Notes de l'auteur :
Il fait trop chaud pour travailler (Je ne fais pas de pub involontaire pour Pulco Citron -sauf à l'instant-). Mais écrire ce chapitre a tenu lieu de la torture, sérieusement... Avoir envie d'écrire, et ne pas y parvenir parce qu'on se liquéfie, purement et simplement, c'est très frustrant.
Du coup, je pense que le chapitre n'est clairement pas aussi bon qu'il aurait pu l'être, car les conditions d'écriture n'étaient pas satisfaisantes. J'ai dû faire beaucoup plus de pauses que je n'en fais habituellement, ce qui a pu affecter l'impression de cohérence de l'ensemble (ou pas, à vous de me le dire).
Je constate également qu'en réalité, au-delà d'avoir écrit pour la première fois une scène intime dans le chapitre précédent, cette nouvelle me pousse à me confronter à un genre que je n'avais jusqu'alors jamais abordé : le polar. Mais bordel, qu'est-ce que c'est difficile à écrire, le polar ! Mes respects à tous les auteurs de ce genre littéraire que je sous-estimais très clairement jusqu'alors... C'est une horreur sans nom, un truc à s'arracher les cheveux... Parvenir à distiller les indices tout en ménageant des fausses pistes, et sans en révéler trop ou pas assez, mais c'est juste terriblement compliqué. J'ai tout le temps peur de faire des erreurs et de gâcher mon histoire au détour d'une révélation placée trop tôt ou trop tard. Le stress. C'est vraiment dur.
Bon, sinon, encore un chapitre je pense, avant que je ne reprenne le boulot (le 1er Septembre arrivera trop vite). Certains d'entre vous le savent déjà, d'autres pas, mais peu importe dans le fond : je suis prof. Ce qui explique qu'au cours des deux derniers mois, j'ai pu être aussi prolifique, car en dehors des copies du bac à corriger, je n'avais pas grand chose à faire (vacances d'été obligent).
Mais là, avec la rentrée, le rythme va forcément être impacté. Je pourrais toujours fournir un chapitre par semaines, et parfois même deux, je pense... Donc on gardera quand même un bon flot au niveau des parutions, mais rien de comparable à ce qu'on avait jusqu'à présent. A mon grand regret, d'ailleurs.
Croyez-moi, je préfèrerai passer chacune de mes journées à écrire mes histoires... Vivre de ça, ce serait un rêve.
Mais les rêves, c'est bon pour la bleusaille, et en attendant, il faut bien manger. Donc bon.
Allez, j'en profite pour vous remercier tous au passage, pour votre soutien, vos retours et votre présence. Vous êtes merveilleux. A très vite pour la suite.
Chapitre 26 : Atlantea
« Est-ce que vous êtes sérieux ? » demanda Fangmeyer d'un ton incrédule, se moquant totalement que sa question puisse paraître déplacée aux yeux du chien de berger qui lui faisait face.
Ce-dernier resta interdit, enfonçant sa tête dans ses épaules, ne comprenant pas vraiment l'effarement de l'officier. Clawhauser dû saisir son trouble, et intervint dans la conversation, se montrant toujours aussi courtois et professionnel.
« Pardonnez mon collègue, monsieur Bellwether. Il ne voulait pas se montrer insultant, n'est-ce pas Fang' ? »
Alerté par la remarque du guépard, qui mettait en évidence le manque de professionnalisme dont il venait de faire preuve, le loup arctique hocha la tête, et se reprit quelque peu. « Oui, pardon, excusez-moi… C'est juste que je ne m'attendais pas à… »
« A apprendre que Dawn Bellwether était mariée à un prédateur ? » demanda Shepard en haussant les sourcils. Visiblement, il était relativement accoutumé à la réaction à laquelle il venait d'assister. « C'est pourtant le cas. »
« Et… Et vous dites qu'elle est en danger ? » demanda Fangmeyer, reprenant soudain son sérieux.
Le chien de berger se contenta d'hocher la tête, avant de reporter son attention vers Clawhauser. Il était toujours très nerveux, et son corps était parcouru de soubresauts liés au stress. « C'est la raison pour laquelle j'espérais pouvoir parler au lieutenant Hopps. Dawn avait dit qu'elle ne pouvait se fier qu'à elle… »
« Hum… Sauf votre respect… » intervint Fangmeyer en se raclant la gorge. « Elle a essayé de… de tuer le lieutenant Hopps… Ça me fait douter de l'éventuelle confiance qu'elle pouvait lui accorder, vous comprenez ? »
Un peu irrité par les interventions de son collègue, Clawhauser poussa un soupir désapprobateur, en se voyant obligé de rappeler une nouvelle fois le loup blanc à l'ordre. « Fangmeyer, je pense que ce n'est ni le lieu, ni le moment d'avoir cette conversation. Monsieur Bellwether aura tout lieu de s'expliquer à ce sujet, une fois que nous l'aurons mis en relation avec l'autorité compétente. »
« Je suis tout disposé à me charger de lui, s'il le faut ! » proposa Fangmeyer, sa curiosité piquée au vif par le déroulement imprévu des évènements qui venaient d'émailler les trois dernières minutes. Son instinct lui hurlait que, quoique puisse avoir à prétendre Dawn Bellwether au sujet de sa femme, que ce soit des inepties ou la vérité la plus entière, ce serait forcément lié aux agissements des Gardiens du Troupeau. S'il obtenait par ce biais de quoi faire avancer son enquête, il ne manquerait pas d'en profiter.
Cependant, la réponse de Clawhauser fut une vraie douche froide quant à ces espoirs, qui se virent évincés comme une boule de paille par jour de grand vent. « Tu es en service bureautique aux archives pour la journée, Fang'. Et étant donné l'importance de ce que monsieur Bellwether peut avoir à dire, il vaudrait mieux en référer d'abord au chef. »
« Au chef ? » s'alarma Shepard en secouant la tête. « Le chef Bogo ? »
« Eh bien, oui… Monsieur Bellwether, si votre femme est effectivement en danger, il vaudrait mieux que votre interlocuteur soir en mesure d'agir au plus vite, n'est-ce pas ? »
« Je ne sais pas trop… » répondit le chien de berger d'un air paniqué, avant de faire un pas en arrière. « Cela risquerait d'empirer les choses… J'aurais vraiment préféré m'adresser au lieutenant Hopps… »
Le fait de répéter cette demande de manière insistante ressemblait à une forme d'espoir presque pathétique, presque comme si, à force de l'invoquer, la lapine finirait par faire irruption sans prévenir.
« Comme je vous l'ai déjà dit, le lieutenant Hopps ne reprendra le service que la semaine prochaine, et elle est actuellement à Atlantea. Même si je prenais sur moi de la contacter, ce que je ne ferai pas, par respect pour sa vie privée et son temps libre, elle ne pourrait pas s'occuper de vous. Vous comprenez ? » demanda Clawhauser d'une voix calme et apaisante, essayant de persuader Shepard Bellwether de l'imiter dans cette approche plus détendue d'une situation qui devait être extrêmement stressante pour le chien de berger, ce qui expliquait son comportement anxieux et ses réflexions erratiques. Lorsqu'il eut acquiescé, le guépard reprit : « Le chef Bogo prendra parfaitement les choses en pattes, ne vous inquiétez pas. Vous pouvez avoir toute confiance en lui. Puis-je le contacter pour le mettre en relation avec vous, maintenant ? »
« Je… Je ne sais pas… » hésita le chien de berger, avant de secouer la tête. « Peut-être, oui. Il faut bien que je vois quelqu'un de toute manière. »
« Ne bougez pas, je le contact de suite. »
Clawhauser fit rouler sa chaise sur le côté, afin de décrocher le combiné qui le mettrait en relation avec Bogo. Fangmeyer, qui était resté silencieux jusqu'alors, vit là l'opportunité d'interroger rapidement Shepard Bellwether. Peut-être pourrait-il obtenir quelques informations intéressantes, s'il la jouait fine.
« Pour quelle raison souhaitiez-vous seulement vous adresser au lieutenant Hopps, monsieur Bellwether ? » demanda-t-il d'une voix calme.
Le chien de berger le contempla de la tête au pied, semblant chercher à déterminer le degré de confiance qu'il pouvait lui accorder. Le fait qu'il soit un prédateur dû lui donner un minimum de crédit, car Shepard se risqua à répondre.
« Dawn m'avait dit que je pourrais faire confiance au lieutenant Hopps si les choses tournaient mal… »
« Et à quel moment vous a-t-elle dit ça ? » reprit le loup blanc en fronçant les sourcils, se montrant soudain très intéressé. « Avant ou après son arrestation ? »
« Après… » déclara le chien de berger en jetant quelques regards angoissés autour de lui, semblant craindre que quelqu'un puisse surprendre la conversation. « C'est la dernière fois qu'elle a accepté de me parler… Après ça, elle a décidé de reconnaître tous les faits qui lui étaient reprochés. Tous, sans exception. Puis elle s'est murée dans le silence. Elle m'a fait promettre de ne rien dire… Mais aujourd'hui, je n'ai plus le choix. »
Les informations qui lui parvenaient créaient tant de questions diverses et variées, et parfois contradictoires, dans l'esprit de Fangmeyer qu'il sentit son cœur commencer à battre un peu plus vite sous l'effet de l'adrénaline. Ce que Shepard venait de lui dire remettait totalement en question la nature du complot initial, et laissait en suspens sa conclusion éventuelle. Comment était-il seulement possible que des révélations pareilles n'arrivent qu'à présent. Si elles étaient fondées, bien entendu… Il demeurait possible que Shepard ne soit qu'une sorte d'illuminée, mais Fangmeyer en doutait fortement.
« Attendez ! Attendez une minute… » demanda Fangmeyer en plaquant une patte soucieuse contre son front, essayant de donner du sens à toutes ces théories qui lui traversaient l'esprit. « Vous sous-entendez que votre épouse n'était pas à l'origine du complot ? Qu'elle n'est pas coupable des faits qui lui sont reprochés ? »
« Elle est coupable des faits… » répondit Shepard d'une voix affectée, qui témoignait de la douleur qu'il ressentait à devoir admettre une telle vérité. « Mais elle n'est pas à l'origine du complot. Elle a obéi aux ordres qui lui ont été transmis… Elle n'a pas agi pour son compte. Elle espérait pouvoir mettre un terme à tout ça, tout en protégeant notre famille ! »
« De… De quoi est-ce que vous me parlez ? Qui lui a mis la pression ? Les Gardiens du Troupeau ? La Compagnie 112 ? »
A l'audition de ces derniers mots, Shepard bondit littéralement en arrière en poussant un cri d'horreur. Les yeux écarquillés par l'angoisse, il faillit glisser, et dût se rattraper au comptoir pour ne pas s'effondrer au sol. Fangmeyer resta interdit face à une telle réaction d'effroi… Visiblement, il avait fait mouche… Mais que seule la mention du groupuscule militaire soit capable de mettre le chien de berger dans un tel état de panique n'avait rien de rassurant. Le loup blanc fit un pas en direction de Shepard, dans le but de l'aider à se redresser, mais ce-dernier le repoussa violemment tout en poussant un grognement furieux.
« Ne me touchez pas ! » hurla-t-il, attirant l'attention de tout le monde sur eux.
« Qu'est-ce-qui se passe, ici ? »
Shepard et Fangmeyer se tournèrent vers l'origine de la voix pour voir arriver vers eux Bogo, qui avançait d'un pas rapide et affirmé. Le chien de berger se redressa, prenant un air dépité, tandis que le loup blanc s'éloignait de quelques mètres, désireux d'éluder tout malentendu déductible de sa conduite.
« Adrian Bogo, chef du ZPD. » déclara le buffle en s'arrêtant devant Shepard, qui hocha la tête avec gravité avant de lui tendre une patte tremblante, que Bogo accepta. « Si vous voulez bien me suivre, monsieur Bellwether, nous allons mettre les choses au clair ensemble. »
« Il faut protéger ma femme, chef Bogo. De toute urgence ! » supplia Shepard en jetant à nouveau des regards anxieux tout autour de lui.
