26
Jacob ?
Je l'observe avec perplexité. Jacob, sous sa forme de loup roux, est debout face à moi, les muscles crispés comme s'il s'attendait à ce que je lui saute dessus. Puis de petits détails me sautent aux yeux. Pour commencer, la douleur a disparu. Je me sens enfin soulagée. Cet océan de souffrance dans lequel je me noyais depuis des heures a disparu.
Ensuite, je suis au beau milieu de la forêt. Je ne me souviens pas être arrivée jusqu'ici. Mon dernier souvenir remonte au canapé chez Emily, où j'étais allongée, me tordant de douleur.
Quelque chose d'autre me tracasse, mais je n'arrive pas à mettre le doigt dessus.
Bella, comment tu te sens ? demande une voix dans ma tête, et je reconnais Jacob.
Je le regarde droit dans les yeux, et de nouveau, une sensation étrange m'envahit. Comme si ma vision était différente. Comme si… Comme si j'y voyais plus clair. Je peux voir chaque petit détail, chacun des poils qui le recouvrent, je peux voir les petites lignes de différentes couleurs qui strient ses yeux, je peux sentir son souffle, je peux sentir son odeur. Cette odeur de bois, de forêt, qui le caractérise tant quand il m'embrasse. Mais cette fois-ci, elle me paraît beaucoup plus forte. Elle emplit mes narines, ne me quitte plus. Je ne sens plus que ça.
Bella, réponds-moi s'il te plaît, insiste Jacob.
Je sors de mes pensées, et ouvre la bouche pour lui répondre. Et là, quand un simple gémissement s'échappe de ma bouche, je comprends que quelque chose ne tourne pas rond. Je me concentre sur mon corps, et je sens que je suis à quatre pattes, au beau milieu de la forêt. Ma bouche me fait mal, je ne sens plus mes cheveux sur mes épaules. Je ne sens même plus mes épaules, à vrai dire.
Et je mets enfin le doigt sur ce qui me dérange. J'ai appelé Jacob, mais pas à voix haute. Dans ma tête. J'ai pensé son nom, et il m'a entendu.
Puis un flot de souvenirs me frappe de plein fouet. La conversation de Sam et Billy, Jacob qui essaie de me rassurer, qui me dit que tout va bien se passer. Il me parle de la transformation, il essaie de m'expliquer que je dois me calmer, que je dois laisser la douleur m'envahir.
Mes yeux s'écarquillent d'eux-même, et je baisse les yeux. Et ne se sont pas mes bras que je vois posés sur le sol. Ce sont des pattes. Je pousse un cri qui ressemble plus à un couinement et je bondis en arrière. Je découvre mon corps plein de poils, je découvre mes pattes, je m'entortille dedans, je me casse la figure. Je sens ma queue battre le sol, je sens mes oreilles se coucher sous la peur, je sens mon cœur tambouriner dans ma poitrine, je sens le sol sous mes coussinets. J'essaie de parler, mais un grognement me répond.
Et là, je comprends. Je comprends que ce n'était pas un simple cauchemar. C'était réel. C'est arrivé.
Je me suis transformée. Je ne suis plus humaine en ce moment-même, je suis une louve. Et la douleur me revient. Je me souviens m'être tordue de douleur dans la forêt, avoir hurlé, avoir senti mes os se briser un à un, je me souviens avoir eu la sensation de brûler de l'intérieur, je me souviens de ma vision qui a changé, des mes bras qui se sont allongés pour former des pattes, je me souviens des crocs qui ont poussé dans ma bouche, me donnant la sensation d'étouffer.
Et au moment où d'autres images me reviennent, des images de course dans la forêt et de coup de griffes et de crocs, plusieurs loups débarquent d'entre les arbres.
Je recule instinctivement, en essayant de tenir sur mes pattes, alors que Jacob aboie. Et bizarrement, je comprends ce qu'il leur dit. Il leur demande de reculer, de ne pas s'approcher.
Je sens un arbre contre mon flanc, et je me réfugie contre lui, les pattes repliés, le poitrail presque contre le sol. Ma queue se replie d'elle-même entre mes pattes, mon cœur tambourine.
Un mélange d'odeur me vrille le nez, un mélange de sensations, de bruits. Leurs pattes s'écrasant sur les feuilles, leurs souffles, leurs yeux qui me fixent. Ils sont six. Ils m'encerclent. J'essaie d'inspirer, de me calmer, mais mon corps entier est différent. Quand j'essaie d'inspirer par la bouche, mon souffle se bloque. Je ne sais même plus respirer, j'ai l'impression d'être un nourrisson.
Et je me souviens de tout. Paul, Jacob. Je les ai attaqués. Je me souviens avoir couru dans la forêt, la colère et la peur à la gorge, incapable de réfléchir, incapable de savoir qui j'étais ou ce que je faisais ici, n'étant même pas consciente d'être humaine. Je les ai mordus, je leur ai sauté dessus, je leur ai grogné après.
Bella, n'aie pas peur, m'invite une voix dans ma tête que je ne reconnais pas.
Je tourne la tête vers les loups, puis je finis par reconnaître Sam. Immédiatement, d'autres voix me parviennent. Une conversation entière, où Sam demande aux autres de rester immobile, où Seth demande ce qu'ils sont sensés faire si j'essaie d'attaquer, où Jacob leur promet que je ne vais rien faire de tout ça. Toutes ces voix me vrillent le crâne, je couche les oreilles et recule encore en gémissant.
Arrêtez ! crie quelqu'un d'autre, et je reconnais Emily.
Les voix s'arrêtent tout de suite, et je peux enfin respirer. Les pattes tremblantes, je lutte pour ne pas m'affaisser. J'essaie de reprendre mes esprits.
Laissez-la respirer, demande Jacob. Bella, je vais m'approcher, d'accord ? N'aie pas peur.
Sur ces mots, il fait quelques pas vers moi. Mes tremblements deviennent de plus en plus forts, je lutte contre l'envie irrépressible de prendre mes jambes à mon cou.
Pourtant, je sais qu'il ne me fera pas de mal. C'est Jacob, nom de Dieu. Mon petit ami. Et moi, je suis une louve. Je n'arrive pas à me faire à cette idée.
Bella, tu pourrais dire quelque chose s'il te plait ?
J'ouvre la bouche, mais il secoue la tête.
Pense-le. Pense à ce que tu voudrais me dire, ou à ce que tu voudrais dire aux autres.
J'essaie de me concentrer. Je plonge mes yeux dans ceux de Jacob, et ce que j'y vois me coupe le souffle. Un reflet. J'y vois une louve au pelage clair, beige et blanc par endroits, avec des yeux argentés et des poils longs. Il me faut quelque secondes pour saisir ce que je vois. Mon reflet.
Je me concentre alors sur Jake, et j'imagine des mots se formant dans mon esprit.
J'ai les yeux argentés.
Jacob écarquille les yeux. Il m'a entendu ?
Bien, Bella, répond-il. Mais c'est la seule chose qui te vient à l'esprit ?
Pourquoi est-ce que j'ai le pelage aussi clair ? Parce que j'ai une peau super pâle contrairement à la votre ?
Jacob rigole intérieurement, et ses babines s'étirent pour former un sourire-grimace, comme j'aime à l'appeler.
Probablement. Mais ce n'est pas le plus important. Comment tu te sens ?
Je ne sais pas. Différente. J'ai… j'ai essayé de t'attaquer. J'avais envie de te tuer, Jacob.
Cette pensée me fait frémir, et je me recroqueville encore plus contre l'arbre.
Ce n'est rien, Bella. Tu étais perdue, tu ne savais plus qui tu étais, c'est tout à fait normal. Tu n'as pas à angoisser pour ça.
Et Paul ?
Il va bien, ne t'inquiète pas. Il est rentré à la maison, il avait mal à la patte, mais il sera sur pied en un rien de temps. Tu veux bien t'avancer un peu ? Arrête de te cacher.
Je jette un œil aux autres loups.
Tu les connais tous, Bella. Ce sont seulement Dana, Seth, Jordan, Paco, Sam et Emily. Ils ne te veulent aucun mal.
