Le Jour Le Plus Long : Partie II.

La Dame.

Chrysta…

Eren luttait, mordait, hurlait.

Chrysta….

Il ne laisserait rien la blesser. Pas elle. Pas encore...

Le coup de feu retentit et les yeux bleus s'agrandirent de surprise. L' « autre » fut surpris, lui aussi, et ils regardèrent, ensemble, la fin de la lignée des Fritz. L'ultime enfant de la dynastie venait de prendre une balle en pleine poitrine, mais elle souriait toujours. Il y avait tant d'espoir dans son dernier regard. L'innocence incarnée, abattue en plein ciel, replia ses ailes et s'offrit au vide.

Elle plongea, et rendit la vie qu'on lui avait confiée.

Eren devint sourd et aveugle, dépassé par l'insurrection et la folie. Un torrent de flammes remontait ses entrailles, brouillait ses esprits et brulait ses poumons. Il ne raisonnait plus. Il voulait voir ce monde, vil et injuste, disparaître. Il voulait tout réduire en cendres; tuer tout ce qui vivait; détruire tout ce qui était beau. Plus rien ne méritait encore d'être, si ce n'était le néant.

La colère… Elle était si puissante que l'Originel semblait se rétracter à son contact, incapable de la dominer. Mais il était toujours là. Eren ne parvenait pas à reprendre le dessus. En vérité, il n'essayait pas. Il ne pensait plus. Il n'était plus que fureur incohérente.

« Laisse ta haine…

Il ouvrit les yeux dans le noir le plus absolu.

...te dévorer. »

Personne. Il n'entendait personne. Il ne ressentait personne. Pourtant, il devait y avoir quelqu'un.

« Laisse ta haine te dévorer. Elle reconstruira le monde. »

En lui… Cette voix était à l'intérieur de lui, faisait partie de lui. C'était un écho, un souvenir. Il n'était plus Eren Jäger. Ce garçon était mort au fond d'une forêt sombre, il y avait bien des années, en avalant son propre père. Cette nuit-là, il était devenu autre chose et avait hérité du subconscient collectif. Il était la mémoire vivante de tous ceux qui l'avaient précédé, et qui, piégés dans le purgatoire, lui lançaient un dernier appel, une dernière prière. Ces existences passées, ces âmes égarées, sans enveloppes, n'étaient plus que des consciences altérées des miroirs dans lesquels il lisait son reflet nimbé de leurs propres souvenirs. Des souvenirs qui leur donnaient consistance et se mêlaient aux siens, au point qu'il ne discernait plus sa connaissance de la leur, en un substitut de vie désagrégé, figé dans un temps lui-même suspendu. Ils avaient toujours étaient là. Nombreux, sans noms ni visages : les rois et reines qui avaient porté son fardeau avant lui. Les élus.

« Laisse ta haine te dévorer. »

Les fantômes existaient. Ils l'habitaient depuis le début. Maintenant, ils l'imploraient de détruire tout ce qu'il restait pour les libérer. Ils voulaient partir. Ils voulaient leur dernière heure. Leurs lamentations étaient aussi les siennes, car il était « eux ».

Il se laissa sombrer.

L'Originel tenta de le retenir. Eren pouvait sentir son désespoir, comme des griffes et des crocs agrippant ses esprits, cherchant à le rattraper. Sa terreur fut noyée dans la tempête. La colère était plus forte que tout. Elle les engloutit, lui et son ennemi.

« Je suis là. Encore un peu. »

« Je sais. »

…répondirent ses pensées éparses.

« Repose-toi. Ici, rien ne peux t'atteindre. »

« Et toi, Ymir...Qui t'offrira le repos ? »

« Repose-toi. Ici, rien ne peux t'atteindre. »


District d'Orvud :

Depuis le beffroi de l'hôtel de district, Pit Manson, Duke Barton et Stanislova Vassnoïvitch, avaient assisté aux conséquences de la rupture du pacte de non-agression. De leur position surélevée —pour assurer les transmissions tout en ayant un panorama complet des alentours— ils avaient vu, pétrifiés d'effroi, les forces tectoniques et célestes se déchaîner, alors que les ténèbres avalaient le monde pour le recracher, ensuite, dans un ouragan terrible, les laissant étourdis et glacés de terreur. Et puis, les murs s'étaient effondrés en dévoilant l'armée promise du cent-quarante-cinquième Roi d'Eldia, leur faisant comprendre à quel point Mahr n'aurait jamais dû prendre cet ultimatum à la légère.

« Ragnarok… » souffla Stan, agenouillée près d'une fenêtre, sa Mosin-nagant toujours appuyée au rebord.

Pit ne répondit pas. Dans les écouteurs de son casque, les signaux morses avaient cessé depuis plusieurs minutes. Un silence lourd les cernait de toutes parts. Duke, accroupi devant un Paraset, fixait l'horizon ouvert avec une expression aussi pâle et inanimée qu'un cadavre. Ses doigts tremblants étaient suspendus au-dessus de la clé de manipulation, mais le fil de son message était perdu depuis longtemps.

« Fiston, l'appela Pit. Contacte immédiatement Yalkell. On doit savoir ce qu'il s'est passé là-bas. »

L'interpellé tourna lentement son œil bleu et hagard vers lui, comme s'il était incapable de comprendre ce qu'on lui demandait. Le général serra les mâchoires, lui aussi était rongé par la peur :

« Reprend-toi, mon garçon. Ce n'est pas terminé…

— Oh si ! fit Stan, leur tournant toujours le dos. Aucune almée humaine ne peut vaincle ça !

— Ça veut dire...que la guerre est finie ? demanda faiblement le jeune homme d'une voix égarée.

— Celle contle hommes, Da, grogna la femme en rechargeant son fusil trois lignes. Mais, celle contle dieux commence. »

Duke eut un violent frisson, accompagné d'un haut-le-cœur. Pit lui attrapa l'épaule pour le soutenir, mais le gamin toussota en refrénant sa nausée :

« On ne peut pas...combattre ça... C'est de la folie ! On doit s'enfuir... » articula t'il d'une voix chevrotante.

La main du général se resserra sur sa veste :

« On doit savoir ce qu'il est arrivé à Eren Jäger, insista t'il.

— Mais…

— Toi obéil ! admonesta le lieutenant qui, elle aussi et malgré sa froideur et sa réserve habituelles, semblait chamboulée par les événements. Tant que Jägel en vie, eux de notle côté...peut-êtle.

— De toute façon, je ne quitterai pas cette île sans savoir exactement ce qu'il en est, ajouta durement Pit. Plus vite on sera fixés, plus vite on pourra réagir. Alors active-toi, Barton ! Je vais passer un message général en radiophonie. Prépare l'AN/GRC 5. »

Le môme hésita encore quelques secondes, mais finit par se tourner vers un second appareil, déjà paramétré pour les liaisons d'urgence. Sur terrain neutre, ce poste ne pouvait émettre que jusqu'à trente kilomètres. Toutefois, grâce aux antennes relais installées par le Génie depuis des mois, les transmissions SSB pouvaient couvrir tous les districts, ainsi que Mitras, à condition que les centres d'écoute suivent la consigne et surveillent activement la fréquence. Quand le petit brun lui tendit le commutateur, Pit le saisit et entama son appel :

« Ici le général Manson. À toutes les unités alliées : gardez vos positions jusqu'à nouvel ordre. Les remparts d'Orvud et les parties du mur Sina qui l'entouraient sont tombés, et les gardiens de la dynastie marchent sur Mahr. Nous attendons confirmation de tous les postes de commandement, et du central aérien, pour nous fournir un bilan complet de la situation concernant la globalité des trois enceintes. Que toutes les unités cessent de poursuivre les troupes en repli et assurent la défense arrière, principalement à Mitras. Si les titans des murs se montrent hostiles envers nos armées, signalez-le immédiatement. Nous attendons vos rapports par câbles. Qu'on m'informe le plus rapidement possible de la santé des unités Pegasus. Et j'exige que les unités postées à Yalkell me contactent dans les plus brefs délais pour m'informer au sujet de Wrath, par téléphonie. »

Il répéta son message plusieurs fois, et dit à Duke de passer un casque pour l'aider à réceptionner les retours. Alors qu'ils patientaient, sous les yeux indéchiffrables de Stan, Pit retenait ses angoisses du mieux qu'il le pouvait. Tout portait à croire que le pire s'était produit. Hiro n'avait jamais spécifié comment la renaissance du titan ultime devait se concrétiser. Même lui ignorait tout de la biologie incombant à sa procréation. À cet instant, Pit n'arrivait pas à envisager un autre élément déclencheur. Eren et Hiro avait fini par céder au sacrifice de leurs vies pour l'émergence d'un pouvoir suprême capable de sauver tout ce qui comptait à leurs yeux, en dépit de l'assouvissement nouveau que cela représenterait pour la race humaine. Mais ce chaos avait-il été généré par l'acte en lui-même, ou par la naissance de ce nouvel être divin ? Y'avait-il une gestation chez les dieux, les anges, ou savait-on foutre-quoi ils étaient ? Des années, neuf mois, quelques jours, une seconde peut-être ?

De toute façon, il avait perdu Hiro, dans tous les cas. Il savait que cela devait finir ainsi. Il le savait depuis des années. Il s'y était préparé. Il avait même l'horrible impression que l'autre n'avait toujours vécu que pour ce jour, en l'y entraînant, lui-même, avec le même engouement et le même sens du devoir.

Oui, Pit avait le sens du devoir. Et même, de l'oblativité; une valeur qu'il dissimulait souvent sous ses ambitions despotiques, car les leaders tel que lui n'étaient jamais altruistes, c'était une faiblesse. Hiro l'avait forgé pour devenir inébranlable. Il lui avait fait miroiter le grand destin qu'une petite crapule comme lui pouvait revendiquer. Il lui avait fait comprendre que, avec une incroyable volonté, même le plus insignifiant petit rejeton de ce monde pouvait accomplir des prouesses. Ainsi, son ancien tuteur, devenu son amant tendrement aimé, avait façonné un homme de tête derrière qui des millions se regroupaient pour combattre l'injustice et l'oppression. Au fond, Pit savait qu'Hiro n'avait pas fait ce travail seul. Il était, lui-même, extrêmement sensible à la misère du monde, et assez fou pour la prendre à bras-le-corps. Et, depuis toujours, cette promesse latente couvait entre eux : qu'un jour viendrait où sa route continuerait dans la solitude, et qu'il ne s'arrêterait pas.

Un sanglot soudain lui échappa, qu'il tenta de dissimuler dans un raclement de gorge, mais Stan s'était redressée, alertée :

« Pit ? demanda t'elle, et il était bien rare, pour cette femme si droite, d'user de son prénom.

— Surveillez la place, lieutenant ! la rabroua t'il d'une voix sèche et habilement détachée. Ce n'est pas le moment pour que l'ennemi s'infiltre dans le bâtiment ! »

Elle reprit sa position de guetteur, l'œil dans la lunette, et l'homme refoula encore ses émotions. Oui, Hiro était probablement mort. Il pensait être prêt, mais il ne l'avait jamais été. Cependant, il pleurerait plus tard, car il était hors de question que sa mort ne vaille rien.

« Je reçois quelque chose ! » s'exclama Duke.

Pit n'eut pas le temps de répondre que, déjà, son propre casque se mettait à crépiter. Il attrapa un crayon et nota brièvement ce qu'il déchiffrait.

Au bout de quinze minutes, ils avaient obtenus un compte-rendu plutôt complet de la situation intra-muros —bien qu'il soit assez inexact de l'appeler encore ainsi— : les trois murs étaient intégralement détruits, et des centaines de milliers de colossaux chassaient l'Axe en ce moment même, en écrasant ses troupes ou en les dévorant. Par un procédé inexpliqué, les monstres épargnaient scrupuleusement chaque eldien pris dans la mêlée. Le général de brigade Martins ne mit pas longtemps à communiquer ses inquiétudes concernant Mitras, car, si l'armée surhumaine se déplaçait en repoussant l'adversaire vers l'extérieur, celui qui était parvenu au centre des murs se révélait particulièrement menaçant pour les réfugiés. Le Bestial avait disparu dans un nuage de fumée, tout comme le Charrette, dernièrement aperçu au sud d'Orvud, en plein acheminement de fusée V2. Si son plan était de trouver un bon point de lancement pour viser Mitras, il avait heureusement été avorté à temps. Falco et Gaby avait déjà bien assez à faire avec les titans aéroportés, qui envahissaient encore la cité, et Manson envisageait de les envoyer, dès que le nettoyage serait terminé, aider à la capitale.

« L'équipe de Marines a perdu la trace du général Magath après que celui-ci se soit rendu au district Nord de Rose, précisa Le Rat. On ignore s'il y est encore ou s'il a tenté de traverser jusqu'à Sina.

— Il n'a aucune raison de prendre de tels risques au vu de la situation... Il doit toujours être retranché là-bas.

— C'est aussi ce que pense leur commandant. Ils fouillent la zone, mais... Merde ! Un appel ! »

Pit ôta prestement son casque et se jeta sur le combiné :

« First Tango-Oscar-Charlie, qui est à l'appareil ?

— Hey ! La vielle mouette pas jouasse, ici ton magnifique condor ! Tu sais ? Celui qui a la classe même quand il se mouche ! » fit une voix essoufflée et faible, mais néanmoins reconnaissable entre toute par son ton sarcastique.

La voix de Pit s'enroua, alors qu'il demandait avec espoir :

« C'est toi…Hiro ? »


District de Yalkell :

Levi avait finalement réussi à arrêter le Titan Femelle. Celle-ci était de faible constitution, comparée aux autres primitifs. D'ailleurs, il ne fallait pas oublier qu'elle était un être à part. Après l'avoir fait trébucher sans mal, il s'était jeté sur sa nuque, et elle n'avait déployé aucun subterfuge défensif dont étaient capables ses congénères, tel que la solidification. De toute évidence, la Matrice n'était purement et simplement que ce qui la définissait, et d'une fragilité déplorable, ce qui expliquait l'empressement et l'anxiété du Titan Originel lorsqu'elle était apparue.

Sans douceur, l'adjudant trancha la chair à la base du crâne, sur une profondeur superficielle qu'il était le seul, avec l'expérience, à bien connaître, et qui lui évitait désormais d'amputer les réceptacles. Puis, il rengaina ses lames et enfouit ses bras au cœur de la plaie fumante, se frayant un chemin parmi les filaments noueux des muscles. Ses mains glissèrent sur les épaules d'Hiro et il agrippa celle de gauche. Sa main libre poursuivit sa descente, dans le bain bouillant qui le maculait de rouge, et effleura bien vite sa gorge. Ses doigts entourèrent le cou fin de l'homme et une partie de sa mâchoire. Le tenant ainsi, de façon à éviter de lui rompre la nuque, Levi tira de toutes ses forces, dans un effort violent. Le corps du blond, trempé de sang et inconscient, jaillit dans un déchirement de connexions qui les éclaboussèrent et emportèrent des lambeaux de peau avec elles. Le dos de l'homme retomba contre le torse de Levi, brûlant.

En général, les vêtements survivaient aux transformations des shifters, mais, cette fois, bien qu'ils fussent encore là, leur état lamentable témoignait de l'étendue de la symbiose. Le pardessus de cuir, ouvert, avait résisté en partie, mais il ne restait pas grand-chose des manches. La chemise et la veste, elles, n'étaient plus que loques déchiquetées, et le ventre finement biseauté était lacéré des marques des liens, que jamais Levi ou Hanji n'avaient encore vu remonter si loin. Il en était de même pour le bas de son denim, dont les coutures avaient craqué jusqu'au milieu des cuisses, à l'intérieur comme à l'extérieur. Ses ridicules bottillons à boucles avaient cependant dû se montrer trop coriaces pour les langues nerveuses si intrusives, et avaient tenu le coup.

Levi tira vivement sur ce qui ressemblait à des tendons gluants, et qui étreignaient encore les jambes d'Hiro. Son état était alarmant, mais pas désespéré. Le souffle lent et profond qui s'échappait de sa poitrine en témoignait.

« Comment va-t'il ? s'inquiéta Jean en atterrissant près d'eux.

— Il est encore de ce monde. Et Mikasa ?

— Elle a débusqué le tireur et l'a neutralisé. Que fait-on, maintenant, adjudant-chef ? Les titans encore présents dans le district accourent de tous côtés. On dirait qu'ils n'en ont qu'après l'Assaillant… Et Eren commence à me faire peur ! J'ai l'impression qu'on est en train de le perdre !

— C'est...sûrement dû au choc de la...mort d'Historia... » émit Hiro d'une voix éteinte, en ouvrant les yeux.

Levi se pencha sur lui, attentif. La respiration de l'homme était difficile, mais il paraissait conscient et lui rendait son regard avec détermination. L'une de ses mains agrippa la veste de l'adjudant :

« Pour que sa colère réussisse à prendre le dessus sur l'Ange, c'est qu'elle doit être incontrôlable, même de lui... Tant qu'il y aura assez de titans pour le distraire, ça ira, mais...il va très vite devenir dangereux pour nous et...

— Kirschtein, tire un fumigène noir pour qu'on se regroupe », ordonna le brun avec sang-froid.

Tandis que l'autre s'exécutait, il replongea ses yeux dans les ambres tourmentées qui le fixaient toujours. La tête d'Hiro était appuyée sur sa cuisse, et ses longs cheveux défaits cascadaient jusqu'au sol en recouvrant son genou. Il y avait, dans les traits fins et crispés, une attente angoissée une expression d'urgence absolue.

« Hiro... » souffla Levi à voix basse, cherchant ses mots.

Le regard doré se fit plus grave encore, comme si Fritz pouvait lire à travers lui.

« Si je... » tenta de demander l'adjudant-chef, mais il s'interrompit alors que les yeux se fermaient et que l'autre hochait tristement la tête.

— Oui… Il mourra. Tout sera fini. »

Levi releva la tête pour apercevoir la silhouette de l'Assaillant, par-dessus un pâté de maisons. Celui-ci pourfendait ses agresseurs avec une frénésie et une cruauté extrême, rugissant lugubrement sa haine.

« Et...Eren ? finit-il par oser, la gorge serrée.

— Je ne sais pas… » avoua le blond.

Levi fut surpris de cette réponse, et l'interrogea encore des yeux. L'homme lui servit une expression désolée en ajoutant :

« Il y a peu d'espoir, admit-il. La malédiction d'Ymir n'est pas un mystère, elle non plus. En vérité, porter un titan primitif épuise le corps du réceptacle. Cette symbiose coûte beaucoup à l'organisme. Les primitifs sont des amas d'émotions brutes; des êtres imparfaits qui n'ont pas leur conscience propre. Non, pas « des » émotions, une ou deux à peine… Il suffit d'une seule, assez forte; une seule émotion pour moteur. Assez forte pour les rendre vivants et autonomes au travers de la moindre brèche que laisserait apparaitre la faiblesse psychique momentanée d'un porteur…Ils n'ont pas le moindre objectif. Une fois indépendants, ils ne sont plus que ce qu'ils ressentent… Ils ne répondent qu'aux directives du… « génome ». Comme les virus cellulaires, des entités clonées, sans volonté ni fonctions précises, et considérées comme « non vivantes » car elles n'assurent aucun besoin de nutrition ou de reproduction… Ou une programmation mono-command... Duke dirait…que c'est comme l'exécution d'un code binaire…

— Oï ! Reste avec moi et parle ma langue, abruti ! » s'affola Levi en voyant que ses paupières redevenaient lourdes.

Jean s'accroupit près d'eux, les sourcils froncés :

« On ne devrait pas rester perchés ici. Le corps de son titan est en train de disparaître et il faut se mettre à l'abri. »

Levi fit un signe affirmatif, mais Hiro reprit soudainement :

« Si nous avions plus de temps, la science nous aurait peut-être permis de modifier, un jour, ce code à la base et…

— Nous n'en avons pas ! s'énerva Levi. Je le ferai ! Ça ne changera rien, mais j'aimerais mourir en sachant ce qu'il adviendra de lui. Dis-moi simplement...s'il a une chance de survivre ? »

Jean avait émis un hoquet étrange, de stupeur et d'interrogation, mais retint sa langue.

« Au bout de treize ans, murmura encore Hiro, l'hôte meurt en cédant ses dernières forces pour permettre la réincarnation du titan. Une réserve que celui-ci aura préservée dans ce seul but. Alors…je ne sais pas. Si le titan meurt sans pouvoir renaître, peut-être que cette réserve partagée suffirait...dans une chance infime... Mais j'en doute fort, car le processus de régénération, celui-là même qui maintient l'hôte en vie, m'a toujours paru être la seule explication à la survie du réceptacle en cours de symbiose. Par définition, une symbiose n'est pas du parasitisme, mais l'association durable entre deux organismes et profitant à chacun d'entre eux. L'un maintien l'autre en vie pour bénéficier de son enveloppe, tandis que l'autre bénéficie d'un ajournement à comparaître devant son dernier juge. Le commandant Hanji soulevait également cette hypothèse : le corps de l'hôte meurt lorsqu'il acquiert le titan, et c'est la capacité de régénération de celui-ci qui soutient son état fonctionnel jusqu'à ce qu'il atteigne un état d'épuisement trop avancé. Dans ce cas, nous ne sommes que dix morts-vivants, et il n'y a aucun espoir… Vous comprenez ?

— Je comprends seulement que tu es incapable de me fournir une réponse claire et précise !

— Vous avez raison... Je ne peux pas.

— De quoi parlez-vous ?! s'alarma Jean.

— Caporal... Jean, s'il te plait, intima doucement Levi. Rapproche-toi d'Eren et surveille-le. Dès que tu as confirmation qu'il a bien perdu tout contrôle de lui-même, avertis-moi aussitôt. »

Et il fit taire toutes les questions de son subordonné d'un regard sommateur. Le jeune homme obéit et lança ses grappins vers un immeuble proche. Levi chargea Hiro sur son dos et évacua la zone, retrouvant rapidement le capitaine Krauss et Mikasa sous le porche d'un bâtiment.

En atterrissant, il entendit le vrombissement d'un moteur, et vit leur Jeep qui filait entre les gravats pour les rejoindre. Ses essieux clapotaient et la direction menaçait de rompre, tandis qu'elle chevauchait les débris à une vitesse téméraire. Ses flancs étaient criblés d'impacts de balles et du liquide s'échappait du radiateur, gouttant dans son sillage. Il reconnut Emma, derrière le volant, qui manœuvrait gauchement et sans douceur.

Levi posa Hiro à terre et celui-ci lutta pour se tenir debout, refusant de s'allonger en assurant qu'il allait mieux. Mikasa, agenouillée près du corps disloqué de leur reine qu'elle avait recouvert de sa cape du Bataillon, se redressa subitement en jetant un regard rassuré au switch du Marteau d'Arme. Puis, elle avisa directement Levi en reprenant un ton ferme et motivé :

« Adjudant-chef, quels sont les ordres ? »

Levi ne répondit pas tout de suite, harcelé d'incertitudes quant à la marche à suivre maintenant que leurs plans se trouvaient aussi bouleversés. Il avait besoin de renseignements sur la situation, et l'arrivée de la Jeep était providentielle. Quand celle-ci atteignit enfin leur niveau, Emma sauta à terre et accourut vers eux en s'écriant :

« J'ai un message du général Manson ! »

Elle lui exposa succinctement les consignes reçues, et Levi jeta un regard mauvais au téléphone intégré à l'AN/GRC 5 :

« Je ne sais pas utiliser cette merde…

— Je m'en occupe, lui assura Hiro en le dépassant. Vous avez autre chose à faire !

— Devons-nous nous diriger vers Miras, adjudant-chef ? se renseigna Emma.

— J'imagine que nos hommes seraient plus utiles là-bas, mais je dois rester près de l'Assaillant pour...pour le maîtriser en cas de besoin, répondit-il de manière détournée.

— Je reste avec vous ! » s'imposa aussitôt Mikasa.

Ce n'était pas une surprise, évidemment, mais il ignora l'irritation qu'elle lui insufflait :

« Capitaine Krauss, nous allons vous laisser la Jeep et le matériel radio pour que vous puissiez rejoindre la retraite du Conseil avec le corps de notre reine. Il sera de votre devoir de protéger sa dépouille, au prix de votre vie s'il le faut.

— Bien entendu », garantit l'homme, les yeux rougis et le nez plein.

Il avait pleuré la mort de sa protégée, mais cela ne l'amoindrissait pas. Levi avait toujours eu une bonne appréciation de ce soldat et, encore une fois, il prouvait sa valeur en gardant les yeux rivés sur les priorités. On lui avait confié la garde de la souveraine, et il avait toujours exécuté son devoir avec tant de zèle qu'il devait se sentir entièrement anéanti par son échec. Toutefois, il avait assez de pondération et d'amour envers ses obligations pour comprendre que sa tâche n'était pas terminée. On pouvait facilement abandonner les cadavres des combattants, quand la survie en dépendait, mais pas celui d'un monarque. Il faudrait prouver sa mort pour annihiler les présomptions, les suspicions de complots, comme il faudrait lui offrir des obsèques à la hauteur de son rang et, unilatéralement, à la hauteur de la patrie. Par respect pour elle et son peuple, ce qu'il restait d'Historia Reiss devait être préservé et mis en sécurité.

« Escorte-le, dit-il a Emma. Tu as des armes automatiques ?

— Il me reste deux Grease-Gun et une Thompson, mais vous devriez aussi vous charger en munitions avant que nous partions.

— Ça ira, j'ai juste besoin de gaz. Tu vas… »

Mais il s'arrêta alors que Jean se réceptionnait contre la façade, à leur gauche. Hiro cessa de bidouiller le poste pour le regarder descendre, anxieux.

« C'est ce que nous craignions, adjudant-chef ! rapporta immédiatement le caporal d'une voix tendue. Eren est devenu dingue et ne reconnait plus rien ! Quand j'ai essayé de me poser sur son épaule, il a failli m'attraper, et je préfère ne pas penser à ce qu'il m'aurait fait s'il avait réussi ! Il marche vers une zone de combat où sont retranchés des alliés, et ça m'effraie. Je crois qu'il ne fait plus la différence…

— Tu es certain qu'il ne nous reconnait plus ? Vraiment certain ? »

Le jeune homme fit une grimace navrée, en détournant le regard avant d'ajouter :

« Il vient d'écraser deux chars ennemis qui tentaient de l'arrêter. Certains hommes de l'équipage ont réussis à sortir, mais il les a rattrapés et il... Il les a bouffés, adjudant-chef ! acheva t'il difficilement. Même si c'étaient des ennemis, Eren n'aurait jamais fait un truc pareil en pleine capacité de ses moyens ! C'est trop... Il n'est plus lui-même ! »

Levi sentit son cœur s'accélérer. Il avait l'impression étrange d'avoir attendu ce jour toute sa vie.

« Je vais m'en charger, dit-il d'une voix rauque. C'est la mission qu'on m'a confiée. »

Mikasa ne dit rien, mais le sonda avec une expression dure et fermée. Elle restait stoïque et muette, le visage ravagé par la peine et la fatigue. Jean, lui, était un peu perdu et toujours essoufflé.