« Nous allons voir ça, monsieur Bellwether. » répondit calmement le buffle, avant de l'inciter à le suivre d'une patte dans le dos. « Nous allons nous rendre dans mon bureau, et vous allez tout m'expliquer… Et s'il en ressort que votre épouse court un quelconque danger, nous ferons ce qu'il faut pour assurer sa sécurité. Alors essayez de vous détendre, d'accord ? »
Le chien de berger acquiesça, avant d'avancer dans la direction que lui indiquait Bogo, ce-dernier le suivant de près. Avant de quitter le hall d'accueil, le buffle lança un ultime regard équivoque à Fangmeyer, dont la fureur courroucée laissait entendre qu'il n'avait pas fini d'entendre parler de cette histoire.
Une fois qu'ils eurent disparus en direction du couloir menant aux ascenseurs, le loup blanc revint auprès de Clawhauser, qui était resté interdit, après avoir assisté à la manière catastrophique dont les évènements s'étaient soldés.
« Je vais en prendre pour mon grade, Ben… » déclara Fangmeyer avec dépit.
« Sans vouloir en rajouter une couche, Simon… Tu as vraiment dépassé les bornes, cette fois. » répondit le guépard d'un ton sérieux qui lui ressemblait peu, très éloigné de l'aspect jovial et enjoué que prenait habituellement son timbre de voix.
Surpris et quelque peu blessé, le loup blanc redressa la tête vers Clawhauser, mais ne vit aucune malveillance dans les yeux de son ami, seulement une affectation sincère et un brin d'inquiétude.
« Toute cette enquête est en train de te faire dérailler… » l'avertit le guépard en secouant piteusement la tête. « Il faut que tu lèves le pied, ou ça va mal se terminer pour toi. »
« Des satanés terroristes mettent notre ville à feu et à sang pour une raison des plus obscures ! » se défendit Fangmeyer sur un ton plus courroucé. « Pourquoi est-ce que j'ai l'impression d'être le seul ici à en avoir quelque chose à foutre ? »
« Ce n'est pas le cas, et tu le sais. » répliqua immédiatement Clawhauser d'un ton calme, qui rejetait totalement toute forme de conflit, essayant plutôt de contraindre la conversation à prendre une tournure sensée et raisonnable. « Tu es juste trop impulsif et impatient. La preuve avec ce qu'il vient de se passer. Tu aurais fini par savoir ce dont il était question avec le mari de Bellwether… On ne fait pas de rétention d'informations ici. Tu n'avais pas besoin de t'acharner ainsi à lui tirer les vers du museau. »
« Pas de rétention d'informations ? » répéta Fangmeyer d'une voix incrédule, avant de taper du poing sur le comptoir. « Alors pourquoi on ne me dit rien sur cette foutue Compagnie 112 ? »
Clawhauser resta muet face à cette démonstration agressive d'impatience. Il se contenta de contempler son collègue d'un air navré, tout en secouant doucement la tête. Fangmeyer poussa un soupir de lassitude… Peut-être bien qu'il allait trop loin, en effet, que toute cette affaire avait fini par le dépasser, et le hantait un peu trop intimement. Toutes ses pensées étaient focalisées sur les éléments de l'enquête, à chaque heure du jour et de la nuit. Il aurait aimé pouvoir traiter les choses différemment, mais sa fichue obstination le ramenait toujours à ses doutes et à ses incertitudes. Quelque chose de très grave était en train de se tramer, il en avait l'intime conviction… Et à ses yeux, les forces de l'ordre ne réagissaient pas avec le dynamisme et l'implication nécessaires. Zootopie subirait de nouvelles attaques avant qu'on ait prit la situation suffisamment au sérieux. Et celles-ci seraient bien plus graves que les précédentes, à n'en point douter.
« Je vais retourner à mes archives… » déclara finalement Fangmeyer avec dépit, avant de se détourner du comptoir, sous le regard inquiet de son ami.
« Hey ! Tu ne voulais pas qu'on aille manger un morceau ? » demanda Clawhauser d'un ton affecté.
« Plus faim… » répondit piteusement le loup blanc, avant de se diriger vers les escaliers menant aux bureaux du poste de police principal, où il allait très certainement encore passer un certain temps.
Comme à chaque fois qu'il foulait de ses pieds le macadam d'Happy Town, Finnick ressentait la même impression caractéristique qui semblait définir l'ambiance locale : la résignation. Ce n'était pas une humeur passagère ou quelconque, découlant d'une journée pluvieuse particulièrement maussade, qui aurait impacté l'un ou l'autre des habitants esseulés qu'il aurait croisé sur sa route. Non. Il s'agissait concrètement d'une sorte de fatalité implicite qui affectait définitivement et unilatéralement chaque personne ayant le malheur de vivre dans ce quartier, tâcheron honteux de Zootopie, que la cité tentait de dissimuler à l'ombre des buildings flamboyants de Savannah Central.
Supposé servir de point de jonction entre les Meadowlands et le centre de Zootopie, ce quartier écologique avait eu la malchance d'être construit en abord des docks, et avait d'avantage subi l'influence des mafias pullulant dans les bas-fonds de la cité, que des « honorables » familles bourgeoises vivant de l'autre côté du détroit. En l'espace de quelques années seulement, cette zone résidentielle avait sombré aux pattes des cartels… Les charmants immeubles supposés accueillir des familles aux revenus modestes étaient tombés en décrépitude, la pauvreté avait envahi tout le secteur, les murs étaient recouverts de tags, d'insanités, et de sigles d'appartenance aux différents gangs de la ville, qui avaient transformé la zone en terrain d'affrontement ouvert, car le quartier avait également le malheur de se trouver à la jonction des différents territoires des pires bandes de malfrats de la cité. Plutôt que d'essayer d'inverser la vapeur, de fournir les efforts pour redonner à ces quelques pâtés de maisons leurs lettres de noblesse, la mairie avait tout simplement abandonné le quartier à son sort. On n'y voyait quasiment jamais de patrouilles de police, les services d'entretien de la municipalité n'y fournissaient qu'un service minimum (à savoir le ramassage des ordures, et encore), et même les espaces publics, culturels et éducatifs avaient sombré dans une sorte de consternation résignée. Il semblait qu'aux yeux de l'hôtel de ville, les nombreuses familles aux revenus modestes venus s'installer dans ce nouveau quartier en quête d'une vie meilleure, ne valaient pas l'investissement économique nécessaire au maintien d'un cadre de vie respectable et agréable.
Il était peu étonnant, donc, que la délinquance ait fleuri en ces lieux comme de la mauvaise herbe sur un terrain vague à l'abandon. Les cartels avaient trouvé en ce lieu un giron profitable et sans limites de nouvelles recrues, élevées dans la misère et la haine de leurs semblables, et prêtes à se montrer serviles et implacables, si cela leur permettait de se remplir les poches en causant le plus de dommages collatéraux possibles. Pour le pourcentage de la population restant, composée pour la plupart d'honnêtes travailleurs, soumis à des horaires indignes et payés une misère, la violence locale, la criminalité, les trafics en tout genre et la prostitution étaient devenus un cadre de vie presque normale, dont ils s'étaient finalement accommodés. « Happy Town » était le surnom ironique qui avait germé entre ces murs défraichis et abandonnés, appellation adéquate pour un quartier dont on ne parlait jamais, mais qui toujours restait en mémoire comme celui où personne ne voulait vivre, sauf ceux qui n'avaient pas le choix.
Finnick avait roulé sa bosse aux côtés de Nick Wilde dans ce quartier miséreux pendant de nombreuses années, que ce soit pour les affaires, ou parce qu'ils avaient de nombreux contacts parmi les différents gangs de la ville, qui semblaient tous avoir des sortes « d'ambassades » dans le coin. Le fennec et le renard s'étaient toujours refusés à rejoindre une bande ou un cartel en particulier, si l'on exceptait l'époque où ils avaient travaillé comme informateurs, conseillers et négociateurs pour Mr Big, mais la musaraigne arctique n'avait aucune part directe à Happy Town, bien que l'ombre de son influence se soit étendue jusque dans ces ruelles malfamées. Cette époque n'était pas celle dont le fennec était le plus fier. Après la mort du père de son partenaire, celui-ci avait sombré et s'était lancé dans des combines dangereuses, où ils avaient parfois dû recourir à la violence et à la menace pour obtenir ce qu'ils voulaient… Jamais ils ne s'y étaient ouvertement résolus auparavant, et tout ceci avait pris place à Happy Town… L'époque où Dizzie était revenue à Zootopie, dans l'espoir d'aider son frère à remonter la pente. C'était un peu la lumière au milieu d'une période ténébreuse, et il en gardait honnêtement certains des plus beaux souvenirs de sa vie. En dépit de tout, il semblait bien qu'étrangement les moments les plus durs côtoyaient parfois les meilleurs. Il aurait aimé avoir été capable de faire une meilleure impression à la renarde, en ce temps-là, mais comme souvent au cours de sa vie, le fennec s'y était résolu : il avait merdé, et ce dans les grandes largeurs. Serait-il capable de se le pardonner un jour ? Sans doute que non. Parviendrait-il à vivre avec ? Il n'avait pas vraiment le choix.
Cependant, s'il souhaitait obtenir des informations sur un quelconque trafic, des transactions louches ou encore, comme aujourd'hui, l'apparition d'un nouveau produit illicite sur le marché, il avait encore quelques contacts à Happy Town qui seraient sans doute en mesure de le renseigner. Cela le répugnait comme au premier jour de se rendre dans ce coin de la ville, ce qu'il trouvait presque indécent de sa part, étant donné qu'il avait lui-même abusé de cette zone de non-droits, mais les vieux ressentiments avaient la vie dure… Il gardait de très mauvais souvenirs d'Happy Town, si tant est qu'il fut possible d'en avoir des bons par ici.
Le fennec stationna son van le long de l'artère principale qui fendait Happy Town en deux… Une bande de macadam de plusieurs kilomètres, joignant le pont Grasshope, qui surplombait le détroit pour atteindre les Meadowlands, et les beaux quartiers de Savannah Central. On traversait le furoncle Happy Town par dépit, pour se rendre de l'un à l'autre, mais on le faisait les portières verrouillées, sans ralentir et surtout sans s'arrêter, et de préférence sans jeter le moindre regard par la fenêtre de son véhicule. Il valait mieux ignorer ouvertement ce que l'on ne voulait pas voir, pas vrai ?
Finnick quitta son van, ses lunettes de soleil callées sur le museau, l'air aussi dur que fermé. Mieux valait montrer tout de suite qu'il était le genre de mammifère qui poussait les badauds à changer de trottoir. C'était la catégorie à laquelle il fallait appartenir pour éviter d'avoir des ennuis, pas ici. Il ne demeura pas longtemps dans les rues principales et commença à déambuler parmi les ruelles crasseuses. A chaque fois qu'il s'enfonçait un peu plus loin dans les méandres labyrinthiques d'Happy Town, la population se faisait à la fois plus rare, et plus caractéristique. En remplacement des mammifères déclassés, se rendant d'un pas lent de leur travail à leur domicile, ou inversement – l'usine de fabrication de conserves Saporo était la seule à s'être maintenue dans le quartier, en profitant pour exploiter au maximum la population locale –, il croisait à présent beaucoup de racaille, de dealers et de trafiquants en tous genres, vaquant à leurs occupations misérables, sans lui prêter la moindre attention. Il y avait une attitude et un air à avoir pour se fondre dans la masse locale, et Finnick avait appris à en jouer depuis bien longtemps.
Finalement, ses pas le menèrent jusqu'à un vieux bar miteux, qui faisait également office de club de strip-tease de seconde zone, et qui occupait le fond d'une impasse, perdue au milieu d'un dédale de ruelles. Impossible de tomber sur ce night-club par hasard. Ceux qui s'y rendaient savaient déjà où le trouver, et ce qu'ils avaient l'intention d'y faire… Ces activités demeurant, bien entendu, parmi les moins recommandables.