Je sais, mais… Je le sens, ils ont peur de ce que je pourrais faire.
Ils sont juste un peu à cran, mais si tu ne leurs montres aucun signe d'agressivité, ils ne feront rien. Essaie de leur parler, tu verras.
Je prends mon courage à deux, et je pose mes yeux sur Sam. Le loup brun me rend mon regard, et la louve à côté de lui, grise, Emily, m'adresse un signe de tête.
Salut, je lance timidement.
Vu leur tête, ça a marché.
Bienvenue parmi nous, Bella, m'accueille Sam. Approche-toi.
Légèrement rassurée, je finis par me redresser un peu, et fait quelques pas vers Jacob. Je ne suis pas très à l'aise sur mes quatre pattes, mais je ne me sens pas si bizarre que ça. La sensation me paraît presque familière, même, alors que ça ne fait que quelques minutes que je suis dans le corps d'une louve.
Je suis désolée si je vous ai… Inquiété.
Tant que tu te sens bien maintenant, rétorque Dana d'une voix douce.
A vrai dire, leurs voix sont un peu différentes quand elles sont pensées, mais je les reconnais immédiatement. Je commence déjà à faire la différence entre toutes les odeurs qu'il dégage. Sam dégage une odeur bien plus forte, plus amère que les autres. Emily, elle, dégage un parfum de vanille. Seth a une odeur accueillante, et Jordan, lui, sent la fumée. Je ne sais pas pourquoi, mais c'est ce que je sens. Une odeur de fumée, de brûlé, qui me fait froncer le nez.
Très vite, Seth et Dana s'approchent de moi, et commencent à me renifler de partout. Gênée, je reste immobile comme une statue. Je n'ai plus l'impression d'être humaine à ce moment-là, je me sens vraiment comme un animal qui fait connaissance avec ses congénères.
Laissez-la tranquille, soupire fermement Sam en remarquant mon angoisse. Nous allons chercher les vampires. Jacob, ça ira, seul avec Bella ?
Aucun souci, affirme le loup au pelage roux.
Les vampires ? je demande, me rappelant soudain de ces tueurs qui veulent ma peau, ou plutôt qui veulent me transformer en l'un des leurs.
Ils ne me répondent pas, Emily m'adresse une pensée rassurante puis ils disparaissent entre les arbres. Jacob se tourne vers moi.
On ne les a toujours pas retrouvé, répond-il.
Est-ce… est-ce qu'ils peuvent encore me transformer ?
Jake secoue la tête.
Plus maintenant. Mais ça ne les rend pas pour autant moins dangereux. Stanislas va être furieux.
Je hoche la tête. Je ne sais pas si je dois être soulagée d'être devenue comme Jacob. D'un côté, cela m'évitera de devenir une buveuse de sang, mais d'un autre, je ne suis pas sûre d'avoir ma place dans la meute. Je frémis à cette idée. Je fais partie d'une meute. Sam est l'Alpha, il est… mon chef. Et j'ai quatre pattes, une truffe, des crocs et des poils. Je crois qu'il va me falloir un moment pour m'y faire.
Comment tu te sens ?
Bizarre, je réponds après quelques instants de réflexion. Mais bien. Enfin, je suppose. Je… Je suis un peu perdue, en fait.
C'est normal, m'affirme-t-il en me détaillant de la tête aux pieds de ses yeux dorés. C'est toujours un peu déstabilisant au début, même quand tu t'y attends. Alors je n'ose pas imaginer ce que ça fait quand tu n'y es pas du tout préparé.
Je suis une louve. Cette phrase me paraît complètement dingue ! Est-ce… est-ce que je peux hurler, et ce genre de choses ?
Jacob semble amusé par ma question. En fait, je sais qu'il est amusé, parce qu'il ne fait pas que me parler en pensée. En fait, c'est plus compliqué que ça. Il me transmet des mots, des phrases, des images, des sensations. C'en est troublant. Je sens qu'il est inquiet pour moi, et aussi à cause des vampires. Il est perdu, lui aussi. Il a du mal à croire que je sois vraiment Bella.
Et en ce moment-même, il se moque de moi. Il me transmet l'image d'un loup hurlant à la pleine lune.
Tu veux parler de ça ? Tu es une louve, je ne vois pas pourquoi tu ne pourrais pas.
Je frémis. Cette idée me fait un peu peur. Je ne veux pas avoir un comportement… animal. Et pourtant, je le fais inconsciemment. Dès qu'un petit bruit m'interpelle, mes oreilles se tournent vers la source. Je guette chacune des odeurs. Je sens d'ici qu'un oiseau s'est posé sur une branche derrière moi, j'entends une souris ou une musaraigne se faufiler sous une pierre. Tout est décuplé, et l'odeur des animaux m'enivre. Moi qui ne suis pas fan de viande, j'ai bien du mal à faire face à cette contradiction. Je ne ferais en temps normal pas de mal à une mouche, mais je dois résister à la tentation de suivre mon instinct animal.
Jacob doit sentir mon trouble, parce qu'il s'approche un peu plus et penche la tête.
Tu as du mal, n'est-ce pas ? Toutes ces nouvelles sensations.
J'acquiesce en pensée. Une idée me perturbe.
Tu… Tu pourrais lire dans mes pensées? Enfin, je veux dire des choses qui ne te sont pas adressées ?
Jacob se rembrunie.
Oui, je pourrais. Sam aussi.
Je saisis tout de suite à son expression qu'il ne compte pas le faire, et ça me soulage. Je n'ai pas vraiment envie qu'il puisse savoir tout ce que je pense, tout ce que je ressens, à n'importe quel moment. Mais je ferais mieux de me méfier un peu plus de Sam.
Tu veux courir un peu ? me propose Jacob, en me transmettant une image de nous deux, courant côte à côte dans la forêt.
L'idée me fait immédiatement saliver. Saliver ? Oh non, pitié, je ne vais pas commencer à penser de cette manière, quand même ? Je me rends compte que Jacob a perçu mes réflexions quand il éclate intérieurement de rire. Quelques secondes plus tard, il s'élance dans les bois.
Je grogne de protestation avant de le poursuivre. Il ne ralentit pas, m'obligeant à aller de plus en plus vite. Tout à l'heure, je n'étais pas pleinement consciente de mon corps, mais cette fois-ci, c'est grisant. Je sens le vent glisser sur mes poils, mes muscles rouler sous ma peau, mon cœur pulse à vive allure. Je sens le sol sous mes pattes, je sens les feuilles, les branches, la terre, plus fraîche. Ma vision est également bien plus nette. Je n'ai même pas peur de me prendre un arbre, puisque je les vois toujours au bon moment. Non, je ne les vois même pas. Je les sens, ce qui me permet d'esquiver tous les obstacles. Jacob est plus rapide que moi, je ne peux m'empêcher de l'observer. Lui aussi, ses muscles sont bien visibles, ses pattes se plient et se déplient quand il prend appui pour sauter par-dessus les roches. Je sens qu'il est heureux, en ce moment-même. Lui aussi, il aime ça. Simplement courir, oublier tout le reste.
Mais je pense soudain aux vampires, et je me calme tout de suite. Ils pourraient nous tomber dessus n'importe quand.
T'inquiète, les gars de la meute sont dans le coin, ils veillent.
J'écarquille les yeux. Il va falloir que j'apprenne à museler mes pensées pour que Jacob ne ressente pas tout. Je ne réponds pas et accélère l'allure. Au même moment, j'avise un énorme tronc d'arbre qui barre le chemin. Jacob prend appui sur le tronc et saute par-dessus en un rien de temps. Je mets un peu plus de temps. Mes pattes avant prennent appui sur le tronc, je me hisse avec dynamisme, mes pattes arrières se posent aussi sur le tronc, je m'élance, mais quand je repose les pattes avant sur le sol de l'autre côté, j'oublie de replier les pattes arrière, qui se prennent le bord du tronc.
Je couine de surprise en sentant mes postérieurs remonter et m'entraîner au sol. Je m'écrase comme un boulet de canon, et mords la poussière.