« Kirschtein, c'est toi qui prends les commandes. Tu vas te diriger vers Mitras avec le reste des hommes, lui ordonna simplement Levi. D'ailleurs, les voilà. »

Le caporal hocha faiblement la tête et leva les yeux pour apercevoir les quelques soldats du Bataillon, rameutés par son fumigène, qui se précipitaient aux abords de la rue en basculant par-dessus les toits. Une main se posa sur l'épaule de Levi, et il se retourna vivement pour découvrir Hiro Fritz, redescendu du véhicule. Ce dernier le regardait intensément :

« Vous avez pris votre décision ? »

Levi soutint son regard, avec la même gravité emplie d'assurance :

« Ouais. Il est grand temps que ça se termine. »

Et Hiro sourit. Ses yeux se remplirent de larmes, mais Levi avait bien du mal à déterminer si elles naissaient de la peur, de la joie ou de la tristesse. C'était certainement un mélange des trois. Le jeune homme leva la main et serra celle du brun. Celle sur son épaule n'avait pas bougé, et tremblait légèrement. Levi se surprit à lever la sienne pour la poser sur la nuque du blond :

« Merci, Hiro Fritz, lui dit-il simplement. Désolé si je t'entraîne dans ce dernier voyage… »

Le blond éclata de rire :

« Mes bagages sont prêts depuis longtemps !

— Oui...les miens aussi.

— Bon vol, Levi. »

Les doigts pressèrent, une dernière fois, les muscles de son épaule, plus que ceux de ses phalanges, et Hiro s'écarta pour retourner à sa télécommunication.

Le chef d'escouade se retourna vers ses hommes, médusés et silencieux :

« Laissez-moi Yalkell, exigea t'il d'une voix forte alors que tous s'étaient rassemblés. Nous ne savons pas où se trouve, actuellement, le commandant Hanji, mais il y a de fortes chances pour qu'elle soit en route vers Mitras. Vous allez en faire de même, en essayant de la rejoindre. Si cela vous est possible. Votre objectif sera, dans le cas contraire, de retrouver le commandant Pixis et de vous soumettre à ses directives.

— Je reste », répéta Mikasa d'un ton obstiné.

Levi garda patience :

« Dans ce cas, vas aider Arlelt avec Müller. Je ne veux personne dans mes pattes. Les autres, vous foutez le camp. »

Elle sembla accepter la requête et attrapa deux bonbonnes dans la Willys.


Abords de Mitras :

« Le Charrette semble avoir rebroussé chemin en direction de Chlorba, et le Bestial également, fit la voix grésillante du capitaine Briggs à travers l'intercom prêté à Hanji. Le commandant Pixis est déjà en route pour la capitale. Il appelle tous les renforts disponibles de Paradis à suivre les ordres du général Manson et gagner Mitras.

— Reçu, capitaine », répondit le commandant Hanji avant de se tourner vers Rick Hunt.

— Vous confirmez ces informations ? » demanda t'elle.

Il hocha la tête, bringuebalé sur la banquette du Halftrack. Pixis avait été évacué jusqu'au poste principal de Mitras, à bord d'un transporteur aérien escorté de plusieurs Spitfires. Depuis l'affaissement des murs et la réception des nouveaux ordres, la désorganisation et la cohue étaient des plus totales aux portes du district. Comme le souhaitait le dirigeant de leurs armées, maintenant unies, le commandant du Bataillon d'Exploration avait rejoint les troupes de la Garnison et de l'UPL pour conduire les civils en fuite et les protéger. Ces derniers, en groupes plus ou moins importants, s'éparpillaient, à présent, aux alentours de la capitale, et le régiment hétéroclite formé dans la précipitation n'avait pu en réunir qu'une petite partie, espérant que d'autres militaires se chargeraient de ceux rencontrés sur leur chemin. Les escadrons militaires venant de tous côtés pour atteindre le centre des anciens murs, le balayage devrait être suffisant pour rassembler toute la population survivante, ou presque.

Le M3 dans lequel elle était assise participait, maintenant, à encadrer les exilés, tel un immense troupeau de moutons, en assurant leur sécurité jusqu'à atteindre une zone libre, ce qui semblait difficile à imaginer. Mettre tous ces pauvres gens en sûreté était une priorité avant de reprendre l'offensive. Leur convoi était gardé par quatre compagnies tankistes et trois pelotons d'artilleurs, entassés dans des chenillés découverts qui tiraient leurs attelages redoutables. Plus d'une trentaine de Jeep et de Dodge les encerclaient, ainsi que plusieurs transporteurs de troupes d'infanterie. La disposition des chars se déployait en V, à l'avant, et le Halftrack suivait avec une visibilité moyenne. À son bord, Conny, Sasha et elle-même, étaient les seuls passagers eldiens. Hunt les avait invités à monter, après les avoir retrouvés, aux côtés du capitaine de sa compagnie de biffins et d'autres supérieurs des unités qui les accompagnaient. Le capitaine Briggs, de la Garnison Des Murs, occupait un White M3A1, plus en recul sur l'autre flanc.

Tout cet arsenal motorisé était impressionnant, et ne cessait de gonfler au fur et à mesure que d'autres compagnies les rejoignaient, avec leurs lots d'égarés en fuite. Le cheptel augmentait et représentait, pour l'heure, une foule de plus de huit ou neuf mille personnes qui processionnaient sur la plaine en trébuchant, se massant et se pressant dans la panique, jusqu'à se piétiner les unes les autres. Les militaires avaient dû freiner le rythme pour éviter que la cohorte ne fasse trop de victimes, mais, désormais, ils avançaient tous à une lenteur désespérante, et n'avaient parcouru que quatre kilomètres en un peu plus de deux heures. Pour ne rien arranger, le ciel s'était couvert et les premières gouttes d'une radée printanière commençaient à tomber.

« Je ne pige pas pourquoi on fait ça ! râla Conny. C'est comme si on battait en retraite alors qu'on a l'avantage ! Avant, c'était peut-être une cité cossue pleine de bourgeois, mais elle a été tellement pilée par leurs enclumes volantes que c'est jamais plus qu'un champ de ruines, maintenant ! Je vois pas ce qu'ils iraient chercher là-bas ?!

— Toute une population à prendre en otage, éclaircit Hanji avec calme. Les fortifications de la ville sont faites de vraies pierres, et ont assez bien résisté. Pour le moment, c'est la seule défense matérielle qu'on peut mettre entre eux et les citoyens. S'ils tentent un dernier assaut stratégique, ce sera celui-là.

— Alors…on emmène tous ces gens dans un éventuel piège ? demanda Sasha.

— On n'a pas le choix, soupira leur commandant. C'est la seule option qu'il nous reste. Mais c'est aussi pour ça que toute l'armée se replie avec eux. »

L'averse prit en intensité et, le semi-chenillé n'ayant pas de capote, ils durent s'arrêter pour échanger leurs places et le matériel radio avec l'unité d'un camion Dodge 6x6 WC-63. Une fois abrités sous la pénombre de la remorque bâchée, Hanji ôta la capuche de sa cape et regarda le jeune ingénieur responsable des liaisons remettre son casque. Les alliés utilisaient de nombreuses langues auxquelles elle n'entendait rien —même si l'une d'elles revenait plus fréquemment— et très peu de soldats étrangers parlaient la langue des insulaires. Heureusement, il y avait Rick Hunt, et c'était pour servir d'intermédiaire que ses supérieurs hiérarchiques lui avaient demandé de les suivre dans le véhicule de commandement.

Sasha resserra sa veste en se massant discrètement la poitrine. Hanji la comprenait car elle aussi était incommodée par ses montées de lait, et ses humeurs fluctuantes la rendaient nerveuse. Elle pesta intérieurement contre Eren, encore. Quelle idée saugrenue ! Et dire qu'elle avait accepté...

Les regards des deux femmes se croisèrent et l'aînée eut un sourire aussi compatissant qu'encourageant. Sa subordonnée en esquissa un à son tour, complice, et ses yeux exprimèrent une certaine gratitude, ainsi qu'un soulagement imperceptible en constatant qu'elle n'était pas seule. Ces petits désordres hormonaux les rapprochaient au-delà de leur futilité apparente, dans une solidarité féminine latente et, peut-être même, une détermination maternelle qui les poussait à faire preuve d'une force nouvelle; une force qu'elles se découvraient. Plus solide que celle qu'elles possédaient auparavant, et d'un ascendant matriarcale incontestable envers tous les soldats qui leur étaient proches.

Sasha se pencha par-dessus le hayon pour jeter un œil au-dehors, inspectant le paysage, et Hanji en fit autant. Elle se souvint, alors, de quelque chose qu'elle signala à voix haute :

« Si on continue dans cette direction, on va tomber sur un bras de fleuve. À environ deux kilomètres, je dirais. »

Hunt fronça les sourcils et traduisit l'information au plus gradé de l'équipage : un lieutenant-colonel. Celui-ci regarda le vétéran de Paradis avec agacement, mais elle ne cilla pas. Puis, il baragouina quelque chose et sortit précipitamment une carte. Hanji y jeta un regard amusé. Un enfant aurait pu dessiner cela. Leurs alliés n'avaient pas eu le temps d'éditer des cartographies complètes et détaillées avant de donner l'assaut. Ils se battaient sur un terrain dont ils ne savaient rien, en aveugles, et, pour cela, ils avaient du mérite à ses yeux.

« Le lieutenant-colonel dit que c'est impossible, car on longe le fleuve, translata encore Rick.

— Le cours est mal représenté, indiqua Hanji en se penchant vers le papier que tenait l'étranger. Il y a une série de boucles, à partir d'ici. On peut contourner, mais ça nous prendra des jours à cette allure… »

L'homme regarda son index dessiner les courbes manquantes par-dessus les tracés faussés, et releva le menton vers son subalterne :

« Is there a bridge in this zone ?

— Y'a t'il un pont dans ce secteur ? retranscrivit Hunt.

— Affirmatif. Mais… »

Son chef secoua la tête, soucieux. Elle le comprenait très bien, malgré leurs dialectes divergents.

« S'il y a un pont, il est forcément gardé, admit-elle en adhérant aux anticipations de l'homme. Si j'étais l'Axe, je concentrerais mes forces sur ce genre d'obstacles et d'entonnoirs. C'est évident.

— Peut-être pas si efficacement qu'on pourrait le croire, après tout. C'est un sacré bordel ! » objecta Hunt, et il en fit part à son supérieur. L'autre hésita encore, retournant son croquis inutile dans tous les sens, puis, finit par le ranger en marmonnant une réponse à son interprète. Rick secoua la tête et annonça :

« Contourner prendrait trop de temps. »

Les gradés échangèrent, et le transmetteur lança des ordres dans la radio. Hunt expliqua encore :

« On va envoyer des éclaireurs. »

Alors, quatre Willys décrochèrent en prenant de l'avance.

Hanji resta silencieuse, comme chacun d'entre eux. Même Conny était étonnamment calme et muet. Si eux étaient secoués et terrifiés par ce qu'ils avaient vu, que dire des soldats alliés qui les accompagnaient, et pour qui tout ceci n'avait toujours été que légendes ? Pourtant, ils continuaient tous d'avancer pour tenter de survivre, tandis que les plaies s'abattant sur eux présageaient leur fin imminente, quel que soit leur camp. Elle voulait tant comprendre ce qu'il s'était passé, mais le temps et la proximité avec Wrath manquaient. Elle était sans nouvelle des autres primordiaux, des unités baptisées « Pegasus », et avait seulement entrevu le Guetteur et le Cuirassé, qui continuaient de se déchaîner, avant de quitter Orvud.

Les nouvelles des éclaireurs ne tardèrent pas à leur parvenir, et Hunt les lui rapporta dans sa langue :

« Nos hommes ont trouvé le pont, mais celui-ci est apparemment étroit et vétuste. Et le bras d'eau est entouré par des bois. Des troupes ennemies sont établies sur la rive est. C'est une certitude, mais, à cause des arbres, il est impossible d'évaluer leur nombre… »

À côté de lui, le lieutenant-colonel du vingt-troisième régiment d'infanterie et le capitaine des tirailleurs discutaient avec empressement. Elle attendit qu'ils cherchent son avis, ce qui ne tarda pas :

« Combien de kilomètres représenterait le détours ?

— Plus d'une soixantaine. »

Quand la réponse lui fut fournie, le lieute-co eut une grimace parfaitement compréhensible. Elle compléta :

« On doit reprendre cette rive. On est assez armés pour le tenter. »

Et elle fut approuvée, par manque d'autre solution.

Le pont était sommaire et décrépit, bâti sur des fûts servant de pilotis, et portant un tablier de planches épaisses mais pourries, sans aucun garde-corps ou glissières, seulement le torrent des deux côtés. Hanji, n'était jamais passée par ici, et elle se maudissait de n'avoir pas eu plus de connaissances de cette satanée route. Bien sûr, ses coopérateurs juraient contre elle et sa civilisation arriérée, en se faisant passer les jumelles, et qualifièrent l'ouvrage de « passerelle à vaches ». Tout comme Briggs qui, les ayant rejoints dans les frondaisons avancées, répétait sans cesse que c'était folie de se fier au Bataillon d'Exploration, car il ne s'agissait que d'une meute de mercenaires juste bons à découper de la viande et à sacrifier stupidement leurs rangs. Elle fit de son mieux pour conserver son calme et ne pas répondre à ses médisances, se concentrant pour réparer son erreur.

À moins de cinq-cents mètres d'eux, des milliers de gens stationnaient en pleine forêt, attendant les consignes, tandis qu'eux avaient coupé les moteurs de tous leurs véhicules pour ne pas se faire repérer. La pluie battante brouillait tout et embuait les loupes binoculaires. Il était impossible de discerner combien de bataillons les attendaient en face. Ils étaient coincés.

« Il faut rebrousser chemin ! » vociféra Briggs. Mais Hunt était déjà pris dans un débat agité avec ses supérieurs qui semblaient, visiblement, avoir la même idée.

« C'est bizarre, murmura alors Sasha, en se rapprochant de son commandant. Le vent est contre nous. Je ne peux pas croire qu'ils ne nous aient pas entendus approcher, même si on s'est arrêtés plus haut... Et, pourtant, leurs vigies sont assises tranquillement avec seulement quelques fusils… Quelque chose cloche.

— Oui, tu as raison. Ils n'ont pas l'air sur la défensive… Qu'est-ce qu'ils peuvent bien attendre ? »

Soudain, un gradé apparut sur la berge, et les rares sentinelles se levèrent pour le saluer. Hanji avait du mal à bien le distinguer, dans cette brouillasse, mais il devait s'agir d'un sous-officier eldien, car elle apercevait le brassard jaune à son bras et il ne portait pas le long imperméable noir des officiers Mahr, auquel n'avait droit leur sous-race par ce genre d'intempéries. L'homme marcha d'un pas mesuré vers le pont, seul. Intriguée, elle interpela ses confrères, qui se turent pour observer la scène.

Il traversa la culée, seul ouvrage maçonné de la fragile construction, et avança encore, sous les regards soucieux de ses soldats, immobiles au bout de l'ancrage. Une fois au centre de la rivière, il s'arrêta et fixa les bois de feuillus en face de lui. La pluie trempait son feldgrau en l'assombrissant, mais sa posture était droite et noble. Les fantassins UPL chargèrent leurs fusils et ajustèrent leurs mires, mais Hanji s'alarma :

« Ne tirez pas ! »

L'eldien de l'Axe sortit de sa veste un long coupon de tissu blanc, et leva le bras au-dessus de la tête. Malgré la pluie, le vent agita le fanion immaculé, et sa voix s'éleva, plus forte que le crépitement des gouttes sur les eaux tumultueuses du fleuve :

« Aux forces de Paradis et leurs alliés, si vous m'entendez : ce pont est libre ! Vous pouvez passer ! »

Hanji cligna plusieurs fois de son œil valide et essuya ses lunettes d'un revers de manche. Rick Hunt traduisit ce qu'il venait d'entendre, et tous les supérieurs commencèrent à s'exciter. Bien entendu, elle aussi pensait à un piège, mais, si c'était le cas, le subterfuge manquait cruellement de subtilité, et cela lui mettait la puce à l'oreille.

« Le lieutenant-colonel Davis préconise le repli, l'informa Rick.

— Non, attendez. Je vais lui parler. »

Le soldat UPL fronça les sourcils :

« Êtes-vous sûre que ce soit bien raisonnable ?

— Quelque chose m'intrigue dans cette manœuvre. Je dois vérifier, affirma t'elle, décidée.

— Vous pourriez envoyer un émissaire en votre nom..., osa t'il.

— Certainement pas, le remit-elle en place. Si je suis responsable du Bataillon d'Exploration, ce n'est pas pour me cacher derrière mes hommes, mais, justement, pour assumer ce genre de devoir. Dîtes-leur que je vais discuter avec cet homme. »

Il hocha la tête et s'exécuta. Elle n'attendit pas l'assentiment de ses confrères et les contourna. Cependant, aucun d'eux ne fit la moindre remarque, et ils se contentèrent de la regarder s'éloigner, eux aussi piqués de curiosité. Elle suivit l'orée jusqu'à la piste et prit une grande inspiration avant de sortir à découvert. L'inconnu, toujours immobile au centre du pont, la vit mais ne bougea pas. Elle s'avança à son tour, sa pèlerine humide claquant au vent et le grain dense giflant son visage. Quand elle ne fut plus qu'à trois bons mètres de lui, elle s'arrêta et l'étudia :

Il était de sa génération, peut-être même un peu plus jeune qu'elle. Son casque Sthalhelm 35, gris ardoise et, lui aussi, estampillé de la croix à neuf branches, avait une visière plus proéminente que les leurs, sous laquelle elle trouva deux billes claires qui ne cillaient pas en dépit du ruissellement sur l'acier.

« À qui ai-je l'honneur ? questionna t'elle en portant nerveusement la main à son holster.

— Sergent-chef Brzenska », lui répondit-il en posant son poing sur son cœur, à la manière de Paradis.

Elle tiqua, surprise. Comme elle s'y attendait, il ne s'agissait que d'un sous-officier subalterne. Il était, donc, improbable qu'il soit en charge de toutes les troupes en faction sur l'autre rive. Elle refusait de croire que ces dernières ne représentaient que quelques escouades.

« Où sont vos supérieurs ? questionna t'elle.

—Notre oberleutnant nous a malheureusement quitté ! avoua t'il avec un petit sourire ironique. Il ne se montrait pas très coopératif, et j'ai dû l'abattre. Maintenant, c'est moi qui suis en charge des hommes en poste ici.

— Combien ? exhorta t'elle en combattant sa stupéfaction.

— Environ huit-cent soldats, indiqua t'il sans ambages. Uniquement des troupes à pieds, et toutes eldiennes. »

Ils se sondèrent réciproquement, évaluant chacun la confiance qu'ils pouvaient placer en l'autre. Mais Hanji était trop perturbée :

« Pourquoi nous laisseriez-vous passer ?

— Eren Jäger a donné le signal. Il nous a montré la voie à suivre.

— De quoi parlez-vous !? s'écria t'elle, soudainement hystérique. Vous connaissez Eren ?! »

L'homme resta silencieux un moment en penchant la tête, intéressé par sa perte de maîtrise.

« Tous les résistants connaissent l'existence du fils cadet de Grisha Jäger, finit-il par élucider. Il représente l'espoir pour tout notre peuple, et la continuité des actions de son père. L'échec de celui-ci, concernant son fils aîné, l'a, en fin de compte, conduit plus près du but qu'il n'aurait jamais pu l'espérer. Et son propre enfant a hérité du pouvoir que nous voulions tant retourner contre Mahr.

— Je...je ne suis pas sûre de comprendre... » bafouilla t'elle, en se flagellant mentalement pour le trouble qu'elle lui laissait voir.

Alors, l'homme leva ses mains et commença à ouvrir son col. Faisant fi de la morsure des eaux glaciales qui chutaient du ciel et s'insinuaient sous ses vêtements, il ouvrit largement sa veste, puis sa chemise, pour dévoiler le haut de son torse. Là, sur le pectoral gauche du poitrail parcouru d'un duvet blond, une marque claire et cruciforme se dessinait.

« C'est une maigre preuve, car vous ne connaissez sans doute rien de ce que représente cette cicatrice. En réalité, cette croix témoigne de mon initiation à la résistance.

— Je connais ce rite.

— Bien, c'est que les prophéties des anciens informateurs disaient vrai ! Même à Mahr, ce symbole est jalousement gardé secret. C'est pour cela qu'il ne m'a jamais causé problème au cours de ma carrière. Mais La Chouette avait prédit qu'un jour il serait reconnu, grâce à la mémoire partagée…

— Je le connais car Eren l'a vu…et qu'il m'en a parlé, tout simplement.

— En effet, c'est bien ce que je dis. Eren Kruger avait annoncé que ses héritiers connaîtraient notre existence sans que nous n'ayons besoin de nous manifester, et poursuivraient notre œuvre. Qu'ils relayeraient notre cause. Et c'est ce qui est. Mieux encore, Eren Jäger a acquis la mémoire absolue du monde. Il est devenu un dieu.

— Non ! s'insurgea t'elle. Vous faites erreur. Eren est un simple soldat. L'un de mes subordonnés. Il n'a rien d'une déité ! Et vous n'avait pas répondu à ma question : pourquoi nous laisser passer ?! »

Il sourit et haussa les épaules :

« Parce que nous sommes dans le même camp, vous et moi.

— Vous, peut-être, aboya t'elle. Mais qu'en est-il de vos hommes ? Comment…

— Ils ne sont pas sous la contrainte. Eux aussi ont été touchés par la parole sainte.

— Nom de... Mais de quoi vous parlez, bordel ?!

— Vous ne l'avez pas vu ? Pardonnez-moi. Je pensais qu'Eren Jäger s'était adressé à tous les eldiens, mais peut-être étions-nous les seuls à avoir le privilège de recevoir sa visite…

— Que vous a t'il dit ? Quand et comment !? hurla t'elle presque, dépossédée de ses moyens.

— Il ne nous a rien dit. Il nous a ouvert les yeux. Quand les murs sont tombés et que l'armée promise en a jailli, il nous a offert une vision. Tous mes camarades l'ont vue, sans exception. Tous ceux de notre sang qui sont venus combattre sur cette île, contre vous. »

Elle fit un pas dans sa direction, le souffle court et les jambes tremblantes :

« De quoi s'agissait-il ? Qu'avez-vous vu ?!

— La vérité, sourit-il. Celle que Mahr nous a toujours dissimulée, et que ceux de mon espèce cherchaient à découvrir ! Il y a encore quelques heures, si on avait su que j'étais un rebelle, j'aurais été abattu par mes propres frères, mais, maintenant, tous se rangeront derrière moi. Tous ont vu les origines de cette guerre et de leur peuple; les véritables enjeux et qui sont réellement les vôtres, ainsi que ce que vous avez traversé. Ils ne peuvent plus se voiler la face. Ensemble, nous sommes puissants. Il était grand temps que le peuple assouvi se relève et marche d'un seul pas. »

Elle secoua négativement la tête, entêtée, et fit encore un pas. Elle était maintenant assez proche pour toucher l'autre, et elle le fit. Elle posa sa main sur son épaule et la resserra autour de celle-ci, plantant sont iris de bronze dans les yeux bleutés, qui s'écarquillèrent de surprise :

« Je ne comprends pas, reformula t'elle sèchement. Comment pouvez-vous être sûrs de ce que vous avez vu... Eren n'est pas un dieu, je vous le redis. Comment pouvez-vous savoir qu'il ne vous trompe pas par des mirages ? »

Le sourire de l'homme revint, s'agrandissant :

« Car cela n'était pas une révélation, mais une remémoration. On ne peut mentir à soi-même. Ces souvenirs sont les nôtres ! Nous sommes tous unis par une mémoire collective, et celle-ci ne peut mentir. Elle est à l'intérieur de nous; fait partie de nous. Il est impossible de la fuir, et Eren Jäger n'a fait que la réveiller. »

Son bras se détendit et elle lâcha sa prise, interdite. Son regard dériva sur le torrent boueux, cherchant des réponses, mais le sergent-chef la rappela :

« Vous êtes ?

— Commandant Hanji Zoé, du Bataillon d'Exploration, répondit-elle dans un souffle éperdu.

— Le Bataillon d'Exploration... C'est un honneur, pour moi, de rencontrer une figure telle que vous », affirma t'il enfin, en lui tendant une poigne amicale.

Elle hésita un instant, en regardant les phalanges pâles et dégoulinantes, qui vibraient imperceptiblement de froid. À l'instar de l'imperméable, les gants étaient un luxe réservé à l'élite Mahr.

Finalement, elle releva la tête et saisit fermement sa main, la réchauffant dans la sienne. Le son assourdissant de l'averse étouffait tous leurs mots et les isolait du monde, au milieu de ce pont branlant. Avec autorité, elle demanda encore :

« Comment la résistance eldienne a-t-elle pu en apprendre autant sur ce qu'il se passait entre nos murs ?

— La Chouette fut notre informateur le plus performant durant bien des années, mais, comme Mahr l'a fait elle-même, nous avions réussi à percer vos murailles.

— Qui ?

— Cela n'est pas utile…

— Répondez !

— Nous avons réussi à infiltrer une jeune fille, il y a maintenant plus de quinze ans. Celle-ci n'était pas destinée à devenir notre espionne, mais à renouer le contact avec notre principal soutien intra-muros. Je suis son petit frère. »

Et cette déclaration fit une étincelle dans la nébulosité avec laquelle se débattait la scientifique : « Brzenka »… Comme « Rico Brzenska » ? Alors, la Garnison avait trempé là-dedans ?

— Rico ! débrouilla t'elle à voix haute. Mais, alors, votre fameux soutien, ce n'est quand même pas…?

— Ma sœur a accompli son devoir en protégeant Paradis de son mieux. Elle a d'abord cru qu'Eren faisait partie de la même bande que Léhonart, Braun et Hoover, bien qu'elle ignorait, à l'époque, la véritable identité des guerriers envoyés par Mahr. Mais, heureusement, elle a vite compris que Grisha Jäger était mort en remettant son pouvoir à son fils, et elle a fait passer le message. Après avoir aidé à reboucher la brèche de Trost, elle a eu une altercation avec Nail Dock. Rico a toujours eu pour mission d'espionner ce type que nous soupçonnions, a juste titre, d'être une taupe Mahr. J'ignore si il s'est passé quelque chose entre eux, mais elle n'a jamais rien pu découvrir de probant. Après l'attaque de Trost, en revanche, Dock a commencé à se méfier d'elle et, par corrélation, de son commandant. C'est pour brouiller les pistes qu'elle a témoigné contre Eren lors de son procès. Elle savait que sa voix n'aurait que peu d'impact, mais cela pouvait suffire à rétablir la confiance de ceux qu'elle dupait. Nous ne devions pas être démasqués par les espions Marh en nous montrant trop gourmands. Cela faisait plusieurs décennies que cette guerre se préparait ou s'évitait, dans l'ombre, au travers de quelques coups de maîtres joués sous la table. Traquer et faire tomber les espions de nos camps respectifs a fini par essouffler nos deux partis, et l'inévitable est arrivé. Seulement, même si l'heure est tardive, la résistance d'Eldia vous offre ses armes et ses vies. Grâce à la volonté d'Eren Jäger, nous pouvons tous, enfin, faire front commun. Et je vous parle librement, devant près de mille hommes en accord avec ma parole. »

Hanji avait le vertige. Ainsi donc, il y avait eu, parmi eux, des officiers sachant, depuis toujours, ce que cachait le monde extérieur.