Le fennec poussa la porte du club, pénétrant dans un espace relativement large, et plongé dans la pénombre. Seuls les spots lumineux criards illuminant les podiums où officiaient, à la nuit tombée, les danseuses de charme, permettaient de distinguer l'aménagement vieillot et usé jusqu'à la corde des locaux. A cette heure de la journée, l'établissement était pour ainsi dire désert. Ils ne s'y trouvaient que deux mammifères, installés à une table, au fond de la salle : un rhinocéros et un alpagua, plongés dans une conversation houleuse, dont le sujet devait être tout sauf honnête. Finnick ne leur prêta pas la moindre attention, et alla s'installer au bar. Une petite sonnette de réception était mise à la disposition des usagers afin de prévenir le propriétaire des lieux de la présence d'un éventuel consommateur. Le fennec ne se priva pas pour en user, et la fit sonner deux ou trois fois, avant de croiser les bras au-dessus du comptoir.
Quelques instants plus tard débarqua un ragondin depuis une petite porte de service aménagée spécifiquement pour sa taille. Un tablier crasseux noué autour de la taille et un vieux cigare calé entre les dents, il rejoignit Finnick d'un pas lent, non sans l'avoir préalablement jaugé d'un œil tout à la fois indiscret et sévère.
« Regardez qui nous revient, après tant d'années d'absence… » maugréa le ragondin d'une voix graveleuse, avant de mâchonner l'embout de son cigare. Celui-ci s'était consumé depuis longtemps, ce qui n'empêchait pas le rongeur de chiquer le reste… Une habitude répugnante qui avait toujours retourné l'estomac de Finnick.
« Salut, Ditchrun. » répondit le fennec en acquiesçant lentement. « Comment vont les affaires ? »
« Regarde autour de toi, et tu auras la réponse. » déclara le dénommé Ditchrun en haussant les épaules. « Je te serre quelque chose ou bien tu es seulement venu me faire perdre mon temps ? »
Finnick secoua la tête avant de pousser un soupir. « Il serait malvenu de ma part d'abuser de ton hospitalité sans rien consommer, pas vrai ? »
La réponse du fennec sembla particulièrement satisfaire le ragondin, ce qui se manifesta par la naissance d'un sourire satisfait, tout en dents (du moins celles qu'il lui restait encore). « Je vois que tu n'as pas perdu le sens des affaires, au moins. Ce sera quoi ? »
« La seule chose que je me risquerai à boire ici, c'est un truc suffisamment fort pour être à l'abri de tout développement bactérien. » répondit cyniquement Finnick. La provocation ne fit même pas réagir son interlocuteur, qui attendait simplement que la commande soit passée. « Un double. Serré et sans glaçon. »
« Tu connais la règle. » enchaîna Ditchrun en lui lançant un regard équivoque. Finnick acquiesça, avant de déposer sur le comptoir un billet de cinq dollars. Ici, on payait toujours avant de consommer… Une règle tacite qui semblait des plus logiques si l'on considérait les tendances particulières de la population locale. Le ragondin se saisit de l'argent, rejeta sur le comptoir deux pièces d'un dollar et se dirigea vers le râtelier à boissons. Quelques instants plus tard, il revenait vers le fennec, son verre de scotch entre les pattes.
Finnick le descendit d'une traite avant de grimacer et de pousser un râle de déplaisir. « Je me demande vraiment où tu te fournis pour systématiquement avoir les alcools les plus dégueulasses. »
« C'est tout un art de se maintenir au niveau d'exigence d'Happy Town. » répondit Ditchrun avec ironie tout en poussant un ricanement sombre. « Maintenant, arrête de tourner autour du pot et dis-moi pourquoi t'as pointé ton cul ici. »
« Toujours aussi direct, pas vrai ? » déclara le fennec en lançant un regard équivoque à son interlocuteur.
Celui-ci leva les yeux au ciel avant de répliquer : « Si tu veux seulement parler de la pluie et du beau temps, vas voir un psy. Si t'es pas venu me causer affaires ou embrouilles, t'es juste en train d'abuser de mon temps. »
« Ni l'un ni l'autre, Ditch'. » répondit Finnick d'un ton las et désabusé. « Je viens à la pêche aux infos. »
« Donc tu es venu causer affaires. » amena insidieusement le ragondin, une note tendancieuse au fond de la voix.
« Je vois… » déclara le fennec sur une note plus sombre, comprenant que s'il voulait obtenir quoique ce soit du tenancier, il devrait mettre la patte au portefeuille. « Même pas en souvenir du bon vieux temps, pas vrai ? »
« Le temps est seulement vieux, et certainement pas bon. » déclara Ditchrun d'un ton sévère. « Et comme tu le sais, les bons comptes font les bons amis.
« J'ai pas souvenir qu'on ait jamais été amis, Ditch'. »
« Et on ne le deviendra pas si tu espères obtenir quoique ce soit de ma part sans raquer. » le corrigea le ragondin, ce même rictus sardonique figé sur le visage.
Le fennec poussa un soupir contrit, avant d'extraire son portefeuille de sa poche, tout en demandant : « C'est combien pour un tuyau ? »
« Ca dépend de la nature du tuyau. »
« Hurleur Sauvage. » répondit simplement Finnick d'une voix froide, tout en plongeant son regard dans celui du ragondin, dans le but d'analyser immédiatement sa réaction. Il ne fut pas déçu, en voyant une lueur de panique y briller momentanément. Mais ce qui le satisfit le plus, fut de voir disparaître ce sourire satisfait du visage de l'informateur.
« Trop cher pour toi. » répliqua finalement celui-ci en détournant le regard.
« Tu ne sais même ce que je veux… » argua le fennec en croisant les bras sur son torse.
« Que ce soit des informations sur le produit en lui-même, ou bien que tu veuilles seulement en acquérir, il n'y a rien qui soit dans ton budget par ici. » Visiblement, aux yeux du ragondin, la conversation était close, car il se détourna de son interlocuteur d'un air dédaigneux, avant de prendre le chemin de l'arrière-salle dont il était sorti précédemment.
Finnick le suivit du regard, lui laissant quelques secondes d'avance avant de se racler la gorge d'un air méprisant, et de déclarer. « Je savais que tu bouffais à tous les râteliers, Ditch'. Sans doute un truc propre à ton espèce… Mais que tu finisses par servir de laquais à des minables comme les Gardiens du Troupeau… T'es vraiment tombé bien bas. »
Le ragondin fit volte-face, piqué au vif par la provocation. Il revint vers le fennec d'un pas vif et emporté, tout en resserrant sa dentition épaisse autour du mégot de son cigare. « Les Gardiens du Troupeau, hein ? Pauvre minable ! Tu ne sais même pas de quoi tu parles ! Allez, dégage d'ici avant que je ne demande à l'un de mes gars de t'y obliger, et que tu finisses sur une civière. »
Finnick se contenta de ricaner d'un air détaché, avant de détourner le regard et de descendre de son siège. Il ne s'était pas attendu à grand-chose en venant interroger Ditchrun… Mais il avait obtenu suffisamment d'informations par déductions pour pouvoir continuer sa petite enquête. Aussi, n'abusa-t-il pas plus longtemps de l'hospitalité toute relative du ragondin, et prit-il la direction de la sortie, d'un pas tranquille et détendu, sans même jeter un coup d'œil en arrière. Ditchrun ne le quitta pas du regard un seul instant, et jusqu'à ce qu'il ait quitté l'établissement, il demeura figé, l'œil exorbité et l'expression anxieuse.
Finnick fut accueilli par une pluie fine, froide et invasive, à sa sortie du nightclub. Il poussa un soupir de dépit et secoua la tête. Il avait bien besoin de ça, en sus du reste. Il avait à présent la confirmation que les dealers au service de Ditchrun étaient impliqués dans le réseau de distribution du Hurleur Sauvage… Il n'en savait pas beaucoup plus sur la drogue en elle-même, mais il n'était plus forcément aussi sûr que les Gardiens du Troupeau soient concrètement impliqués dans son processus de fabrication, ou même de distribution. Il semblait bien que le réseau tentaculaire de cette organisation criminelle s'étendait au-delà des limites qu'il avait soupçonnées. Il connaissait l'un ou l'autre des mauvaises graines qui bossaient pour Ditchrun… Des camés et des paumés, qu'il payait une misère pour prendre tous les risques à sa place, dans le maintien de ses multiples trafics. Aucune chance d'en croiser un dans les rues à cette heure de la journée… Mais il reviendrait cette nuit, lorsque les rabatteurs seraient de sortie. Il y en aurait peut-être un ou deux qui seraient prêts à lui cracher quelques informations croustillantes, en se montrant bien moins prudents et exigeants que le ragondin pour lequel ils travaillaient. C'était Happy Town, après tout… Ici, tout pouvait se monnayer, et surtout la loyauté.
Pour Dwayne Fangmeyer, les choses avaient commencé à doucement s'arranger, après l'expérience intense qu'il avait vécue en se rendant à la marche pour la paix. Il avait vu le piège se refermer sur tous les mammifères de Zootopie, proies comme prédateurs, et il avait fait front aux côtés de chacun d'entre eux, résistant à la pression et au pouvoir malfaisant de la peur. Il y avait des forces à l'œuvre qui désirait détruire ce que représentait cette ville utopiste, massacrer et piétiner ce qu'elle essayait d'accomplir, dans le but de prôner des valeurs passéistes rétrogrades. Si les intentions des Gardiens se limitaient à ça, alors leur projet était voué à l'échec, car présentement, plus personne n'osait s'afficher comme un sympathisant à leur cause. Tous ceux qui s'étaient proclamés « agneaux » sous la protection des Gardiens étaient soudainement devenus bien discrets… Dwayne n'avait oublié aucun nom, et aucun visage. Mais il se réjouissait de les voir se raviser, et revoir leurs copies. Visiblement, même les plus spécistes de ses camarades de promotion cherchaient à se détacher des agissements des Gardiens.
Le vrai visage de ces terroristes avait été dévoilé, et il aurait été malvenu d'afficher publiquement un quelconque soutien à leur cause, surtout si l'on considérait le nombre important de victimes que leurs agissements néfastes avaient provoquées. Proies ou prédateurs, peu importait : il y avait eu des morts, et personne ne pouvait plus prendre le parti, ni même défendre une cause qui bafouait à ce point l'importance de la vie.
Ça ne s'était pas fait en un jour, bien entendu. Il y avait eu quelques petits malins suffisamment machiavéliques et stupides pour soutenir les actions des Gardiens, et cela même après leur attaque sur la marche pour la paix. On ne faisait pas d'omelettes sans casser des œufs, selon eux… Mais comme leurs petites provocations avaient rapidement irrité les autres élèves, ainsi que le corps enseignant, et même l'administration, on leur avait gentiment fait comprendre que s'ils ne voulaient pas se retrouver en cellule pour un soutien affirmé à une doctrine criminelle, il serait de bon ton qu'ils cessent leurs idioties, ou qu'ils aillent voir si d'autres universités que celle-ci se montraient plus tolérantes vis-à-vis de la question.
Les évènements offrirent un sujet de conversation naturel, qui restait sur toutes les lèvres, et où l'avis de Dwayne fut réquisitionné. En effet, il ne fallut pas longtemps pour que toute l'université soit mise au courant que le jeune loup avait été présent au moment des faits. Oh, il n'était pas le seul parmi tous les étudiants à avoir assisté aux évènements en direct, mais comme il faisait office de « cas particulier », en raison de son jeune âge (et du fait qu'il fut un prédateur, bien entendu), on ne cessa de l'interroger sur ce qui s'était passé, sur la façon dont il avait réagi, s'il avait eu peur, ce qu'il avait vu, entendu, vécu… En bref, il tissa plus de liens avec les autres élèves au cours de ces quelques jours qu'il ne l'avait fait durant les quatre derniers mois… Chose plutôt regrettable si l'on considérait qu'un drame avait dû se produire pour que, finalement, il trouve un moyen d'avoir sa place parmi les autres. Dwayne songeait souvent à cette ironie quelque peu cruelle, et ne pouvait refreiner une impression de « fausseté » et de malveillance dissimulée, derrière ce soudain intérêt. Mais il ne voulait pas se risquer à mettre tout le monde dans le même panier et espérait simplement que l'avenir lui donnerait tort.