OK, c'est noté, ma maladresse est toujours là.
Moi qui avait l'impression d'être enfin libérée de cette maladresse légendaire, je me suis bien trompée. Je me relève avec difficulté, pour découvrir Jacob qui me toise avec amusement.
Ca s'arrangera.
Tu crois ?
Un loup-garou ne peut clairement pas être maladroit. Ce sont juste des réflexes humains qui sont encore là, mais avec un peu d'entraînement, tu deviendras très agile.
J'espère bien, je marmonne.
Le prenant au dépourvu, je m'élance de nouveau pour prendre la tête. J'entends Jacob derrière moi, et j'accélère encore.
Tricheuse va, j'étais pas prêt !
Parce que je l'étais tout à l'heure ? je le raille.
Je pousse le plus fort possible sur mes pattes, me propulsant toujours plus loin. Grisée par la vitesse et par le vent, j'en oublie même Jacob, et file à travers les arbres. Soudain, une pression s'exerce dans ma tête. Je cligne des yeux, troublée. On dirait que quelqu'un essaie de s'infiltrer dans ma tête.
Bella !
Je finis par entendre Jacob, et laisse ses pensées filer vers les miennes. Immédiatement, les mots Bella, Stop, route, attention me parviennent. Je tends l'oreille, et j'entends soudain le bruit sourd des voitures.
Je freine des quatre fers, plantant mes pattes dans le sol. Quelque chose me percute dans le dos, et je reconnais le poil doré de Jacob alors que nous nous écroulons comme deux masses le nez dans les feuilles.
Le souffle court, je reste un moment couchée.
Ne fais plus jamais ça ! me réprimande Jacob qui se tortille pour se relever.
Je ne t'entendais pas !
Oui, parce que tu as fermé ton esprit !
Vraiment ?
Jacob doit sentir que j'en suis contente, parce qu'il me foudroie du regard.
C'est bien que tu en sois capable, mais évite de le faire alors que tu as encore plein de choses à apprendre ! Sers toi de ton flair et de tes oreilles, ne te contente pas de filer à travers les arbres comme si la forêt ne s'arrêtait jamais.
Penaude, je me redresse pour m'asseoir. Mon cœur de louve tambourine dans ma poitrine, et ma langue pend, ce qui montre que je suis essoufflée, mais je n'aime pas vraiment ça. Jacob ne semble pas du tout fatigué, lui.
Je ferai plus attention, promis.
J'espère bien. Il y avait des voitures, elles auraient pu te percuter. Et même si on est très résistant, je ne pense pas que te prendre une voiture qui roule à plus de 80 km/h soit une bonne idée.
Une image prend place en pensée, que je chasse immédiatement, dégoûtée. C'est sûr, je ferais plus attention à l'avenir.
Au moins, tu as réussi un exercice important, fait Jacob, visiblement calmé. Tu as rapidement réussi à bloquer tes pensées.
Mais tu as réussi à les briser.
Oui, parce que je suis sensé être un Alpha. Tu peux faire la même chose avec les autres, ils seront incapables de lire en toi ou te parler. Sam pourra faire comme moi et te forcer la main. Par contre, évite de faire ça quand on est en groupe, tu peux manquer des informations très importantes.
Je hoche la tête, attentive. Jacob prend très à cœur de tout m'expliquer. Tout est encore très nouveau, j'ai du mal à m'y faire, mais je sens qu'avec Jacob à mes côtés, ce sera plus simple.
On fait demi-tour ? propose-t-il, et je ne me fais pas prier.
Il prend la tête, et nous repartons dans l'autre sens, en direction de la réserve. Je commence à me repérer dans cette foret. Du moins, j'ai l'impression que mon sens de l'orientation est accrue. Les endroits que j'ai déjà passé semblent s'imprimer dans mon esprit, ce qui est drôlement pratique.
Après une longue course dans la forêt, le soleil a décliné. Il fait presque nuit noir, et je commence à avoir mal aux muscles. Je me fais distancer par Jacob, qui file toujours aussi rapidement. Il finit par remarquer que je freine, et ralentit à son tour.
Tu es fatiguée ?
J'acquiesce intérieurement.
Je croyais qu'on était capable de courir pendant très longtemps.
Tu es encore jeune, c'est pour ça. D'ici quelques semaines, tu seras aussi forte que le reste de la meute. En attendant, suis-moi, on rentre.
Je le suis sagement, et bientôt nous arrivons devant la maison d'Emily.
Emily ! appelle Jake.
Quelques secondes plus tard, elle apparaît à la porte, de nouveau sous forme humaine.
-Eh bien, vous en avez mis du temps ?
Elle a de l'endurance apparemment.
Je dois faire une tête bizarre, parce que Emily accepte enfin de m'expliquer.
-C'est toujours comme ça, le premier jour. On vous fait courir pendant un long moment, jusqu'à ce que vous soyez épuisé.
Pourquoi ça ? je demande, plus intriguée qu'énervée contre Jacob qui s'est bien fichu de moi.
Fatigué, il est plus facile de reprendre forme humaine, répond Jake.
Je perds tout de suite ma gaieté intérieur. Alors, c'est le moment de redevenir moi-même ? Mon cœur tambourine un peu trop vite soudain.
-Tu dois surtout rester calme, fait Emily, sinon tu n'y arriveras pas.
Est-ce que c'est douloureux ?
Je n'ai aucune envie de recommencer à hurler à mort.
Plus désagréable que douloureux, m'affirme Jacob. Je t'assure, ce n'est rien comparé à ce que tu as traversé toute la journée.
D'accord. Qu'est-ce que je dois faire ?
-Pour commencer, nous allons aller derrière la maison, pour que tu sois tranquille. Ne bougez pas.
Elle disparaît un instant, et réapparaît avec une couverture dans les bras. Je me souviens alors d'un petit détail. Mes vêtements se sont certainement déchirés quand je me suis transformée.
Emily nous mène de l'autre côté du jardin. Je traîne des pieds, véritablement épuisée, et je me sens bizarre. Je transmets mes sensations à Jacob, qui me sourit intérieurement pour me rassurer. Il m'explique que cela signifie que mon corps humain veut reprendre sa place. Nous ne pouvons pas rester loups très longtemps au début, seulement quelques heures.
Quand nous nous arrivons à l'arrière de la maison, Emily et Jacob s'arrêtent sur l'herbe. La forêt s'étend de tous côtés. Je les regarde un par un, leur demandant ce que je suis sensée faire.
Tu dois laisser ton corps humain reprendre sa place, m'explique Jacob.
Et comment je fais ça, au juste ?
-Ferme les yeux, me commande Emily.
J'obéis, pas franchement rassurée.
-Et maintenant, il faut seulement lâcher prise. C'est la clé. Tu lâches prise, et tu devrais vite sentir une différence. Ensuite, tu n'as plus qu'à penser à ton corps redevenant humain, et ça se passera tout seul.
Ca risque d'être un peu désagréable la première fois, et épuisant, mais ça ira mieux avec le temps, me promet Jacob.
J'acquiesce, et Jacob essaie de me diffuser des ondes positives alors que je me concentre. Ou plutôt, j'essaie de ne me concentrer sur rien du tout. Je vide mes pensées, j'essaie d'oublier tout ce qui trouve autour de moi.
Au début, j'ai l'impression que ça ne marche pas, mais au bout d'un temps qui me paraît interminable, la sensation que je ne fais plus partie de mon propre corps me prend. Mes pattes me paraissent lourdes, ma tête me pèse. Je ne pourrais pas ouvrir les yeux, même si j'en avais envie. Je suis les instructions de Jacob, j'essaie d'imaginer les transformations de mon corps.
Je serais bien incapable d'expliquer ce que j'ai ressenti par la suite. Une grande chaleur qui m'enveloppe, une douleur sourde qui me parcourt le corps, comme une décharge électrique qui me traverse de part en part, mes pattes qui me lâchent. Je ne me sens même pas tomber ni toucher le sol. Tout ce que je sais, c'est que quand je rouvre les yeux, je suis allongée sur le sol, une couverture me couvrant le corps. Le corps. En effet, je suis redevenue humaine. Je sens mes cheveux sur mes épaules et dans mon dos, je sens mes mains et mes pieds.