Dot Pixis.

Elle s'en mordit la langue, de rage. Le commandant aux roses n'était pas un traître; non, bien sûr. Mais il leur avait, tout de même, mentit à tous et par omission. Le soutien, c'était lui, sans aucun doute possible, et cela expliquait beaucoup de choses. Mais elle était bien loin d'avoir envie de le remercier. Ce jeu des stratégies et des manipulations opérait déjà alors qu'Hoover avait provoqué l'invasion de Shiganshina. Et s'ils avaient su ce qu'il y avait au-delà de l'océan, auraient-ils pu épargner plus de vies en allant au-devant ?

Elle sentit le froid l'assaillir, en même temps que le calme lui revenait. La pluie s'arrêtait et le soleil perçait les derniers nuages.

Non. Cela n'aurait rien changé, tout au plus aggravé leur cas. Elle devait l'accepter, même si cela lui était difficile car elle se sentait trahie.

« Vous êtes vraiment étrange, commandant Zoé, s'amusa Brzenska en la faisant revenir la réalité. Je vous ouvre les portes du Paradis, et vous essayez de les refermer en me demandant si je suis vraiment sûr de ce que je fais ? Au vu de la situation, vous devriez simplement les franchir sans regarder derrière vous…

— Vous ne pouvez pas ouvrir les portes du Paradis. Personne ne le peut, pas même Eren. Et, franchement, cette île ne mérite pas de s'appeler ainsi, tout au contraire... C'est le bout du monde, la fin de la course. L'Enfer. Et nous sommes tous présents, enfin réunis, pour l'heure de notre jugement.

— Alors, espérons que le verdict sera bon, trancha t'il, en la regardant intensément.

— Vous êtes fou ! le piloria t'elle avec un ricanement nerveux.

— On dirait bien que nous sommes deux.

— Ça, je ne vous le fait pas dire… »

Il porta ses doigts à sa bouche et un sifflement perçant fendit l'air. Des centaines de soldats eldiens sortirent du couvert des arbres, le long du fleuve. Ils avancèrent en lignes et posèrent leurs armes au sol, devant les yeux ébahis du commandant, puis restèrent figés et tranquilles, les bras ballants.

« Eh bien, commandant ? Traverserez-vous ? Cette route est la plus rapide jusqu'à la vieille cité… » lui proposa, encore, leur porte-parole.

Elle hocha simplement la tête et se détourna, marchant vers la rive sans jeter un seul regard en arrière. Lorsqu'elle atteignit la berge et qu'elle s'engouffra dans le sous-bois, elle constata que le sergent-chef Brzenska en avait fait autant. Sasha se précipita à sa rencontre, talonnée de Rick.

« Eren a utilisé l'Axe pour retourner l'armée eldienne contre Mahr. Il a dû faire cela en brisant le pacte, au moment où les murs sont tombés, débita t'elle sans leur laisser le temps de poser une seule question. Ils ont vraiment l'air prêt à nous laisser passer…

— Retourner l'armée eldienne contre Mahr ?! Mais, comment ça ?! s'aberra la petite brune. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Qu'est-ce qu'il a foutu ?!

— Si seulement je pouvais le savoir ! » marmonna le commandant.

Hanji continua d'avancer à grand pas, jusqu'à atteindre le lieutenant-colonel Davis :

« On va traverser », déclara t'elle avec autorité.

Hunt haussa simplement les épaules, sans prononcer un seul mot, mais l'autre opina comme s'il avait compris. Inutile de perdre davantage de temps, car tous avaient vu les soldats adverses se désarmer sur le rivage. Le lieutenant-colonel fit un signe à ses hommes, en grognant pour lui-même et de façon intraduisible :

« What a godamnn mess*… »

Ce fut alors que Conny Springer surgit, en enjambant maladroitement les fougères aigles qui lui effleuraient les reins :

« Commandant ! Un message du commandant Pixis ! »

Elle plissa le nez. Quand on parlait du loup, on en voyait la queue.

« Il a rejoint la base et vient de nous communiquer un message alarmant ! Apparemment, un conflit semble avoir éclaté entre les différentes factions ennemies actuellement présente dans l'enceinte Sina. Il parle d'un soulèvement eldien ! poursuivit le jeune homme.

— Et il veut nous faire croire que ça le surprend ?! rogna t'elle sans vergogne.

— Euh...hein ? fit niaisement le jeune homme.

— Non, rien ! s'agaça t'elle. Tant mieux si ce désordre est global à l'ensemble de leurs troupes. On va traverser ici. Fais prévenir tout le monde.

— À vos ordres, commandant ! »

Et il repartit en sens inverse, accompagné de Sasha. Davis, lui, relaya le message via son TR-PP-11.

« Il faut faire passer les civils en premier ! On n'est pas sûr que cette ruine supporte le passage des blindés…

— Ce serait les précipiter tout droit dans la gueule du loup ! argua Hunt.

— Peut-être, mais, si le pont cède sous l'artillerie lourde, nous serons forcés de faire le tour et nous rencontrerons forcément Mahr en chemin, ce qui pourrait être pire… »

Il y avait bien peu d'hommes, parmi la masse. Des femmes, des enfants, des vieillards et des invalides, voilà tout ce qu'ils étaient. Quand ils les rejoignirent et virent l'ennemi sur la rive orientale, beaucoup d'entre eux commencèrent à clamer leur opposition, refusant d'emprunter cette route et insultant les militaires. Voyant que la foule allait vite devenir impossible à maîtriser, plusieurs soldats pointèrent leurs fusils vers elle, cherchant les fauteurs de trouble, mais cela ne fit qu'aggraver les choses en provoquant un mouvement de panique générale.

Les citoyens, terrorisés, se bousculaient violemment les uns les autres, alors que certains tentaient de faire demi-tour en créant une agitation infernale parmi les arbres. Des enfants pleuraient, ayant perdu leurs mères dans la débandade et bousculés par d'autres adultes. Hanji, affligée, s'époumonait pour leur faire entendre raison, mais personne ne l'écoutait.

Le lieutenant-colonel Davis ordonna quelque chose dans le microphone de son émetteur-récepteur portatif et, soudain, des cris de terreur retentirent. Hanji recula en voyant la populace rebrousser chemin et fondre vers le fleuve, comme poursuivie par une meute de titans. En réalité, les tanks et l'artillerie autotractée s'étaient alignés pour les faire reculer, roulant en un rang serré tout en pointant leurs canons menaçants droits vers eux. La mesure était pour le moins drastique, mais avait le mérite de fonctionner car les brebis effrayées se rassemblaient en reculant devant les cerbères. Ceux-ci franchissaient les racines et abattaient les troncs sur leur passage, en dévorant la distance qui les séparait de la berge. Les soldats s'alignèrent au-devant de la nuée et visèrent les cimes, tirant vers le ciel. Plus de la moitié des civils ralentirent ou s'arrêtèrent, comprenant qu'ils étaient pris en étau, mais certains continuèrent sottement à courir, comme si la peur les aveuglait. Ils allaient inévitablement chuter dans le fleuve.

« Sasha ! Conny ! Les smokes ! » hurla t'elle à ses soldats, réagissant plus vite que les occidentaux hésitants.

Ni une ni deux, ses deux subordonnés s'élancèrent latéralement, de part et d'autre d'elle, en fouillant leurs poches les plus lourdes. Le jeune homme fut le plus rapide à amorcer les Mark II, chargées au tétrachloride de titane, et envoya un premier projectile à une distance raisonnable des pauvres malheureux qui se rapprochaient. Sasha, en revanche, parvint à en dégoupiller deux d'un seul coup, qu'elle lança presque simultanément, mais avec un intervalle de plusieurs mètres. Après le retardement de quatre secondes, les objets projetés explosèrent en répandant une fumée blanche. Comprenant la tactique, les hommes de l'UPL cherchèrent leurs propres grenades fumigènes et les balancèrent à leur tour. Tandis que le nuage s'épaississait, les civils ralentissaient pour, finalement, disparaître derrière le brouillard asphyxiant. Cette diversion semblait les avoir surpris et temporairement calmés, et, derrière la barrière vaporeuse, les toussotements avaient remplacé les cris de détresse et le roulement des chenilles. Hanji profita de l'accalmie pour clamer, de tout son coffre :

« Citoyens, calmez-vous ! C'est le commandant Hanji qui vous parle ! »

Sa voix portait, enfin, à travers les colonnes de bois et de sève.

« Je vous en prie, ayez confiance et écoutez-moi ! reprit-elle. Cette traversée est notre seule chance, et nos ennemis ont déposé leurs armes ! Ils nous laissent passer ! Y-a-t'il quelqu'un qui veuille discuter avec moi ? Y-a-t'il un meneur parmi vous ?! »

Elle laissa sa question flotter dans l'air et attendit. Des murmures de concertation s'élevaient, au-delà du voile blanc qui commençait à se dissiper. Durant de longues minutes, il ne se passa rien, et les militaires attendaient avec anxiété. Conny avait toujours son fusil mitrailleur pointé devant lui, mais son talon tapait nerveusement le sol, comme si sa jambe était parcourue d'un tremblement nerveux :

« Qu'est-ce qu'ils foutent ?! Putain, on n'y voit peau de balle ! J'aime pas ça…

— Détend ton slip, mon gars, ça va venir, fit Hunt. Et c'est vraiment pas le moment de nous faire le coup de la gâchette molle, alors tu ferais mieux de baisser ça avant de faire une connerie ! »

Le jeune homme décrispa ses doigts de la poignée, libérant la détente et abaissant la crosse contre son flanc.

« Facile à dire ! grommela t'il. J'ai pas envie de me prendre un coup de fourche dans la coloquinte, moi ! Ils ont l'air bien excité, là…

— Pas étonnant, lui dit Sasha. Moi aussi, à leur place, je me dirai que c'est du grenouillage à la flan !

— Mais taisez-vous, tous les deux ! J'entends pas ce qu'ils disent ! s'impatienta Hanji.

— Franchement, commandant, vous êtes sûre qu'on ne risque pas de tous les envoyer au boulevard des allongés ? » renchérit Sasha, malgré sa semonce.

Hanji serra les lèvres et soupira :

« Les certitudes, c'est l'adage des imbéciles, Brauss. Mais mon intuition me dit qu'on peut faire confiance à ces eldiens. J'en assume la responsabilité, c'est mon rôle. »

La petite brune ouvrit la bouche pour répondre mais la referma, indécise, contemplant son chef avec fierté et angoisse. Son regard se fit soudain plus dur, et elle redressa la tête avec orgueil, comme pour lui témoigner qu'elle la suivrait n'importe où. La loyauté de ses hommes était un présent qu'Hanji ne pensait pas mériter, et, pourtant, elle savait l'avoir obtenue depuis longtemps. Celle-ci se montrait particulièrement décisive durant ce jour sans fin.

Enfin, un petit groupe s'avança vers eux, indénombrable au milieu des fumées blanchâtres. Quand ils furent assez près, Hanji vit qu'il se composait de trois hommes âgés, une vielle femme et quelques jeunes filles. L'un deux fit un pas en avant pour s'adresser à elle. Ses cheveux et sa barbe clairsemée étaient d'un blanc grisonnant. Il était maigre et pâle, mais ses yeux gris et profonds pétillaient d'intelligence. Une adolescente blonde et timide le soutenait par le bras, la tête baissée vers le sol.

« Nous vous connaissons, commandant Hanji du Bataillon d'Exploration, déclama t'il. Même si le peuple a souvent détourné les yeux de votre cause, vous avez prouvé, depuis ces cinq dernières années, que les "Ailes de la Liberté" portaient bien leur nom. J'ai vu nombre de vos échecs et de vos défaites. J'ai vu, maintes fois, vos rangs décimés rentrer la queue entre les jambes. Certainement bien plus qu'aucun, ici, ne l'aura vu, car mon soir arrive après une très longue route. Mais j'ai aussi vu la honte qui ne vous empêchait jamais de continuer à vous battre, et l'honneur qui l'a finalement remplacée. Je me nomme Mert Cohen*. J'étais tailleur de pierre. Voici ma petite fille, Dana, et mes camarades : Daniel Fishel, commerçant de tissus, Benjamin Hohenberg et sa femme, Betty, aubergistes. Ici, voici mon cousin : David Roffe, charpentier. Nous avons tous fait notre temps, et nous aurions offert nos bras à l'armée de Paradis si notre vigueur nous le permettait encore. Mais ces heures sombres arrivent bien tard, pour nous autres. Cependant, nous espérons toujours, même quand la lumière décroît, que nous fermerons les yeux en voyant notre descendance sourire avec gaieté et poursuivre son existence. C'est pour cela que nous vous suivons. Je ne parle plus beaucoup, à mon âge, mais, pour vous, j'ai encore bien assez de salive. Alors, dîtes-moi, commandant Hanji Zoé, du Bataillon d'Exploration, insista t'il avec une légère espièglerie, pourquoi devrions-nous traverser ce pont par-delà lequel un sort pire que la mort, une vie de monstre, nous attend peut-être tous ? »

Hanji avait la gorge sèche, presque brûlante, si bien qu'elle dut tousser avant de parler. Cette négociation était, sans doute, la pire de sa vie, et son interlocuteur n'était, pourtant, ni général, ni gouverneur :

« Car ceux qui nous attendent en face sont des ennemis de Mahr. Si vous désirez un argumentaire logique, je dirai simplement que, dans leur situation, combattre deux adversaires à la fois les mènerait à leur perte. Par conséquent, ils deviennent de nouveaux alliés, car ils y trouveraient bien plus d'intérêt qu'en essayant de nous attaquer. De plus, leur nombre et leur armement sont bien inférieurs aux nôtres. Nous ne serons vulnérables qu'au moment de la traversée. Cela devrait vous suffire. Si, toutefois, vous souhaitez connaître mon point de vue plus personnel, sachez seulement que prendre ce genre de décision est mon travail et, si je choisis cette route, c'est parce que j'ai des raisons de faire confiance à ces hommes. »

C'était neutre, propre et expéditif, et l'homme sembla apprécier son professionnalisme à toute épreuve :

« Dans ce cas, nous ne vous contredirons pas. Nos vies sont entre vos mains. »

Pour illustrer son approbation, il siffla à son tour, de trois notes brèves et mélodieuses. La foule, qui était réapparue derrière l'écran évaporé des fumigènes, redevint placide et se dirigea docilement vers le chemin de terre.

Hanji ôta le Thompson qu'elle portait en bandoulière et le tendit au vieil homme. Il observa le pistolet-mitrailleur d'un œil dégoûté, mais finit par s'en emparer. Elle lui montra comment le charger et l'armer, avant d'ajouter, à l'adresse de ses confrères :

« Je marcherai en tête. Qu'on arme tous ceux qui me suivent. »

Tous se mirent à s'activer. Mert Cohen se réunit avec d'autres patriarches et notables, jouissant vraisemblablement d'une notoriété suffisante pour que tous les évadés d'Orvud se rangent derrière leur avis. Même sans chef reconnu, les instincts grégaires des êtres humains les poussaient constamment à rester unis face à l'adversité, suivant des individus aux caractères dominants. C'était, malheureusement, toujours les querelles qui éclataient entre eux qui provoquaient des scissions. Par chance, les doyens qui s'étaient eux-mêmes désignés pour les guider, aujourd'hui, semblèrent s'accorder sans trop d'émulation improductive. Sasha et Conny suivirent son exemple et confièrent leurs armes aux volontaires robustes qui acceptaient de faire partie de la tête du groupe. D'autres soldats en firent autant, gardant, pour leur propre défense, leurs seules armes de poing, et Hanji salua leur dévouement.

« N'oubliez pas, dit le commandant en prenant la tête du cortège, ne faites feu que si la menace est réelle. Ne tirez pas les premiers, quoi qu'il arrive. »

Sans s'occuper d'avantage des chapeaux mous*, elle et ses hommes marchèrent vers la passerelle glissante. C'était le débardage le plus stressant jamais vécu pour chacun d'entre eux. Hanji, désarmée, marcha au-devant de tous, d'une allure preste qui se voulait parfaitement assurée.

Quand ses bottes s'enfoncèrent dans la glaise, de l'autre côté, elle refréna son soulagement en gardant une attitude sûre et inflexible, et chercha Brzenska du regard. Celui-ci n'était pas loin et souriait avec congratulation. Afin de prouver, encore, leur sujétion, les soldats eldiens de l'Axe s'écartèrent pour leur libérer le passage, dans un silence religieux et austère, les bras levés ou croisés sur la poitrine. Hanji s'arrêta à hauteur du sergent-chef et donna l'ordre à Conny et Sasha, ainsi que leurs quelques bleus, de continuer avec les civils en les encadrant jusqu'à une clairière proche et en vue, plus loin sur la voirie.


Chapeau mou : Civil (jargon militaire).


Après les marcheurs vinrent les véhicules, et même si elle était rassurée de la tournure des événements, elle fit une dernière prière pour que leurs alliés passent sans encombre.

Le solivage et les rances grinçaient sinistrement, tandis que le plancher ondulait sous les chenilles. Les tanks les plus larges franchirent l'obstacle à une lenteur exaspérante. Leur largeur équivalait celle de la voie, au millimètre près, et il fallut des hommes à pieds pour guider les pilotes, marchant à reculons en hélant et gesticulant au-devant d'eux. Ce ne fut qu'au passage des trois derniers Sherman que la portance ouest céda, dans un craquement sonore. Quelques poutres de soutènement s'écroulèrent en dévalant les rochers de berge, avec des bruits creux, et furent emportées par les flots déchaînés de la crue printanière. Heureusement, les monstres avaient des trains chenillés à la hauteur de l'épreuve, et les crampons de leurs longues bandes rotatives s'ancrèrent sans mal sur la rive, malgré le vide d'un mètre qui les en séparait.

« Maintenant que nous sommes tous réunis, montrons-nous généreux les uns envers les autres ! déclara alors Brzenska. J'ai un petit cadeau pour vous et votre meute, commandant. »

Elle haussa un sourcil dédaigneux, appréciant peu son ton décontracté, mais un camion capoté sortit des fourrés, dont la calandre, haute et étroite, ressemblait à la gueule d'un animal démoniaque, entre les garde-boue lovés et proéminents qui soutenaient ses deux petits yeux ridicules. Le lourd Opel Blitz fit un quart de tour et recula vers eux pour leur présenter son derrière, en les gazant de son pot d'échappement. Le conducteur coupa le moteur et le sergent Brzenska alla dé-river la ridelle arrière. Hanji, rejointe par les plus gradés de L'UPL, patienta avec curiosité. Quelques hommes montèrent dans la remorque pour décharger l'une des nombreuses caisses qu'elle contenait. Celle-ci fut posée devant eux, et les soldats eldiens en firent sauter le capot avec un pied de biche. Elle avisa le contenu et releva les yeux sur Brzenska, l'interrogeant du regard.

« L'acheminement de ce chargement a été confié à l'une de nos troupes, ce matin même, après son débarquement dans la zone. Il devait rejoindre les postes avancés, pour la reprise d'Orvud depuis l'intérieur. Par chance, deux de ces convois se sont trouvés là au moment où le foutoir a démarré, et nous avons pu les retenir. Il y a environ une quarantaine de caisses comme celle-ci. Servez-vous. »

Alors qu'Hunt traduisait les informations à ses supérieurs, elle analysa encore l'échantillon de cargaison. Le colis était rempli de Walther G43.

« Vous trouverez aussi des MP40 et des Sturmgewehr 44 dans les autres caisses, ainsi que des munitions et des grenades dans l'autre camion. Il n'y en aura pas assez pour tout le monde, mais, de toute façon, ils ne sont pas tous capables de les manier », insinua t'il encore, avec un mouvement de menton en direction des exilés réfugiés dans la sommière, plus haut sur la route. Ils s'étaient amalgamés en un groupe dense et circulaire, ceinturé par les blindés de l'UPL qui assuraient, ainsi, leur protection de tous côtés.

Hanji le sonda, une nouvelle fois, puis rechercha l'avis de Davis. Celui-ci semblait bouillir de fureur et d'incompréhension :

« Can you tell me what the Hell going on, here ?! s'emporta t'il contre elle.

— Dîtes-lui que ces hommes sont des partisans, et qu'ils sont avec nous, jeta t'elle à Hunt.

— Comment ça ?

— Dîtes-le lui, c'est tout. Nous allons prendre ces armes et les confier à ceux qui sont aptes à s'en servir pour qu'ils puissent se défendre, eux et leurs familles.

— Des "partisans" ? parut s'amuser Brzenska. Il ne saurait y avoir de terme plus juste ! Ainsi donc, que les partisans et les patriotes s'unissent pour cette dernière bataille ! »

Et il tendit une main amicale au lieutenant-colonel. L'homme jeta encore une œillade à Hanji, pesante d'avertissements, mais elle soutint son regard avec conviction. Il accepta la poignée de mains, et il fut décidé que leurs nouveaux alliés les escorteraient jusqu'aux zones moins sensibles pour mettre les civils en sécurité.

Finalement, les armes tombèrent entre les mains des enfants les plus aguerris, d'à peine dix ans pour certains, filles ou garçons, qui marchèrent contre les flancs de la horde en les serrant entre leurs petites mains. Avec eux allaient les femmes les plus solides, dont les longues jupes en laine bouillies battaient leurs jambes, alourdies par la boue : ouvrières et filles de ferme, chaussées de sabots ou de galoches, qui n'avaient pas d'enfant en bas-âge à porter ou de parent grabataire à soutenir. Alors qu'ils avaient repris leur route et que leur nouveau partenaire était assis à sa droite, à l'arrière du Dodge, Hanji finit par le remercier :

« Moi aussi, j'ai un présent pour vous, sergent-chef Brzenska. J'ai une île immense et presque inhabitée, dont le sous-sol regorge de pétrole et de gaz rares. Nos rivières saturent de truites et d'or, et les forêts font broussaille, assez nombreuses pour servir à bâtir des villes entières. Et vous y serez les bienvenus, si nous triomphons bientôt. »


District de Yalkell :

La pluie avait enfin cessé, et le soleil réchauffait la cité dévastée. Levi avait perdu du temps en logistique, car il avait fallu dénicher de nouveaux véhicules —et donc, un escadron de griviers* de l'UPL— afin que Kirschetin puisse s'extraire de la ville avec son escouade, la Jeep pissant son liquide de refroidissement comme si on lui avait sectionné une artère. Bien sûr, Jean ne parlait pas un mot de la langue de ces gars-là, et n'avait pas les capacités de persuasion de Levi. L'adjudant-chef avait donc dû gérer rapidement ce problème avant de poursuivre ses propres objectifs.

Maintenant, le caporal avait certainement franchi les portes, mais lui devait encore rattraper l'Assaillant, qui s'était considérablement éloigné. Sa jambe blessée le contraignait énormément. La douleur était une chose qu'il pouvait facilement abstraire, par la seule force de sa volonté et grâce à l'échauffement musculaire, mais la mécanique réelle de son membre était affaiblie, car plusieurs nerfs tranchés ne répondaient plus. Même son mollet était engourdi, et il sentait à peine son pied lorsqu'il le posait. Heureusement, les harpons n'avaient pas touché de vaisseaux importants et l'hémorragie s'était vite résorbée. Soit il avait eu énormément de chance, soit Mikasa savait parfaitement viser. C'était sûrement un peu des deux. Mais sa jambe restait grandement défaillante, et il devait prendre des précautions pour ne pas se louper et ramasser un gadin mortel.


Grivier : soldat d'infanterie (jargon militaire).


Alors qu'il se réceptionnait malhabilement sur les tuiles d'un toit, dans une piteuse roulade qui le fit jurer de colère, il entendit un rugissement qui attira son attention. Ses yeux suivirent l'origine du bruit et virent le Colossal, à la frontière ouest du district. Son bras gauche, amputé d'une main entière, retombait mollement contre son flanc alors qu'une béance fumante apparaissait en haut du trapèze, dévorant une partie de la nuque. Le Messerschmitt qui avait tiré remontait en virant vers le nord, à une vitesse fulgurante, mais il fut aussitôt pris en chasse par un Mustang vindicatif, qui l'explosa en vol, lui faisant ravaler son héroïsme intempestif.

Merde, Armin.

Le Titan Colossal s'était immobilisé et oscillait d'avant en arrière, comme s'il luttait pour garder son équilibre, puis, dans une avalanche destructrice, il ploya vers l'avant en s'étalant sur les bâtiments environnants, les écrasant comme des châteaux de cartes. Levi eut envie de changer de cap pour récupérer son soldat avant l'ennemi et, surtout, vérifier son état. Mais il avait une autre mission, et pouvait compter sur Glenn et Mikasa pour gérer cela. La jeune femme ne laisserait personne s'emparer de son ami et saurait se montrer aussi opiniâtre que lui, voire plus, pour le tirer de là.

De toute façon, à quoi bon ? Plus vite il atteindrait Eren, plus vite ce cauchemar se terminerait. Armin mourrait sûrement, tout comme Falco et Gaby, mais ces sacrifices ne seraient pas inutiles car l'humanité serait enfin libre. Ces gamins étaient tous déjà tragiquement condamnés depuis qu'ils avaient acquis leurs titans, et se battaient pour faire exterminer cette race supérieure. Levi savait, comme eux, que leur salut passerait par leur mort, inévitablement. Le Bestial disparaîtrait et ses sbires disparaitraient, ainsi que la convoitise sempiternelle du pouvoir de l'Axe. Tout serait fini.

Il chercha sa cible et la repéra bien vite. Déchaîné, l'Assaillant venait de broyer le crâne d'un titan de vingt mètres, et agitait un bras vers le ciel pour tenter de saisir un appareil ennemi qui le bombardait. Levi se propulsa en avant pour parcourir le demi-kilomètre qui le séparait de lui. Quand il arriva à sa hauteur, il vit le semi-titan dévorer un soldat de l'Axe, qui hurlait d'horreur alors que les puissantes mâchoires se refermaient sur son tronc. L'adjudant dérapa sur le faîtage et se rattrapa à la colonne maçonnée d'une cheminée. Prises dans le poing serré, les jambes du malheureux continuaient de s'agiter, en spasmes nerveux, tandis qu'Eren tirait sur sa bouchée, allongeant les intestins qui liaient encore les deux parties du corps et qui se rompirent comme des élastiques. Le monstre avala ce qu'il avait en bouche et balança négligemment le reste derrière lui. Levi avait vu cet horrible spectacle un nombre incalculable de fois, mais c'était un peu différent maintenant qu'il était sûr que le même sort l'attendait dans les minutes à venir, et il ferma les yeux un instant pour se ressaisir et arrêter d'imaginer la douleur de sa mort prochaine.