Parmi tous les élèves qui se rapprochèrent de lui, il fut notamment surpris de faire une rencontre qui était plutôt une sorte de retrouvaille. En effet, la jeune antilope qui s'était tenue à ses côtés pendant la marche pour la paix, et dont il avait saisi la patte, lui donnant ce sage conseil qui avait permis de créer une chaîne de courage ayant préservé le cortège de Tundraville d'un sort tragique, était étudiante dans la même université que lui. Elle s'appelait Sophie, et suivait un cursus très différent du sien, puisqu'elle était inscrite en langues anciennes. Néanmoins, les deux s'étaient depuis nettement rapprochés, au point que Dwayne finisse par se dire qu'au bout du compte, il avait enfin trouvé une personne digne d'être considérée comme une « amie », dans cette université. Depuis, se rendre sur les lieux chaque jour, suivre les cours en dépit de son ennui, lui semblait un peu plus profitable, et nettement moins morose.
Il retrouvait Sophie pendant leurs pauses communes, ou aux repas de midi. Elle l'avait présenté à plusieurs de ses amis étudiants, et Dwayne était parvenu à bien s'intégrer au petit groupe de mammifères hétéroclites qui le composait. Ce fut dans ce contexte qu'il fit la connaissance d'Iris, une camarade de promotion de Sophie.
Dwayne n'avait jamais cru au coup de foudre, et ne s'était bien entendu jamais intéressé, ni de près, ni de loin, à l'importance toute secondaire (selon lui) d'entretenir une relation avec quelqu'un… A ses yeux, ce n'était qu'une perte de temps et d'énergie qui ne pouvait mener qu'à deux choses : la désillusion et le chagrin, ou la stabilité et l'ennui. Il n'avait vraiment pas une vision très positiviste des relations de couple. Mais toutes ces certitudes adolescentes furent instantanément balayées lorsqu'il fit la rencontre d'Iris. Lorsqu'il croisa ses doux yeux verts, à l'éclat aussi discret que léger, il sentit un nœud se resserrer à l'entrée de son estomac. Il comprit presque immédiatement qu'elle lui plaisait, bien que son esprit tenta par tous les moyens de s'opposer à cette vérité, qui lui semblait grotesque tant elle semblait faire écho aux désagréments qu'avait subi son propre frère… Car, et c'était là toute l'ironie de la chose, Iris était une proie… Et c'était une brebis. Elle avait néanmoins un petit quelque chose de particulier, et qui faisait une grande partie de son charme aux yeux de Dwayne… Au-delà de sa douceur apparente, de son calme permanent, de sa discrétion constante, elle dégageait une sorte d'aura sauvage, que ses particularités physiques ne faisaient que renforcer : sa laine n'était pas intégralement blanche, mais émaillée par endroits très ciblés de teintes plus sombres, mélange étrange de noir et de roux. Son museau n'était pas aussi court que celui des autres moutons, et lorsqu'elle se laissait aller à rire à gorge déployée, ce qu'étrangement elle ne faisait qu'en réaction aux plaisanteries (pourtant souvent pitoyables) de Dwayne, le jeune loup avait pu observer que les dents de la brebis étaient plus aiguisées que ne l'étaient celles des autres membres de son espèce. De même, sa queue était plus longue, et plus dense, son pelage frisé s'y trouvant également plus raide, retombant en un panache noir absolument adorable… Maigrelette et de petite taille, elle se promenait toujours avec quelques bouquins sous le bras. C'était une passionnée de poésie, et elle suivait un cursus spécifique en littérature appliquée.
Dwayne ne manquait jamais une occasion d'échanger avec elle, bien que leurs conversations aient toujours pris part au sein de celles qui animaient le groupe tout entier. De fait, il ne la connaissait pas vraiment personnellement, mais s'était attaché à sa personnalité délicate… Iris ne prenait jamais la parole, sauf quand elle était certaine de maîtriser un sujet. Alors, elle était capable de faire preuve de raisonnement extrêmement maîtrisés, et souvent passionnants, qui faisaient beaucoup rire ses camarades de par le sérieux presque cérémonial qu'elle employait alors. Dwayne avait rapidement compris qu'Iris était d'une nature anxieuse, et très timide. Il y avait également une sorte de tristesse étrange au fond de son regard, comme une fatalité permanente, avec laquelle elle devait vivre au quotidien.
Plus d'une fois, après la pause de midi, alors que le groupe d'étudiants s'en retournait vers leurs bâtiments respectifs, en remontant la longue pente qui desservait les différentes structures du campus, Dwayne avait surpris des groupes d'élèves murmurer entre eux en croisant la route d'Iris, tout en lui lançant des regards équivoques. Parfois même, il entendait des ricanements moqueurs, et pouvait alors percevoir le voile ombreux qui recouvrait le regard de la jeune brebis, ses yeux devenant plus humides. Elle baissait alors légèrement la tête, et ses oreilles se courbaient doucement vers arrière. Peut-être même accélérait-elle un tout petit peu le pas. Des signes presque imperceptibles, que Dwayne n'avait cependant pas manqué de saisir, car il était d'une nature observatrice, et Iris savait capter toute son attention (et cela bien malgré lui).
Ce jour-ci, alors que Finnick quittait tout juste l'établissement douteux de Ditchrun, Dwayne marchait à l'arrière du groupe de ses amis, à deux pas à peine d'Iris. Il ne prétextait pas vouloir lui parler, ni même chercher à se tenir auprès d'elle, à l'écart des autres. Sa marche avait simplement été un peu plus lente, et ce ne fut que par un hasard des plus complets qu'il se trouva suffisamment proche d'elle, afin de saisir à la perfection le déroulé exact des évènements qui allaient survenir.
Iris avait été maussade tout au long du repas. Préoccupée, anxieuse, distante auraient été des qualificatifs qui auraient pu convenir à la perfection. A plusieurs reprises, des étudiants du groupe l'avaient alpagué, Sophie en tête, cherchant à savoir si elle était toujours avec eux. Elle avait légèrement ri, tout en s'excusant d'être aussi distraite… Elle avait alors feint de s'intéresser aux conversations en cours pendant quelques instants, avant de retomber dans son état de préoccupation manifeste. Dwayne n'avait pas manqué de remarquer son air soucieux, mais n'avait pas osé aborder le sujet… Parce qu'il n'avait jamais directement parlé avec elle de son propre chef, et que sa timidité le contraignait à s'en abstenir, mais surtout parce qu'il n'avait pas envie de la mettre inutilement mal à l'aise devant tous les autres.
De fait, le jeune loup restait aux aguets, tandis qu'ils s'en retournaient tous en cours, dans la béatitude allègre d'une promenade digestive. C'était peut-être pour cette raison qu'il s'était retrouvé à l'arrière du groupe, à marcher aux côtés d'Iris, feignant l'indifférence tout en gardant un œil discret et soucieux posé sur elle. La jeune brebis marchait la tête basse, l'air pensif, et les pattes resserrées autour des énormes bouquins qu'elle avait plaqué contre sa poitrine. Elle semblait enfermée dans une bulle réflexive où toutes ses pensées gravitaient autour d'un sujet grave et préoccupant, qu'elle ne pouvait partager avec personne d'autre.
Elle ne remarqua même pas la bande d'étudiants de dernier cycle qui croisèrent leur route, avant que ces-derniers ne la scrutent de manière invasive. Dwayne perçut le mouvement oculaire insistant des mammifères, qu'il jugea aussi déplacé que déplaisant, mais ce n'était rien comparé à ce qu'il parvint à saisir des propos qu'ils proférèrent, d'une voix à demi-étouffée, mais suffisamment haute pour être parfaitement audible de celle qu'ils ciblaient.
« Regarde ce monstre… » ; « Y en a qui trouvent ça sexy, les hybrides… » ; « Tu sais qui c'est, pas vrai ? » ; « Sans doute cul et chemise avec les Gardiens… » ; « Répugnante… »
Dwayne se figea, horrifié par ces propos insultants et gratuits dont il ne comprenait pas la cause, Iris n'ayant rien dit, ni même fait, qui puisse les pousser à se montrer aussi ouvertement odieux avec elle. Sans doute son état d'anxiété et d'angoisse particulier rendit la brebis plus sensible qu'à l'accoutumée à ces injures perpétuelles qui émaillaient son quotidien, et dont Dwayne venait à présent d'avoir un échantillon, car il vit le masque de son indifférence se fissurer de plus en plus vite… Au bout de quelques instants, il put saisir le son du sanglot qu'elle ne parvenait plus à retenir, et elle laissa tomber ses livres au sol, tandis qu'elle fondait en larmes. Dwayne fit un pas dans sa direction, soucieux de lui venir en aide, mais elle ne le laissa pas l'approcher, et repoussa violemment la patte qu'il tendait vers elle, avant de fuir à toutes jambes en secouant la tête.
« Mince, qu'est-ce qu'il lui prend ? » demanda une ourse qui faisait partie de leur groupe d'amis.
Sophie secoua la tête, l'air visiblement inquiète, tandis que Dwayne se baissait pour ramasser les livres qu'Iris avait laissé tomber. « Je ne sais pas… » répondit l'antilope après avoir poussé un soupir accablé. « Elle est bizarre depuis ce matin… J'espère qu'elle n'a pas de soucis à la maison. »
« Non, mais vous le faites exprès, ou bien vous n'avez sérieusement rien saisi de ce qui vient de se passer ? » demanda Dwayne d'un air confus en se redressant, les bouquins sous le bras.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? » questionna un autre des étudiants de leur groupe.
« Cette bande d'enfoirés, qui vient juste de passer ! » explicita Dwayne en pointant du doigt la poignée d'élèves qui s'éloignait en ricanant. « Ils l'ont insulté comme c'est pas permis ! Et je suis quasiment sûr que ce n'est pas la première fois que ça arrive. »
Les autres échangèrent un regard coupable, mais personne n'osa trop rien dire. Dwayne grimaça face à leur absence de réaction manifeste, et écarquilla les yeux, horrifié de comprendre que non seulement ses amis étaient parfaitement au courant de ce que subissait Iris au quotidien, mais qu'ils avaient visiblement décidé de ne rien y faire. Une sorte de fatalité coupable semblait déterminer leur ligne de conduite, et le loup blanc fut écœuré de les voir faire preuve d'un tel laxisme.
Sans rien ajouter d'avantage, il se détourna d'eux, avant de se lancer à la poursuite d'Iris… Il avait toujours le prétexte de vouloir lui rendre ses livres, afin de l'approcher (si jamais il parvenait à la retrouver, toutefois). Mais il avait le secret espoir de parvenir à la réconforter un minimum, et d'ainsi apaiser la douloureuse boule de tristesse mêlée de rage qui avait grossi aux abords de son estomac.
Il la retrouva quelques minutes plus tard, assise sur les marches du perron menant aux grands amphithéâtres, une partie du campus déserte à cette heure de la journée, les cours s'y déroulant ne débutant qu'en fin d'après-midi. Elle avait la tête basse, les coudes reposant contre les genoux. Au moins ne pleurait-elle plus, sinon quoi Dwayne se serait senti bien incapable de ne serait-ce que l'approcher. Il n'était même pas certain d'avoir le courage de lui adresser la parole, alors s'il avait dû le faire dans des circonstances plus gênantes encore, il aurait sans doute déposé les livres à ses pieds avant de prendre ses jambes à son cou.
