Kenny était plus fort que Kyle, ne serait-ce que parce que c'était lui le super-héros immortel. Mais est-ce que c'était vraiment pour ça qu'il voulait absolument sauver Kyle en premier ? Est-ce que ce n'était pas plutôt parce que Kyle était son meilleur ami ? Qu'il était bien plus proche de lui que Kenny ? Et que s'il fallait en perdre un, Stan savait qu'il préférerait garder Kyle près de lui, tout simplement parce qu'il tenait à lui plus qu'il ne tenait à Kenny ? Est-ce que la vie de Kenny comptait si peu que ça pour lui ?

Le jeune brun savait que c'était ce à quoi pensait Kevin, et sans doute qu'il y avait du vrai là-dedans. Mais après quelques instants de réflexion, alors que l'image de Kyle violé par trois hommes lui retraversait l'esprit, Stan décida de suivre son choix jusqu'au bout. Malgré ses scrupules, malgré sa peur et sa culpabilité de ne pas accorder autant d'importance à Kenny qu'à Kyle. Mais il fallait être honnête : Kyle ne pourrait pas supporter cette épreuve avec autant de force que Kenny. Kyle n'était ni un super-héros, ni un garçon immortel. Il n'avait jamais vécu les épreuves que Kenny avait connues. Il était plus fragile, plus sensible que leur ami blond. Et c'était ce que Kenny aurait voulu. Ça, au moins, c'était une certitude. Kenny aurait voulu que Kyle soit mis à l'abri, à n'importe quel prix.

« On sauve Kyle en premier, affirma Stan en regardant Kevin droit dans les yeux. Et ensuite on ira aider Kenny. C'est non négociable.

-C'est ce que tu veux ? Alors dans ce cas, tu le feras sans moi. Je vais pas courir de risques pour ce juif.

-Putain, mais arrête d'être aussi borné ! Je te dis qu'on sauvera Kenny après ! De toute façon, on n'arrivera à rien sans Kyle, au cas où tu n'aurais pas encore compris ! Plus vite on l'aura récupéré, plus vite on aidera Kenny. »

Il y eut un silence.

« Décide-toi, et vite. C'est maintenant ou jamais. Tôt ou tard, Cartman dira à tout le monde que Mysterion, c'était Kenny, et tu te feras buter ! Il faut agir tout de suite, avant que tu ne sois grillé et que tu ne puisses plus rien faire !

-Putain de merde ! C'est bon, ok ! Je vais t'aider !

-Merci.

-Mais attention ! Moi je veux pas prendre de risques ! Je t'aide à libérer le juif, et après vous vous démerdez pour sauver Kenny, c'est bien clair ?

-Très clair. »

Il y eut un autre silence, plus court cette fois.

« Bon, dit enfin Kevin. Alors on fait quoi ? A nous deux, je suis pas sûr qu'on arrive à grand chose.

-Tu es vraiment sûr de ne pas pouvoir libérer Kyle ? Même en lui faisant porter un déguisement, ou quelque chose comme ça ? »

Kevin poussa un soupir d'exaspération et jeta un regard mauvais à Stan.

« Bon, alors écoute-moi bien Marsh, quand je dis que c'est impossible, c'est que c'est vraiment impossible. D'une, ton pote juif est menotté à un radiateur, et Cartman ne m'a pas donné les clés. De deux, même si je fais partie de la bande, j'ai aucune raison valable d'aller dans le bureau de Cartman, et tout le monde le sait. J'ai eu de la chance la première fois que personne me surprenne, mais ça veut pas dire que ça marchera une deuxième fois. De trois, y a toujours un ou deux gardes devant la pièce, et c'est pas dit que je puisse les baratiner comme l'autre. De quatre, même si par miracle, et je dis bien par miracle, j'arrivais à entrer et à libérer Broflovski, comment veux-tu qu'on parte sans se faire voir ? Je t'ai dit que tout le monde se connaissait là-bas, et surtout tout le monde sait qui est Broflovski. Il pourra jamais s'enfuir, parce qu'il se ferait rattraper aussitôt qu'il aura mis un pied en dehors du bureau de Cartman. Et pour le coup du déguisement, laisse tomber, ça marchera jamais. Si les larbins de Cartman voient un gamin inconnu traîner dans le bâtiment, ils voudront savoir qui il est, c'est obligé.

-Y a forcément un moyen de le sortir de là. Si on crée une diversion...Pour que tout le monde se concentre sur quelque chose et que Kyle puisse sortir par un autre côté...

-Faudrait une sacré diversion dans ce cas, pour occuper une cinquantaine d'homme armés. Et on n'est que deux...»

Stan et Kevin gardèrent le silence pendant de longues minutes, plongés dans leurs pensées. Puis soudain Stan poussa une exclamation.

« Je crois...Je crois que j'ai une idée...

-Quoi ?

-Si on prend Cartman par surprise...Tu dis que les flics n'ont jamais pu faire quoi que ce soit parce qu'il sabordait les opérations de l'intérieur, avec ses espions. Mais il y a des flics en qui on peut avoir confiance...Genre, le sergent Yates...

-Attends, c'est une blague ? Putain mais t'es con ou quoi ? Je t'ai dit qu'on pouvait pas faire confiance aux flics !

-Lui, il est sûr. Même Kenny le disait. Il pourrait nous aider à créer une diversion.

-Nan mais je rêve...Et pourquoi il accepterait de nous aider ?

-Kenny m'a dit qu'il croyait en Mysterion. Mysterion pouvait lui demander n'importe quoi, Yates le faisait.

-Hé oh, redescend sur Terre Marsh ! Y a plus de Mysterion, au cas où tu aurais oublié ! C'est même pour ça qu'on est là, tous les deux ! »

Un bref sourire étira les lèvres de Stan.

« Il n'y a peut-être plus de Mysterion, mais ça peut s'arranger... »