Il se redressa, chancela et pesta contre sa condition diminuée. Il repéra un toit plus mansardé, adjacent aux pentes raides de celui où il se trouvait, et légèrement plus dominant. Il n'avait plus de gaz, mais s'y hissa à la force des bras, ahanant sous l'effort, la douleur et l'épuisement, pour parvenir enfin à se mettre debout. Il était, à présent, à hauteur du buste de l'Assaillant, encore au milieu de la rue, et se rapprocha, en boitant, jusqu'au bord. La bête ne l'avait pas encore remarqué. Il la détailla quelques secondes, avec amertume. Cette chose n'était pas Eren. C'était l'incarnation de la haine elle-même. Toute trace d'humanité avait disparu, et il ne restait plus qu'une machine à tuer, sans raisonnements ni sentiments. Il ne le reverrait même pas une dernière fois.

Il repoussa la peine qui l'étouffait tout à coup, et détendit ses épaules en tâchant de relativiser. Au fond, c'était plus simple, plus pratique, et moins douloureux. Eren l'avait tant tanné pour lui soutirer des promesses s'était tant battu pour qu'il vive… Et lui était là, prêt à rendre sa vie dans un ultime espoir, contre la volonté de son amant. Si Eren survivait, il ne lui pardonnerait probablement jamais. Qu'importe, il ne serait plus là pour souffrir de sa déception, et le simple fait qu'il survive était, pour lui, le plus lumineux des espoirs, même s'il était infime. Il aurait aimé mourir en connaissant la réponse, car, si le jeune homme avait la chance d'être sauvé, une dernière joie aurait adouci son passage dans l'au-delà. Mais, peut-être valait-il mieux qu'il n'en sache jamais rien. En compensation, il effleurerait, enfin, sa propre liberté et le repos de son âme, en rendant justice et en obtenant réparation, tout en lavant ses propres erreurs.

« Souviens-toi, Eren, c'est la première de toutes les promesses que je t'ai faites… Celle d'être celui qui t'arrêterait si tu te perdais toi-même », se justifia t'il à voix basse. Son cœur cognait contre ses côtes, se débattant contre la résolution de son esprit à abréger sa course. Levi dominait toujours son corps et ses émotions, et l'organe agité, de peur et de chagrin, n'avait pas la moindre chance d'arriver à ses fins.

Il chargea une cartouche dans son pistolet de détresse, et, à l'instar d'Historia, tira sur l'Assaillant pour attirer son attention. La traînée rouge fendit les airs et frôla le visage du titan. Celui-ci se retourna et suivit des yeux le tracé coloré, qui se courbait sous le vent, pour apercevoir l'intrus dressé sur le terrasson. Levi ne reconnut rien dans les émeraudes éblouissantes, à part de la folie pure. Le géant marcha vers lui, et il laissa tomber son le calibre à fusées en même temps que ses bras. Le gadget glissa lentement pour finir sa course dans la gouttière. Eren avançait toujours.

Les lames étaient sagement figées dans leurs fourreaux; les grappins endormis contre ses côtes. Levi n'avait jamais été aussi résolu de toute sa vie.

« Merci, Eren..., soupira t'il, en voyant une main immense se lever vers lui. J'espère que tu comprendras. »

Les doigts se tendirent, et Levi ferma encore les yeux. Ses souvenirs défiaient devant ses paupières closes. Il revoyait sa mère malade, le sourire diabolique de Kenny. Il entendait les rires d'Isabel; se rappelait les combines de Farlan quand il trichait aux cartes; les yeux perçants d'Erwin et les mots qui avaient éveillé son combat; l'amitié intrusive et fracassante d'Hanji, qui l'avait autant exaspéré que sorti de la merde plus d'une fois; la détermination de ses escouades, leur loyauté, leur fierté d'être sous ses ordres; les sourires de Naïcha et les babillements de leur fille; l'amour si immérité d'Eren. Il revoyait ses grands yeux charmeurs et rieurs; sentait ses mains chaudes qui le consolaient et le caressaient; entendait tous ces mots qu'il lui avait soupirés avec tendresse et qui avaient éclairé sa vie.

Naïcha grandirait dans un nouveau monde. Un monde meilleur. Et lui pourrait retrouver tous ses camarades, ses amis, ses proches, tous disparus, et leur dire que leur sacrifice n'avait pas été vain. Il les reverrait, s'excuserait, et fermerait les yeux pour toujours. Même si ce n'était qu'une dernière illusion avant le grand vide où il se reposerait, enfin, pour l'éternité.

Alors que la main était sur le point de se refermer sur lui, il s'aperçut qu'il souriait. Mourir était la chose la plus simple qu'il n'avait jamais faite.

Soudainement, un bruit dissipa l'attention du chasseur et de sa future victime. Quelqu'un courait à vive allure sur les tuiles, dans son dos, et certaines se déchaussaient sous ses foulées. Levi, surpris, se retourna légèrement pour déterminer qui osait les déranger.

Il la vit.

Pendant un millième de seconde, il resta figé et confus. Puis, il comprit, trop tard et avec horreur, ce qu'elle faisait là.

« Non… » gémit-il, sentant la détresse l'ébranler sans aucun recours, immobilisé par son invalidité.

Mikasa, toutes lames dehors, jeta l'un de ses grappins au visage de l'Assaillant, qui poussa un gueulement furibond.

« ARRÊTE ! » trouva la force d'hurler Levi, démuni, en la voyant s'élancer au-dessus de lui.

Elle bondit dans le vide, fusant vers la gueule béante. Ses bottes frôlèrent les cheveux sombres de son supérieur, dans une caresse aérienne; le baiser d'une brise qui souleva quelques mèches. Leurs regards s'accrochèrent un ultime instant.

« Ta famille a encore besoin de toi. Tu dois vivre », sema t'elle derrière elle.


Trop tard… Il était trop tard.

Levi était paralysé. Il regarda, impuissant, la silhouette fine se découper contre la vision cauchemardesque du démon qui ouvrait la gueule, prêt à gober sa proie en plein vol. Les rayons du soleil, en contre-jour, lui brulèrent la rétine, mais ses yeux restèrent grands ouverts. Elle lâcha ses armes et écarta les bras, s'offrant, plongeant vers l'étau des mâchoires terribles. Levi refusait de croire à cette hallucination. Ça ne pouvait pas finir ainsi. C'était impossible. Il ne pouvait pas échouer encore une fois.

Le temps avait arrêté sa course. Il contempla l'envol de Mikasa Ackerman, foudroyé par la magnificence céleste qu'elle invoquait dans son dernier acte.

« MIKASA ! » cria t'il encore, avec un désespoir infini.

District d'Orvud :

Gaby sentit qu'on la tirait rudement par les cheveux et grogna de douleur. Elle se laissa extraire de la nuque du Cuirassé, et porta aussitôt les mains au poignet de celui qui venait de l'en sortir. Mais ce dernier secoua violemment sa prise, faisant craquer ses vertèbres et l'empêchant de se retourner pour apercevoir son visage. Une main arracha la dragonne de sa ceinture, la privant de la seule arme à feu qu'elle possédait. Elle tenta de parler, mais sa voix restait morte et ses esprits étaient encore bien trop égarés, n'arrivant à formuler aucune question. Seuls ses instincts de survie réagissaient encore. Son agresseur parlait d'une voix rocailleuse et masculine, mais elle ne comprenait pas le sens de ses mots, prise de vertiges et d'une confusion totale en se remémorant ce qu'il venait de se produire.

Enfin, une pensée cohérente et écrasante s'imposa à elle : L'Originel et l'Axe étaient morts. Les primitifs n'existaient plus, ni aucun autre titan. Il ne restait que leur humanité misérable à la surface de ce monde. Ses yeux se remplirent de larmes et elle se mit à rire.

« Ça t'amuse, petite peste ? ! gronda la voix dans son dos, et ses sangs se glacèrent.

— Vous… » cracha t'elle.

Il lui tira brutalement la tête en arrière pour relever son visage vers lui. Elle put reconnaître ses yeux cernés aux pupilles dilatées de haine. Son teint était blafard et sa barbe négligée, signes qu'il venait, lui aussi, de traverser plusieurs semaines tourmentées.

Theo Magath avait l'air d'un fou. Il se pencha et murmura à son oreille, sur un ton doucereux :

« Oui, c'est moi… Comme je suis heureux que nous nous retrouvions enfin, Gaby Braun !

— C'est pas réciproque ! » feula t'elle en sentant ses forces lui revenir.

Elle n'était pas vraiment étonnée de le trouver là. Au fond, il était facile de comprendre pourquoi le général, en pleine déchéance, avait préféré percer les lignes ennemies plutôt que de se replier avec ses troupes : il avait tenté le tout pour le tout, cherchant sûrement à récupérer ses précieux shifters. Après tout, s'il revenait vaincu sur le continent, il était sûr que sa tête sauterait. Il n'avait, donc, plus rien à perdre.

Sans prévenir, elle balança la tête sur le côté, ignorant la douleur à la racine de ses cheveux, pour lui asséner un violent coup de front dans l'arcade sourcilière, qui s'ouvrit sous le choc. Le général perdit brièvement l'équilibre, surpris par la douleur et la fougue de la petite furie, mais il se releva, d'emblée, pour lui remonter l'estomac d'un coup de pied prodigieux. Elle se recroquevilla sur elle-même, le souffle coupé.

« Toujours aussi impétueuse à ce que je vois ? s'amusa t'il. Je n'ai pas de temps à perdre avec tes enfantillages. J'ai bien cru que nous n'arriverions jamais à t'avoir quand ça a commencé à se mutiner dans tous les coins ! Mais, je ne sais pas pourquoi, tu as défailli subitement… Et ça nous a bien arrangés ! Je vais enfin pouvoir récupérer ce qui nous appartient. Ce que cet enfoiré de Reiner a eu l'insolence de nous dérober ! »

D'un nouveau coup de semelle, il la fit rouler au bas du corps du Cuirassé et elle s'écrasa sur le sol de la rue, sa respiration lui revenant dans une inspiration sibilante. Sa tête avait heurté le sol et son crâne la lançait, rendant, de nouveau, ses raisonnements alourdis et brumeux. Ses yeux vitreux analysèrent rapidement son environnement, et découvrirent que quelques soldats Mahr la tenaient en joue. Quatre…non, cinq. Elle roula sur le flanc, cherchant à se relever, mais un talon de botte s'abattit sur le côté de son visage, maintenant sa joue droite collée aux pavés raboteux qui lui abrasaient la peau.

« Si tu tentes de te transformer, je te décapite ! » l'avertit Magath en plaçant une lame sous sa gorge.

Elle ne put retenir un nouveau rire clair et presque dément :

« Me transformer ?! Alors tu n'as pas compris ce qu'il vient de se passer, grand-père ? Vraiment ? C'est trop drôle ! »

Il lui jeta un regard perplexe et brillant de colère :

« De quoi tu parles, sale morveuse ?! vociféra-t'il, excédé.

— Hé hé hé…Tue-moi si tu veux, mais tu ne récupéreras jamais mon switch. Le Cuirassé n'existe plus ! Eren Jäger a finalement atteint son but. Ça lui aura couté cher, très cher, mais il a réussi. Les titans sont tous morts, et l'Axe avec ! T'entraves ou tu veux un dessin ? Ce pouvoir n'appartiendra plus jamais à personne ! »

Il pinça les lèvres et appuya sur son pied. Elle glapit de douleur en sentant la pierre lui égratigner la tempe, mais ne lâcha pas son regard.

« Tu penses que je vais avaler ça !? » postillonna t'il.

Le sourire de la jeune fille s'élargit, jubilatoire :

« Tu fais comme tu le sens, le vieux, j'en ai rien à carrer ! Ça changera plus rien. Ni pour toi, ni pour moi, maintenant. Mahr a perdu. C'est fini, vous l'avez profond…

— Si c'est vrai, sois sûre que je ne te laisserai pas savourer ta victoire, la menaça t'il encore, relevant le poignard de survie au-dessus de son cou frêle. Si les titans n'existent plus et que tu es toujours là, ça veut donc dire que tu n'es plus qu'une pisseuse comme les autres ? On va vérifier tes dires sur le champ. »

Les iris clairs de Gaby s'étirèrent jusqu'à la commissure des paupières, tirant sur les nerfs optiques jusqu'à lui en faire mal, pour apercevoir la pointe et le fil aiguisés de la lame qui brillait au soleil.

« Il y a un test très simple pour savoir si tu dis vrai… Je vais te tuer. Et nous verrons bien si tu meurs pour de vrai, cette fois ! » lâcha le général avec un sourire mauvais.

La petite pâlit de peur et serra les dents, mais se domina pour garder ses yeux haineux plantés dans les siens et affronter son sort avec honneur. Son attitude, incroyablement fière pour un âge aussi tendre, sollicita un sourcillement stupéfait chez son bourreau, qui la gonfla davantage d'orgueil. Elle mourrait peut-être aujourd'hui, mais ne lui laisserait aucune satisfaction.

« Tu as toujours eu trop de cran, persifla t'il. Et ça t'aura perdue.

— Et tout un empire avec moi ! » exulta t'elle, en dernière provocation.

Il cilla, furieux, et leva sa lardoire. Elle ferma les yeux et serra les dents, se préparant au tranchant du métal froid.

Mais un coup de feu retentit, et ce fut une masse lourde et chaude qui s'abattit sur elle. Elle rouvrit les paupières et papillonna, décontenancée, en remarquant le cratère sanguinolent qui saillait du front du général, dont les yeux étaient encore ouverts.

Ses hommes hurlèrent et s'agitèrent, se ruant à couvert en mitraillant dans la direction du tir : un char renversé à l'angle d'une rue, à moins de quinze ou vingt mètres. Comprenant qu'elle était toujours au beau milieu des échanges de tirs, elle se reprit et se tortilla pour se libérer du poids-mort. Pour une pré-adolescente de sa corpulence, se défaire d'une entrave masculine de plus de soixante-dix kilos n'était pas une mince affaire, et elle rugit en faisant basculer le corps, y mettant toutes ses forces.

« GABY ! VITE, SAUVE-TOI ! » cria une voix depuis l'arrière du tank qui se faisait canardé.

C'était Falco, et elle sentit son cœur s'accélérer. Son ami l'avait peut-être sauvée, mais il était censé n'être armé que d'un pauvre Colt, tout comme elle avant que Magath ne lui subtilise judicieusement. S'encombrer de gros calibres était inutile, pour les réceptacles, car ils les perdaient presque systématiquement lors des transformations. Si son camarade d'enfance ne trouvait pas rapidement une issue pour s'enfuir, il était fait. Et elle aussi.

Elle roula sur deux bons mètres et se mit à ramper sous les balles pour atteindre la devanture éboulée d'une boutique, cherchant à se mettre à l'abri. Malheureusement, l'un des adversaires repéra ses mouvements et donna l'alarme. Elle jura et fit une roulade pour se réceptionner sur ses pieds afin de bondir vers l'avant, une rafale arrosant son sillage en ricochant stérilement sur le revêtement dure de la voie. Mais la cache qu'elle visait était encore loin, et elle n'avait aucune chance de l'atteindre maintenant que le tireur avait repéré où elle se dirigeait, à moins d'être particulièrement gauche. Elle sprinta, les yeux rivés sur l'objectif, à six mètres à peine. Les rafales des automatiques retentirent dans toute la zone, semblant étrangement venir de tous côtés, et elle toucha miraculeusement au but, se jetant à travers la vitrine du magasin qui se brisa sous le choc.

Estourbie et essoufflée, elle rampa encore parmi les bouts de verres, jusqu'au comptoir, et s'abrita derrière celui-ci. Alors qu'elle se ressaisissait, elle constata que les tirs s'intensifiaient et se multipliaient, comme si des dizaines de fusils crachaient simultanément leurs salves. Elle se demanda si ses oreilles —et peut-être l'écho de la ville en ruines ?— ne lui jouaient pas des tours, car elle était certaine que les hommes ayant accompagnés discrètement le général Mahr jusqu'ici ne pouvaient être aussi nombreux. Si c'était le cas, ils auraient forcément été repérés plus vite.

Les tirs finirent par faiblir, et un silence angoissant s'empara des lieux. Elle frissonna en s'imaginant le sacrifice inutile de Falco, alors qu'ils allaient fatalement la trouver et l'abattre. Mais une voix emplie de jeunesse s'écria depuis l'extérieur :

« Gaby ! C'est bon, tu peux sortir ! »

Incrédule, elle obéit presque mécaniquement en reconnaissant son compagnon de toujours, et émergea dans la lumière de la grande rue. Elle vit le garçon blond sauter par-dessus un tas de gravats en accourant vers elle, et son cœur explosa :

« Falco ! sanglota t'elle en se jetant dans ses bras.

— Tout va bien, dit-il d'une voie chaude en la serrant contre lui. Tu n'as plus rien à craindre. »

Elle aurait voulu protester qu'elle n'avait pas eu peur et qu'elle se sentait très bien, mais elle n'était pas sûre que cela soit vrai et, de toute façon, elle n'en avait aucune envie. À Falco, et à lui seul, elle pouvait montrer ses faiblesses sans en avoir honte, même si elle ne le réalisait qu'aujourd'hui. La joie de le revoir en vie était plus vive que tout le reste, et elle voulait la partager avec lui. Elle avait toujours était compétitrice envers ce garçon, mais, à cet instant, rien ne comptait plus que ses bras autour d'elle. Son meilleur ami avait un courage formidable qu'elle s'en voulait de n'avoir jamais décelé. Certainement bien plus grand que le sien. Et elle n'en était pas offensée, mais, au contraire, fière et reconnaissante.

« Tu m'as sauvée ! hoqueta t'elle. Tu n'aurais jamais dû prendre autant de risques !

— Ne dis pas n'importe quoi. Si je vous ai suivis, toi et Reiner, c'était uniquement pour continuer de veiller sur toi. Même après que l'adjudant-chef ait tué mon frère, je suis resté pour toi. Je n'ai jamais eu les souvenirs que Reiner t'a laissés, juste la folie et les doutes torturants de Lehonart, et je n'ai jamais réussi à être persuadé que cette cause soit plus juste que la précédente…Mais je suis resté. Pour toi, pour te protéger, comme Reiner me l'avait demandé. Alors, fuir quand tu es en danger, même si te sauver parait sans espoir, ça n'aurait aucun sens ! »

Elle rompit l'étreinte pour chercher son regard, et trouva son sourire et ses joues rouges. Ses yeux se faisaient fuyants, embarrassés, et elle eut un petit rire moqueur empli de soulagement.

Ils étaient vivants, tous les deux, et délivrés de la malédiction d'Ymir. Jamais elle n'aurait pu croire à un tel dénouement. Ils ne s'étaient pas trompés en rejoignant les rangs de la rébellion, car celle-ci avait tenu ses promesses. Reiner avait eu foi en eux, et il avait vu juste. Même si Eren n'avait pas œuvré seul pour éradiquer les titans de ce monde, et même si la solution finale n'avait pas résulté de sa propre volonté, c'était bien lui qui les avait conduits jusqu'ici, en leur transmettant ses espoirs et ses rêves, comme sa grande détermination. Cet homme les avait tous rassemblés et unis. Le Bataillon d'Exploration n'était pas qu'une simple brigade. Comme Gaby l'avait déjà remarqué, ils étaient une véritable famille, et c'était grâce à cela que tout était devenu possible. Grâce à cela qu'un miracle avait pu avoir lieu, même si ceux qu'ils avaient perdus, en ce jour fatidique, leur laisseraient un vide profondément douloureux. L'endoctrinement militaire et le patriotisme, seuls, n'auraient jamais permis un tel exploit. C'était l'amour et le renoncement qui avaient achevé leur quête.

Elle renifla bruyamment, sans gêne ni manières, et sourit à son compagnon :

« J'ai eu tort de douter, tu es un grand guerrier.

— J'ai eu tort de douter, nous avions choisi le bon camp », répondit-il sur le même ton.

Elle essuya ses larmes et sursauta en apercevant un soldat ennemi s'approcher d'eux, le fusil bas et le brassard jaune des eldiens Mahr au bras.

« La demoiselle est blessée ? » les interpella t'il.

Falco, par reflexe, prit une posture défensive en cachant Gaby derrière lui :

« Non, répondit-il avec méfiance.

— Qui est-ce ?! le questionna t'elle en se hissant sur la pointe des pieds pour étudier le nouveau venu, déstabilisée par son comportement neutre face à eux.

— Je ne sais pas, marmonna le petit blond. Mais ils m'ont aidé en abattant les Mahr qui te tenaient… »

Elle n'avait donc pas rêvé, et d'autres s'étaient bel et bien mêlés à l'affrontement.

« Pourquoi ? » questionna t'elle encore.

Mais ce fut l'homme qui éclaircit les choses :

« Vous êtes Falco Gleis et Gaby Braun, n'est-ce pas ? Je suis le caporal Otto Gartner. Ma section était en poste dans le secteur quand votre chef a fait sortir les titans des murs.

— Notre chef ?

— L'homme qui possédait l'Axe.

— Attendez… Vous parlez d'Eren Jäger ?

— Ouais. Après la vision, moi et mes gars, on s'est retrouvés comme des cons. On a vite compris que nos armées étaient cuites et, en plus de ça, qu'on nous avait pris pour des tanches. Nous, tous ce qu'on a toujours voulu, c'est offrir le meilleur à nos familles. Par l'honneur ou par l'oseille. On savait pas qu'on était les instruments d'un génocide qui finirait par se retourner contre nous aussi. Faut que vous compreniez…

— Une minute ! le coupa Gaby en repassant devant Falco, à nouveau entêtée et militante. Je sais bien tout ça. Je débarque du continent, moi aussi ! Alors, pas d'embrouilles ! Et de quelle vision vous parlez ? »

En quelques mots, il lui expliqua la révélation que lui et les siens avaient eu quelques heures plus tôt, et il semblait stupéfait en lui demandant :

« Vous n'avez pas entendu "l'Appel" ?

— Pour quoi faire ?! le houspilla t'elle. Eren n'avait pas besoin de convaincre les convaincus, c'est tout ! Tant mieux si vous avez moins de merde dans les yeux, mais, de là à envoyer vos patrons au royaume des taupes…

— On n'avait pas beaucoup d'options. Même si on voulait déserter, c'est une saloperie d'île, ici ! Et, à moins que Mhar n'ordonne la retraite, nos tentatives de repli se seraient limitées à vos côtes. Aucun navire ne nous aurait gracieusement ramenés jusqu'à nos chers foyers, et on aurait tous finis fusillés. Quand on vous a vus en difficulté, on a pris le parti de vous filer un coup de main. On espérait pouvoir discuter. Tout ce qu'on veut, c'est retrouver nos familles et affirmer notre soutien à nos frères eldiens qu'on a persécutés quand nous étions dans l'ignorance. Tous les deux, vous n'êtes pas n'importe qui, pas vrai ? Vous pourriez persuader vos supérieurs d'épargner mes soldats, j'en suis sûr. »

Les deux enfants se regardèrent, intimidés et déroutés qu'on leur prête tant d'importance. Gaby bomba le torse et releva le challenge :

« Ça pourrait se faire. Où est le reste de la division et vos confrères ?

— Ils ne sont pas loin…Vraiment très proches, en fait. Nous les avons tous contactés pour leur indiquer notre position et ce qu'il venait de se produire. »

Gaby déglutit avec difficulté, craignant d'avoir échappée à un piège pour se précipiter dans un autre. Déjà, la section qui venait de leur prêter main forte pouvait aisément les contraindre par la force, mais, si trois ou quatre mille soldats étaient sur le point de les rejoindre, tenter de marchander quoi que ce soit devenait totalement grotesque. Cette manœuvre ne rimait à rien et elle réfléchissait à toute vitesse, cherchant où était la ruse, sans succès.

« Pourquoi ne pas nous rapter, tout simplement ? »

L'inconnu fronça les sourcils, comme si elle venait d'insulter son honneur :

« T'as écouté tout ce que je viens de dire, petite ? Notre objectif est de vous prouver que nous nous rendons !

— Parfait…, grinça t'elle en bravant ses pressentiments. Mais j'aimerais que vous fassiez plus que vous rendre ! J'aimerais que vous rejoigniez notre cause, et que vous nous aidiez à sauver le plus d'innocents possible avant que la fin des combats ne soit prononcée. Le général Magath est mort. Mahr vous a laissés en plan. Elle ne vous aurait sûrement pas rapatriés en cas de retraite, et vous vous en doutez déjà. Mais le ménage n'est pas terminé, et je dois traverser une zone envahie pour retrouver mes supérieurs, sans compter que l'évacuation de ce district a été catastrophique et que beaucoup de civils sont encore retranchés, à la merci des bombes. Nous devons les mener en zone plus sécurisée. »

Le caporal Gartner eut un sourire franc et assura, avec un respect surélevant grandement la jeune enfant qu'il avait pour vis-à-vis :

« Dans ce cas, nous avons un accord. Et sachez qu'une partie de celui-ci est déjà rempli… »

Elle lui lança un regard sceptique, mais il se détourna pour marcher en direction de son collègue télé-transmetteur.

À peine quelques minutes plus tard, des ombres envahirent la rue par ses deux extrémités, progressant d'une démarche pacifique, le fusil à l'épaule. Dans la cohue, qui se massait derrière les deux lignes qu'avaient formées Gartner et ses hommes, apparaissaient des jupes et des canes. Des jérémiades et des cris d'enfants se faisaient entendre, et Gaby comprit que l'armée eldienne avait épargné, protégé et escorté, les habitants rencontrés sur sa route. Plusieurs hommes, affichant des galons de sous-officiers, émergèrent de la masse pour s'entretenir avec le caporal. Falco posa une main sur l'épaule de son amie et la lui broya presque, aussi angoissé qu'elle.

« Regarde ! » dit-il soudain, en pointant un étendard bricolé, fait d'une pique et d'un drap sale, où était dessinée la croix de la résistance.

Elle écarquilla les yeux, subjuguée d'apercevoir ce symbole tabou. Le soldat qui le brandissait se fondait dans la foule, et aucun autre ne l'avait encore forcé à le baisser. C'était incroyable.

« Le vent a tourné », souffla t'il, aussi ému qu'elle l'était.

Elle ôta délicatement sa main et avança insoucieusement vers le groupe de leaders. Ils se turent en la voyant s'approcher et la snobèrent un instant, de toute leur stature mature, mais, comprenant qu'il serait bien mal avisé de la moquer alors que sa tolérance pouvait juger de leur sort, ils la saluèrent militairement avec solennité. Oui, ça aussi elle l'avait compris : ils voulaient lui faire confiance, mais craignaient d'être trompés, tout comme elle. Cela prouvait que leurs intentions étaient bien les mêmes.

Celui qui prendrait les devants, en acceptant de risquer sa mise, obtiendrait le pilotage des opérations en même temps que la responsabilité dont il devrait répondre en cas d'erreur de jugement. Ils mettaient trop de temps à se décider, et elle le fit.