Néanmoins, il n'eut pas à se poser la question, car ce fut Iris qui prit la parole la première. Elle avait dû le voir arriver, et avait détourné la tête, lui parlant sans oser le regarder directement : « Tu es venu profiter du spectacle, c'est ça ? »
Le ton extrêmement agressif sur lequel elle l'accueillit laissa Dwayne sans voix… Bien entendu, elle avait des raisons d'être en colère, et le jeune loup pouvait bien le comprendre. Aussi, décida-t-il d'ignorer le fait qu'elle s'en prenne ainsi à lui, et il déposa ses bouquins à côté d'elle.
« Non… » répondit-il simplement après avoir poussé un soupir. « En réalité, je suis venu pour te rendre ça. Je sais que tu adores ces livres, ce serait bête de les laisser traîner dans la poussière. »
« C'est gentil. » répondit-elle sèchement. « Merci. »
Le ton sur lequel elle avait lâché ce dernier mot était une manière pour elle de clore la conversation et d'inviter Dwayne à la laisser seule. Il l'aurait compris, même sans cela, étant donné les efforts qu'elle déployait pour ne surtout pas poser son regard sur lui.
Le jeune loup acquiesça. Il n'avait pas l'intention de s'imposer dans de telles circonstances… Il n'aurait pas su de quelle façon s'y prendre, de toute manière… Et pour avoir déjà été dans des états similaires, il savait très bien que parfois la solitude et le repli sur soi étaient les meilleurs des remèdes… Même si dans le cas présent, cela lui semblait être une idée des plus discutables. Mais sans doute parce qu'il s'agissait d'Iris, et qu'il avait beau essayer de se raisonner à ce sujet, il devait bien se l'avouer : il avait le béguin pour elle.
Néanmoins, il se détourna d'elle sans ajouter le moindre mot, prenant un air piteux. Les oreilles basses et la queue au ras du sol, il redescendit les marches du perron, prêt à reprendre sa route en direction du bâtiment où il avait cours, lieu dans lequel il n'avait vraiment plus aucune envie de se rendre, à présent.
« Dwayne, attends… »
Le jeune loup se figea sur place à l'audition de la voix douce qui venait de l'interpeller, et se retourna vers Iris, qui avait enfin trouvé la force de porter son attention sur lui, finalement. La brebis secoua doucement la tête, avant d'esquisser un petit sourire triste.
« Je… Je suis désolée de t'avoir parlé comme ça, je… » Elle hésita une seconde, avant de pousser un soupir et de baisser piteusement la tête. « Merci pour les livres. » lâcha-t-elle finalement, avant de se redresser et de s'éloigner d'un pas rapide en direction du laboratoire de lettres, où elle avait cours. Avant de disparaître derrière le bâtiment adjacent, elle lança un dernier coup d'œil en arrière, et croisa le regard de Dwayne, qui n'était pas parvenu à le détacher d'elle.
Elle lui offrit un dernier sourire, avant de disparaître. Le jeune loup fut satisfait de voir que celui-ci était sincère.
Nick et Judy arrivèrent à Atlantea aux alentours de seize-heures trente. La lapine fut émerveillée par la splendeur de la ville dès lors que la moto atteignit le sommet de crête de la gigantesque crique sur laquelle la mégalopole côtière avait été bâtie. Entièrement construite à flanc de paroi, dans une sorte de coulée descendant vers l'océan, Atlantea était de fait totalement en pente, ses rues sinueuses et ses longues avenues traçant des sillons au milieu de d'immeubles aux façades colorées, conçus pour la plupart à même la roche, et qui rejoignaient une structure en ponton géant, quartier semi-aquatique où les mammifères marins disposaient d'un espace de vie tout à la fois idéal et confortable. Jamais Judy n'avait vu une cité aussi harmonieuse en termes d'architecture, de couleurs et d'ambiance. Tout semblait respirer la joie d'une vie en bord de mer, et chaque élément de la cité cherchait à rappeler cette proximité avec le monde aquatique.
« C'est absolument superbe, Nick… Cette ville est une merveille. » s'exclama Judy, emballée au plus haut point, après que le renard ait stoppé sa moto aux abords d'une place pavée de galets blancs, au centre de laquelle était érigée une magnifique fontaine de marbre, illustrant un enchevêtrement de coquillages qui crachaient des jets d'eau cristalline.
« Ah oui… » répondit le renard en s'étirant longuement, heureux d'être enfin arrivé. La route l'avait littéralement achevé. Ils avaient décidé de ne plus faire de pauses, arrivés à un certain stade, l'envie de terminer la route ayant été plus forte que tout le reste. « C'est vrai que c'est sympa, mais on s'y fait vite, à force. »
« Ecoutez-le, monsieur le blasé ! » répliqua Judy en secouant la tête. « Tu ne vas pas me faire croire que tu connais aussi bien cette ville que Zootopie ? Tu vas me gâcher tout mon plaisir de touriste. »
« Tu es une touriste à Zootopie également, Carotte. Je suis sûr qu'il y a des quartiers dans lesquels tu n'as même pas encore mis les pattes ! »
« Peut-être bien. » répondit-elle en toute franchise, avant d'hausser les épaules. « Mais je suis d'une nature curieuse… Et tu te feras un plaisir de tout me faire découvrir, pas vrai ? »
« Surtout les endroits les moins recommandables… » déclara-t-il en se penchant à son niveau, un sourire carnassier aux lèvres.
« Monsieur Wilde, n'importe quel lieu devient moins recommandable dès que vous le foulez des pieds. » répliqua cyniquement Judy, avant de lui faire grâce d'un petit bisou sur le museau.
« Ça, c'était pas très gentil, Carotte. » fit remarquer Nick, un sourire satisfait aux lèvres. Décidemment, il ne se lassait pas de ce type d'échanges avec sa lapine, et visiblement celle-ci y avait pris un goût plus qu'affirmé.
« La vérité est parfois blessante… » renchérit la lapine en prenant un air faussement désolé, les pattes plaquées contre son visage, et les yeux plissés dans une mine chagrine. Nick devait bien l'admettre : elle était tout simplement adorable.
« Tu l'sais que tu m'aimes. » lança-t-il en se retournant vers la moto, afin de décrocher la sangle qui maintenait les sacoches de voyage en place.
« Est-ce que je le sais ? » demanda-t-elle d'un ton curieux, répondant bien volontiers à l'échange usuel, qui était devenu une sorte de code entre eux. « Mouai… Oui, je le sais. »
Elle se dirigea ensuite vers lui, passant de l'autre côté de la moto. « Attends, laisse-moi te filer un coup de patte ! » déclara-t-elle en réceptionnant la sacoche qui y était fixée. Elle rejoignit ensuite Nick, qui avait passé son contenant de voyage en bandoulière, afin de pouvoir le transporter plus aisément.
« Alors, que fait-on ? » demanda Judy en jetant des regards enthousiastes aux alentours. « On se rend tout de suite chez ta mère ? »
Nick jeta un coup d'œil à son portable pour vérifier l'heure, puis secoua la tête afin de répondre par la négative. « Nan. On est à deux pas de l'école de James, et vu l'heure, il ne devrait pas tarder à sortir de classe. » Le renard se tourna vers la lapine, un étrange sourire aux lèvres, révélant une expression de douceur enthousiaste qu'elle ne lui avait encore jamais vue, mais qu'elle trouva à la fois belle et pleine de tendresse. « J'ai bien envie de lui faire une surprise. Qu'en dis-tu, Carotte ? »
« Bien entendu, Nick ! Je te suis. » répondit-elle d'un ton enjoué, bien qu'elle ressentit immédiatement une certaine forme d'appréhension à l'idée de faire la connaissance d'un membre de la famille de Nick… Elle n'avait pas pu anticiper sa rencontre avec Dizzie, et de fait, la surprise et l'inattendu avait pris le pas sur tout le reste. Mais là, les circonstances étaient toutes différentes, et si elle avait bien compris, Nick était très attaché au petit James, dont il était le parrain. Que se passerait-il s'il ne l'appréciait pas ? Comprendrait-il, à son âge, que son oncle soit en couple avec une femelle issue d'une autre espèce ? Judy secoua la tête, surprise de ces questions relativement pessimistes qui lui ressemblaient assez peu et découlaient de la nervosité latente qui était la sienne depuis qu'elle savait qu'elle allait faire la rencontre des proches de Nick… Il était vraiment important pour elle que tout se passe bien, car étant issue d'une très grande famille, cette notion d'unité et d'acceptation était particulièrement importante à ses yeux… Plus sans doute qu'à ceux de Nick, d'ailleurs.
L'école se trouvait effectivement tout près, à deux rues seulement de la place où ils avaient laissé la moto. Nick lui présenta ce quartier comme étant celui des canaux, car le ruissellement du fleuve avait été ici détourné en un quadrillage aquatique qui délimitait les pâtés de maison, avant de se rejoindre en un tronc commun s'écoulant paisiblement en direction de l'océan. L'aspect très atypique des lieux, et l'omniprésence de l'eau, qui se répandait partout en petites cascades, en ruissèlements divers et variés, était un enchantement pour les yeux. Le duo fit néanmoins halte devant une bâtisse aussi large que haute, relativement austère, comme avait tendance à l'être les édifices publics, juste au moment où retentissait la cloche signalant la fin des cours. De nombreux mammifères de toutes les espèces étaient présents afin de récupérer leurs enfants, et créaient une petite masse compacte face à la grille de l'établissement scolaire.
Les jeunes élèves ne tardèrent pas à quitter les lieux, classes par classes, les parents retrouvant leur progéniture, et un tumulte joyeux s'élevant de la foule.
« Ça me rappelle toujours des souvenirs. » déclara Judy en lançant un regard attendri autour d'elle. « L'école où nous étions inscrits à Bunnyburrow était assez éloignée du terrier de mes parents, bien qu'elle fut la plus proche parmi toutes celles que compte la commune. Habituellement, on rentrait en bus, les portées les plus âgées veillant sur les plus jeunes. Mais parfois, c'était ma mère qui venait nous récupérer… Et ça suffisait à nous mettre en joie pour la journée. On savait que ce soir-là était le fameux soir où c'était maman qui nous attendait à la sortie de l'école. » Elle haussa les épaules, se trouvant soudain ridicule de faire ainsi preuve d'une telle nostalgie. « C'est bizarre comme on se souvient de ces petits riens, pas vrai ? »
« J'aimerais avoir plus de souvenirs de cette nature, Carotte. » répondit Nick en passant un bras autour de ses épaules pour la ramener vers lui. Judy passa le sien autour de sa taille, et se serra doucement à lui. « Je dois avoir une certaine tendance négative qui me pousse à ne me rappeler que du pire… » ajouta-t-il finalement en poussant un soupir de dépit.
Judy secoua la tête, préférant prendre la réflexion comme un défi. « On va te créer plein de nouveaux souvenirs, dont tu seras heureux de te rappeler. »
« Tu as déjà bien œuvré à la tâche, Judy. » répondit-il en tournant vers elle un sourire sincère, qui la laissa sans voix.
Alors qu'il se penchait vers elle pour l'embrasser, un cri de joie retentit, qui les tira tous deux de leur torpeur. Le renard eut à peine le temps de se retourner que fonçait vers lui une boule de fourrure rousse déchaînée et hurlant à pleins poumons. « Tonton ! Tonton ! C'est toi ! »
Nick mit un genou à terre pour réceptionner le jeune renard qui bondit instantanément dans ses bras, l'enlaçant avec puissance tout en enfonçant son visage ébouriffé dans le creux de son cou. « Trop content ! Trop content ! » s'exlama-t-il, excité comme une puce.