Et surtout, je suis épuisée. Mes paupières sont lourdes. J'entends la voix de Jacob dans ma tête, mais je suis incapable de saisir ce qu'il dit. Tout ce que j'arrive à faire, c'est fermer les yeux et me laisser entraîner dan le sommeil.
La lumière du soleil me réveille peu à peu. Je cligne des yeux, la lumière m'éblouit. Je les referme le temps de m'habituer à la luminosité. Dès que j'en suis capable, je soulève mes paupières, et jette un coup d'œil autour de moi. Je suis dans la chambre que j'ai partagé avec Jacob samedi soir. Ce lit, où nous avons été si proches, où nous avons passé la plus belle nuit de notre existence.
Une nuit qui s'est terminée sombrement. Je me souviens encore de toute cette fièvre, toute cette douleur qui m'a accablé pendant des heures et des heures, pendant ce qui m'a paru une éternité. Désormais, je me sens enfin reposée. Je m'étire longuement, me tournant dans les draps pour regarder par la fenêtre. Le soleil est haut dans le ciel. Il doit être plus de midi.
Soudain, tout me revient en mémoire. Avoir été dans le corps d'une louve, avoir couru dans les bois avec Jacob, puis notre retour à la maison, et mon retour à une forme humaine. Je me redresse soudain pour observer mon corps de toute part. Je parcours ma peau de long en large, mais plus aucun doute, je suis bien redevenue Bella.
En position assise, j'observe la chambre. Je me sens… différente, mais j'ai bien du mal à saisir en quoi. J'essaie de me concentrer sur ce qui m'entoure, et peu à peu, je me rends compte que je peux ressentir de nouvelles choses. Les détails de la chambre me paraissent plus clairs. Les plis dans les draps, les rayons du soleil qui laissent apparaître la poussière dans l'air, les minuscules grincements du parquet, comme dans toutes les maisons en bois.
Puis, des odeurs. Je sens l'odeur du bois. La fenêtre est ouverte, et les effluves de la forêt, de l'herbe fraîche me parviennent. J'inspire profondément, essayant de retenir toutes ces odeurs qui m'apaisent.
Enfin, les sons. J'entends d'ici des voix au rez-de-chaussée. En me concentrant, je reconnais très vite Jacob et Emily. Ils sont apparemment en train de préparer le déjeuner. Puis c'est la voix de Billy qui me parvient. Il appelle Jacob et lui demande un verre d'eau. J'entends le bruit de la vaisselle, de l'eau qui coule du robinet, et les pas de Jake qui rejoint son père.
J'essaie de me concentrer pour sentir si d'autres personnes sont présentes, en vain. Je n'arrive pas à déterminer si nous ne sommes que tous les quatre dans la maison.
Je décide de me lever. Précautionneusement, j'écarte les draps et étends les jambes. Et là, je me rends compte que je suis nue comme un ver. J'avise des vêtements posés sur la chaise près du lit. Des vêtements que j'ai fourrés à la va-vite dans mon sac quand j'ai quitté la maison samedi.
Je sors de mon sac une serviette et des affaires de toilette. Je m'entoure de la serviette, j'attrape les vêtements sur la chaise puis je sors de la chambre à pas de loups pour rejoindre la salle de bains au bout du couloir. Je verrouille la porte, puis dépose la serviette au bord de l'évier avant d'entrer dans le bac à douche. J'ouvre l'eau, et me laisse masser par le jet. Les sensations contre ma peau me semblent plus fortes. Je sens les gouttes glisser le long de mon corps, je sens mes muscles se détendre un à un. Je lave mes cheveux avec force, voulant me débarrasser de toute cette sueur que j'ai accumulé hier à cause de la fièvre.
Bizarrement, je ne sens plus la différence de température entre l'eau et ma peau. Je commence à avoir très vite chaud sous l'eau brûlante. Je baisse la température, et je pousse un soupir d'aise en sentant l'eau fraîche. Je peux enfin respirer.
Quand je ferme enfin l'eau, je m'enveloppe de la serviette puis me plante devant le miroir. Et là, je manque de tomber à la renverse.
Je n'ai pas particulièrement changé, mais quelques détails ont été modifiées, et j'ai l'impression de me retrouver devant une inconnue, une inconnue qui me ressemblerait beaucoup. Déjà, je suis plus grande. Je suis sure d'avoir pris quelques centimètres. En une seule journée ? Je frémis à l'idée de toute cette douleur, toute cette souffrance pour que mon corps opère quelques changements. Mon visage aussi a changé. Mes traits me semblent plus affirmés. Mes pommettes ne sont plus du tout rebondies, au contraire elles sont saillantes et me donnent un air sévère. Mes cheveux sont plus sombres. Il étaient bruns très foncés, désormais, ils sont carrément noirs. En tout cas, c'est l'impression que j'ai.
Le plus troublant, ce sont mes yeux. Il me faut un moment pour arriver à déterminer ce qui me perturbe tant. Puis je comprends. Ils ne sont plus tout à fait marrons. En y regardant de près, je distingue un cercle argenté autour, et des petites tâches grises à certains endroits. Je cligne des yeux plusieurs fois, mais ils restent comme ça. Il faut croire qu'une partie de mes yeux de louve est restée.
Je me rappelle maintenant m'être déjà fait la réflexion que les yeux de Jacob avaient parfois des reflets dorés. Maintenant, je comprends mieux.
Je lâche la serviette qui tombe sur le sol, pour pouvoir m'observer plus attentivement. Des muscles sont apparues un peu partout. Des muscles dont j'ignorais même l'existence. Mes bras sont plus fermes, ainsi que mes cuisses. Plus aucune trace des quelques kilos en trop ou des petits bourrelets. Mon ventre est plat, mes mollets plus développés. Même ma peau me paraît différente. J'ai l'impression qu'elle n'est plus aussi pâle qu'avant. Bien entendu, je suis toujours bien plus blanche que les Quileute, mais je me suis approchée de leur couleur, et ce n'est pas pour me déplaire. J'ai l'impression de me retrouver face à Leia, Abby ou Maya. Elles se tiennent toujours bien droites, avec fière allure, le regard haut. Et je me tiens exactement de la même manière en ce moment. Je suis droite comme un I, moi qui ait toujours eu pour habitude d'être avachie, le dos un peu courbé. Je me considérais pataude et maladroite, mais là, en me regardant dans cette glace, je parais agile et sûre de moi.
Mes yeux brillent d'une leur différente. Je suis soulagée de ne pas paraître méprisante, mais mon regard n'est plus aussi doux qu'avant. Une pointe de caractère s'y est ajouté. Je m'essaie à sourire, mais là, je déchante. Je parais carrément méprisante. Je ressemble bien trop aux autres filles de la meute. Je m'efforce de modeler mon sourire en me basant sur Emily. Elle est la seule qui me paraît bien plus naturelle que les autres. Même si Dana, Kate et Leah sont très gentilles, elles ont toujours cette pointe d'arrogance dans leur sourire qui m'agace.
Je décide de terminer ici mon examen, et me sèche vigoureusement. C'est en touchant à plusieurs reprises ma peau que je comprends où est la différence. Je suis sûre qu'elle est beaucoup plus chaude qu'avant. Je ne m'en rends pas vraiment compte parce que mes mains sont à la même température, mais je le sens quand j'enfile mes sous-vêtements, un jean et un haut blanc. Les vêtements me paraissent plus frais. Je libère mes cheveux de l'emprise des vêtements.
Soudain, je porte la main à mon poignet. Le bracelet que j'ai offert à Jacob n'y est plus. Je suis un moment prise de panique à l'idée que j'ai pu le perdre dans la forêt hier. J'espère que Jacob a pensé à me l'enlever avant.