Elle leur rendit leur salut, à la façon eldienne, et les contourna, sous leurs airs plein d'expectative, pour escalader un éboulis derrière lequel reposaient deux cadavres de Mahr. Elle se dressa sur le promontoire, dominant la foule qui se fit silencieuse en l'apercevant. Les regards curieux lui percèrent la peau comme des aiguilles. Pas loin de six-milles personnes étaient maintenant entassées dans la rue, et elle dut crier de toute sa voix d'enfant pour se faire entendre du plus grand nombre :

« Le règne des titans est terminé ! Vous n'en verrez jamais plus un seul ! »

Bien sûr, comme elle, Gartner et tous les eldiens avait senti la fracture de l'Axe et sa disparition. Elle ne faisait qu'étayer une chose qu'ils connaissaient déjà, leur assurant qu'ils pouvaient y croire.

« Cependant, Mahr a encore quelque chose à nous prendre : nos terres et nos vies ! Sans nos demi-titans pour nous défendre, nos guerriers capables de se transformer, ils peuvent revenir à la charge. Ils peuvent reprendre le dessus. Mais, ensemble, nous sommes plus forts ! Si tous les eldiens s'unissent, nous pourrons les repousser. Nous pourrons les détruire ! Nous sommes bien plus nombreux ! Frères de Mahr : ils ne vous laisseront pas rentrer chez vous, et vous le savez ! Ils n'ont plus besoin de vous ! Si vous vous battez pour Paradis, Mahr s'effondrera. Et vous aurez enfin une vraie patrie ! »

Elle s'arrêta pour reprendre son souffle et étudia le reflet de ses paroles sur l'assemblée. Celle-ci s'agitait, et des cris d'assentiment la perçaient sporadiquement, de plus en plus nombreux et poussifs en attendant qu'elle termine. Ce qu'elle fit :

« Marchez, camarades ! Marchez tous ensemble ! Nettoyez cette île, reprenez vos terres ! Chassez nos ennemis ! Et, alors, vous pourrez tous rentrer chez vous ! »

Cette fois, les exclamations éparses furent remplacées par un tonnerre étourdissant. Des poings se levaient vers le ciel et les pieds frappaient la poussière du sol. Elle venait de réveiller une bête tapie dans l'ombre depuis longtemps, combattive et punitive. L'union faisait la force et emplissait les cœurs d'une bravoure communicative. Exaltée comme ses disciples, elle hurla encore :

« Brandissez vos armes et arrachez vos brassards ! Marchez et chantez, partisans ! »

Un bourdonnement mélodieux remonta toute l'avenue. Amorcé par quelques voix, il se propagea, prenant en intensité. C'était les accords fredonnés d'une mélopée lente et profonde, bouleversante et interdite le ronflement poignant de la liberté, dont on était en train d'ouvrir la cage.

Gaby sauta de son perchoir et traversa une partie de la masse, qui s'écarta devant elle et les hommes qui l'escortaient, lui ayant aussitôt emboîté le pas. Le flot vivant, et grondant la complainte sans desserrer les lèvres, se referma derrière eux quand ils bifurquèrent à une intersection proche. La jeune enfant marcha en avant de la rue déserte, entonnant le chant à voix haute et claire :

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

La foule se mit en mouvement derrière elle, comme un seul corps, vers les portes effondrées d'Orvud. Certains répondirent timidement à sa voix enfantine :

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne ?

La multitude se muait en un serpent ondulant entre les rues, ronflant de murmures. Des murmures qui devaient glacer le sang des Mahr.

Ohé, partisans, ouvriers et paysans,

C'est l'alarme !

Ce soir, l'ennemi connaîtra le prix du sang

Et des larmes.

Et l'hymne guerrier, partagé dans la mémoire de tous les eldiens, s'éveilla. Il était comme un cantique qu'ils avaient gardé au fond d'eux, bien que les continentaux l'aient coloré de paroles révolutionnaires. C'était le chant des proscrits et des renégats; le chant de la honte auquel cette petite fille n'aurait jamais cru prêter sa voix un jour. Il y avait longtemps, bien longtemps, que l'insurrection était née au sein de leur peuple. Autrefois, les rebelles étaient dénoncés par leurs propres familles. Autrefois, ce chant, à peine siffloté, pouvait vous condamner à une mort expéditive, par la pendaison ou la fusillade. Mais toute l'armée de déserteurs la reprenait, aujourd'hui, avec elle, tandis que le peuple de Paradis les accompagnait en fredonnant l'air.

Montez de la mine, descendez des collines,

Camarades !

Sortez de la paille les fusils, la mitraille,

Les grenades.

Ohé, les tueurs à la balle ou au couteau,

Tuez vite…

Ohé, saboteur, attention à ton fardeau :

Dynamite.

De Grisha Jäger à La Chouette, en passant par Dinna Fritz, et autant d'anonymes destinés à revenir hanter leur propre peuple dans la peau de monstres sans conscience, ou simplement jetés au fond de fosses communes, bien des vies avaient fini par réveiller cette créature. Le chuchotement de la résistance devenait, sous le soleil fébrile du printemps de Paradis, un cri d'unisson; une clameur faisant reculer l'envahisseur. Leur terre, c'était cette ile. Leur patrie, désormais, car leur liberté naîtrait ou mourrait ici, pour toujours, avant le coucher du soleil sur ses rivages occidentaux.

C'est nous qui brisons les barreaux des prisons

Pour nos frères,

La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse,

La misère.

Il y a des pays où les gens, au creux des lits,

Font des rêves.

Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue.

Nous, on crève.

Ici, chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait,

Quand il passe.

Ami, si tu tombes, un ami sort de l'ombre

À ta place.

Demain, du sang noir séchera au grand soleil

Sur les routes…

Chantez, compagnons ! Dans la nuit, la liberté nous écoute…

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaine…?

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines…?

« Je ne pense pas que le général Manson sache que les primordiaux et l'Originel n'existent plus, soumit Gaby à Falco, par-dessus le vacarme. Il faut le prévenir immédiatement ! Lui dire qu'Eren a réussi, et que leur menace a disparu à jamais. Lui dire que tous les eldiens se battent ensemble... Lui dire que nous avons gagné ! »

Autour d'eux, les sous-officiers marchaient d'un pas conquérants, fiers et survoltés de conduire, aux côtés des deux gosses, le soulèvement empreint de liesse.

« J'y vais ! scanda Falco, plein de gaieté.

— Ouais, allez, cours ! Vole ! » l'encouragea t'elle en riant.

Et le jeune garçon bondit en avant, tout sourire. Il courut à travers le boulevard, transporté par la joie et la liberté, léger comme le vent. La tour se dressait au fond de la place, en face de lui. Le Rat, bientôt, jouerait les plus belles notes de sa vie sur son clavier d'une seule touche.


« Eren… »

« Mikasa ? C'est toi ? »

« Il faut sortir maintenant. Il faut vivre, Eren. »

« Comment m'as-tu trouvé ? Comment es-tu arrivée jusqu'ici ? »

Sa conscience se réveilla, tandis qu'il cherchait la présence de sa sœur, à tâtons. Alors que ses esprits formaient des questions, ils se reformaient, et il prit peur en le constatant. Il devait rester en sommeil. Il ne devait pas revenir, ne jamais revenir…

« Reviens, Eren. »

« Je ne peux pas. »

« Si. Trouve-moi. »

« Non. »

Mais il sentit, soudain, la tendresse qui l'entourait se dissoudre, et il paniqua :

« Attend, Mikasa, ne t'en va pas ! »

« Trouve-moi. »

Il la chercha.

Pour cela, il devait se focaliser et se rassembler. Il la sentait, partout autour de lui, fuyante et lointaine. Plus il la traquait, plus les ténèbres se désépaississaient. Elle était comme un rai de lumière au cœur de l'abîme, mais aussi fin qu'un cheveu. Ses pensées s'agrippaient au néant, désespérément, jusqu'à ce qu'il la reconnaisse. Ils se fondirent l'un dans l'autre, et la clarté l'aveugla.

« Vis Eren, je t'aime. »

La lumière devint plus forte, aveuglante. Elle l'avait guidé jusqu'à la sortie des limbes. Il avait peur et ignorait pourquoi.

« Je t'aime aussi… »

Eut-il le temps de lui dire avant d'être aspiré par un flux indescriptible, blanc et silencieux, qui le propulsa vers la vie en rassemblant tout ce qu'il était, en un bloc lourd et compact.

Eren ouvrit les yeux dans le noir. C'était chaud, humide, et il paniqua en réalisant qu'il ne pouvait pas respirer. Il arrondit le dos et poussa de toutes ses forces pour sortir de son corps de titan. Les chairs se déchirèrent et il jaillit au grand jour, inspirant à plein poumons. Il retrouvait les sensations désagréables de son enveloppe physique : la douleur, le froid, la nausée, le vertige, la migraine, et les ressentiments.

Il se secoua machinalement en se relevant, tirant sur les connexions nerveuses avec hargne, mais, tout à coup, il se pétrifia, transpercé d'une révélation atroce :

Mikasa était morte.

Il le savait, sans savoir comment. Tout comme il savait qu'il l'avait tuée. Il avait tout vu sans voir. Cette mémoire faisait partie de lui. Même si elle n'était pas la sienne, il ne pouvait la fuir.

Pourquoi Levi l'avait-il provoqué pour qu'il le dévore ? Pourquoi Mikasa s'était-elle ainsi jetée entre ses dents ?

Il tomba à genoux sur la dépouille de l'Assaillant et son estomac se contracta en un spasme violent, rendant le peu qu'il contenait au souvenir de ce qu'il avait infligé à sa sœur. Un cri de rage et de désespoir gonfla ses poumons et finit par lui échapper, entraînant des larmes brulantes qui dévalèrent ses joues. Il se sentait traitre et trahi.

Il connaissait, à présent mais trop tard, le grand secret des Ackerman. Mais une autre certitude incompréhensible s'imposait à lui, souveraine et terrifiante : l'Assaillant et l'Originel avaient disparu. Ils étaient morts, il n'y avait plus rien à l'intérieur de lui.

Il était seul à nouveau, comme lorsqu'il était enfant.

Leur objectif le plus irréalisable venait de se solder par un succès inattendu, et il avait survécu. Cela ne faisait qu'accroître son désespoir et son sentiment d'injustice. Il méritait de mourir et il le voulait tant…

Avec des doigts tremblants, il tâta sa nuque bouillante et eut l'impression de toucher un hématome. Sous la peau, les tissus étaient tuméfiés et douloureux. Elle l'avait tué. Il ne savait pas comment, mais il en était sûr : en avalant Mikasa, quelque chose avait été affecté, corrompu. Tel un vaccin, elle avait répandu, en lui, une substance capable de détruire les racines profondes qu'avait développées l'être parasite. Un venin, qu'elle portait dans son sang, avait attaqué le point le plus faible de l'Ange. Il n'était plus là. Il n'était plus; simplement et définitivement.

Choqué, Eren mit plusieurs minutes à se ressaisir. Ce fut un bruit d'explosion qui le sortit de sa transe. Il releva la tête et tenta de déterminer où il se trouvait. Sa vue était floue et piquetée de points noirs. Le corps de l'Assaillant semblait être étendu au milieu d'un champ ou d'un pré, en rase campagne. Une ville s'élevait au-devant ou, du moins, ce qu'il en restait. Les chasseurs fusaient au-dessus d'elle en lâchant leurs obus, pétaradant et grondant comme le tonnerre. Des volutes de fumée d'un noir d'encre s'élevaient en noircissant le ciel sur plusieurs kilomètres d'altitude. À leur base dansaient des flammes immenses. C'était Chlorba, et elle brûlait.

Il ne se souvenait pas comment il était arrivé jusqu'ici, seulement de sa course pour trouver Mikasa et de la lutte inutile de l'Ange jusqu'à ce qu'il s'éteigne. Peut-être avait-il perdu la raison dans son agonie et avait fui sans but, commandant l'Assaillant en les menant jusqu'ici…

« Hé ! Là-haut ! Ne reste pas là ! Si on te voit, tu vas t'en prendre une ! »

Eren baissa les yeux et aperçut une jeune femme brune et bizarrement voûtée. Elle portait une culotte bouffante à la mode Mahr, mais aucune veste, seulement une simple chemise. Surpris, il fronça les sourcils et sauta à terre. En se redressant, il sortit son revolver de sa ceinture, toujours bien présent grâce à la dragonne qui le retenait, et le braqua sur elle :

« Sympa l'uniforme, ironisa t'il.

— Ne sois pas si froid, Eren Jäger. Toi et moi, on a plein de points communs, alors essayons de nous entendre, ça te dis ?

— Des quoi ? Bordel mais tes qui, toi ?

— Je m'appelle Peak. Je vais être directe : j'étais le shifter du Charrette.

— Tu "étais" ? » releva t'il, prêt à lui trouer le front pour se débarrasser de la menace.

Elle haussa les épaules et fronça les sourcils :

« Oui. Avant que tu ne nous débarrasses définitivement de toutes ces…choses. »

Cette fille était pour le moins marginale. Avec son air doux et placide, elle semblait totalement inoffensive, et il avait bien du mal à croire qu'elle eut pu être un guerrier de Mahr. Au fond de ses yeux brillait une curiosité presque enjouée, naïve, qui lui paraissait totalement déplacée. Sans parler de l'impavidité dont elle faisait preuve face au canon prétentieux de son flingue. Cependant, elle venait de mettre le doigt sur un doute qu'il souhaitait éclaircir :

« Qu'est-ce que tu veux dire par là ? »

Elle sourit :

« Comme si tu ne le savais pas déjà ! »

Bien sûr qu'il le savait. En mourant, le Fondateur avait emporté tout ce qu'il avait engendré. L'Axe s'était éteint. Les liens qui les unissaient tous s'étaient brisés brutalement. Auparavant, il n'avait pas conscience de ses connexions entre tous les eldiens, mais, maintenant qu'elles avaient disparu, il ressentait clairement le vide qu'elles laissaient. Il se sentait incroyablement seul, tout à coup, et un peu perdu, comme si on lui avait volé une partie de lui-même. Cela lui laissait une impression d'amnésie et de confusion.

« Ton primitif a crevé, mais pas toi ? lui demanda t'il alors.

— Il faut croire que non, fit-elle avec douceur. Quand l'Originel s'est débattu contre le poison, il a communiqué toute sa détresse via l'Axe. J'ai tout vu à travers tes yeux et les siens.

— Et le spectacle t'a plu ? Tu as applaudis ? ironisa t'il, toujours déboussolé, en promenant son regard égaré sur les alentours. Au moins, je vois que t'as perdu ta valoche pendant le changement de correspondance… Donne-moi une bonne raison de ne pas te descendre maintenant, histoire de finir le travail !

— Je n'en ai aucune, sembla t'elle s'excuser en levant des yeux rêveurs vers le ciel. Fais ce que tu dois; ce qui te parait juste. »

Cette femme était siphonnée, ça ne faisait pas un pli. Dans une version légèrement moins hystérique, elle aurait sérieusement pu concurrencer Hanji.

« T'as un grain, pas vrai ? Qu'est-ce qu'il vous donne, à Mahr, pour que vous soyez autant à la masse ? Évidemment que je vais te buter. C'est la moindre des choses après tout ce merdier, et j'ai des supérieurs qui aiment que le ménage soit rigoureusement bien fait. Mais je n'arrive pas à comprendre pourquoi c'est aussi simple. Pourquoi tu t'es amenée jusqu'à moi ? Tu voulais te rendre, ou en juste en finir ? »

Son regard lointain se reposa sur lui avec une pointe de gravité, mais les traits toujours aussi détendus :

« Ni l'un ni l'autre. J'étais en train de fuir pour rejoindre le peu de compagnons qu'il me reste, quand je t'ai vu traverser la plaine. Tu t'es effondré ici, et je me suis approchée pour voir si tu allais bien ou si tu avais besoin d'aide. Je voulais juste te dire "merci". »

La stupeur du sergent le fit hésiter :

« Merci pour quoi ?

— Pour nous avoir tous libérés de ce fléau.

— Attend...tu me joues quoi, là ?

— Maintenant que les titans ont disparu, la guerre n'a plus lieu d'être, n'est-ce pas ? Je n'ai jamais été très adepte de la violence. À mon sens, tous les hommes devraient pouvoir se comprendre et… »

Elle était complètement cinglée, c'était un fait établi. Médusé, Eren écouta son baratin pacifiste et presque antimilitariste. Un monde merveilleux et fleuri lui suçait la cervelle, certainement rempli de prairies verdoyantes et d'arcs-en-ciel persistants, où les animaux parlaient et où tout le monde vivait à poil. Bon dieu, d'où sortait cette nana ?

« ...nous vivrons, un jour, tous libres et égaux, continuait-elle. Aucune race ne serait inférieure aux autres. Ce serait magnifique ! Et c'est enfin possible, grâce à toi !

— Nan, y a rien à faire, conclut-il. Je continue de penser qu'on vous drogue pendant votre apprentissage.

— Euh... Non, je ne crois pas, sembla t'elle réfléchir, toujours aussi candide.

— Dans ce cas, explique-moi comment une "vive-l'amour" comme toi s'est retrouvée à massacrer des populations entières ? »

Elle lui jeta un regard chagriné :

« Pour la liberté. Pour guérir le monde et laisser à tous la chance d'être libres. Nous avons toujours pensé, nous autres du continent, que votre civilisation finirait par dominer le monde, et réduirait à nouveau l'humanité en esclavage. Mais quand tu as envoyé ton appel aux eldiens; quand les murs se sont effondrés et que tu nous as transmis ta mémoire, j'ai compris que nous avions été trompés. Personnellement, j'ai eu l'impression de l'avoir toujours su sans m'en rendre compte. Comme je savais que nous étions tous frères. Mais je devais agir pour que ce monde aille mieux, même si cela exigeait des sacrifices. Tu as raison, et rien n'est excusable dans mes choix. Mais ça m'est égal, à présent, car le plus important, c'est que ce jour nouveau soit enfin arrivé. Ma vie n'a pas d'importance, tu peux la prendre. Mais j'aimerais que quelqu'un se souvienne de mes rêves avant que je parte, même si c'est la figure la plus emblématique des rebelles. Je ne veux pas laisser de moi l'image d'un monstre assoiffé de sang. Tu t'en souviendras ? »

Finalement, Eren baissa le bras et soupira d'un ton exaspéré :

« Putain, t'as vraiment la cafetière fissurée ! Je ne gaspillerai pas une balle sur quelqu'un qui ne représente pas un danger. J'espère ne pas me tromper, mais tu m'as l'air plus cintrée que manipulatrice, et encore moins hostile. Si c'est une parade, elle me cloue sur place, et c'est très bien joué ! Mais j'espère pour toi que ce n'est pas le cas, car, si tu te fous de moi, tu vas manger ! Je vais te laisser une chance de voir ce nouveau monde, mais ne rêve pas : si Paradis l'emporte, tu auras droit à un procès. Tu seras jugée, et je doute fort que tu connaisses, un jour, cette liberté que tu fantasmes tant.

— Tu choisis de me laisser la vie pour je croupisse dans une cellule jusqu'à la fin de mes jours ? rit-elle. Quelle miséricorde !

— Qui sait ? fit-il d'un air mystérieux. Tu y seras peut-être plus libre que tu ne l'as jamais été. Comme tu le dis si bien, je viens de prendre la décision de t'épargner, et ça m'emmerde profondément, car c'est sûrement une belle connerie. Tu vois, on dit souvent que la liberté c'est d'avoir le choix. Avec le temps, pour ma part, j'en viens à me demander si, au contraire, la véritable liberté n'est pas, justement, l'absence totale de choix. D'après toi, un empereur est-il plus libre qu'un esclave ? »

Il eut enfin la satisfaction de voir apparaître l'égarement sur son visage. À ce compte-là, tout ce que les siens avaient réalisé était inutile, car leur soumission à l'Ange, par facilité, leur aurait permis de vivre selon cette philosophie. En suivant toujours un chemin tracé par d'autres, on était sûr de ne jamais faire erreur, et notre conscience était en paix. Il y avait la liberté des actes, et la liberté d'esprit. Elles étaient incompatibles, et savoir laquelle des deux leur serait la plus bienfaitrice était un choix difficile.

Encore un choix.

Mais l'inconnue trouva une réponse à sa question :

« Si il n'y avait ni empereurs, ni esclaves, cette question ne se poserait même pas. Les choix existeront toujours. Ils bâtissent nos différences et nous rendent uniques, individuellement. Mais, si nous étions tous égaux, ils ne nous entraveraient pas autant. Dans un univers simple, avec des problèmes simples, ton concept de liberté ne serait pas aussi corrompu. La liberté existe seulement quand elle appartient à tous. Après tout ce que tu as accompli, tu es bien le dernier que j'aurais imaginé si pessimiste. Aurais-tu perdu espoir à l'heure même de ta victoire ?

— Il n'y en aura pas pour moi. J'ai perdu autant que vous…

— Comme je tente de te le faire comprendre, je crois que cette issue improbable implique que nous avons tous gagné, aujourd'hui. L'humanité entière.

— Oh mais, c'est vrai ! Où ai-je la tête ? railla t'il avec un sourire faux. Réconcilions-nous autour d'une bonne mousse et on en parle plus !

— Ce serait génial ! rit-elle de bon cœur, et il lui jeta un énième regard atterré. Mais assez plaisanté, Eren Jäger, reprit t'elle avec sérieux. Avant que tu ne me livres aux autorités, laisse-moi t'aider.

— M'aider à quoi ? »

Elle marcha pour se poster près de lui, les yeux rivés sur la cité à feu et à sang.

« Les eldiens de Mahr ont déjà retourné leurs vestes, à l'heure qu'il est. Ton appel a été entendu, et je peux t'aider à les… »

Mais elle s'interrompit en voyant qu'il l'ignorait, se dirigeant vers la tête de son ancien titan.

« Tu m'écoutes ?! » s'impatienta t'elle.

Eren se pencha vers la mâchoire désaxée de l'Assaillant, qui commençait à disparaître, pour tirer sur un petit bout d'étoffe rouge coincé entre ses dents. La laine pourpre fila en s'arrachant de l'entrave, et il inspira une dernière fois l'odeur de sa sœur avant d'enfiler l'écharpe autour de son cou. Puis, il se détourna et avança vers Chlorba.

« Où vas-tu ?! jappa l'apostate exubérante. Yalkell est de l'autre côté !

— Je n'y retourne pas.

— Et tes camarades ? Et le peuple d'Eldia ? Attend ! Si tu vas seul là-bas et que des Mahr te reconnaissent, ils t'abattront ! Tu as perdu tous tes pouvoirs, tu seras tué !

— Je ne vois pas en quoi ça te concerne.

— Mais… C'est suicidaire !

— Tu m'as bien dit que tu rejoignais tes potes là-bas ? Il se trouve que j'ai un dernier compte à régler avec l'un d'eux… »

Un seul, le dernier. Le plus impardonnable d'entre eux.

« Et moi ?! Tu me laisses libre ? s'entêta t'elle stupidement.

— Ne te mets pas en travers de mon chemin », l'avertit-il d'une voix profonde et menaçante, sans même un regard en arrière. Mais le spécimen était tenace :

« Attend-moi !

— Tes stupide ou quoi !? explosa t'il en faisant volte-face. Je te laisse à ton sort, tu peux en faire ce que tu veux ! Pourquoi faut que tu la ramènes encore ?!

— Je viens avec toi ! affermit-elle.

— Certainement pas. Dégage avant que je change d'avis et que je te colle une balle entre les yeux !

— Je ne serai pas d'une grande aide, mais deux hommes valent toujours mieux qu'un seul. Je vais te protéger de mon mieux. Je te dois au moins ça…

— Tu cherches encore à m'embrouiller ? Comme si j'allais te faire confiance, alors que je m'apprête à pister l'un des tiens pour le descendre. T'es complètement conne, ma pauvre !

— Tu veux te venger, c'est bien ça ? Je peux parfaitement le comprendre et je ne m'y opposerai pas, tu as ma parole. Je vais seulement t'accompagner... Je ne pourrai pas affronter Sieg avec toi, évidemment. Je n'ai ni envie de le trahir, ni de le suivre encore. Je veux juste faire ce qui me semble juste en t'évitant de mourir bêtement. Cette dernière confrontation avec ton frère ne regarde que vous deux. »

Il la sonda et la crut, inexplicablement. Elle ne serait pas décisive si une armée leur tombait dessus. Privée de ses facultés surnaturelles, elle était, d'ailleurs, bien plus fragile que de nombreux soldats de son sexe. Mais, de toute évidence, elle souhaitait apporter une dernière contribution en lui proposant une alliance. Il se détourna et reprit sa marche sans un mot. Elle interpréta son silence comme une permission et lui emboîta le pas, armant le STG 44 qui reposait tranquillement dans son dos jusqu'à lors.

« Passe devant », lui grogna le sergent.

Elle le doubla avec un petit sourire complice, si abusivement laudatif qu'il lui parut ironique, et il leva les yeux au ciel, irrité. C'était de la folie de laisser cette inconnue le suivre, et il ne comprenait pas pourquoi il se montrait aussi imprudent. Elle pouvait, à tout moment, lui planter un couteau dans le dos, ou se retourner pour le farcir de plomb.

Pourtant, ils entrèrent dans Chlorba sans incident, et parcoururent les rues en direction du centre. Des deux côtés de la chaussée, les immeubles étaient en flammes et les fumées opaques coupaient toute visibilité. Les bombardements s'étaient calmés et ils n'entendaient plus le moindre coup de feu. La ville incendiée semblait vide, désertée.

« Où sont-ils ? râla Eren, à bout de nerfs. On dirait que tout le monde a foutu le camp ! T'es en train de me tendre un piège, enfoirée ?

— Notre point de rendez-vous, en cas de repli, était ce district. Je dis la vérité !

— Où ?! » s'impatienta t'il.

Elle sembla hésiter, baissant les yeux. C'était comme si elle voulait l'aider sans vraiment vendre les siens, et ce comportement incohérent commençait sérieusement à agacer le jeune homme :

« Tu me suis comme un gentil pit-bull et tu ne veux pas me filer les infos pour qu'on abrège… C'est quoi ton plan ? T'essayes de nous faire tuer tous les deux ?! Dis-moi où il se cache ! invectiva t'il.

— Ne me demande pas de...

— Dis-le-moi ou je te fais sauter la carafe ! hurla t'il en enfonçant son canon dans sa joue, la poussant brutalement contre un mur de briques.

— Tu sais bien que je m'en fous, c'est pas le problème ! articula t'elle dans une grimace.

— Alors c'est quoi ? Putain !

— Je vais te dire où est le point de rendez-vous, mais j'aimerais que tu acceptes une contrepartie en retour.

— T'es vraiment gonflée ! Crache !

— Avant d'essayer de tuer Sieg, essaye de discuter avec lui. Laisse-lui une chance de se rendre. C'est ton frère, après tout…

— Mon frère ?! se marra t'il convulsivement sous l'absurdité de la supplique. Qu'est-ce que tu veux que ça me foute ?! Sais-tu combien de mes camarades, et même de mes amis, il a massacré ? Tu veux que j'écoute ses excuses comme s'il en avait ? Que je me montre compatissant et charitable sous le seul prétexte qu'on a le même père ? Cette pourriture mérite de crever. Et je vais tout faire pour ça !