« Salut, James ! » proclama Nick avec enthousiasme, tout en resserrant son étreinte autour de son neveu. « Comment va mon p'tit guerrier ? »
James s'écarta de lui afin de pouvoir le regarder droit dans les yeux, prenant une expression noble et fière. Judy fut troublée de constater à quel point il ressemblait à Nick. Il avait ses yeux vert émeraude, son sourire légèrement narquois, cette même silhouette à la fois fine et élancée… Mais il différait de lui, notamment au niveau du pelage, majoritairement d'un roux bien plus pâle, tirant presque sur le blanc crème par endroits, si ce n'était autour des yeux, où il était plus foncé. Sa queue en panache, ainsi que les extrémités de ses pattes, étaient de cette même teinte pâle, qui se rapprochait presque de la couleur du sable. Sa frimousse était en tout point adorable, surtout si l'on considérait le pelage rebelle qui poussait au sommet de son crâne, et bataillait en épis frénétiques, qui s'agitaient en tous sens à chacun de ses mouvements.
« Je suis bien plus fort que la dernière fois, tu vas voir ! » proclama-t-il en dressant le poing.
Nick poussa un soupir, avant d'acquiescer. « Bien, on va voir ça. »
Il plaqua son poing contre celui de son neveu, avant de prendre un air cérémonial extrêmement sérieux. « Prêt, gamin ? »
« Quand tu veux, vieux schnock. »
« Wow ! » s'exclama Nick en fronçant les sourcils. « Doucement, tu veux ! Qui t'a appris celle-là, elle est rude. »
« C'est maman. Elle a dit que ça t'allait comme un gant… Et que c'était toujours mieux que « vieil ermite » ou je sais pas quoi… » répondit le jeune renard d'un ton innocent, en prenant une expression désolée, signifiant qu'il n'était pas tout à fait certain de comprendre ce dont il était en train de parler.
« Il faudra que j'aie une conversation avec ta mère, un de ces quatre. » déclara Nick d'un ton blasé. « Allez, peu importe. En garde, p'tit bout de bois : je te mets à l'épreuve. »
Et débuta alors la plus ridicule bataille de pouces à avoir jamais eu lieu entre deux renards. Nick ne pouvait s'empêcher de dramatiser la lutte à grands renforts de cris triomphaux, de râles d'agonie, et d'une imitation par ailleurs assez réussie du commentateur sportif Nelson Monfauve, donnant lieu à des punchlines épiques du type : « Et c'est un nouveau coup very heavy pour le p'tit pouce roux de Nicholas Piberius Wilde. Qui sera le winner de cette amazing competition ? Who knows ? Je vous le demande ! Car the suspense is à son comble. » Et au bout du compte, le plus vieux des deux renards s'avoua vaincu par KO technique et pliage de pouce à angle droit. Le coup qui rapportait le plus de points, selon lui.
« Je te l'avais bien dit, tonton Nick. Tu te fais trop vieux pour tout ça. » déclara fièrement le jeune renard en surplombant le corps amorphe de son oncle, qui s'était laissé choir au sol, la langue hors de la bouche, pour simuler le trépas du gladiateur.
« Empereur Carotte… » déclara-t-il en tendant un bras tremblant en direction de Judy, attirant finalement l'attention de son neveu sur la lapine. Si le jeune renard avait bien entendu remarqué sa présence jusqu'à présent, il n'avait pas réellement compris que la femelle accompagnait en fait son oncle. « Par pitié, montrez-vous magnanime, et dressez le pouce qui assurera ma survie. » clama Nick avec l'emphase d'un poète antique.
Judy échangea un regard équivoque avec James, semblant lui demander silencieusement son avis sur la question. Le jeune renard secoua la tête, un sourire cruel au museau, ce qui acheva de décider la lapine sur la conduite à tenir. Elle tendit théâtralement le bras au-dessus de la dépouille de son petit-ami, et tout en prenant l'expression la plus digne et sévère possible, elle pointa du pouce vers le bas, le condamnant ainsi à une mort par chatouilles, qui lui serait infligée par un renardeau extatique et hurlant de joie.
Il fallut près de deux minutes à Nick pour s'en remettre, et quand finalement James eut pitié de son pauvre corps meurtri, il le laissa se remettre sur ses pieds et reprendre son souffle.
« Même pas encore présentés l'un à l'autre et déjà ligués contre moi… » commenta Nick, le souffle court, mais le sourire aux lèvres. « C'est du joli. »
« Il semblerait que tu t'attires naturellement l'animosité de tes concitoyens, Nick. » commenta Judy en haussant les épaules, la réflexion faisant ricaner le jeune renard qui se tenait à présent à ses côtés, et ne la quittait plus du regard. Il avait des questions plein les yeux.
« James… » commença finalement Nick après s'être longuement étiré. « Je te présente ma partenaire, Carotte. » Il indiqua Judy de la patte en prenant un air des plus sérieux. La lapine lui lança un regard tendancieux, qui le poussa finalement à se corriger. « Mais tu peux aussi l'appeler Judy. Elle répond parfois à ce nom-là, aussi. »
« Merci, Nick. » commenta Judy avec froideur. « Voilà des présentations bien dignes de toi. »
« Tu t'appelles vraiment Carotte ? » demanda James, qui semblait n'avoir pas entendu la légère correction qu'avait apporté Nick à sa présentation.
« En réalité, il n'y a guère que ton oncle qui trouve amusant de me surnommer comme ça. »
« Je vais lui laisser ce privilège, alors ! » répondit James en ricanant, surprenant la lapine par la finesse ironique d'un tel raisonnement. Plutôt spectaculaire, pour un gamin de neuf ans. « Je trouverai ça bizarre, de toute façon. C'est comme si on m'appelait « Barre de céréales protéinées aux sauterelles et grillons ». »
« Hey, tu sais ce qu'on dit, James ! » le corrigea Nick en haussant les épaules. « On est ce qu'on mange ! »
« J'espère sincèrement que c'est pas le cas… » déclara James en secouant piteusement la tête. « Parce que sinon, ça ferait de moi une horrible personne, étant donné ce que maman me fait à manger. »
Nick étouffa un fou rire, avant de prendre un air désolé, et de serrer dramatiquement son neveu dans ses bras. D'un ton plaintif, le museau levé vers le ciel, il se laissa aller à une supplique des plus forcées. « Pauvre enfant. Si jeune, et il a déjà tellement souffert… »
Judy ne pouvait que compatir, en effet. Il lui arrivait encore d'avoir des frissons d'angoisse en repensant aux pancakes infernaux de Dizzie… Et souvent, elle avait des moments d'absence où la terreur prenait le contrôle de son esprit, lorsqu'elle se souvenait qu'elle devrait bientôt faire face aux monstrueuses lasagnes végétariennes.
« Et donc, c'est ta partenaire en quoi, exactement ? » demanda James en reportant son attention sur la lapine.
« Oh, dans beaucoup de choses… » répondit le renard d'une voix tendancieuse, tout en ponctuant sa phrase par un petit clin d'œil explicite à l'attention de la lapine, qui ne put s'empêcher de frémir à cette avance dissimulée. Après tout, elle était encore en chaleur, et il lui fallait peu de choses pour être remuée. Mais elle parvint à contrôler ses hormones, et à ne pas dégager une odeur trop manifestement agressive… Elle n'avait pas envie d'incommoder le pauvre James à cause de la stupidité manifeste de son oncle, qu'elle remercia pour son intervention d'un discret coup de coude.
« Sa partenaire professionnelle, déjà… Et ça risque très vite de se limiter à ça, s'il n'arrête pas ses idioties. » répondit-elle en souriant de toutes ses dents, la deuxième partie de son interjection s'adressant bien entendu au plus âgé des deux renards (mais il s'agissait d'un âge purement physique, et clairement pas mental, visiblement).
L'expression incertaine de James laissait sous-entendre qu'il n'avait pas tout à fait saisi quels types de rapports entretenaient les deux mammifères qui lui faisaient face. Nick saisit aisément son trouble et décida qu'il était grand temps d'arrêter de tourner autour du pot. Pour bien faire comprendre les choses, il glissa sa patte autour de la taille de Judy et déclara : « C'est ma partenaire dans la vie, avant toute chose. »
« Oh ! » répondit James en plaquant ses deux pattes devant ses yeux, comprenant soudain que Judy était en fait la compagne de son oncle. « C'est dégoûtant ! Beurk ! »
Judy se sentit mal à l'aise, craignant que la réflexion face référence à la nature particulière de leur couple, mais son trouble fut de courte durée, car James ne tarda pas à préciser sa pensée, qui était en fait beaucoup plus générale, et absolument pas spéciste. « Tonton, t'es nul ! Tomber amoureux, c'est naze. Je suis sûr que vous vous faites des bisous et tout, pouah ! »
« Ça nous arrive, en effet, James. » acquiesça Nick, semblant se délecter de l'écœurement exagéré de son neveu, qui traversait la phase classique par laquelle nombre de jeunes mâles passaient, et où l'on considérait que l'amour c'était un truc dégoûtant, qui n'intéressait que les filles. Les gamins pouvaient être de tels machos, parfois. « Et t'es p'tet un peu trop jeune encore pour comprendre que tomber amoureux, c'est vraiment chouette… Mais ça changera bien assez tôt, ne t'en fais pas ! »
« Beuuuuh… Je préfèrerai mourir, tiens ! » répondit le renardeau en tirant la langue, ce qui eut le mérite de faire rire Judy. Elle avait l'impression de revoir ses frères, qui avaient tous tenus un jour le même type de discours, à deux ou trois exceptions près.
« Ne t'avance pas trop, gamin. » l'avertit Nick en poussant un ricanement. « Bientôt te tombera dessus un truc vraiment naze qu'on appelle l'adolescence, et tu ne verras plus jamais les filles de la même manière, après ça. »
« Voilà une réflexion pleine de sagesse et de dignité, monsieur Wilde. » déclara Judy d'un ton empli d'ironie, avant que la nouvelle interjection de James ne les mette tous deux au tapis.
« Ah ! Mais oui ! Je te reconnais, Judy ! » proclama le jeune renard sur un ton enthousiaste. « C'est toi la lapine que tonton Nick allait manger à la télé ! »
« Oh bon sang ! » répondit Nick en prenant une expression des plus gênées, tandis que Judy, les yeux exorbités, plaquait une patte contre sa bouche. Dizzie le leur avait dit, en effet : James avait été témoin de cette scène d'une brutalité psychologique sans nom, et en avait été très perturbé, même s'il n'avait fort heureusement pas compris toutes les implications terrifiantes qui y étaient associées.
Nick prit un air plus sérieux, avant de s'accroupir afin de se mettre au niveau de son neveu, sur l'épaule duquel il posa une patte soucieuse. « Hum, James… Qu'est-ce que maman t'a dit à ce sujet ? »
« Que c'était une vidéo juste pour rire, et que tu n'avais fait aucun mal à la lapine. »
Nick acquiesça. L'explication se tenait, si l'on voulait simplement rendre le renardeau aveugle à la gravité de ce qui s'était passé, ce qui aurait sans doute été pour le mieux… Mais aux yeux de Nick, infantiliser James sur un sujet aussi sensible ne lui rendrait aucun service, et il préféra jouer la carte de l'honnêteté, bien qu'il veilla à amoindrir les effets les plus choquants des évènements. « En réalité, ce n'était pas vraiment pour rire. Quelqu'un de très méchant a essayé de m'obliger à faire du mal à Judy… Je n'étais pas vraiment moi-même, tu comprends, James ? Mais maman a raison sur un point : même en n'étant pas moi-même, je n'ai fait aucun mal à Judy. Parce que jamais je ne pourrais lui faire de mal, d'accord ? Ni à elle, ni à personne d'autre, d'ailleurs. Donc… Ne te fait plus aucun soucis par rapport à tout ça, ça marche ? »
James acquiesça, comprenant à l'air grave de Nick que le sujet était sérieux, et qu'il était important qu'il retienne ce que son oncle venait de lui dire. Il le sera ensuite dans ses bras, tout en poussant un soupir de soulagement. Peu importait ce que sa mère lui avait dit, car au final, il n'aurait jamais été réellement rassuré, tant que son oncle ne lui aurait pas lui-même confirmé que tout ceci n'était qu'un incident isolé qui avait heureusement été (presque) sans conséquence.