Je brosse mes cheveux et les rassemble en chignon pour qu'ils ne mouillent pas mes habits, puis j'attrape mes affaires et sort de la salle de bain. Je pose tout dans la chambre, puis me décide à descendre les escaliers.
J'attrape la rampe d'escalier, et descend les marches une par une, toujours aussi attentive à ne pas tomber. Mais je sens que mes pieds ont beaucoup plus d'assurance. Je suis toujours aussi droite. A vrai dire, l'idée de courber le dos me paraît idiote, alors qu'en temps normal, je l'aurais fait sans m'en rendre compte.
Quand je débarque dans le salon, Billy est assis dans le canapé et lève les yeux vers moi. Immédiatement, je saisis de nouveaux détails. Les rides qui strient son visage, les différents reflets dans ses cheveux grisonnants, les plis de ses vêtements, son odeur, puis les battements de son cœur, relativement lents.
Je lui adresse un signe de tête, et il se contente de faire de même. Je crois que je ne suis pas encore prête à discuter avec lui. Je lui tourne le dos pour rejoindre la cuisine. Quand je passe la porte, deux regards se tournent immédiatement vers moi. Jacob tient un saladier à la main, et Emily vient de refermer le four.
Ils me fixent un moment avec étonnement, puis se reprennent très vite.
-Bella ! s'exclame Emily, et sa voix, d'ordinaire si douce, me paraît bien trop élevé, ce qui me fait grimacer.
-Tout va bien ? demande Jacob plus doucement.
Je hoche la tête, et lui souris timidement.
-Ce n'est rien. Juste… de nouvelles sensations que j'essaie d'apprivoiser.
Il hoche la tête, pas pour le moins rassuré.
-Tu as bien dormi ? demande-t-il.
-Comme un loir. Il est déjà midi, n'est-ce pas ?
-Oui, on prépare quelque chose à manger. Tu as faim, j'espère ? s'enquit Emily.
J'acquiesce doucement, ouvre la bouche, pour la refermer aussitôt et je laisse échapper un petit rire nerveux. Jacob et Emily m'adressent un regard curieux.
-J'ai failli dire… « J'ai une faim de loup », je m'explique.
Ils me fixent un instant, comme s'ils avaient peur que je réagisse mal, mais en voyant mon sourire, ils pouffent doucement. Emily reprend ses activités sans rien ajouter, tandis que Jacob traverse la cuisine pour me prendre dans ses bras. Le choc me paraît moindre, alors qu'il y a mis toute sa force. Il me soulève presque dans ses bras, puis me blottis contre lui. Je le sens inspirer, renifler mes cheveux.
Je fais de même avec sa peau. Je m'enivre de lui, je ferme les yeux et referme mes bras autour de lui. Je m'accroche à lui, savourant l'instant. J'ai l'impression que cela fait une éternité que je ne l'ai pas tenu dans mes bras comme ça.
Je sens son cœur tambouriner dans sa poitrine, à une vitesse bien plus élevée que celui de Billy. Quand je m'écarte enfin de lui, je comprends que celui d'Emily est identique. Le mien est aussi rapide. Ce doit être une caractéristique des loups-garous.
Quand je remarque que Jacob me scrute des pieds à la tête, mon sourire disparaît.
-J'ai changé, je dis doucement, ayant peur de sa réponse.
Il caresse ma joue, et son contact me fait frémir. Ca, ça n'a pas changé.
-Un peu, c'est vrai. Tu es plus grande, plus…
Il se mord la lèvre, à la recherche du bon adjectif.
-Plus sexy, répond Emily à sa place.
Elle pouffe en voyant nos têtes.
-C'est vrai, ne le prends pas mal Bella, mais tu parais bien plus… agile, classe, enfin tout ce que tu veux.
-Ne dis pas de bêtises, elle l'était déjà avant !
-Arrête Jacob, je rigole. Je vois très bien ce qu'elle veut dire. Ca m'a fait le même effet.
J'attrape sa main et la pose sur ma joue.
-Ta peau… Elle me paraît moins chaude…
-C'est parce que la tienne est à la même température désormais, alors tu ne sens plus la différence, m'explique-t-il.
-Alors, je suis un four, comme toi ?
Cette remarque le fait sourire.
-C'est ça ! D'ailleurs, ne t'étonne pas si tu te sens fiévreuse de temps en temps, il faut que tu t'habitues à avoir une température corporelle plus élevée que la moyenne.
C'est à mon tour de me mordre la lèvre.
-J'aime bien quand tu expliques les choses aussi sérieusement.
Il pique un fard, et je rigole gaiement, surprise moi-même par ma confiance.
-J'entends tout, je vous rappelle, marmonne Emily depuis l'autre bout de la cuisine. Alors, si vous pouviez aller roucouler ailleurs, ou m'aider, ce serait bien.
Mon attention se porte immédiatement sur Emily. Je regarde chacun de ses gestes, émerveillée. Je peux presque sentir ce qu'elle va faire avant qu'elle le fasse. C'en est troublant. Avant même que j'y ai réfléchi, je me retrouve à côté d'elle. Elle tourne la tête et pousse un hoquet de surprise en s'écartant.
-Ne fais pas des choses pareilles !
-Quoi donc ? je demande innocemment.
-T'approcher, vite et doucement ! Je déteste ça !
-Tu peux le faire aussi, lui rappelle Jacob.
-Quoi, j'ai été rapide ? je demande, surprise.
Jacob acquiesce.
-Tu te rappelles, quand j'apparaissais derrière toi en quelques instants, ou quand je disparaissais de ta chambre aussi vite ?
-Oui. Tu m'as dit que vous aviez des réflexes plus poussés, ce qui donne l'impression que vous vous déplacez plus vite.
-Tu devrais arrêter de dire « vous », me propose Emily. Tout ce que tu sais sur les loups-garous s'applique aussi à toi désormais.
Je marmonne un oui puis lui demande ce qu'elle veut que je fasse. Elle me demande de préparer la table. Immédiatement, je sors des assiettes, des verres, tout ce qu'il faut.
-Nous sommes combien, au juste ?
-Sept, me répond Emily après réflexion.
-Les autres sont tous à la recherche des vampires ?
Jacob me regarde bizarrement.
-Non, la plupart sont en cours, en fait.
-Oh, je lâche, me souvenant soudain que nous sommes lundi. Mais, je… je loupe les cours !
Soudain, je pense au lycée, à mes amis, puis à ma famille, à mon père qui est ici, à la façon dont j'ai failli frapper ma belle-mère.
-Mon père, il doit tellement s'inquiéter, je ne lui ai pas donné de nouvelles ! je commence à m'emporter, marchant de long en large dans la cuisine. Si je loupe les cours, ils vont penser que j'ai un problème, ils vont croire que…
-Bella, m'arrête Jacob en me retenant par les poignets.
Il m'oblige à le regarder. Le souffle court, je plonge mes yeux dans les siens, ce qui a pour don de me calmer aussitôt.
-J'ai appelé ta famille, je leur ai dit que tu avais été malade toute la journée hier, que tu te reposais.
-Mais…
-Ils ont voulu te voir, mais je leur ai dit que c'était contagieux. J'ai prévenu le lycée, je leur ai dit que je m'occupais de toi, donc aucun souci de ce côté-là. Alors, s'il te plaît, calme-toi.
-Je suis calme ! je proteste. J'ai le droit de m'inquiéter de ce que ma famille peut penser, tout de même !
Jacob hausse un sourcil.
-Tu as l'impression d'être calme ?
Je m'apprête à répliquer, puis je me rends compte de mon cœur qui tambourine dans ma poitrine, de mes poings qui sont serrés, de mes muscles tendus, et de mon corps entier qui tremble comme si j'étais congelée ou terrifiée. Quand j'en prends conscience, mes yeux s'écarquillent, et mes muscles se relâchent immédiatement. Je prends mon temps, inspire profondément, jusqu'à retrouver un rythme cardiaque relativement normal.
-Ca va aller ? demande Jacob d'un ton appuyé.
Je hoche la tête.
-Désolée, je…
Je ne trouve pas les mots pour expliquer ce qui vient de m'arriver.