— Tu as peut-être raison, mais tu dois lui accorder le bénéfice du doute. Tu ne peux pas juger un homme sans connaître son mobile. Ça ferait de toi un assassin, pas un justicier.

— Tu m'emmerdes ! J'en ai plein le cul de tes délires moralisateurs à la con ! Si je ne t'ai pas encore refroidie, c'est parce que t'avais l'air aussi fêlée que repentante, mais faut pas pousser ! Là, je t'avoue que ça me démange furieusement !

— Toi aussi tu veux savoir pourquoi il a agi de la sorte, inutile de mentir ! Mais tu en as si peur que tu préférerais ne pas l'entendre, pour ne pas faiblir. Tu as peur !

— Ta gueule, pétasse ! enragea t'il en rapprochant son visage à quelques millimètres du sien. Tu ne sais rien de moi ! »

Elle le défia du regard, ignorant la morsure du canon contre son maxillaire.

« T'es un être humain, ça me suffit largement pour te deviner… »

Eren sentait la colère faire trembler tout son corps, et son index était crispé sur la détente. Il bouillonnait, blessé dans son amour propre et épuisé nerveusement de tous les maux qu'il avait endurés. Les derniers mots qu'elle venait de dire résonnaient dans sa tête.

« Humain »

Il l'était redevenu, et de façon certaine. Sa rage s'éteignit, remplacée par le remord et la lassitude. Le démon de sa haine devait être enterré avec l'Assaillant. Il était un homme nouveau, désormais. Il relâcha sa victime et se recula, la jaugeant, glacial, mais maître de lui-même :

« J'écouterai. Mais il m'entendra aussi. »

Elle le mena vers un quartier relativement épargné par les bombardiers Mahr et s'arrêta à l'angle d'une rue, en se tassant contre le mur, l'invitant à jeter un œil au sud d'un hochement du menton. Il la dépassa en restant au plus près de la paroi.

Devant la façade d'une vielle taverne était garée une Kubelwagen à la capote rabattue, à bord de laquelle il reconnut sa cible. Un casque sur les oreilles et un commutateur à la main, Sieg semblait avoir une discussion animée avec son interlocuteur. Postés près du véhicule, deux soldats surveillaient les environs.

Peak remua, peut-être pour le prévenir de quelque chose, et, pris d'un réflexe défensif, il appuya sa main contre sa poitrine, la plaquant encore contre le mur. Un nouveau bruit d'explosion leur parvint depuis un autre carrefour, dans leurs dos, et il se pressa contre elle en écrasant une main contre sa bouche, vérifiant que personne n'était aux alentours. Sceptique, Eren vit rapidement que les lieux étaient vides. Quand il reporta son attention sur elle, il vit son air embarrassé et ses pommettes rosies, mais n'y prêta pas la moindre attention. L'effet qu'il lui faisait était bien le cadet de ses soucis, à l'heure actuelle.

« Ils ne sont que trois ? lui demanda t'il en s'écartant légèrement.

— Sieg doit attendre l'ordre de repli définitif. Normalement, plusieurs pelotons d'infanterie devaient nous rejoindre ici en cas de pépin, car, en tant qu'eldiens, lui et moi ne pouvons commander qu'à des soldats portant le brassard. On ne nous mélange pas avec les Mahr et les autres de l'alliance. En principe, la chaîne de commandement ne nous est accessible que jusqu'au grade de sergent et, même si Sieg est passé commandant, les supérieurs savent très bien que c'est risqué de lui faire faire équipe avec des officiers Mahr, car ils refuseraient de l'écouter…Sauf que les troupes eldiennes ne viendront pas au rendez-vous, comme tu l'as sûrement compris. Ça explique pourquoi ils ne sont que trois et qu'ils ont l'air sur le départ. »

Que Sieg ait choisi de s'exposer en pleine rue, au lieu de patienter dans la planque qu'on lui avait attribuée en cas de problème, facilitait grandement les choses, pour Eren. Du point de vue de son ennemi, aucune troupe adverse ne s'aventurerait par ici puisqu'il n'y avait plus rien à sauver ou reprendre. Mais le sergent devait d'abord se débarrasser des deux autres. Il déboucla son holster et le jeta par terre. Puis, il ôta une manche de son veston et coinça son revolver sous le large ancrage dorsal de son harnais tridimensionnel. Alors qu'il se rhabillait, roulant des épaules pour s'habituer à la gêne contre sa colonne, la femme fronça les sourcils :

« Que fais-tu ?

— File-moi ton pétard, ordonna t'il.

— Quoi ? déchanta t'elle subitement. Non, tu as promis que tu lui parlerais !

— Oui, mais à lui seul. Je n'ai jamais dit que je tolérerais un public. Ça vient ? »

Elle soupira et se résigna. Après tout, ces gars n'étaient que des grivetons* Mahr. Elle lui tendit le Sturmgewehr et il s'en empara, manipulant l'arme de cinq kilos comme s'il ne s'agissait que d'un jouet en carton. Il déboîta le chargeur pour vérifier le nombre de munitions. Il était plein, et il le réenclencha avant de caler la crosse contre son épaule droite et de s'accroupir au bas du mur, à fleur de carre.

Le MP toussa sèchement, trouant les deux troufions qui n'avaient rien vu venir, et perforant la carrosserie du petit 4x4 au passage. À l'entente du mitraillage, Sieg avait vivement sauté par-dessus l'aile pour se réfugier derrière. Une fois les deux soldats écroulés, Eren se retourna, dos à la maçonnerie. Le survivant essayait de se défendre en arrosant leur position, à son tour, mais les tirs se calmèrent vite quand il comprit qu'il ne pouvait atteindre son assaillant.


Griveton : simple soldat.


« Tu vas passer devant », lança Eren à la brune.

Elle blêmit, mais assuma néanmoins :

« Très bien… »

Il la contourna pour lui enfoncer l'anneau de mire du fusil d'assaut au creux du dos.

« Sieg ! Ne tire pas ! C'est moi, Peak ! »

Il n'y eu pas de réponse, et Eren la poussa vers l'avant en ignorant sa réticence. Elle leva les mains au-dessus de sa tête et répéta, en criant plus fort :

« NE TIRE PAS ! IL VEUT TE PARLER ! »

Le sergent l'estima efficace, et la remercia intérieurement d'épargner ses propres cordes vocales. Il la fit avancer en restant dissimulé derrière elle, épiant la voiture à la recherche de mouvement. L'homme qu'il cherchait n'était pas visible, mais un reflet lumineux lui indiqua que celui-ci utilisait l'unique rétroviseur, côté conducteur, pour observer leur approche.

« Salut, frangin ! brailla t'il alors, en s'arrêtant au centre du croisement. Sort un peu de ton trou, faut qu'on cause ! »

Il y eut une longue minute de silence avant que l'interpellé ne se redresse, la même arme que lui pointée dans leur direction.

Sieg Jäger était grand dans le souvenir qu'en avait Eren, mais sa propre croissance, durant ces quelques années depuis leur première rencontre, lui avait permis d'égaler sa taille. Il semblait, à présent, plus vieux. Sa barbe et ses cheveux commençaient à grisonner et, avec ses lunettes, il n'avait jamais tant ressemblé à Grisha. Cette constatation pinça furtivement le cœur d'Eren.

« Peak ! s'exclama le commandant d'une voix feignant la sympathie et le soulagement. Je ne t'attendais plus ! T'en as mis du temps à te pointer ! En plus, tu me ramènes de la famille, c'est gentil de ta part ! Mais c'est dommage, petit frère, on dirait bien que vous êtes en retard : la fête est finie !

— Je suis venu t'aider à faire le ménage, joua Eren. C'est la moindre des choses…

— Pose ton arme, intima Sieg en reprenant son sérieux. Ou je la perce pour t'avoir !

— Je peux en faire autant, alors pose aussi la tienne ! »

Ils s'affrontèrent du regard, et Peak resta statufiée, se mordant simplement la lèvre pour éviter de trembler. Finalement, Sieg leva le canon vers le ciel avec un sourire :

« OK. »

Il jeta le fusil sur sa droite, et celui-ci vrilla en glissant sur plusieurs mètres. Eren repoussa la femme sur le côté et épia son rival d'un regard inquisiteur, espérant trouver un signe de nervosité ou de remord, mais il n'y avait que ce demi-sourire mystérieux et hautain qui dissimulait tout le reste. Rageux, il envoya, à son tour, valdinguer son calibre mitrailleur. Sieg ôta son casque et fit le tour de la bagnole, écartant les pans de sa veste pour prouver qu'il n'était plus armé. Eren fit de même.

« Retourne-toi », exigea l'autre.

Eren leva largement les bras en tournant sur lui-même. Comme il l'avait escompté, cette position formait un creux entre ses omoplates, et la rigidité relâchée du cuir couvrait le flingue sans en dessiner la forme. Il jeta un coup d'œil à Peak pour vérifier qu'elle n'allait pas balancer sa combine, mais celle-ci restait en retrait, fixant distraitement le sol au milieu des deux hommes.

« Alors ? débuta l'aîné en faisant quelques pas dans sa direction, d'une démarche décontractée. Tu as des choses à me dire ?

— Plutôt des questions à te poser.

— Ah, vraiment ? Comme tu as dû le constater, à cause de tes glorieux exploits, c'est le gros boxon pour nous autres ! Tu ne devrais pas, plutôt, être en train de fêter ça avec toute ta joyeuse bande d'enculés, au lieu de me tenir le crachoir ?

— Cette petite visite de courtoisie ne te fait pas plaisir ? fit Eren, sarcastique. On a des tas de trucs à se raconter, nan ?

— Oh, tu sais, la famille et tout le toutim, moi, ça me barbe ! Ça fait beau temps que les repas du dimanche c'est terminé, et je ne vais même plus aux enterrements tellement ça grouille de focus !

— Papa serait sûrement déçu d'entendre ça, non ? continua de parodier son cadet.

— Et il peut bien se retourner dans sa tombe ! Ah non, excuse-moi, dans ton estomac ! s'amusa t'il, caustique. C'est vrai qu'on est, tous les deux, des fils exemplaires ! Entre celui qui l'a vendu, le condamnant, et celui qui l'a bouffé, que d'héritiers méritants ! »

Eren se mordit la langue, salit par l'injure si véridique. Il était extrêmement mauvais perdant, et doutait de pouvoir garder son calme encore bien longtemps.

« Où tu l'as ramassée ? demanda Sieg en regardant Peak. C'est elle qui t'a guidé jusqu'à moi ? »

Eren réfléchit avant de répondre, mais la femme fut plus rapide. Sortant de sa neutralité abrutie, elle s'exclama soudainement :

« C'est moi qui l'est trouvé ! Je suis venue à lui car il fallait que je sache. Il fallait que je comprenne qui était cet homme qui avait parlé dans ma tête, qui m'avait montré la vérité ! Il aurait pu me tuer mais il ne l'a pas fait. Si je l'ai amené jusqu'ici, c'est parce que je suis sûre qu'en parlant entre vous, vous pourriez trouver un compromis capable d'épargner beaucoup d'innocents et d'abréger cette folie ! Si tu te rends, Sieg, les déserteurs te suivront et nos familles seront…

— Tais-toi ! somma t'il durement. Tu as décidé de nous trahir car ce type nous a fait miroiter une vérité douteuse au-travers de son pouvoir plus que controversé ? Tu as cru ce que tu as vu et tu as changé ton fusil d'épaule, comme tous les autres ?

— On nous a spoliés, ne le nie pas ! s'enflamma t'elle. Peu importe si c'est l'Axe qui nous l'a révélé, tu dois forcément le savoir aussi ! Ou alors, tu es dans le déni ? »

Il rit ouvertement :

« Ma pauvre amie ! Est-ce qu'apprendre que Mahr nous a manipulés pour nous pousser à haïr les eldiens de Paradis doit forcément nous retourner contre elle ? Regarde la vérité en face, ça ne fait pas de cette île une terre sainte ! Ça n'enlève rien à leurs péchés, à leurs exactions et leurs crimes. Peu importe les véritables raisons, cette guerre reste toujours aussi justifiée ! Il fallait bien les arrêter. Il fallait bien que nous essayions de les priver de leur arme la plus dangereuse avant qu'ils ne l'utilisent contre nous !

— Tu le savais... Tu savais tout depuis le début ! Et Reiner s'en doutait, n'est-ce pas ? C'est pour cela qu'il était devenu si bizarre ! réalisa t'elle, épouvantée.

— Reiner était fragile et instable. Il avait même développé des troubles de la personnalité. Tu le sais aussi bien que moi.

— Et je commence à comprendre pourquoi ! Annie et Bertholt ne sont jamais revenus, mais rien ne dit qu'ils auraient été plus sains d'esprit si cela avait été le cas. De toute façon, Léhonart était déjà une gamine perturbée… Reiner est devenu fou en cherchant la vérité, voilà tout ! Il se méfiait de nous ! Et il avait peut-être raison.

— Il s'était trop attaché à ses cibles, c'était un faible. Il nous a trahis par affectivité, et non par conviction.

— C'est la même chose ! L'amitié se forge dans l'honnêteté et la confiance. S'il a cru en nous, contrairement à toi, c'est qu'il a trouvé de bonnes raisons de le faire ! intervint Eren en perdant son sang-froid. Tu dis qu'il fallait nous reprendre l'Axe avant qu'on l'utilise contre vous. Seulement pour ça, vraiment ?! Arrête de jouer au con ! Tu convoitais ce pouvoir plus que personne d'autre, car tu savais que tu le maîtriserais et pourrais t'en servir à pleine capacité. Tu voulais devenir un nouveau dieu… »

Toutefois, rien ne semblait pouvoir briser ce sourire suffisant que Sieg continuait d'afficher :

« Tu es toujours si partial et passionné, petit frère ! Exactement comme on t'a décrit ! Ce doit être épuisant pour tes proches…

— Tu parles du peu qu'il me reste, ou de tous ceux que vos agissements, à toi et les autres guerriers Mahr, m'ont si injustement enlevés ? Ceux qui sont morts sont bien plus nombreux que les vivants, et je rêve que tu les rejoignes !

— Ah oui ? s'intéressa faussement l'autre. Tu as déjà bien de la chance d'en avoir ! Nous autres, abandonnés aux mains de l'ennemi lors de la fuite des tiens, avons toujours vécus comme des rats. Tu ne sais pas ce que c'est de vivre en étant traité comme un déchet, une souillure ! Dans un tel monde, c'est chacun pour sa peau. Vous voulez la liberté, mais ceux qui ont passé leurs existences parqués dans des camps, comme leurs parents et leurs grands-parents, la méritent sûrement cent fois plus que vous !

— La liberté est un concept, pas une ressource épuisable. Nous pouvons tous l'acquérir !

— Elle dépend surtout du bon vouloir de ceux qui détiennent le pouvoir. Si Paradis gagne, rien ne dit que vous la partagerez. Il y a toujours des dominants et des dominés; des faibles et des forts. Pour vivre libre, il faut être puissant. Le contrôle, le pouvoir, c'est ça la vraie liberté. Quand on est celui qui décide de celle des autres ! »

Encore une fois, Eren se retrouva sans repartie, sidéré de l'antithèse qu'il venait d'entendre. Il ne pouvait pas le contredire, et c'était effroyablement frustrant. Peak avait justement émit un avis totalement contraire tout juste une heure auparavant, et défigurait, maintenant, son ancien commandant avec un mépris sans bornes.

« Tu penses avoir sauvé tout le monde en détruisant le Fondateur ? poursuivit Sieg. Si nous avions utilisé l'Axe à bon escient, nous aurions pu créer un monde où les conflits n'existeraient plus ! Si la liberté que tu souhaites, c'est l'anarchie, alors nous vivrons tous au milieu du chaos et de la peur. La vérité c'est que l'humanité ne peut s'épanouir sans autorité, et nous avions la possibilité d'en établir une nouvelle, supérieure à toutes ! Qui pouvait unir tous les hommes, enfin, et tu nous en as privée. Je n'avais pas la prétention de devenir un dieu, mais tu sais que ce pouvoir, entre mes mains, aurait pu changer la face du monde. Tu as piétiné tous nos espoirs…

— Assez ! tonna Eren. Je suis fatigué de me battre contre des paroles ! Ce pouvoir aurait peut-être pu nous apporter l'illumination, comme il aurait pu précipiter notre extinction ! Il était bien trop grand pour nous, et tu n'aurais jamais réussi à le contenir. Tu as un gros appétit, mon frère, mais tu ne vois même pas que l'ambition elle-même te dévore ! »

Sieg secoua la tête d'un air ennuyé en se grattant nonchalamment les reins :

« On ne peut pas discuter avec toi, t'es aussi obtus qu'une vieille nonne ! De toute manière, je me demande à quoi ça rime ? Je ne me rendrai pas, et toi non plus… »

Au fond de lui, Eren savait qu'il n'aurait jamais le dernier mot face à cet homme, mais son entêtement lui joua un tour, une fois de plus :

« C'est sûr que si tu clos le débat comme ça, on n'en tirera rien ! rugit-il, galvanisé par sa colère de plus en plus vive, malgré son vœu de la contrôler. Mais je voulais juste…

— Attention ! » lui hurla Peak en le faisant sursauter.

Elle fondit sur lui, tel un bélier, le percutant de toutes ses maigres forces en s'aidant de ses bras pour le repousser plus loin que le simple choc ne l'aurait permis. Eren fut projeté sur le sol, sur plus de cinq mètres, et eut juste le temps d'entrevoir la grenade avant que celle-ci n'atteigne son point d'impact. Il roula sur le ventre et protégea sa tête de ses bras, en fermant les yeux. L'explosion rafla tout le périmètre où il se trouvait.

Merde ! Comment avait-il pu être aussi négligent ?

Il crut que ses vêtements s'étaient enflammés sous le souffle brûlant, et la détonation du presse-purée avait été si violente qu'il avait l'impression d'avoir pris un coup à l'arrière du crâne, mais il se remua en jurant de toute sa hargne, plongeant sa main à l'arrière de son col et tâtonnant entre ses épaules.

Sieg, pensant avoir le dessus, n'avait pas bougé et s'était simplement protégé le visage de son avant-bras. Quand il releva celui-ci pour étudier les dégâts de son projectile, Eren avait l'index sous le pontet, et une ogive vengeresse jaillit de la bouche du long revolver, lui transperçant la cuisse. Le commandant tressaillit de douleur et de surprise face aux représailles inattendues. Le sergent se redressa tandis que son barillet faisait son sixième de tour automatique. Un léger cliquetis le prévint qu'une nouvelle chambre faisait face au percuteur. Il pressa la détente jusqu'au bout; jusqu'à ce que le ressort du chien atteigne sa fin de course et au-delà; jusqu'à ce que la laisse se rompe et que le molosse se jette sur l'amorce. La balle toucha sa cible à l'autre jambe.

Un sixième de tour, le cliquetis du chien.

Le nouveau coup toucha l'épaule droite, mais l'homme le défiait toujours du regard. Eren avança dans sa direction.

Un sixième de tour, le cliquetis du chien.

Il visa encore l'une de ses cuisses. L'autre grogna et s'affaissa contre la portière.

Un sixième de tour, le cliquetis du chien.

La douille rebondit au sol, alors que sa charge venait de toucher l'épaule gauche. Cette fois, l'homme s'écroula, se laissant glisser contre la tôle et peinant à respirer tant ses blessures le faisaient souffrir.

« Tu…vises…mal… » réussit-il à le railler, son aplomb semblant intarissable.

Eren continua d'avancer tranquillement, se postant devant lui en le toisant de toute sa superbe et de son dégoût :

« Tu as perdu, Jäger.

— Et tu as gagné, Jäger, s'inclina l'aîné avec un rictus amer, en levant ses mains ensanglantées, dans un signe de reddition passablement laxiste et très parodié. Bravo ! Et maintenant ? Qu'est-ce qu'on fait ?

— Pas une nouvelle partie, en tous cas. »

L'autre ricana sans relever la tête. Le cadet s'accroupit en face de lui et écouta son souffle erratique d'un air parfaitement détaché, tout en essayant d'accrocher son regard. C'était terminé, il ne lui restait qu'à l'achever. Pourtant, quelque chose le retenait encore.

« Qu'est-ce que t'attends ? marmonna Sieg. Tue-moi, qu'on en finisse…

— J'ai déjà tué ma sœur aujourd'hui. Je n'abattrai pas le seul frère qu'il me reste.

— J'emmerde tes putains d'états d'âme ! Tu perds ton temps, je ne me rendrai pas ! »

Eren le savait bien, et il regarda le magnifique Smith & Wesson qu'il tenait dans sa paume. En le lui confiant, Hiro lui avait dit que ce calibre était lourd et mou, mais qu'il avait « de la gueule » comme celui à qui il l'offrait. Sur le coup, Eren lui avait dit qu'il voulait bien l'accepter seulement pour lui enfoncer…quelque part. Il se demandait si cet enfoiré était toujours en vie, tout comme les autres.

Cette arme n'avait tué qu'une fois, entre ses mains, pour sauver la vie de la personne qui lui était devenue la plus chère : Levi. Mais il ne pouvait pas oublier qui avait été la victime. Pour que cet homme vive, il avait tué sans hésiter, sans aucun motif personnel, grief ou vengeance, ni même un ordre officiel. Il avait tué pour défendre, et se demandait souvent s'il aurait pu l'éviter. La réponse était évidente : bien sûr que oui. S'il avait été moins naïf, moins borné et plus à l'écoute, bien des choses lui seraient apparues plus tôt.

En définitive, l'homme qu'il avait tant aimé avait trahi sa confiance en tentant de sacrifier sa vie pour l'humanité, en dépit de toutes les promesses qu'Eren lui avait extorquées. Il aurait dû savoir que Levi ferait toujours cavalier seul; que rien, pas même lui ou Naïcha, ne l'éloignerait jamais de la route qu'il s'était tracée. Il voulait le maudire, mais il n'y arrivait pas. Il était simplement déçu et abattu, démoli par le chagrin. Il avait tant perdu, aujourd'hui.

Il inspira profondément, tâchant de garder la tête froide encore un peu. Ce qui n'était pas difficile dans sa désillusion la plus complète. Il hésitait encore à réparer, lui-même, la mort de ses camarades disparus, en liquidant, une bonne fois pour toutes, son vis-à-vis, quand un souvenir de son père fit irruption dans ses pensées. Il se mit à fredonner d'un air absent, provoquant la surprise de Sieg qui releva soudainement le menton vers lui.

Leurs yeux s'accrochèrent et Eren chanta à voix haute :

« Chantez, compagnons… Dans la nuit, la liberté nous écoute… »

L'expression de son demi-frère était bouleversée, indéfinissable.

« Zut ! bougonna Eren d'un ton léger. J'ai oublié le reste des paroles ! Père la chantait souvent. Ça te dit quelque chose ?

— Pour ma mère, c'était une berceuse. Oh oui, je la connais... Tu n'imagines pas à quel point je la hais et l'adore tout à la fois… »

Eren continua de siffloter l'air en savourant, enfin, une expression sincère sur le visage de son ennemi.

« Tue-moi, petit frère…, l'implora t'il, cette fois, avec franchise et gravité, comme s'il lui demandait un grand service.

— Il y a quelques mois, quelqu'un m'a offert ce jouet, dit paisiblement Eren en lui indiquant le revolver. Si cette personne n'avait pas eu la détermination de venir jusqu'à moi pour assumer ses fautes passées, vous auriez très certainement remporté la guerre… »

Sieg cherchait où il voulait en venir, sans l'interrompre. Eren, lui-même, n'en était pas sûr, mais la conclusion franchit ses lèvres d'elle-même :

« Quand je pense à cette personne, je me dis que je ne voudrais pas de sa vie. Pour ça, je crois que je dois commencer par éviter de faire les mêmes erreurs qu'elle. »

Cette confession n'avait de sens que pour lui, mais il s'en moquait. Pour finir, il tendit l'arme à l'autre en ajoutant :

« Il reste une balle. »

Ils se sondèrent longuement. Eren avait tant de mal à lire les vraies émotions de ce type. Cependant, la lueur narquoise avait définitivement disparue, remplacée par un une tristesse empreinte de regrets, même s'il lui était impossible d'en déterminer la nature exacte. L'homme ne dit rien et prit le revolver. Le sergent se redressa sans briser le contact visuel :

« Tu es libre d'en faire ce que tu veux, conclut-il à voix basse. Adieu, Sieg.

— Adieu, Eren. »

Pas une nouvelle partie ? Tu parles. Eren devait être un joueur compulsif. Sauf qu'aujourd'hui, il n'avait plus grand-chose à miser, et pariait simplement par habitude. Il salua son frère d'un signe du menton et se détourna, marchant tranquillement vers le centre de la rue, le dos offert. Au fond de lui, il savait qu'il n'était pas venu ici pour exécuter cet homme, même s'il avait essayé de s'en persuader. Ce qu'il était venu trouver, ici, c'était un jugement final, sans magistrats ni témoins. Un jugement rendu par leurs seules consciences. Il continua d'avancer lentement, les yeux clos, attendant le coup de feu qui rendrait le verdict.

Il vint, puissant et détonnant. Eren ne sursauta même pas et se stoppa. Ses yeux s'ouvrirent, et il fixa la ville en flammes au-devant de lui. Les échos de la détonation s'éteignirent, et un silence étrange envahit les lieux. Le ciel malade était enfin dégagé, et l'on n'entendait plus le moindre bruit de tirs.

Il jeta un œil derrière lui et vit le corps de Sieg Jäger avachi contre le pneu avant, le flingue encore à la main, et un trou fumant au-dessus de l'oreille gauche.

Cette vision se grava en lui, et il sut qu'il n'y aurait jamais de vrai perdant ou de vrai gagnant entre eux. S'il avait pris cette balle, elle l'aurait libéré, et il avait saisi cette chance pour lui-même.

Un bruit de respiration sifflante lui fit froncer les sourcils, et il chercha l'origine du son. Des flammèches obstinées léchaient les traces d'essence ou d'huile dans tous les recoins, et les fumées des incendies, accompagnées des poussières blanches et affreusement volatiles des plâtres, envahissaient tout l'air.

« Peak ? T'es toujours des nôtres ? demanda t'il à voix haute en se rapprochant d'une petite silhouette étendue sur le sol.

— C'est toi…Eren Jäger ? » lui répondit une voix érayée.

Il s'agenouilla près d'elle et jaugea ses blessures d'un œil averti. Quoique celui du plus ignorant aurait suffi à comprendre qu'elle n'avait aucune chance de s'en sortir. Elle avait encaissée l'explosion de la grenade presque de plein fouet. Son corps était en lambeaux. Le souffle du projectile avait arraché son bassin de son abdomen, et la partie basse n'était plus qu'une charpie répandue sur les pavés assombris, à l'exception de l'une de ses jambes qui, encore entière, avait été projetée sur plusieurs dizaines de mètres. Sa peau était blanche, presque translucide, alors que tout son sang se vidait de son corps par l'abîme qu'était devenu l'extrémité de son tronc. Ses viscères chauds, déversés sur la pierre, dégageaient des vapeurs de condensation dans l'air frais. Il était bluffé que son cœur batte encore malgré la gravité de son état. Elle tremblait et claquait des dents, tout en roulant des yeux pour chercher les siens. Il posa une main chaude sur sa joue glacée, et l'y aida en se rapprochant.