Judy resta abasourdie de l'aisance avec laquelle Nick avait géré la situation, et la façon toute naturelle qu'il avait de s'adresser à un enfant, tout en maintenant cette espèce de distance respectable qu'on attendait d'un adulte responsable. La lapine s'était demandé à quoi pouvait bien ressembler Nick, lorsqu'il interagissait avec des individus bien plus jeunes que lui… Et elle devait bien admettre qu'il le faisait avec une intégrité exemplaire. Ironiquement, elle avait fait le même constat le jour où elle l'avait rencontré, alors qu'il jouait le rôle d'un père modèle… Peut-être qu'au final, il n'avait pas eu à forcer tant que ça pour incarner le personnage. Il semblait bien que Nick Wilde soit tout disposé à faire un papa formidable.
Cette pensée passagère ne manqua pas d'éveiller des sensations étranges au niveau de son bas ventre, et elle ressentit l'envie de se maudire mille fois de laisser son esprit errer ainsi sur des territoires aussi flous et intangibles… C'était son corps qui lui criait vouloir des bébés, des bébés par centaines, et son esprit avait bien du mal à composer avec cet insistant besoin de procréer. C'était sans doute pour cette raison que lui venaient ce genre de pensées déplacées. Il valait mieux qu'elle se calme, sinon même la quantité phénoménale d'atténuateur olfactif dont elle s'était recouverte quelques heures plus tôt ne suffirait plus à dissimuler son état particulier.
Finalement, ils prirent tous les trois la direction de la demeure de la mère de Nick, James marchant fièrement entre eux. Nick prit le temps de laisser un message vocal à sa sœur, pour la prévenir que son fils était avec eux, et qu'elle pourrait venir le récupérer chez sa grand-mère. Si elle le souhaitait, ils pourraient même passer la soirée avec eux, ce serait sans doute plus sympa s'ils se retrouvaient tous ensembles.
En l'espace d'une poignée de minutes seulement, et au bout de quelques échanges des plus dynamiques, Judy fut adoptée par James, qui la considéra bien vite comme la lapine la plus cool au monde… Il fallait dire que de bénéficier du statut de premier lapin officier de police de l'histoire apportait un certain cachet à sa personne. A l'idée que son oncle serait peut-être bientôt le premier renard à avoir le même honneur, James ne se sentait plus de joie. Au bout des quinze minutes de trajet qu'il leur fallut pour rejoindre la rue où vivait la mère de Nick, James avait déjà changé tous ses projets d'avenir. De déterreur de dinosaures (le mot paléontologiste lui posait quelques problèmes, aussi l'évitait-il en employant une formulation plus générique de la fonction), il était passé à chef de la police du monde. Une institution qui n'existait certes pas encore, mais il n'y avait aucun mal à se montrer ambitieux.
La demeure de Natasha Wilde se trouvait tout au bout d'une rue qui comportait très peu de maisons, et se situait aux abords de la crique, presque en périphérie de la ville, là où la nature était plus dense et sauvage. En réalité, la maison était très en retrait sur son propre terrain, une large bande de jardin, envahi de plantes exotiques et d'arbres aux ramures étouffantes, faisant office de prélude à la découverte de la résidence. Nick entra sur la propriété sans la moindre hésitation, repoussant le portail en fer forgé vieillissant, recouvert de mousse et de plantes grimpantes. Visiblement, la mère de Nick avait un goût prononcé pour la flore, car l'espace dans lequel ils débouchèrent était un chaos naturel des plus ordonnés, signe qu'une patte experte l'avait fait grandir en ce sens, dans le but de recréer une sorte de jungle dépaysante, au demeurant praticable, dans laquelle il devait être très agréable de se promener, à l'ombre de la canopée épaisse formée par les arbres séculaires, et dans les senteurs paradisiaques déployées par les tapis de fleurs sauvages.
La maison elle-même, qui se révéla à eux, fièrement postée derrière un bassin de couleur trouble, envahie par les nénuphars et les roseaux, était recouverte par la végétation. Les plantes grimpantes avaient recouvert les murs, et des platanes d'orient absolument gigantesques encadraient les quatre coins de la demeure, l'encerclant littéralement sous la profusion de leurs branches et de leurs feuillages épais. Le peu de soleil filtrant au travers de leurs ramures tombait sur une véranda extérieure, elle-même envahie par des plantes exotiques particulières, que Judy reconnut comme étant extrêmement rares, et qui devaient bénéficier de soins très exigeants, ainsi que d'une température parfaitement maîtrisée.
« Ma mère a une passion pour les plantes et les fleurs, si tu n'as pas remarqué. » commenta Nick en jetant un regard circulaire tout autour de lui, soulignant la profondeur du terrain qui entourait la maison, celui-ci semblant sans limite, et se perdant à la lisière sauvage d'une plantation de bambous.
« Je vois ça, Nick. » acquiesça Judy, fascinée par tout ce qui l'entourait. « Je me suis spécialisée en botanique, dans mon cursus scolaire… Au cas où mon rêve de devenir flic tomberait à l'eau, j'avais toujours cette issue de secours. Du coup, j'étais en charge de la gestion des plantes, à la ferme de mes parents. »
« Oh, bon dieu… » proclama le renard en plaquant une patte désabusée contre son visage. « Alors, je peux te reconfirmer qu'elle va t'adorer. Mais pitié, commencez pas à parler plantes vertes et jardinage pendant des heures, sinon je crois que je vais m'endormir. »
« Dès que tu n'es pas au centre de l'attention, tu te sens délaissé, pas vrai ? » répliqua Judy en glissant sa patte dans la sienne.
Le renard se contenta de lui répondre par un sourire, avant de resserrer son emprise sur ses doigts, qui s'entremêlèrent aux siens.
« Oh, beurk ! Et ça y est, ça commence… » commenta James en jetant un regard écœuré aux pattes liées de son oncle et de sa compagne.
Ils approchèrent du perron, dont les abords étaient ornés de plantes en pots des plus extravagantes. Nick ralentit le pas pendant une seconde, avant de pousser un soupir.
« Juste une chose, avant qu'on y aille, Carotte. » déclara Nick, attirant l'attention de Judy sur lui. « Primo, ma mère a eu un accident de voiture assez grave il y a quelques années… Elle a eu une fracture très sérieuse de la hanche, et ça ne s'est jamais vraiment remis. Du coup, elle a parfois du mal à se déplacer… Donc ne sois pas surprise si tu la voix boitiller, ou traîner la patte, d'accord ? » La lapine acquiesça, ce qui laissa le champ libre au renard pour acquiescer. « Secundo… Elle est d'une nature assez… Particulière, on va dire. Ca a toujours été comme ça, et ça ne changera sans doute jamais, donc ne sois pas surprise si elle te paraît un peu… Comment dire ? Si elle te paraît un peu Natasha Wilde. Je ne vois pas comment qualifier la chose autrement. »
Judy était particulièrement amusée de voir Nick se perdre en avertissements d'une telle nature. Elle avait finalement l'impression qu'il était plus stressé qu'elle à l'idée de lui faire rencontrer sa mère, non pas parce qu'il craignait que la lapine puisse lui déplaire, mais plutôt parce qu'il avait l'air de redouter l'inverse.
« C'est moi qui suis sensée être stressée et nerveuse, non ? » demanda Judy en croisant les bras, jaugeant l'état émotionnel de son renard d'un œil critique.
« C'est vrai. » acquiesça Nick en poussant un soupir. « Mais comme tu n'as aucune raison de l'être, il faut bien que je joue mon rôle de parfait petit-ami, qui briefe sa copine avant de la présenter à sa mère, non ? »
« Oh, Nick… On n'a pas non plus dix-sept ans… » commenta Judy en se moquant gentiment de lui.
Le renard se contenta de secouer la tête avant de l'inviter à le suivre d'un mouvement de patte. Ils y étaient, à présent. Plus rien ne les séparait de Natasha Wilde qu'une simple porte de bois couverte de mousse. Comme Judy restait légèrement en retrait et que Nick ne semblait pas se décider à appuyer sur la sonnette, James poussa un soupir et y alla plus directement, ouvrant la porte en personne habituée des lieux, et pénétrant à l'intérieur sans la moindre hésitation.
« Mamy ! » appela-t-il d'une voix enjouée. « Mamy, c'est moi ! T'es où ? »
Judy et Nick échangèrent un regard légèrement contrit à l'idée de s'être fait ainsi devancer par un jeune garçon, et haussèrent finalement les épaules, avant de pénétrer à l'intérieur, tandis qu'une voix féminine, douce et pleine de joie, faisait réponse à celle du renardeau. « Je suis dans le jardin d'hiver, James ! Viens un peu par-là, espèce de fripouille ! »
James se précipita en direction du salon, qui ouvrait sur la grande véranda que Judy avait pu observer de l'extérieur. Elle et Nick emboîtèrent le pas du jeune renard, et le rejoignirent tandis qu'il se jetait dans les bras tendus de sa grand-mère.
Natasha Wilde était une renarde extrêmement bien conservée, qui ne faisait absolument pas son âge. Très propre sur elle, elle avait un pelage d'un roux intense, bien plus dense que celui de Nick, et la fourrure blanche remontant de son poitrail était quasiment inexistante. En revanche, les extrémités de ses pattes et de sa queue étaient intégralement blanches, pour leurs parts, et elle avait les mêmes yeux vert émeraude que Nick et James, si ce n'était que les siens semblaient plus humides, et de faits plus miroitants. Elle portait une robe longue, en imprimé floraux, relativement proche du corps, qui s'évasait plus nettement sous la ceinture à boucle qui lui permettait de la maintenir en place au niveau de sa taille des plus galbées. Autour de son cou, ainsi que de ses poignets, pendaient plusieurs colliers et bracelets plus ou moins lourds, tous bardés de breloques étranges en cuivre ou en argent, figurant des symboles mystiques et biscornus.
Elle constata la présence des deux mammifères qui avaient emboîté le pas de James, et se figea instantanément lorsque son regard se posa sur son fils.
« Nick… » bredouilla-t-elle au bout de plusieurs secondes, le souffle coupé et l'expression stupéfaite.
« Salut, maman. Tu vas bien ? » demanda le renard d'un air un peu gauche, après avoir banalement redressé sa patte droite dans le but de la saluer.
Bien entendu, cette démonstration détachée fut insuffisante aux yeux de Natasha, qui se précipita vers son fils, avant de bondir dans ses bras, le serrant avec une force peu commune contre elle, tout en couvrant son visage de baisers aussi rapides qu'intenses. Judy ne put refreiner un sourire en voyant Nick tenter de se défendre contre cette déferlante d'affection, sans trouver la force de s'y opposer trop ouvertement.
« Oh, je me suis tellement inquiétée. Tu m'as tant manqué ! Qu'est-ce qui s'est passé, Nick ? On t'a fait du mal ? Dizzie m'a dit que tout allait bien, mais je n'en avais pas la certitude ! J'ai essayé de te joindre des milliers de fois ! J'avais tellement mal ces derniers temps que je n'arrivais pas à prendre la voiture, et bon sang, j'ai pourtant essayé tous les jours, plusieurs fois par jours ! Oh, mon garçon… Mon garçon ! Tu vas bien et tu es là ! Tu es là. Merci, merci, merci ! »
« M… Maman… Je… Je vais bien… » essaya d'expliciter Nick au milieu de la grêle langagière qui s'abattait sur lui, et en constatant que sa mère ne parvenait pas à contenir son émotion, et s'était mise à pleurer à chaudes larmes… Il s'était attendu à une réaction de la sorte, mais en dépit de tout, cela le mettait toujours un peu mal à l'aise. Bien qu'il ne détestât pas ça, s'il était parfaitement honnête avec lui-même. « Allez, allez ! Calme-toi, maintenant. » ajouta-t-il en parvenant à la faire reculer d'un pas.