-Ce n'est rien, ça t'arrivera souvent, essaie de me rassurer Emily.
-Les émotions décuplées, tu t'en souviens ? Dès que tu ressentiras une émotion forte, tu risques de paniquer, puis t'énerver pour un rien.
-La… la phase de contrôle, c'est bien ça ? Apprendre à ne pas péter un câble dès qu'on me dit quelque chose et à gérer mes émotions pour ne pas me transformer à tout bout de champ ?
-C'est ça, acquiesce Jacob.
-OK.
Je lui demande de lâcher mes poignets, et face à son anxiété, je lève les yeux en l'air.
-C'est bon, je gère.
-OK.
Il me lâche enfin, et je recommence à sortir des couverts.
-Tu as appelé mon oncle ? Il ne t'a pas trop incendié de questions ?
-Un peu oui. Je lui ai fait comprendre que tu avais besoin de temps avant de leur parler, et que tu étais clouée au lit en plus de ça.
-Et mon père ? Il n'est pas reparti ?
-Non...
Je le sens grimacer dans mon dos, et je me crispe.
-Il ne peut pas rester à Forks, c'est trop dangereux.
-On est d'accord là-dessus, mais tu ne peux pas l'obliger à partir, tente Emily. Il veut être sûr de ne pas être en conflit avec toi avant de rentrer.
-Alors, je n'ai qu'à aller lui parler.
-Pas question, s'interpose Jacob.
Je me tourne vivement vers lui, et le défie du regard.
-Et pourquoi pas ?
-Jacob a raison, Bella. Tu ne peux pas. Pas pour l'instant. Tu es bien trop tendue pour ça. Tu risques de démarrer au quart de tour.
-Je vous ai dit que je gérais !
J'ai parlé plus fort que je ne le voulais. Je le vois quand ils reculent instinctivement d'un pas. Je soupire et m'appuie contre la cuisinière.
-Tant que tu réagiras comme ça dès que tu n'es pas d'accord, tu ne peux pas les voir, conclut Emily.
Je hoche la tête, convaincue mais frustrée. Je n'aime pas l'idée de ne pas gérer ce que je ressens. J'ai l'impression de crier dès que quelque chose m'irrite, et c'est très déstabilisant. Je ne suis pas du genre impulsive. Il faut croire que ça aussi, ça a changé. Les crises de colère de Jacob me reviennent en mémoire, et je prie de toutes mes forces pour que ce genre de choses ne m'arrive pas.
Je commence à préparer la table, alors que Jacob recommence à aider Emily. Ils m'expliquent que seuls Sam, Tyler et Alex vont nous rejoindre pour le déjeuner. Paco, Yancy et Leah restent en patrouille près de chez moi, puis viendront se reposer après, quand les trois autres prendront le relais. Tous les autres sont au lycée, et font attention à mon oncle, même s'ils doutent que les vampires ne se montrent dans un établissement comme celui-ci, où il y a tant de monde.
Je n'ai plus qu'à espérer que mon père et Vero ne décident pas de partir en balade dans la forêt. Je sais que les autres feront en sorte de les protéger, mais quand même.
-Mais Yancy et Paco ne sont pas sensés faire des études à Port Angeles ? je finis par demander en posant la dernière assiette.
-Ils restent ici tant que les vampires sont dans le coin. Et c'est leur décision, précise Emily. On a besoin de tout le monde, pour le moment. Sam, Alex et Tyler ne sont pas allés travailler, eux aussi. Et ce sont les filles qui s'occupent du salon, Leah et moi restons ici, conclut-elle.
Tout le monde s'est vraiment impliqué pour protéger la ville. Je me sens un peu coupable, en pensant que c'est en partie ma faute.
-Je n'ai jamais demandé, que fait Sam dans la vie ? Et les autres ?
Jacob m'explique alors que Sam travaille au magasin de chasse au bord de la réserve, seul endroit où de nombreux gens de l'extérieur viennent. Tyler, lui, est plombier, et rend d'autres services à ses heures perdues. Son frère jumeau, Alex, travaille en tant qu'assistant à l'école maternelle de la réserve. Cette idée me fait sourire. J'ai du mal à imaginer Alex avec des enfants, lui qui est si imposant.
-Jacob, mon bracelet ! je demande soudain en m'en souvenant.
-Pas de panique, il est dans le tiroir de la table de nuit, m'assure-t-il quand il voit mon expression effarée. Je te l'ai enlevé avant que tu ne transformes. Tu ferais mieux de ne pas le porter pour le moment.
-Merci, je soupire, soulagée. Je n'aurais pas supporté de… Le perdre…
Je pique un fard face au regard à la fois amusé et attendri de Jacob.
Quand Sam, Tyler et Alex rentrent, Billy et eux nous rejoignent dans la cuisine. Sam m'adresse un grand sourire, et les jumeaux me prennent dans leurs bras.
-Content de te compter parmi nous, me murmure Alex à l'oreille.
Surprise par leur accueil, je ne sais pas trop quoi dire. Je m'attendais à plus de réticence de leur part, mais visiblement, ils sont enchantés. Ou du moins, ils font ce qu'ils peuvent pour ne pas m'irriter.
-Ca fait du bien, du sang féminin, un petit peu. Peut-être que tu arriveras à calmer l'entrain de certaines louves, rigole son frère.
-Si tu parles de Leia et Abby, c'est vrai qu'elles ont bien besoin d'un petit recadrage, renchérit Alex.
En pensant aux deux louves, une pointe d'anxiété me traverse. Elles ne sont pas connues pour me porter dans leur cœur. J'imagine mal leur réaction quand elles ont appris ce qui m'est arrivé.
-Allez, installez-vous, ça va refroidir, demande Emily.
Nous obéissons tous, et je m'installe à côté de Jacob, voulant absolument profiter de sa proximité. J'ai l'impression qu'il n'y a qu'avec lui que je me sens vraiment bien. Emily nous sert de la salade et de la tourte au saumon, et tout le monde commence à discuter gaiement. Il y a évidemment un peu de tension derrière. Notamment du côté de chez Billy, qui est raide comme un piquet, sur son fauteuil roulant.
Un tas de problèmes sont derrière la bonne humeur générale. Les pensées sont sûrement tournées vers Paco, Yancy et Leah qui patrouillent dans la forêt, vers ces vampires qui menacent tout le monde, vers ce qui s'est passé durant ce week-end chargé.
De mon côté, j'ai bien du mal à participer à la conversation, qui me donne un peu mal au crâne. Leurs voix me paraissent fortes, comme si elles étaient amplifiées avec un micro. Le bruit de la vaisselle me fait tressaillir. Les regards de Sam qui se posent fréquemment sur moi me rendent mal à l'aise, tout comme ceux de Billy. Seuls les sourires bienveillants de Jacob arrivent à me calmer suffisamment.
Je profite d'un blanc pour enfin poser la question qui me brûle les lèvres depuis le début du week-end.
-Monsieur Black, est-ce que vous connaissiez ma mère ?
Immédiatement, la température descend d'un cran. Le regard de Billy se pose sur moi. Il semble gêné. Il fait un instant grincer sa fourchette contre son assiette, ce qui me fait grimacer. J'ai l'impression qu'on me laboure. Je cligne des yeux, luttant contre l'envie de m'éloigner de ce crissement, quand Billy arrête soudainement.
-Pardonne-moi, je ne voulais pas t'importuner avec ce bruit. Ton ouïe doit encore être très sensible, il faut que tu t'y habitues.
J'acquiesce d'un simple signe de tête.
-Pour répondre à ta question, oui, je connaissais ta mère. Nous étions des amis très proches.
Je sens Jacob se raidir près de moi.
-Pourquoi tu ne l'as pas dit avant ! s'insurge-t-il.
Billy hausse les épaules.
-J'attendais le bon moment. J'attendais que Bella soit prête à en discuter avec moi.
-Je suis prête, j'affirme d'un ton tranchant. Je suis prête à comprendre pourquoi vous ne me l'avez pas dit plutôt, alors que vous avez su qui j'étais au premier regard, je me trompe ?