« Le bénéfice du doute, hein ? » se moqua t'il en lui rappelant ses propos.

Elle eut un sourire coupable, agité de tics nerveux :

« Tes..tes intuitions ont l'air d'être souvent les bonnes…Eren Jäger. Je t'envie, …si j'avais eu les même, je n'en serai pas là… maintenant...

— Tu avais raison aussi.

— Je ne vois pas en quoi…

— Concernant " le bénéfice du doute ", comme je viens de le dire. »

Elle lui jeta un regard scrutateur et perdu.

« Ça ne m'aura peut-être pas permis de l'épargner, expliqua t'il en indiquant Sieg. Mais cela nous aura toujours bien instruis. Et, surtout, je ne regrette pas de l'avoir fait pour toi. Ton conseil était sage.

— Quelle ironie ! » réussit-elle à glousser dans une grimace de douleur, avant d'être secouée de quelques soubresauts d'agonie, en lâchant une plainte sinistre. Il glissa sa main sous sa nuque et pensa un instant que cette phrase avait été sa dernière, mais un éclair de lucidité lui revint :

« ...Je vais mourir...n'est-ce pas ?

— Oui. »

Elle hoqueta, la peur la rattrapant finalement, redoutable, et il assura son étreinte pour endiguer sa panique.

« Tu aurais pu t'enfuir. Pourquoi tu ne l'as pas fait ? demanda t'il, autant par curiosité que pour la distraire de ses angoisses.

— Car...Tu le sais très bien, j'en suis sûre. J'ai peur...j'ai froid... Mais, je ne regrette pas mon choix. J'ai enfin gagné ma liberté. La mienne.

— T'es une sacrée chieuse. Ça en valait vraiment la peine ?

— ...Evidemment. Les ailes de la liberté...sont comme celles de la mort. Je vais enfin pouvoir m'envoler… »

Elle caressa l'écusson brodé sur la devanture en cuir du veston d'Eren.

« Alors, vole », lui souffla t'il comme une sanctification.

Elle eut un nouveau spasme et il lui maintint la tête. Son corps luttait stupidement pour survivre, indépendamment du cerveau, car la nature lui avait donné des fonctions automatiques des instincts visant à toujours craindre la mort et refuser que les moteurs ne s'arrêtent. Cela ne faisait qu'amplifier la souffrance avant l'inévitable. La cruauté de la nature était, décidément, ce qu'Eren abhorrerait toujours le plus au monde.

« Chh...Ferme les yeux, lui murmura t'il. La douleur va s'atténuer, elle s'en va… Tu n'es pas seule… »

Elle serra sa main, à lui en faire mal, s'abreuvant de son oraison réconfortante.

« Laisse-toi partir, endors-toi. »

Elle accrocha une dernière fois ses yeux de son regard transperçant, et il resta imperturbable, lui transmettant toute la quiétude et le courage qu'il pouvait. Une étincelle de reconnaissance brilla dans les orbes bruns, avant qu'ils ne se ferment. Quelques soupirs torturés lui échappèrent encore, mais nettement plus paisibles. Et puis, son souffle s'arrêta, et les doigts autour des siens se desserrèrent. Il l'observa encore, laissant enfin son désarroi reprendre le dessus. Il serra les mâchoires et relâcha le corps menu et mutilé qui retomba sur le sol.

Ses ennemis étaient morts, mais une partie de lui aussi. Ce jour lui avait tout pris: des êtres chers, des certitudes, des buts...

Quelque chose bipa à bord de la kubelwagen et émit un léger clapotis. Curieux, il s'approcha et débrancha les écouteurs du poste de réception. Les parasites radio étaient bruyants, mais il reconnut la langue eldienne. Il manipula les différents sélectionneurs de fréquence. Le même message envahissait toutes les ondes, et il joua avec le squelch et le volume pour le rendre compréhensible :

« Ici le général Buttler de l'Union des Pays Libres. Je m'adresse à tous les peuples et à toutes les nations du monde. Les forces de l'Axe abandonnent les armes et nous allons convenir d'un armistice. Citoyens du monde, cessez le feu. La guerre est finie. Je répète : la guerre est finie. »

Eren écouta encore plusieurs fois la dépêche radiophonique qui se répétait, ensuite, dans deux langues différentes. Impassible, il fixait le haut-parleur comme si le général d'état-major s'adressait directement à lui. Ça n'avait plus d'importance. Il dessangla un jerrican, au-dessus d'un passage de roue avant, et arrosa toutes les banquettes et les portières d'essence, ainsi que le corps de son frère. Il se pencha, ensuite, vers celui-ci et dégrafa son brassard portant la croix à neuf branches pour en enfourner l'une des extrémités dans la bouche du réservoir. Il fouilla sa poche arrière et fut satisfait d'y retrouver son briquet de campagne.

La pierre crissa en crachant une étincelle, et il mit feu au fanion jaune comme s'il s'agissait d'une mèche, avant de se détourner et de marcher sereinement au milieu des décombres. Tout le district était vide, désert, il était la seule vie au milieu des ruines embrasées et fumantes.

Maintenant venait l'heure du deuil. L'heure des regrets. Et Eren aurait préféré mourir aujourd'hui plutôt que de les subir.

Il n'avait parcouru qu'une trentaine de mètres quand le véhicule explosa. La déflagration résonna à travers tout le quartier, mais il ne se retourna pas, continuant d'avancer, le regard braqué sur l'horizon encore légèrement voilé de volutes qui s'effaçaient. Un horizon que plus aucun mur n'entravait.


« Cette famille a encore besoin de toi. Tu dois vivre. »

Levi ne s'était jamais senti aussi faible et vide.

« Tu dois vivre… »

Cette phrase martelait son crâne, le rendant fou. Elle n'avait aucun sens.

Cela faisait plus d'une heure qu'il errait dans les rues de Yalkell. Le ciel s'était apaisé, et seuls quelques chasseurs alliés le traversaient encore, par moments, mais la pluie des bombes s'était tarie. Sans gaz, il était contraint à raser les murs en traînant sa jambe qui le faisait souffrir et lui répondait de moins en moins. Il avait perdu son pistolet de détresse, et ne pouvait signaler sa position pour que l'on vienne à son secours, pas plus qu'il ne pouvait estimer celles de Glenn et Armin, qu'il cherchait désespérément en boitant, vagabondant au hasard et tentant d'atteindre le dernier endroit où il avait aperçu le Colossal, en vain.

Il était épuisé et n'avait plus la force de se battre. La fin tragique de Mikasa le hantait. Sa culpabilité était un abysse ensorcelant de ténèbres qui l'appelait, l'agrippait et le rongeait. Il baissa les armes et se laissa glisser dos à un mur, les jambes étendues devant lui et le cou rompu. Il s'abandonna.

Chrysta.

Il y avait bien longtemps qu'il ne l'avait pas appelée ainsi.

Il n'avait pas compris à temps que cela était son seul véritable nom. Celui qui avait modelé son identité. Celui qu'elle avait porté dans les instants les plus fondateurs de sa vie. Comme au sein de la 104ème brigade d'entrainement, quand tout en elle avait commencé à grandir, s'ouvrir et s'épanouir. Ou encore, quand elle avait atteint ce carrefour, en même temps que les quelques graines de pionniers de cette nouvelle ère, gamins inconséquents, là, aux pieds des marches du monument qu'ils allaient bâtir sans le savoir. A ce croisement où, lui-même, les avait rencontrés et, tel l'apôtre qui devait répandre leur parabole et défricher leur chemin, les avait accompagnés jusqu'aux frontières du miracle. Son rôle avait été de leur ouvrir la voie, et il l'avait accompli. Tous ces sales gosses venaient de devenir des héros. Des enfants avaient sauvé le monde.

Chrysta devait mourir pour réveiller la colère ultime d'Eren, celle qui le ferait sombrer dans la folie et permettrait au sang Ackerman de jeter sa malédiction. Il avait été manipulé par cette petite fille qui l'avait aimé comme son propre père. Il le voyait, à présent, et s'avouait lui avoir voué la même affection parentale en retour.

C'était elle qui avait raconté la vérité à Mikasa, qui lui avait dévoilé le secret de leur lignée. Il avait fini par le comprendre. Il savait que la jeune reine ne voulait pas le protéger particulièrement. Elle devait même être déchirée par le sort qui attendait l'un d'entre eux, en souhaitant les épargner de toute son âme. Comme elle avait dû être torturée par ses connaissances et ses doutes, elle aussi. Si elle avait révélé, en dépit de sa demande, l'élément crucial qui déciderait de tout à sa jeune subordonnée, c'était peut-être par soucis d'équité ? Parce qu'elle avait l'impression de trahir l'un d'eux en lui cachant son pouvoir maudit ? Pour laisser le destin décider au lieu d'un homme ? Qu'avait-elle vu qu'il ne saurait jamais ?

Sans elle, rien n'aurait été possible. Mais, sans elle, Mikasa serait toujours là. Au fond, la réponse à ses questions était des plus simples, car il avait bien connu ces deux femmes. Chrysta les avait aimés, elle et lui, de manière différentes mais aussi fortes, tout comme Eren. Et elle leur avait simplement légué un dernier choix. C'était Mikasa qui l'avait emporté, au paradis.

Putain d'expression ironique.

Elles l'avaient tué en voulant le sauver. Ces deux gamines n'auraient jamais dû disparaître. Il n'arriverait jamais à se le pardonner. Il n'osait même plus penser au futur, tellement il lui était inconcevable de vivre avec ça. Et privé d'Eren.

Il n'avait même plus la force d'éprouver de la rage ou de l'injustice. Seule une peine écrasante et indescriptible l'habitait. Elle avait sauté, et la gueule de l'Assaillant s'était refermée sur elle avec un claquement de dents sec. Levi voulait oublier les détails du reste de sa mort, mais l'atrocité de celle-ci ne cessait de lui revenir, son imagination s'en mêlant, elle-aussi… Lui était prêt à braver l'horreur d'une telle mort, mais, que ce fut elle qui la subisse ne la rendait que plus épouvantable encore.

Il avait laissé cette môme à laquelle il s'était bien trop attaché, la sœur de celui qu'il voulait rendre heureux, mourir à sa place. Bien sûr, il ne savait pas si Eren avait survécu, mais, maintenant, il était certain que si c'était le cas, le jeune homme ne pourrait jamais être en paix avec lui-même après avoir bouffé l'une des personnes qui comptaient le plus à ses yeux. Et c'était sa seule faute. Il avait tellement merdé.

La rue était étrangement calme, mais il s'en contrefoutait. Il ne voulait, ni ne redoutait, plus rien, restant simplement là, incapable de se ressaisir ou même d'en finir, noyé dans l'anéantissement le plus total.

Il dut finir par s'endormir, car un vrombissement le réveilla. Il releva sa nuque raide et douloureuse pour apercevoir un vaillant M4 Sherman en train de descendre l'avenue. Toute sa cuirasse était alourdie d'une douzaine de passagers, des soldats, qui se tenaient assis ou accroupis en s'accrochant aux glacis et montants. Levi ne bougea pas, observant leur progression d'un regard éteint. Des exclamations joyeuses émanaient de l'équipage ballotté. Le tank passa devant lui, l'ignorant comme s'il n'était qu'un macchabée de plus, mais une voix s'écria soudain :

« Adjudant-chef ?! Arrêtez ! C'est mon supérieur : Levi Ackerman ! »

Les chenilles s'immobilisèrent avec un crissement aigu et quelqu'un sauta à terre :

« Adjudant-chef ! Vous êtes blessé ?! » s'alarma Glenn en courant vers lui.

Levi ne répondit pas, comprenant que la journée n'était toujours pas terminée, et qu'il était temps de se relever car on ne le laisserait certainement pas en paix, désormais.

Le jeune garçon se baissa près de lui alors qu'il soupirait :

« T'es vivant, gamin ? C'est bien…

— Où êtes-vous blessé ? exhorta le bleu, inquiet.

— Ça va. J'avais juste…une absence. Où est Arlelt ? »

Cette fois, il tourna ses iris orageux vers l'adolescent, l'épiant comme si sa vie dépendait de sa réponse.

Après avoir avalé Mikasa, l'Assaillant avait poussé un rugissement bouleversant, avant de faire preuve d'un comportement parfaitement inédit : il s'était pris la tête entre les mains et avait vacillé, pour soudainement prendre la fuite en traversant le district à toutes jambes, sans s'occuper des adversaires sur son passage. Levi s'était retrouvé incapable de le poursuivre, et avait contemplé, désemparé, sa dernière course vers l'Ouest. Maintenant, il allait savoir si le sacrifice de Mikasa avait porté ses fruits et, peut-être, si les réceptacles avaient pu s'en sortir.

Glenn lui sourit avec toute sa jeunesse optimiste et fougueuse :

« Il va s'en tirer ! » et il indiqua la tourelle du tank, sous laquelle quelques hommes encerclaient et tenaient un corps allongé sur le pont arrière, dont la tignasse blonde comme des épis dorés lui fit bondir le cœur. Les grand yeux d'azur étaient ouverts et plongés dans les siens. Un sentiment, brutal et indéfinissable, remplit sa poitrine. Cela ressemblait à une bouffée d'espoir. Il s'agrippa vivement à l'épaule de Glenn pour se remettre debout, et tenta de marcher. Son subalterne lui attrapa le bras pour l'aider, et il ne rechigna pas. Quand il arriva près du sergent Arlelt, il remarqua le garrot qu'il portait à mi-cuisse, et surtout, la moitié de jambe qu'il lui manquait, sectionnée au-dessus du genou.

« Armin… » dit-il d'une voix sourde, mais le jeune homme se mit à sourire, les yeux remplis de larmes :

« Je sais…je sais tout de ce qui est arrivé. Mais nous avons gagné, adjudant-chef. Laissez leur gloire à nos morts, ils savaient ce qu'ils faisaient…Sans eux, la victoire n'auraient pas été possible… »

Les larmes roulèrent sur ses joues sales de sang et de cendres.

« Mikasa et Eren…ont toujours su ce qu'ils voulaient. Ils étaient prêts à n'importe quoi pour que nous atteignions notre but. Je suis sûr qu'elle n'aimerait pas qu'on gâche sa mort en regrettant son acte, mais que nous continuions le travail, jusqu'à pouvoir nous réjouir de la victoire… »

Levi resta abasourdi.

« Tu…tu as tout vu ? Comment ? Eren est en vie ? Dis-le-moi si tu le sais ! s'affola t'il tout à coup, en perdant le contrôle de ses nerfs.

« Je…crois… J'ai senti Mikasa l'appeler pour le ramener…Je ne sais pas si ça a suffi… »

C'était plutôt imprécis et abstrait comme rapport mais, de toute évidence, le jeune soldat luttait pour garder conscience, et avait du mal à ordonner ses idées.

« Alors, il faut qu'on le retrouve ! se réanima Levi en s'agitant. J'ai besoin de gaz, il faut envoyer des hommes et…

— Euh… Du calme, chef ! le reprit timidement Glenn. On va s'occuper d'envoyer des patrouilles de recherche dès qu'on aura rejoint la base de repli. Ça ne sert à rien de se précipiter, maintenant, et vous m'avez l'air d'avoir un sacré abreuvoir à mouches dans le jarret ! Il faut qu'on s'en occupe ou ça risque de vous coûter votre jambe ! Armin en a déjà perdu une, et elle ne repousse pas… Il a perdu beaucoup de sang et a besoin de soins urgents. »

Levi, se Sashant, de toute façon, totalement improductif dans son état, finit par acquiescer. Ses yeux cherchèrent ceux d'Armin, mais le jeune homme avait replongé dans les limbes.

« Qu'est-ce que tu veux dire par " maintenant " ? » souligna t'il alors.

Le visage du gamin s'illumina et il trépigna :

« Vous ne savez pas ? Venez, il faut que vous écoutiez ça ! »

Et il le soutint en le traînant jusqu'à l'avant du char :

« Faites-lui écouter, les gars ! » cria t'il à l'adresse des culs-de-plomb dépassant par les deux écoutilles frontales. Le radio-tireur se pencha vers l'intérieur en marmonnant quelque chose dans sa langue, tandis que Glenn sautillait sur place en mimant quelque chose pour se faire comprendre. L'homme se redressa et tendit un casque d'écoute à Levi. Celui-ci l'enfila d'un air blasé et entendit, alors, une voix masculine, profonde et monotone. Le message audio se répétait à travers les microphones en une litanie plate et uniforme, s'enchaînant perpétuellement avec la même langueur.

Les hommes riaient devant son air grave, et un soldat UPL se permit même de lui coller une tape amicale à l'épaule. Mais Levi ne réagissait pas, refusant d'ôter le casque pour entendre autre chose que cette voix, et cette simple phrase qui revenait plusieurs fois dans l'enregistrement :

« La guerre est finie. »

L'après-midi touchait à sa fin quand ils gagnèrent la base de ralliement improvisée, en front ouest de la vielle capitale, dans une zone rurale qui la bordait. Initialement, ce n'était qu'une garnison reculée, mais elle avait, dans les dernières heures, été transformée en un gigantesque camp où se mélangeaient tous les militaires alliés. C'était devenu le point de rendez-vous pour chaque unité, et les officiers supérieurs se réuniraient bientôt, lorsque tous seraient arrivés. De plus, elle disposait d'une imposante piste de terre, permettant le décollage et l'atterrissage des plus gros aéronefs. Levi s'accrocha au canon du Sherman pour se mettre debout et mieux voir où ils mettaient les pieds.

Des centaines et des centaines de tentes avaient été dressées sur la pâture et les jachères alentours. Les lignards* et soudards en tous genres naviguaient entre les toiles, ou étaient rassemblés autour de feux de camp, pansant leurs plaies ou celles de leurs camarades, ou encore, penchés sur leurs gamelles en ferraille dont ils dévoraient le contenu sans même prendre de couverts. Derrière des marmites fumantes et des tréteaux branlants soutenant des plans de travail précaires, s'affairaient les riz-pain-sel*, braillant sur la piétaille qui quémandait du rab. Les fumets du graillon et les rabrouements —communs à toutes les armées du monde— de la moquette effrontée qu'il fallait dresser pour instruire, lui réchauffèrent un peu le cœur. Il était toujours dans son environnement.


Lignard : soldats d'infanterie (jargon militaire).

Riz-pain-sel : soldat de l'intendance (cuisiniers, notamment, jargon militaire).


Mais il n'y avait pas que des vivants, ici-bas, et, en portant son regard aux limites de la colonie militaire, Levi aperçut des rangs clairs, des lignes macabres et parfaitement parallèles, qui filaient jusqu'aux clôtures d'un pré de plusieurs hectares. La dernière d'entre elle continuait de se dessiner, alors que des gaillards, courbés par leur triste fardeau, traînaient de nouveaux corps enveloppés de draps pour derniers linceuls.

Il y en avait bien plus que les tentes, et ce n'était qu'une très infime partie de leurs pertes. Ceux qui avaient péri non-loin d'ici, certainement, car ils n'auraient pas transporté des défunts sur des centaines de kilomètres. Ils les étendaient là, en attendant leur identification. Maintenant que les hostilités étaient levées, ils pourraient aller chercher le reste de leurs frères, ceux qu'ils pourraient retrouver, et le nombre de ces gisants paraîtrait ridicule face à tous ceux qui patientaient encore sagement, éparpillés sur les champs de batailles, les terres vierges et les plages tempétueuses de leur île inhospitalière. Si la guerre était enfin gagnée, elle avait pris beaucoup à tous ceux qui attendaient les inconnus reposant sous ces draps. Levi ne pouvait en détacher ses yeux. Il ne s'était jamais vraiment demandé pourquoi les alliés étaient venus à eux. Il ne connaissait jamais que Pit, Hiro, et quelques autres, après tout, et s'était fié à leurs revendications. Mais il avait oublié que, derrière les stratégies et les conseils martiaux, se cachaient des armées d'individus. Il le savait pour ce qui concernait Paradis. Comment avait-il pu l'oublier pour eux ?

Levi n'aimait pas avoir de dettes et, lorsque c'était le cas, il les réglait toujours rapidement. Sauf que, celle-ci, il espérait ne jamais avoir à la rembourser. Que jamais plus un conflit de ce genre ne provoquerait le besoin de ré-invoquer une telle alliance.

Le char ralentit, apostrophé par un lieutenant UPL, et le capitaine tankiste beugla son nom et son numéro de compagnie depuis sa tourelle. L'autre opina et fit de grands gestes en lui signalant où garer son monstre. Les griviers* amassés à son bord sautèrent à terre, et il fit de même, en aidant Glenn à descendre Armin. Il attendit que l'homme donne ses consignes aux nouveaux arrivants, leur indiquant où trouver leur division d'infanterie, avant de se renseigner :

« Je cherche le commandant Hanj Zoé, du Bataillon d'Exploration. »

L'autre le regarda avec une perplexité agaçante. La langue restait une barrière qui avait le don de lui donner de l'eczéma.

« Paradis. Commandant. Hanji. »

L'homme plissa le front, cherchant visiblement à y mettre de la bonne volonté. Levi leva les yeux au ciel et passa une main dans ses mèches les plus longues pour les étirer à l'arrière de sa tête, dans une poignée imitant une queue de cheval, et cacha son œil gauche de l'autre main.

« Femme borgne et cinglée… » notifia t'il a son imitation. Dans son dos, il avait clairement entendu le fou-rire contenu de Glenn, et l'homme lui tira des yeux comme deux ronds de flan avant de baragouiner :

« Oh…You looking for the scouting legion's commander officer, right ? »

Levi leva un sourcil énervé, et passablement découragé, avant d'aviser Glenn qui, bien entendu, haussa les épaules d'un air désolé de ne rien biter plus que lui. Ce fut alors qu'une voix grave et tonitruante les interpella :

« Regardez-moi qui voilà : l'adjudant buveur d'eau chaude ! J'en connais une qui s'est bouffé tous les ongles en attendant de vos nouvelles ! »

Jamais Levi n'aurait cru, un jour, éprouver du soulagement à l'apparition de ce personnage, et il déclara d'un ton délesté et presque connivant :

« Blackbull. On dirait que tu as sauvé tes cornes et tes boules. Content pour toi.

— On se tutoie maintenant, mon mignon ? »

Levi se renfrogna aussi sec, prêt à lui renvoyer une réplique bien sentie, mais l'autre éclata d'un rire détendu :

« Te braque pas, ma biche ! Je déconne. Allez, amenez-vous ! La tente de commandement est par là. »


Grivier : soldat d'infanterie.


Après un détour par l'infirmerie pour y déposer Armin —qui fut aussitôt pris en charge par un major, médecin militaire, et toute son équipe de soin— Levi avait finalement retrouvé sa collègue de longue date sous l'abri dédié au pilotage des opérations. La première chose qu'il lui demanda, avant même qu'elle n'ait le temps de parler, fut :

« Comment ça se passe à Hermina ? »

Elle mit une demi-seconde à réagir, avant de voir où il voulait en venir, et le rassura vivement :

« Tout va bien. C'est l'un des districts les plus épargnés. Même si une partie de la population a fui la ville quand les titans des murs sont apparus, c'est seulement par terreur, car l'ennemi ne les a pas envahis. Même si quelques quartiers ont été bombardés, comme c'était déjà le cas depuis des semaines, les bas-fonds ne sont pas touchés, et leurs habitants n'ont même pas eu besoin d'être évacués. La zone est assez sûre pour que nous ayons pris la décision d'envoyer une partie des réfugiés là-bas, car Mitras ne pourra pas accueillir tout le monde.

— Dès demain, je veux qu'on me la ramène, insinua t'il, et elle comprenait bien qu'il parlait de Naïcha. Je préfère... Je préfère la garder près de moi. »

Sa confession murmurée provoqua le sourire confortant d'Hanji :

« Naturellement », dit-elle simplement.

Ils furent soudainement interrompus par l'apparition de Sasha et Conny, et il apprit, au passage, que Jean et les autres, étant encore proches des zones les plus touchées au moment du cessez-le-feu, avaient été missionnés pour les recherches de survivants. Leur adjudant était soulagé de les revoir en vie. Ils étaient tous sains et saufs, mais le harcelèrent, d'entrée, au sujet de leurs amis encore disparus. Levi faiblit. Pour la première fois de sa carrière, il n'était plus apte à annoncer la mort d'un compagnon de but en blanc. Ces gamins avaient appris à le connaître, avec le temps, et son silence en disait long.

« Caporal... » tenta Conny en l'appelant par le grade qui les avait vu s'élever.

Levi, de marbre, cherchait des mots simples, des mots assimilables et neutres. Mais il n'en trouvait pas. Peu importe comment il le formulerait, la vérité ferait mal.

« Le soldat Ackerman… Mikasa est morte, lâcha t'il abruptement. Et je ne sais pas où se trouve Jäger, ni même si il est encore en vie. »

Il n'y eu ni effusion de larme, ni de colère, juste une incrédulité pitoyable et collective. Il brava leurs regards débordant de questions muettes pour leur faire comprendre qu'il n'avait rien à ajouter. Pas pour le moment, en tout cas, et Hanji vint à sa rescousse :

« Vous allez devoir sortir, leur dit-elle. On m'a informée que le général Manson venait d'arriver et le commandement va se réunir. Vous serez tenus informés…le plus rapidement possible », sembla t'elle s'excuser en baissant les yeux.

Sasha se mit, finalement, à pleurer silencieusement dans les bras de Conny, et la pomme d'Adam du jeune homme fit un aller-retour extrêmement lent, attestant de toute la nervosité qui le tenait et de la crispation dont il faisait preuve pour retenir ses sanglots. Les deux jeunes gens n'insistèrent pas et baissèrent leurs regards humides pour regagner piteusement la sortie du barnum.

Hanji se laissa tomber sur un siège de camp, le visage entre les mains, et il l'entendit renifler bruyamment tout en restant droit et stoïque :

« Que s'est-il passé ? » demanda t'elle derrière ses paumes.

Levi analysa l'intérieur de la tente d'un rapide coup d'œil. L'amiral Ford était déjà là, discutant avec un colonel d'infanterie et le général de brigade aérienne. Il y avait d'autres grognards à moustache, et plusieurs postes radio sur des tables pliantes, derrière lesquelles s'affairaient des opérateurs. Le pianotage saccadé et irrégulier du morse était hypnotisant, et rendait la scène irréelle, intemporelle et robotique.

« Levi ?... »

Ses yeux suivaient le mouvement rythmique d'une clé iambique, sous les doigts sursautant de son manipulateur. C'était ce qu'il était, un robot, une machine, comme celles dont Hiro avait parlé. Sans émotions ni conscience. S'il ne l'était plus, il devait le redevenir.

« Levi ! »

Avant de s'auto-détruire.

« Oh ! Tu m'entends ? »

Une main secoua brusquement son bras et il sortit de sa transe, croisant l'œil au reflet chaudronnés d'Hanji.