Natasha sanglotait encore légèrement, ces soubresauts et hoquets incontrôlables entrecoupés de quelques éclats de rire. Nick lui prit doucement le bras afin de la tourner vers Judy.
« Maman, je voudrais te présenter Judy Hopps… »
« Oh, mais… C'est cette charmante lapine que tu as failli… ». Les mots de Natasha moururent dans sa gorge lorsqu'elle constata que les propos qu'elle allait proférer étaient à la fois terribles et déplacées.
Judy tendit doucement la patte en direction de la mère de Nick, ménageant son plus doux et beau sourire. « Nick ne m'aurait jamais fait de mal, madame. Ne vous inquiétez surtout pas. Je suis très heureuse de faire enfin votre connaissance, en tout cas. »
Natasha ignora totalement la patte qui lui était tendue, préférant nettement se précipiter sur la lapine, qui grimaça de surprise en voyant fondre sur elle cette masse rousse des plus affectueuses, qui la prit avec une force surprenante dans ses bras, au point de la soulever de terre.
« Je suis tellement heureuse de vous rencontrer, Judy ! » clama Natasha en resserrant encore d'avantage son étreinte. Finalement, elle laissa la lapine rejoindre le sol, et relâcha son étreinte, sans pour autant détacher ses pattes de ses épaules. Elle jeta un coup d'œil équivoque à Nick, avant de revenir sur Judy, déclarant avec un sourire difficilement contenu : « Dizzie m'a déjà tout dit pour vous deux. »
« Bien entendu, elle n'a pas pu tenir sa langue… » commenta Nick d'un ton dépité.
« Comment aurait-elle pu ? » demanda la renarde d'une voix rieuse. « Je l'ai tellement cuisinée à son retour qu'elle n'a pas été en mesure de me le cacher bien longtemps… » Elle prit soudain un air plus sombre, avant d'enchaîner. « Et d'ailleurs, pourquoi chercherais-tu à dissimuler une si belle relation à ta vieille mère, Nick ? »
« Je voulais rien dissimuler, c'est juste que… » Le renard ne trouva pas vraiment d'argument valable à lui opposer, aussi ce fut à Judy de voler à son secours.
« Je pense que Nick voulait vous l'apprendre par lui-même, c'est tout. »
« Vraiment, Nicky ? » demanda Natasha d'une voix surprise. « Tu es devenu si romantique, tout à coup ? La vie de couple a une bonne influence sur toi, on dirait. »
Le renard prit une mine patibulaire en réponse à cette déclaration, tandis que sa mère, toujours aussi enjouée, les invitait à quitter le jardin d'hiver pour la suivre en direction du salon. « Je vais vous préparer un bon thé… Vous devez être épuisés après une telle route. Oh, Nicky, je sais que je me répète, mais tu n'as même pas idée du bonheur que tu me fais en me rendant visite. »
Le renard acquiesça silencieusement en lui emboîtant le pas, Judy le suivant de près, un sourire légèrement moqueur au visage. Nick comprit immédiatement d'où lui venait cette soudaine euphorie, et redressa un doigt en vue de l'avertir :
« Je t'interdis de… »
« De t'appeler Nicky ? » termina Judy à sa place, exprimant son contentement d'une voix triomphale.
Le renard poussa un soupir de lassitude et secoua la tête, comprenant soudain tout ce que cette petite visite à sa mère allait impliquer de gênant pour lui… Il devrait s'y faire, car le tempérament explosif et enjoué de Natasha Wilde ne l'épargnerait certainement pas, de ce côté-là.
« Nick, ce sera un thé noir, comme d'habitude ? » demanda la renarde tandis qu'ils la rejoignaient dans le salon. Nick acquiesça, mais sa mère avait déjà porté son attention sur la lapine qui se tenait aux côtés de son fils.
« Quant à vous, Judy, je vous demanderai bien ce que vous souhaiteriez prendre… Mais je pense que dans votre état actuel, il n'y a qu'une seule chose qui pourra vous faire du bien. C'est un assortiment de diverses plantes de ma composition. Un peu amer, mais vraiment sympa… Je pense que vous allez aimer. »
« Mon… Mon état actuel ? » se risqua Judy d'une voix un peu nerveuse. Elle craignait d'avoir compris ce que Natasha sous-entendait par-là, ce que la renarde confirma sans aucune gêne.
« Oui, vos chaleurs. On passe toutes par-là, vous savez, et ce n'est jamais très drôle… Mais cette infusion vous remettra sur patte et vous serez toute disposée à… Bref, vous savez de quoi je parle. »
« Je… Je suppose… » marmonna Judy, l'air un peu atterré. Visiblement il y avait peu de sujets que Natasha considérait comme tabous.
Nick secoua la tête, prenant un air un peu dépité, avant de porter son attention sur Judy, qui était restée interdite. « Je t'avais prévenu, Carotte… »
« Inutile d'en faire toute une histoire. » répondit la lapine en détournant la tête, avant d'aller s'installer dans le confortable canapé qui lui faisait face.
Bien entendu, James n'avait pas perdu une miette de leurs échanges, et de cette voix pleine de curiosité des enfants qui, comme par hasard, saisissent toujours le pire au sein d'une conversation d'adulte, demanda : « C'est quoi, des chaleurs ? »
« Oh, ça mon petit, c'est un truc de filles. » répondit Natasha d'une voix enjouée. « Et ça n'intéresse pas les garçons avant qu'ils aient atteint un certain âge… Donc tu pourras reposer la question d'ici quelques années, d'accord ? »
L'explication laissa le renardeau perplexe, et Judy affreusement gênée. Nick pouvait presque sentir la chaleur de sa honte irradier contre lui… Ce qui s'accompagnait d'ailleurs de quelques effluves d'une nature nettement plus attractive, qu'elle ne contrôlait bien évidemment pas, mais qu'il accueillit avec un enthousiasme un peu trop palpable.
« Ce n'est pas le moment, Nick ! » répliqua Judy à voix basse et sur un ton sévère, alors que le renard humait avec délectation dans sa direction.
Natasha s'en revint de la cuisine, une théière fumante et des sachets de thé faits maison entre les pattes. Elle apporta également un jus de fruit frais à James, qui s'installa calmement dans le pouf disposé de l'autre côté de la table basse.
« Alors, vous deux… » commença la renarde d'une voix enjouée. « Je veux tout savoir. »
« A quel sujet, exactement, maman ? » demanda Nick d'une voix perplexe.
« Eh bien, à ton avis ? A votre sujet, voyons ! Je sais déjà comment vous vous êtes rencontrés, ce que vous avez traversé, bien entendu… Mais les évènements les plus récents semblent vous avoir finalement rapprochés encore d'avantage, et c'est ça qui m'intéresse plus particulièrement. »
« Oh… Je ne sais pas s'il y a grand-chose à dire… » répondit Nick sur un ton un peu gêné, en ménageant des efforts incommensurables pour éviter le regard insistant de sa mère.
« Ce que veut dire Nick, c'est que… Tout s'est fait tellement naturellement et… Il n'y a pas vraiment eu de déclencheur. C'était juste… Le bon moment. » explicita Judy d'une voix un peu confuse, espérant que cette explication saurait convenir à la renarde qui lui faisait face.
Celle-ci hocha la tête, un sourire sincère au visage. « C'est toujours comme ça que les grandes histoires commencent. On ne sait jamais vraiment comment, ni pourquoi… On rencontre une personne qui représente tout à nos yeux et simplement, les choses se font, sans qu'on puisse aller à leur encontre. C'est une sorte d'attraction contre laquelle on ne peut pas lutter. »
Judy acquiesça. C'était effectivement la façon dont elle avait ressenti les choses, bien qu'elle disposât personnellement de plusieurs milliers de raison qui faisaient qu'elle était proprement folle de Nick Wilde… Mais la principale d'entre elles étaient simplement qu'il était lui, et que cela lui suffisait. Elle n'avait concrètement besoin de rien d'autre pour être certaine de ses sentiments à son égard.
« C'est ça, que tu as ressenti pour papa ? » demanda Nick d'une voix un peu détachée, qui prit tout le monde par surprise.
Judy sentit une boule se former dans sa gorge en voyant l'expression de Natasha se fermer. L'armure psychologique qu'elle était en train de se forger face à la question de son fils était presque visible, comme une aura protectrice qui l'entourait peu à peu. Elle se raidit, sa posture se fit plus dure, et son sourire diminua peu à peu, jusqu'à totalement disparaître.
« Nick… » commença-t-elle d'une voix calme et sereine, derrière laquelle se percevait néanmoins une nervosité latente. « Nous n'avons pas parlé de ton père depuis près de huit ans, et la dernière fois, cela a débouché sur une dispute qui t'a tenu éloigné de moi pendant deux longues années… Excuse-moi, mais de fait, je n'ai pas vraiment envie d'engager la conversation sur un tel sujet… Vous venez juste d'arriver et… J'aurais aimé pouvoir connaître un peu plus Judy, avant que… »
« Avant que je ne trouve un moyen de tout gâcher, c'est ça ? » questionna Nick sur le même ton froid et distant.
Judy lui lança un regard scrutateur, à la fois nerveux et empli de colère. Qu'est-ce qui lui prenait tout à coup ? Pourquoi avait-il besoin d'attaquer les choses sous cet angle ? Et d'une manière si subite, de surcroît.
« Je n'ai pas dit ça… » le corrigea sa mère en secouant la tête.
« Je sais. C'est moi qui le pense… Parce que c'est la vérité, dans le fond. » expliqua-t-il en baissant piteusement les yeux. Judy se détendit tout à coup, comprenant qu'en fait, Nick ne recherchait aucunement le conflit.
« Qu… Qu'est-ce que tu veux dire, Nicky ? »
« Que j'ai été injuste avec toi, et ce depuis très longtemps… » explicita Nick en joignant les pattes, plongeant son regard dans celui de sa mère, afin qu'elle saisisse à quel point il était sérieux. « Dizzie m'a parlé de certaines choses lorsqu'elle est venue me voir, l'autre soir. De ce qu'il s'était réellement passé entre toi et papa… »
« Nick, je… » commença Natasha sur un ton gêné, avant de finalement baisser la tête. « Je ne vois pas l'intérêt de revenir encore sur ces histoires… Tout ça appartient au passé, maintenant. Si… Si on profitait simplement de nous retrouver tous ensemble, sans avoir à aborder des sujets aussi difficiles… »
« Maman, tu ne comprends pas. » insista Nick d'une voix plus ferme. « Je crois que je te dois des excuses sincères. »
Cette réflexion laissa Natasha sans voix. Judy elle-même en fut estomaquée, car elle ne l'avait vraiment pas vu venir. Visiblement, les révélations de Dizzie avaient beaucoup travaillé Nick au cours des derniers jours, bien qu'il n'ait pas laissé paraître grand-chose. Il avait dû appréhender ses retrouvailles avec sa mère, et n'était plus en mesure de délayer plus longtemps sa culpabilité, et les questions qui le rongeaient.
Comme sa mère restait trop abasourdie pour répondre, Nick prit le parti de poursuivre. « Mais avant de te faire ces excuses, j'ai besoin d'entendre la vérité. De l'entendre de ta bouche. Et j'ai besoin de comprendre pourquoi je n'apprends tout cela que maintenant. »
Natasha se redressa dignement, demeurant silencieuse et interdite. Au bout de quelques secondes, cependant, sa posture se relâcha, et elle fut parcourue d'un léger soubresaut, qui découla sur un sanglot incontrôlable. L'amure qu'elle s'était érigée se morcela rapidement, chaque larme emportant un peu plus de cette muraille défensive qu'elle avait jugé bon de dresser entre elle et son fils.
Elle secoua piteusement la tête, avant de finalement acquiescer à la demande qui lui était faite. « Je suis désolée, Nick… Tellement… Tellement désolée… »