Là, Jacob et les autres semblent effarés.
-Tu as raison, je le savais dès le début. Et je pensais que tu le savais aussi. A vrai dire, j'étais surpris que tu ne m'en parles pas, alors, j'en ai fait de même.
Je fronce les sourcils.
-Vous pensiez… que je savais tout ?
-Oui, affirme-t-il. Je pensais que tu avais tout fait pour t'approcher de Jacob et ainsi t'approcher des Quileute. Je pensais que tu voulais rencontrer la famille de ta mère, ou que tu voulais te venger.
-Me venger ?
-Elle est morte à cause de ses parents, je le sais très bien. Henri me l'a dit. Il m'a dit que la nuit de sa mort, elle était venue les voir, leur demander pardon, et qu'ils avaient refusé. Je pensais que tu voulais te venger d'eux. C'est pour ça que j'ai fait comme si de rien n'était. J'avais une chance que tu ne sois pas au courant de l'amitié qui me liait à ta mère.
Je me dandine sur ma chaise, décontenancée. Je n'avais jamais vu les choses sous cet angle. Que Billy puisse penser que je m'étais approchée de Jacob pour mieux atteindre la famille de ma mère.
-Mais c'est insensé, papa ! s'exclame Jacob. Comment as-tu pu penser qu'elle se servait de moi de la sorte !
-Je comprends mieux le sens de notre conversation, chez vous, il y a quelques semaines à peine.
Billy hoche la tête, l'air grave.
-Je suis désolé de m'être trompé sur ton sujet.
-C'est pour ça que vous me détestiez. Je me servais de votre fils, je risquais de détruire la lignée de votre famille si je restais avec Jacob.
-Un mélange de plusieurs choses, qui ont fait que je ne pouvais pas t'apprécier, en effet, affirme Billy. Je comprends maintenant que tes intentions sont louables.
-Et maintenant que je fais partie de la meute, je ne représente plus un problème, n'est-ce pas ? je siffle, amère.
La colère commence déjà à pointer le bout de son nez. Je sens la main de Jacob se poser sur ma cuisse. Il la presse doucement, comme pour m'inciter à rester calme. Alors, je détourne les yeux de Billy, le temps de reprendre contenance.
-Laisse moi t'expliquer certaines choses, demande-t-il.
Je ne réponds pas. Il doit prendre ça pour un oui, parce qu'il se lance immédiatement :
-Je crois que cette histoire mérite d'être entendue par tout le monde, parce que la mémoire de ta mère a été très vite effacé. Peu de Quileute se souviennent d'elle, parce que quand elle est partie, elle a été immédiatement rayé de nos mémoires. Mais c'était une erreur. Ta mère était courageuse, et elle mérite qu'on se souvienne d'elle.
Il prend une profonde inspiration avant de continuer.
-J'étais amoureux d'elle.
Je relève immédiatement les yeux, et la main de Jacob se resserre sur ma cuisse. Je pose tout de suite ma main sur la sienne pour l'apaiser.
-Nous étions amis, et dès l'adolescence j'ai ressenti plus que de l'amitié envers elle. Le jour où je me suis décidée à le lui avouer, elle m'a parlé de ton père, Bella. J'avais demandé à lui parler, et elle en a fait de même. Je l'ai laissé commencé. Elle m'a parlé de ce mystérieux inconnu, ce garçon de la ville dont elle était en train de tomber amoureuse. Elle m'a demandé des conseils. Elle n'osait en parler à personne, même pas à son grand frère. J'en tombais des nues, je n'arrivais pas à y croire, j'étais en colère. Mais elle m'a fait promettre de ne rien dire à personne. Elle avait besoin de temps pour réfléchir. Je l'aimais tellement que j'ai accepté. Elle ne m'a jamais dit le nom de ton père. J'ai tout fait pour le découvrir, mais elle était très maligne, elle faisait très attention. Le jour où elle est venue chez moi, en pleurs, pour m'annoncer qu'elle attendait un enfant et qu'elle ne savait pas quoi faire, je lui ai tourné le dos. Je l'ai menacé de tout révéler à ses parents. Elle m'a demandé quelques jours, pour s'organiser, pour trouver les mots. Mais…
Sa voix se brise, et c'est soudain Sam qui finit pour lui.
-Mais elle est partie, c'est bien ça ?
-Oui. Elle a laissé un simple mot pour rassurer ses parents, sans parler des raisons de sa fuite. Mais moi, je leur ai tout avoué. Je leur ai parlé de ton père, mais pas de toi. Je n'osais pas leur dire qu'elle attendait un enfant de lui. Entre-temps, j'ai rencontré ta mère, Jacob.
Il dit ça en s'adressant à son fils, mais celui-ci est raide comme un bout de bois. Son père était amoureux de ma mère. Toute cette histoire devient soudain de plus en plus compliquée, et implique plus de personnes que je ne pensais.
-Si elle est morte cette nuit-là, c'est en partie ma faute.
A ces mots, je me mords violemment la langue, pour me retenir de me lever d'un bond. Je n'ai pas envie d'en entendre plus, mais je m'oblige à rester immobile.
-Quand elle est venue leur parler, elle pensait qu'ils n'étaient au courant de rien. Elle voulait leur annoncer les choses à sa manière. Mais la colère d'Henri et de sa femme avait eu le temps d'enfler pendant toutes ces années. Alors, quand elle est venue leur expliquer, ils l'ont rejeté. Ils avaient eu le temps de s'imaginer n'importe quoi pendant son absence, ils n'ont pas supporté qu'elle vienne comme une fleur essayer de se justifier. Quand elle est sortie de la maison, je suis tombée sur elle. Elle m'a hurlé dessus, elle m'en voulait terriblement de leur avoir dit à propos de ton père. Je lui ai promis que je n'avais pas parlé du bébé, et elle m'a demandé de ne rien leur dire à ton propos. Elle a dit qu'elle ne voulait pas qu'ils l'apprennent un jour, qu'elle voulait que tu restes loin d'eux. Elle était dans une colère noire, je ne l'avais jamais vu comme ça. Et… je ne l'ai pas retenu. Il pleuvait des cordes, elle était bouleversée, et je l'ai laissé monter dans cette voiture de location.
Un grand silence ponctue ses paroles. La main de Jacob est toujours sur ma cuisse, et j'ai presque planté mes ongles dans sa peau tellement je suis crispée.
-Si je n'avais rien dit à ses parents, ils n'auraient peut-être pas réagi aussi violemment, elle n'aurait pas été autant en colère contre moi. Si je l'avais retenu, elle… elle serait encore là. Alors, quand… quand tu es arrivée, quand Jacob t'a présenté à moi, j'ai… j'ai vraiment pensé que tu nous attirerais des ennuis. J'avais promis à Maria de faire en sorte qu'Henri n'apprenne jamais ton existence. Quand tu es arrivée, je n'en croyais pas mes yeux. Je croyais que tu étais au courant, que ton père t'avait tout dit, que tu voulais te venger de la famille de ta mère, et peut-être même de moi. Je n'ai rien dit, en espérant que tu finirais par repartir sans que ton arrivée ne provoque jamais aucun problème. Quand Henri t'a rencontré vendredi, il est venu me voir. Il était dans une colère noire, il m'en voulait de ne pas lui avoir parlé de toi avant. Je… Je voudrais que tu me pardonnes, Bella.
Sur cette conclusion, il me regarde enfin dans les yeux, et déglutit. Son visage se vide toute couleur. Je l'observe, décontenancée par la peur qu'il dégage. Son cœur bat plus vite, il est pâle, presque tremblant.
-Bella, pardonne-moi de ne pas t'en avoir parlé avant, et d'avoir… Fait tout ça… répète-t-il.
Je sens la main de Jacob me caresser la cuisse.
-Bella… m'appelle-t-il doucement.