« Explique-moi tout ce qu'il s'est passé… »

Il était sur le point d'abdiquer et de tout lui raconter, quand des voix leur parvinrent depuis l'auvent. L'écran de toile qui fermait l'entrée fut tiré par un soldat, et un groupe pénétra sous l'abri. Levi reconnu Pit Manson, discutant avec le commandant Pixis. Derrière lui venait Hiro, un bras sur l'épaule de Gaby et tirant l'oreille de Falco, ainsi que Le Rat et d'autres officiers dont il ne connaissait pas les noms, comme la plupart déjà présents dans la salle. Dans sa tourmente, il remarqua un détail qui lui avait échappé jusqu'à lors : certains, parmi ceux qui arrivaient et ceux qui étaient déjà assis, portaient le brassard jaune des eldiens de Mahr. Hanji devait, elle aussi, avoir beaucoup de choses à lui expliquer, mais celle-ci se leva brusquement en les surprenant tous :

« VOUS ! hurla t'elle en pointant Pixis du doigt. Vous êtes vraiment un trou-du-cul ! Un trou-du-cul fripé et baillant !

— Je vous demande pardon, commandant Hanji ? fit le vieil homme avec des yeux ronds.

— Demande rejetée ! Vous vous êtes bien foutu de nous !

— Doucement, chère consœur, sourit Manson d'un air compatissant et étrangement compréhensif. Vous allez faire une rupture d'anévrisme.

— Que… ? Vous étiez au courant ?! Mais oui, bien sûr que oui ! Pourquoi on ne m'a rien dit, bon sang ?! Je n'étais pas assez fiable, selon vous ?! »

Levi, perdu, admira sa vielle amie qui fulminait en se demandant qui avait mangé dans l'assiette de qui.

« Ne croyez pas que nous ne vous faisions pas confiance, commandant, sourit Dot Pixis avec sa bonhomie décalée. Mais, reconnaissez que la patience et le doigté n'ont pas toujours été votre fort, à vous et vos hommes… »

Pour un peu, Levi se serait presque senti visé.

« Si vous faites allusion à Dock, ça ne prend pas ! Vous baignez là-dedans depuis bien avant sa mort, j'en suis certaine !

— Oh non, je parlais seulement du cœur que vous mettez à l'ouvrage depuis des années. Depuis Erwin Smith, en fait. Votre enquête concernant Dock est arrivée trop tard pour qu'on puisse vous rendre responsable de l'implosion de la cellule infiltrée. Vous avez précipité l'inévitable, et c'était à un moment parfait que nous attendions tous, car nous devions être sûrs d'avoir les amis nécessaires avant d'engager ce combat.

— Vous…vous… À cause de vous…, vasouilla t'elle, écumante d'une rancune qui intriguait Levi.

— A cause de ce que chacun d'entre nous, réunis ici-même, a fait, la coupa hautainement Manson, nous avons gagné la guerre, et Mahr ne sera bientôt plus qu'un empire ruiné et démantelé. »

Tous les belligérants suivaient la scène, anxieux et incertains, sauf Hiro qui fixait Levi, les yeux remplis d'une affliction sans commune mesure. Il était toujours en vie, lui aussi, et il connaissait la chute de l'histoire. Celle que tous voudraient bientôt entendre.

« Si vous avez fini de laver votre linge sale, on pourrait tous se raconter notre petite journée ? » jeta finalement l'adjudant, avec froideur.

Bien vite, tous les éminents protagonistes se mirent à table pour se tailler la part du lion, chacun revendiquant la bravoure de ses soldats, et louant celle des autres au passage. La liaison avec l'état-major était maintenue, et les nouvelles du front occidental pleuvaient en continu, interrompant souvent leurs rapports. L'empire était aux mains de l'UPL; le maréchal avait été pris. Mahr ne serait bientôt plus que le souvenir d'une tyrannie éradiquée. Levi appris comment Magath avait trouvé la mort, par les comptes-rendus oraux de Gaby et Falco, qui s'exprimèrent devant les adultes avec une assurance nouvelle et presque incroyable pour leur âge. Hanji, toujours aussi vexée, expliqua sa propre rencontre avec la résistance, et tous purent corréler les événements pour comprendre le renversement de situation qui s'était produit. Hiro raconta la chute de l'Originel, appuyé des deux autres ex-shifters, qui apportèrent leurs flots de détails en termes de visions ou de ressentis abracadabrants, et embarrassants pour l'adjudant-chef.

Lui et Mikasa n'avaient jamais rien senti, ni rien vu. Il était presque jaloux d'Hanji et des autres qui avaient pu ressentir l'Axe. Il y avait toujours eu une différence entre lui et les autres, et cela parce que, sans le savoir, il avait toujours été un individu à part, allophyle. Cela expliquait beaucoup de mystères. D'ailleurs, le tragique secret de la lignée Ackerman ne fut pas oublié dans les discussions. Comme il fallait s'y attendre, le débat finit par heurter une latence, et tous se tournèrent vers lui, exigeant sa version, puisqu'il était dit qu'il était aux premières loges lors de la fin de l'ange.

Les gosses avaient mentionné sa présence, entrevue à travers les yeux d'Eren, avant le bond suicidaire de Mikasa. Hiro, même si il l'avait vu, comme les autres, en savait plus sur les relations qu'entretenaient l'adjudant et le sergent, et devait en tirer des conclusions assez douloureuses pour l'avoir volontairement omis. Il jeta un coup d'œil navré à Levi et, égal à lui-même, décida d'une magistrale et héroïque diversion :

« L'adjudant-chef Levi n'aime pas se répéter lui-même, alors, imaginez quand vous lui faites répéter ce que disent les autres ! N'allez pas nous le foutre en rogne, vous allez nous pourrir la soirée, et je vous rappelle que c'est fête, ce soir !

— Mettez une muselière à votre caniche, général Manson ! gronda Dave Martins. Nous tolérons sa présence, mais il n'est qu'un civil, ici. Qu'il n'interrompe pas les…

— Vous n'avez pas à " tolérer ", général, juste à vous soumettre ! le pourfendit Manson de toute sa supériorité et son charisme imposant. Je préside ce conseil, et je décide de qui y est à sa place. Pour tout vous dire, votre loyauté envers moi, durant ma détention, me fait toujours grandement douter de la confiance que je vous octroie, et il y a, dehors, un grand nombre de braves officiers qui occuperaient votre chaise avec une ferveur des plus louables. Nous n'avons jamais été bons amis, mais j'espérais que nous deviendrions bons collègues. Maintenant, si vous souhaitez prendre la porte, je ne vous retiens pas. »

Le général, effaré et honteux de s'être fait épingler devant une telle assistance, dévisagea Pit Manson, la bouche entrouverte. Il semblait vouloir balbutier une plaidoirie, mais le regard inébranlable et perçant du général-en-chef lui avait coupé la langue.

« Je… J'insinuais juste que…

— Dave, le coupa encore Manson d'un ton mielleux, le simple fait d' " insinuer " me donne déjà envie te démolir la gueule. On n'insinue pas en face de moi. C'est clair ? »

Cette fois, toute la tablée s'était reculée contre ses dossiers —pour ceux qui avaient la chance d'en avoir— et attendait la suite avec appréhension. Hormis Levi, bien sûr, qui zyeutait l'embarras d'Hiro avec une curiosité non feinte. Si Manson voulait péter un plomb et casser de l'os, il pouvait compter sur lui, ça le détendrait un peu.

« Si Hiro ne te reviens pas, c'est toi qui va renter à la niche. Au cas où t'aurais pas compris, il est grand temps d'arrêter de jouer les Pitbulls. Cette guerre est remportée, et c'est moi qui était aux commandes…C'est assez limpide ? »

Oui, désormais, Pit Manson avait prouvé ses galons, et chacun des siens, autour de la table, venait de comprendre qu'il était assis sur un siège éjectable, dont le bouton de commande était à portée de main de leur général. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour revendiquer le pouvoir que ce triomphe lui attribuait. Levi ne pensait plus ressentir un sentiment positif aujourd'hui, mais un amusement teinté de fierté se glissa dans son cœur. Ce comportement emporté d'enfant capricieux lui paraissait presque plaisant et bienvenu. De toute manière, il avait foi en cet homme et ses méthodes, qu'importe l'apparence qu'elles revêtaient, et il était piqué d'une impression de déjà vue. Cette façon de toujours rebondir, de se relever inlassablement, avec fiel ou humour, lui rappelait un autre conquérant qu'il connaissait bien plus intimement.

Encore une fois, ça faisait mal.

« Mon général…oui, mon général, s'excusa protocolairement l'impudent.

— Bien. Vous êtes tous autorisés à remettre en cause mes décisions, quand le moment est opportun. Sachez-le. Si nous nous réunissons pour papoter, en dehors du fait de me rendre compte, c'est bien pour cela. Mais je ne serais pas réceptif aux doléances hors-sujet, à l'avenir. Et, si quelqu'un insulte encore Hiro Fritz, c'est à lui que je passerai une laisse… »

Cette fois, Hiro n'y tint plus et lui saisit le bras, le sermonnant du regard pour qu'il se calme. Pit eut un rictus satisfait et enchaîna :

« Nous ne fatiguerons, donc, pas les nerfs de l'adjudant-chef Levi puisque tout est déjà dit, et tourner en rond m'exaspère autant que lui. »

Leurs regards se croisèrent brièvement, mutuellement complices et reconnaissants.

« La nuit va être longue, mes amis ! dit-il en poussant son assise pour se redresser et faire quelques pas, dégourdissant ses jambes, les mains sur les hanches. Nous avons déjà réquisitionné toutes les unités aux postes les plus éloignés pour rassembler les civils égarés et les blessés, mais c'est loin d'être suffisant, maintenant. »

Il prit un rapport télégraphique sur la table et l'agita sous leurs nez :

« Les chiffres sont mirobolants. Nos hommes ramassent des gens à la pelle ! Ils sont beaucoup plus nombreux qu'on pouvait le concevoir. On les dénombre par milliers, tous grelottant à poil dans la cambrousse en radotant des trucs incompréhensibles. Comme vous l'avez sans doute déjà compris, les titans ont disparus, mais ceux qui avaient été transformés ont eu la chance de survivre. Aussi bien les colossaux des murs, que les aberrations embryonnaires résultant de la science Mahr. C'est une chance pour eux, mais pas pour nous. Notre priorité est de les rapatrier au plus vite en zone protégée, et nous nous y employons. Seulement, on dépasse les cotâts, et je suis désolé de parler comme mon comptable ! Ça fait beaucoup de bouches à nourrir. Tout ce beau monde n'était pas prévu dans nos plans, et ne dépend, malheureusement, pas de moi. La reine Historia Reiss nous a tragiquement quitté, mais j'ai besoin de savoir à qui m'adresser pour la suite, car les hommes passent mais le temps aussi. »

Evidemment, Zacley était là. Evidemment, il prit cela pour une invitation :

« En tant que plus haut gradé du Conseil de Paradis, l'intendance me revient. Je vous suis reconnaissant de l'aide que vous apportez à ces malheureux, et j'entretiendrai mes conseillers dès que nous serons réunis pour solutionner ce problème.

— Général Daris Zackley, c'est bien cela ? fit Manson d'un air légèrement méprisant. Soit. Les districts Est et Sud de Sina ayant été les moins touchés, j'ai déjà pris l'initiative de convoyer la majorité des rescapés là-bas. La suite sera entre vos mains… »

Levi le vit, même si cela était extrêmement fugitif : un échange de regard avec Hanji. Elle siégeait au Conseil, et avait bien plus ses faveurs que ce vieux fourbe décharné.

« Il y a un autre problème à résoudre, soumit Manson, tel un professeur testant son élève. Les troupes de l'Axe battent en retraite, mais notre puissance navale a remporté la conquête des eaux territoriales, et ce qu'il reste de leur flotte est à notre merci. Leurs unités terrestres n'ont plus aucun moyen de quitter l'île. Ils sont piégés. Nous devons décider quoi faire d'eux.

— Ils mériteraient tous une exécution en bonne et due forme, pesta Zackley. Mais le pays a besoin de bras pour reconstruire ce qu'ils ont détruit, et labourer nos champs pour enrayer la famine qu'ils ont causée. Nous en ferons des prisonniers de guerre.

— Vous voulez dire des " esclaves " ?! » dérailla Hanji sur un ton menaçant. La phrase était polie, mais tout le reste n'était qu'injures et dégoût prononcé, ce qui n'échappa à personne et, encore mois, à Zackley :

« Faites attention, commandant Hanji. Ce n'est pas parce que vous êtes assise à la table des grands que vous pouvez vous prendre pour l'un d'entre eux ! » vilipenda la vielle caisse.

Levi se tendit et attrapa la cuisse de son amie, qui tremblait de rage et paraissait sur le point de mordre. Il lui enfonça ses ongles dans la peau sans la regarder, et sentit sa révolte s'assagir, bien qu'elle ne baissa aucunement le regard. Sa main se posa sur la sienne, assurée, et il lâcha prise sans l'ôter. Il était prêt à la défendre, à n'importe quel prix, si la situation dérapait. Elle resta muette.

« Je vois que nous sommes tous à fleur de peau ! badina Manson avec un petit rire léger. Mais, général, je vais devoir m'opposer, moi aussi, à votre mesure. »

Zacley blêmit :

« Comment ?

— Voyez-vous, je ne suis pas sûr qu'exploiter les quelques milliers de prisonniers que nous avons fait engage de bonnes perspectives d'avenir…

— Pourtant, il n'y a rien de plus évident ! Dans un avenir proche, notre pays devra se remettre d'une crise économique qui…

— Dans un avenir proche, certes, continua Manson d'un ton calme, mais Levi voyait clairement le combat des puissants qui avait lieu en face de lui. Cependant, dans un avenir lointain, cette solution pourrait avoir des conséquences désastreuses. Je viens de perdre des milliers de soldats, des concitoyens, des frères, pour sauver vos miches. Il est hors de question que cela se reproduise. La prochaine fois, vous serez seuls. Si, dans deux-cent ans ou même moins, votre île est de nouveau le berceau d'un soulèvement révolutionnaire, d'une guerre où des opprimés revendiqueront leur liberté et voudront venger la souffrance que vous aurez imposée à leur peuple, elle sombrera. Je vous assure qu'on ne vous sauvera pas deux fois. Personne ne viendra.

— Laissons-les rentrer chez eux, soumit encore Hanji avec plus de diplomatie. Le général a raison. Ne semons pas les graines d'une haine éternelle. La honte de la défaite et la chute de leur coalition leur seront déjà cuisantes. Nous pouvons créer un tribunal international et juger leurs actes en tant que crimes de guerre, pour ce qui est des plus hauts responsables et des plus zélés. Donnons l'exemple, mais ne devenons pas, à notre tour, des despotes rancuniers et ambitieux. Cela ne ferait qu'engendrer une nouvelle vague de haine. »

Zacley la fusilla du regard, et ses lèvres tremblèrent avant qu'il ne réponde, s'adressant uniquement au général UPL et en ignorant vertement Hanji :

« C'est…juste. J'en discuterai également avec le Conseil. »

La sentence était amère, même pour Levi : le second d'état-major allié avait le contrôle absolu. Il l'emportait sur ce bouffon que lui-même haïssait, mais cela signifiait aussi que cet homme, cet étranger, venait de conquérir Paradis.

Pit Manson passa une main sur son front, avec lassitude :

« Faisons une pause. Beaucoup d'entre vous devraient aller saluer leurs hommes et les féliciter pour leur victoire. Allez donc vous payer une tranche avec eux, ils l'ont mérité. »

Stupéfaits et dubitatifs quant à l'ordre que l'on venait de leur donner, les hommes mirent plusieurs secondes à réagir. Cette opportunité était un plaisir pour certains, et une corvée pour d'autres. Mais plusieurs commencèrent à se lever et à rejoindre la sortie, sans le moindre commentaire.

« On se revoit dans une heure », les informa encore l'homme.

Quand l'amiral Ford passa devant lui, en lui tendant une poignée de main pleine d'un respect paternel, Manson eut une hésitation honorée, avant de se reprendre et de sourire :

« Vous pouvez rester, Wallace », offrit-il en serrant sa poigne.

Le moustachu haussa les épaules :

« Votre offre de prendre l'air est bienvenue, je n'ai plus votre jeunesse, mon garçon ! » et il sortit.

Levi s'était aussi levé, avec énervement, et n'avait, justement, pas l'intention de quitter la tente sans lui toucher deux mots. Il venait de comprendre que des privilégiés étaient invités à rester. Il en faisait partie. Ce n'était pas négociable, auquel cas, général-en-chef ou pas, il lui ferait bouffer ses médailles. Manson dut le sentir, car il haussa un sourcil joueur en croisant son regard. Au final, seule une poignée d'hommes était restée sous la toile, comme s'ils avaient déchiffré un sous-entendu : Hiro, lui-même, Hanji, Pixis, Le Rat et les opérateurs qui, débordés, ne leur prêtaient aucune attention.

Duke et Hiro n'avaient même pas pris la peine de se lever. Hanji, elle, hésita par pure politesse :

« Pouvons-nous nous entretenir en privé ?

— Seulement si nous buvons un verre en même temps, approuva Manson en déboutonnant son col. Cette journée a été longue… »

Elle se rassit en soupirant, mais pas Levi :

« A-t'on des nouvelles de Jäger ? » demanda t'il enfin, n'y tenant plus.

Un des opérateurs se tourna subitement vers eux à l'entente du nom, et hésita avant de s'adresser à Duke d'un air affolé. Celui-ci écouta son caquetage intraduisible, fronçant les sourcils, puis bondit soudain de sa chaise pour foncer vers son poste, en le bousculant au passage. Il s'empara du casque et du commutateur d'émission.

« Qu'est-ce qu'il a dit ? s'alarma Hanji en remarquant que Pit et Hiro s'étaient également levés, leurs yeux, emplis d'attente, braqués sur Le Rat.

— Qu'il vient justement d'établir un contact radiophonique avec un homme parlant eldien, et qui avait, justement, plusieurs fois mentionné ce nom, éclaircit Hiro.

— Bordel de merde ! explosa Levi en rejoignant le pianiste. Ne me dites pas qu'aucun de ces mecs ne parlent notre langue ?! Vous êtes complètement cons ou quoi ?! »

Alors qu'il branchait un second casque pour écouter la conversation, Duke répondait déjà :

« Caporal Kirschtein ? Jean ? C'est toi ? Ici Duke Barton…

— C'est une regrettable erreur, soupira Manson en se massant l'arête du nez. J'aurais dû me douter que la confiance de mes subalternes, envers en vous, restait trop limitée pour…

— C'est également ma faute, fit Hanji avec droiture. J'aurais dû m'en apercevoir plus vite et me montrer plus autoritaire. »

La voix de Jean répondait, et Levi ne comprenait rien :

« Répétez, caporal, on vous reçois mal. Je répète : nous avons une très mauvaise réception !

— …Maintenant que nous sommes là, les règles changent, assura Manson. Barton a des antennes à la place des oreilles, et bricolerait un émetteur capable d'arroser la planète entière avec une pile et une fourchette. On ne laissera plus rien passer, s'excusa til encore. Hiro, prend un autre poste. »

Alors que le blond s'exécutait, dégageant expressément l'un des soldats derrière sa bécane, Levi comprit enfin la voix au bout du fil :

« C'est toi, Le Rat ?

— Affirmatif. Des nouvelles d'Eren ?

— Les traces de l'Assaillant s'arrêtaient à deux kilomètres de Chlorba. Le district a entièrement brulé, et le fouiller, tant que l'incendie ne sera pas maîtrisé, reste compliqué.

— Qu'aurait-il été faire là-bas ? s'immisça Levi en volant l'appareil des mains de Duke. Vous avez fouillé la campagne environnante ?

— Nos équipes de recherche s'y activent toujours, mais rien pour le moment. J'ai quand même fait envoyer quelques équipes à Chlorba, car les empreintes de pas de deux personnes partaient dans cette direction à partir du point de chute du titan d'Eren.

— Je vois. Très bien. Déployez davantage d'hommes sur la ville. Retrouvez-le moi ! »

Il ôta énergiquement le casque, et entendit Hanji l'appeler :

« Levi, la nuit tombe…Tu ne peux pas les forcer à lui courir après dans des conditions pareilles et…

— La ferme.

— Si Eren est en vie, souleva Manson, il reviendra vite. Inutile d'épuiser vos hommes. Je suis sûr qu'il nous cherche aussi… »

Levi était au bout de ses limites émotionnelles. Tout éclatait en morceaux et se brisait autour de lui. Ces ignorants ne pouvaient rien pour l'aider, ni lui, ni Eren. Ils ne savaient rien, et ne pouvaient, donc, rien comprendre. Ce n'était pas leur faute, mais il ne pouvait pas leur expliquer. Garder sa douleur pour lui-même lui donnait l'impression de l'étouffer, c'était déjà mieux que rien.

« Taisez-vous, lâcha t'il sans retenue. Si je dis qu'il faut le retrouver le plus vite possible, j'ai mes raisons. »

Hanji eut un gémissement interloqué, mais se retint de le questionner malgré son angoisse naissante. Manson, lui, afficha un air inquiet et s'obstina :

« Expliquez-vous, tenta t'il sur un ton plus conciliant, comme s'il cherchait à l'apprivoiser.

— Je n'ai rien à expliquer, feignit Levi en se mettant à marcher. Et j'ai besoin de prendre un peu l'air… »

Mais, alors qu'il dépassait les deux commandants, sa jambe blessée lui fut traitresse, et lui déchargea une douleur violente en succombant sous son poids.

Manson eut le réflexe de le rattraper, le soutenant entre ses bras sans le moindre embarras. Levi aurait voulu s'écarter, mais il était sûr de ne pas tenir debout sans son aide.

« Il faut faire soigner cette blessure… Appelez un infirmier ! » s'écria le général, et l'opérateur rendu inactif par Hiro se précipita hors de la tente.

Minuit était passé depuis longtemps quand Jean Kirschtein gagna la base de ralliement, après plusieurs heures de route. La jambe de Levi était soignée et bandée, et on lui avait encore refourgué une saleté de béquille. Il ruminait dans un coin de la tente de commandement, un verre de scotch à la main, cependant que les opérations se poursuivaient sous les ordres du général Manson, infatigable. Il avait arrêté d'écouter les conversations et les éclats de voix des chefs militaires depuis un bon moment, tout comme les implorations d'Hanji pour qu'il aille prendre du repos.

Quand Jean pénétra sous la toile, il se redressa, le cœur battant.

Même Manson se tut en voyant surgir le jeune caporal, ce qui entraîna le silence et la curiosité de tous les autres. Le visage grave, trop las pour éprouver la moindre gêne d'être, ainsi, le centre d'intérêt, Jean marcha droit vers Levi et Hanji. Il sortit un objet de sa ceinture et le leur tendit :

« J'ai trouvé ceci… »

Levi prit le revolver dont le châssis semblait noirci par le feu, mais qu'il reconnut au premier coup d'œil. Sa jalousie envers Hiro le hantait encore, parfois, et le souvenir de Beth Rosenthal ne s'effacerait probablement jamais.

« C'est le sien…, déclara t'il d'une voix atone.

— Il était dans la main...ou plutôt, ce qu'il en restait, d'un cadavre. Nous n'avons pu identifier la victime car le corps était calciné. Ses vêtements étaient entièrement brulés, et nous n'avons relevé aucune plaque… » lui signifia tristement et solennellement le jeune homme.

L'adjudant gardait les yeux baissés sur le lourd Smith&Wesson. Cette arme était maudite, et elle le haïssait, lui, personnellement. Les soldats de Paradis et les shifters des deux camps étaient les seuls à ne pas porter de matricules gravés permettant leur identification. Levi voyait bien où Jean voulait en venir, mais il ne pouvait pas l'accepter. Eren ne pouvait pas avoir miraculeusement survécu à la mort du Titan Fondateur, lui offrant une chance de le revoir qui était probablement le seul espoir ayant permis à Levi de survivre au soir de cette journée d'horreur, pour aller mourir inutilement au fond d'une ville damnée et en flammes. C'était insensé.

« Il se pourrait que…

— Non, impossible. Ce n'était pas lui, affirma l'adjudant d'un ton catégorique.

— Levi…, soupira Hanji, inquiète.

— J'ai dit NON ! hurla t'il, dans un accès de fureur qui choqua toute l'assemblée.

— S'il te plait, tentait encore de le raisonner sa vielle amie, avec une voix faible et bouleversée de le voir dans un tel état. Tu dois absolument dormir un peu, tu es à bout...

— Pas question ! s'emporta t'il plus fort, tremblant de colère, de folie et de désespoir. Cherchez encore, fouillez toute l'île si il le faut ! Retrouvez-le moi ! Et débarrassez-moi de ce truc, je ne veux plus jamais le voir ! »

Il balança le revolver de son amant à travers la tente, et celui-ci voltigea en percutant durement le centre de la table. Les hommes jurèrent et se protégèrent instinctivement le visage. Le barillet s'ouvrit et les étuis vides rebondirent en cascade sur le bois envahi de paperasse.

Et en plus, cette merde avait servi. Sur qui ?

« Ce mec est complètement malade ! Général…, se lamenta l'un des officiers.

— Levi, je t'en prie… » faisait la voix suppliante d'Hanji, totalement désemparée.

Il renonça et, tel un spectre, traversa la salle pour sortir dans la nuit.


Aux échecs, le véritable nom de la reine est « La Dame ». Aux Échecs, comme aux Dames, un pion atteignant la bordure adverse s'offre ce qu'on appelle une « promotion » et peut évoluer en pièce maîtresse, bien souvent, en « promotion de dame » si celle-ci a été prise au cours de la partie.

Aux dames, une dame est représentée sur le plateau par l'empilement de deux pions....

What a godamnn mess : « Quel bordel ! » Ou « Quel foutu bordel ! » (je suis pas sûre du degré de vulgarité ^^)

Cohen : Oui, ce personnage a un nom Juif, et vous comprendrez sûrement que ce n'est pas un hasard... En passant, j'ai découvert que le patronyme « LEVI » était l'un des plus courant pour cette communauté. Ou encore le prénom « Lévi » ou « Levy ».

Le petit « le saviez-vous ? » du chap (parce que, personnellement, j'avais pas tilté) :

En fait, en hébreux, « Levi » signifie « celui qui accompagne ».

« Levi/y » est l'un des douze fils de Jacob, arrière-petit-fils d'Abraham, et grand-père de Moise. Du coup, je crois que la bonne traduction est bien « Levi » et non « Levi », car Isayama a démontré qu'il aimait user de symbolique et ne laissait rien au hasard. Saviez-vous aussi que la représentation de la tribu des lévites est une étoile à six branches (jusque-là, tout va bien) ornée de 12 pierres précieuses (pour les 12 fils) dont celle de Levi correspond à (roulement de tambour) : …une émeraude. Bref. Qu'est-ce qu'on se marre ici !

PS : Ceux qui me suivent sur Wattpad savent que j'ai l'habitude de poster des musiques en fin de chap. Pour celui-ci, je me suis donné un peu plus de mal et ai réalisé un petit diapo sur la musique que j'avais choisie. Vous le trouverez sur Youtube en tapant « Le grand saut de Mikasa Ackerman ».

A + !