Sa voix me ramène à la réalité, et me fait prendre conscience de ce que je ressens. Un mélange de colère et de tristesse mêlées. Je tremble. Mes bras, mes jambes, je me sens trembler de la tête aux pieds. J'ai l'impression de me noyer dans les émotions contradictoires qui m'assaillent. Je lui en veux, indéniablement. Il a participé à la mort de ma mère, sans le vouloir vraiment. Il a participé indirectement au mensonge dans lequel je vis depuis toujours. Mais d'un autre côté, la boucle est bouclée. Je suis enfin au courant de tout. Je sais désormais pourquoi Billy me détestait tant. Parce qu'il aimait ma mère, alors qu'elle en aimait un autre. Il n'osait pas me regarder en face, il refusait de me parler, à cause de sa culpabilité. Il s'en voulait, il s'en veut toujours. Et je voudrais lui dire que je le pardonne, mais je suis incapable de prononcer le moindre mot.
Mon corps est paralysé, mes muscles crispés. Ma vision même est trouble, et je comprends au regard apeuré de Billy que mes yeux sont noirs comme la nuit. Noirs, comme le sont ceux des loups-garous quand ils perdent le contrôle. Et c'est exactement ce qui est en train de m'arriver. Un trop plein d'émotions, un trop plein de sensations depuis que je me suis réveillée.
La main de Jacob est toujours sur ma cuisse, il essaie de me ramener à lui, mais j'en suis incapable. J'entends des voix inquiète autour de moi, j'entends Sam qui me demande de rester calme, mais je n'y arrive pas. Je n'ai que deux options. Soit je laisse ma colère et ma tristesse se déverser et je risque de blesser quelqu'un, soit je bondis vers la porte d'entrée. La première proposition est très tentante, c'est celle qui me paraît la plus simple. Puis je pense aux conséquences. Je risque de me transformer. Je sens déjà le loup qui sommeille en moi, qui tire sur mes muscles, qui essaie de sortir. Mais je ne dois pas le laisser faire. Pas dans la maison, pas devant tout le monde, pas alors que je risque de perdre le contrôle. Je ne veux pas avoir à me battre de nouveau contre Jacob ou contre qui que ce soit d'autre.
Alors, je choisis la deuxième option. Ce choix n'a pris en réalité que quelque secondes, qui m'ont paru être une éternité. Jacob sent tout de suite que je m'apprête à me lever, parce qu'il appuie sur ma cuisse, prêt à me retenir.
-Je dois prendre l'air, je parviens à articuler.
Il enlève sa main, et je me lève, chancelante. Mes muscles me tirent vers Billy, essaient de m'obliger à déverser mes émotions sur lui, mais je me retiens de toutes mes forces. Je serre les poings, et je fixe la porte d'entrée. Puis je me précipite vers elle.
En quelques secondes, je l'atteins, je l'ouvre à la volée et je me précipite dehors. Et là, enfin, je m'autorise à respirer. Je pends une grande inspiration, je relâche l'air de mes poumons, et je me retiens une nouvelle fois. Je me plie en deux, comme si ce geste pourrait me protéger de ce qui risque d'arriver. Une vague de chaleur me submerge, me donne le tournis.
Je marche comme une ivrogne jusqu'à l'orée des arbres, toujours pliée en deux. J'essaie de calmer mes muscles, j'essaie de les endormir, de leur demander de me laisser tranquille. Je pense à ma forme humaine, de toutes mes forces, je pense à mes yeux qui reprennent leur couleur initiale.
-Bella…
Je me tourne vers la voix de Jacob. Il est debout près de moi, les mains dans les poches, l'air volontairement inexpressif.
Je regarde mes mains qui tremblent, mais je sens sa main se poser sur mon menton pour m'obliger à relever la tête. Il plonge ses yeux dans les miens, et je me sens fondre dans son regard. Alors j'attrape sa main, je glisse mes doigts entre les siens, et je serre fort. Je me mords la lèvre, me concentrant. Les yeux fixés au sien, je parviens peu à peu à reprendre mon calme. Je sens mes muscles se détendre progressivement, je sens la fièvre me quitter, j'arrête de trembler, et je commence à relâcher ma prise sur la main de Jake.
Il reste totalement immobile, se contentant de me regarder et de ma transmettre sa chaleur. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés comme ça, main dans la main, face à face, silencieux. Tout ce que je sais, c'est que je reprends enfin le contrôle. Je parviens enfin à respirer calmement, et j'offre un sourire à Jacob. Ce n'est qu'à ce moment que je remarque à quel point il était tendu. Il s'affaisse soudain, et pousse un soupir de soulagement.
-Je suis dé…
Il me coupe d'un doigt sur la bouche.
-Ne t'excuse pas. Tu as réussi, c'est le principal.
Une lueur s'allume dans son regard alors qu'il me sourit.
-Je suis fier de toi. J'en connais qui se seraient transformés très vite, et en plein milieu de la cuisine qui plus est.
Je secoue la tête.
-C'est grâce à toi. C'est parce que tu étais là.
Jacob hausse les épaules.
-Alors je serai toujours là.
Sur ces mots, il plonge vers moi, et dépose ses lèvres contre les miennes. Je constate avec satisfaction qu'il n'a plus besoin de se pencher pour pouvoir m'embrasser. J'ai seulement besoin de me mettre sur la pointe des pieds. Il est toujours bien plus grand que moi, mais je l'ai relativement rattrapé.
Je réponds volontiers à son baiser, il m'attire contre lui. Ses bras se posent sur ma taille, les mains sur son visage que je parcours de part en part. Je caresse ses cheveux, savourant la sensation de le sentir de nouveau contre moi. De nouveau, j'ai la sensation que je n'ai pas senti ses lèvres contre les miennes depuis une éternité, alors que quelques jours plus tôt à peine il me faisait l'amour.
Je me coule entre ses bras, ses mains se glissent sous mon tee-shirt, il me colle contre lui, je sens son torse contre ma poitrine.
Une explosion de papillons dans mon estomac, une déflagration me parcourant les jambes... Je ne tiens debout que grâce à ses bras qui me retiennent tellement je me sens fondre. Il me serre fort dans ses bras, si fort que je devrais avoir mal, mais je ne ressens rien qu'une immense chaleur.
Quand nos bouches se séparent après un temps qui me paraît bien trop court, il pose son front contre le mien. Les yeux fermés, le souffle saccadé, nous restons un long moment dans cette position. Il passe ses bras dans mon dos, me serre contre lui. Quelques jours plus tôt, je craignais qu'il m'étouffe ou me brise les côtes en me serrant si fort, mais aujourd'hui, ces préoccupations me semblent bien futiles. J'arrive parfaitement à respirer, il ne me broie pas sous sa force. Je me rends en fait compte que je le serre avec la même intensité.
Si j'ai du mal à respirer en ce moment-même, ce n'est pas parce qu'il me serre trop fort ou qu'il me fait mal. Non, c'est parce qu'il vient de m'embrasser passionnément, c'est parce que je suis tellement bien entre ses bras, tellement à ma place, c'est parce que ça me coupe le souffle de savoir que je l'aime autant. Maintenant que je suis un peu plus comme lui, plus rien ne pourra nous séparer, pas même des vampires assoiffés de sang ou des traditions ancestrales.
Non, aujourd'hui, même si j'ai terriblement peur pour ma famille, pour ce que je suis devenue ou ce que je risque de devenir, il y a une chose dont je suis sûre. Je n'ai absolument pas peur pour mon avenir quand il est près de moi. Si je ne me suis pas transformée en louve aujourd'hui sous le coup de l'émotion, c'est seulement parce qu'il était là, et qu'il ne m'a pas laissé tomber, pas même une seconde.
NA : J'espère que vous avez aimé ! Je vous remercie de vos réactions sur le chapitre précédent, visiblement la transformation de Bella a plu à la plupart d'entre vous. J'espère que vous aimerez la suite et les nouveaux rebondissements qui vont arriver. N'hésitez pas à me faire part de vos réflexions sur la suite de l'histoire, notamment par rapport aux vampires ? Quand vont-ils réapparaître ? (parce que vous devez bien vous douter qu'ils ne vont pas laisser tomber aussi facilement!) Le prochain chapitre prévu pour le début de la semaine !
A bientôt !
