Chapitre 26 :

La vision d'un chaos ultime. C'est toute la description que Louis put faire du paysage qui se dressait devant lui lorsqu'il revint à lui. Le souffle de l'explosion avait été si fort qu'il l'avait propulsé contre la voiture. Se redressant en se tenant la tête, il vit une ombre se dresser devant lui et une main se tendre.

Eric : ça va ? Rien de cassé ?

Le Capitaine avait l'air tout aussi sonné que lui, l'onde l'ayant envoyée valser contre son camion. Louis se releva tant bien que mal, toussotant, se tenant l'arrière de la tête qu'il massait avec frénésie. Puis son cœur manqua un battement lorsqu'il vit le corps étendu au travers des débris jonchant le sol. Malgré un appui peu solide, ses jambes trouvèrent la force d'accélérer le pas. Se laissant tomber auprès de Yann, tentant de calmer la panique qui l'avait envahie quelques secondes plus tôt, ses doigts fébriles accédant à son cou rougi, avant de s'avachir sur lui-même.

Des coups frénétiques contre la porte et la sonnette stridente, le firent sursauter, le sortant de ses méandres. Il se dirigea vers la porte tel un automate, affaibli par les derniers évènements. Voyant la tête de Louis apparaître dans l'encadrement, la suie sur son visage, sa veste déchiquetée, son regard peu assuré, les têtes maussades d'Alex et de Christophe derrière lui, il fut pris d'un vertige. Leur présence, l'absence de Yann, l'apparence de Louis…

Kévin : Qu'est-ce que… Il est… ?

Les mots se coincèrent dans sa gorge, l'oxygène se faisant soudainement rare à l'idée que son mari… C'est la première idée qui lui avait traversé la tête, et il se sentait comme déconnecté.

Louis : Il est à l'hôpital.

Il voulut se reprendre. Se calmer. Respirer à l'idée que son mari soit toujours en vie. Mais rien n'y fit.

Kévin : Comment il va ?

Louis : C'est pas joli joli. On ne sait pas grand-chose pour le moment. Je t'emmène. Moreno et Lecomte vont rester avec le petit.

Antonin ! Il n'y avait même pas pensé. Des officiers l'avaient ramené une demi-heure auparavant. Il avait tenté de le serrer dans ses bras, rassuré après l'angoisse qu'il avait vécue, mais Antonin ne s'était pas laissé faire. Juste un bref « excuse-moi, je voulais pas te faire peur », et il était parti s'enfermer dans la chambre. Ses collègues lui avaient expliqué la situation ; et même si Kévin avait été soulagé d'apprendre que son bonhomme était simplement parti rejoindre Yann, il n'en avait pas moins été meurtri de l'accueil froid et hostile dont le garçon avait fait preuve à son égard.

Louis : Kévin ?

Kévin : Hein ?

Louis : Ressaisis-toi, ils vont lui expliquer, t'en fais pas. Prend ta veste, on y va.

C'est abattu et dépité qu'il franchit les portes de l'hôpital, regardant autour de lui tel un petit garçon perdu. Il sentit la prise de Louis se raffermir sur son bras et se laissa guider au travers du dédalle des couloirs, apercevant au loin le Capitaine Simon et certains de ses hommes, qui avaient eu la chance de sortir avant que la maison n'explose. Louis l'avait informé de ce qu'il s'était passé, et plus encore que l'incertitude qui l'avait envahi durant le trajet silencieux, la peur de l'inconnu qui se présentait devant lui le terrifiait. Les larmes qu'il aurait aimé verser afin de se libérer de ce trop-plein restaient définitivement sourdes à ses appels, asséchant un peu plus ses yeux et sa gorge. Son cœur, qu'il aurait aimé calmer, s'emballait à chaque pas qui le rapprochait de son époux, ne lui laissant aucun répit. C'est avec un mal de tête lancinant qu'il arriva enfin à destination, avant que Louis ne le fasse asseoir. Une tape amicale sur l'épaule le fit doucement revenir à la réalité.

Eric : Ça va Kévin ?

Kévin : Je sais pas vraiment.

Eric : Le médecin ne devrait pas tarder. Et puis il est costaud ton homme.

Kévin afficha ce qu'il espérait être un sourire, mais qui, devant l'œil peut convaincu d'Eric, devait ressembler plus à une grimace.

Kévin : Et toi ? Tes hommes ?

Eric : Moi, ça va. J'ai perdu deux gras, et deux autres sont en soins intensifs.

Kévin : Désolé

Eric ne répondit pas et se contenta de regarder distraitement le passage de divers médecins et infirmières.

Ce n'est que 4 heures plus tard qu'il put enfin accéder à la chambre de Yann, suivit par Louis. Le médecin était venu une heure plus tôt lui annoncer l'état de son mari. Une jambe cassée, diverses brûlures au second degré sur la plupart du corps, des lacérations ça et là refermées par des points de suture, sous ventilateur, lui avait-on dit, pour soulager ses poumons intoxiqués par la fumée. Le résultat visuel était impressionnant, la peau rouge de son visage, de son cou et de ses bras, pansés pour éviter tout risque d'infection, la jambe plâtrée surélevée, et ce tube dans sa gorge… comme 5 ans auparavant, lorsqu'il l'avait veillé jour et nuit à l'hôpital lors de son agression. Il s'en sortait pas trop mal, lui avait dit le médecin. Pas trop mal… drôle de façon de relativiser l'état dans lequel il le voyait. Ne sachant quoi faire, il se laissa tomber sur une chaise en côté du lit. Il avait cru le perdre une première fois suite à son manque de jugement vis-à-vis d'Antonin, et il se retrouvait une nouvelle dans ce mal être face à l'image qu'il se présentait à lui. Oui, le médecin avait été rassurant. Sa vie n'était pas en danger. Mais lorsqu'il avait vu Louis et ses collègues devant la porte, il avait cru mourir l'espace d'un instant. Rongé par sa culpabilité, ses remords, son incapacité à faire quoi que ce soit. Pour lui. Pour Lui. Noyé dans cette marée intense de sensations toutes plus désagréables les unes que les autres, suffocant sous sa peine, éreinté de ces chocs psychologiques à répétition.

Louis : Ca va aller Kévin ? Faut que je repasse au commissariat.

Kévin : Oui.

Louis : Je reviens dès que je peux. J'appelle ta mère.

Kévin : Louis, non.

Louis : Vu ton état, je te laisse pas seul.

Le ton était catégorique, et Kévin l'en remercia intérieurement. La compagnie lui ferait du bien. Elle lui permettrait d'échapper, ne serait-ce que quelques heures, à ses émotions dévastatrices qui le rongeaient de l'intérieur.

C'est dehors que sa mère le retrouva, prostré sur les marches. Elle le prit dans ses bras, comme elle adorait le faire lorsqu'il était enfant, et cette chaleur réconforte l'apaisa subitement.

Brigitte : mon poussin, je suis désolée

Kévin : Ca va aller, Maman. Ca va aller.

Elle prit son visage entre ses mains, et scruta son visage, comme pour tenter de déceler un quelconque mensonge.

Brigitte : Kévin Laporte, tu sais que j'ai horreur que tu me…

Kévin : Mentes. Je sais, je sais. Mais ça ira.

Brigitte ne détourna pas le regard. Elle était restée chez Louis, au cas où, mais n'avait pas revu son fils depuis près de 4 mois. Et ce qu'elle voyait à ce moment-là ne lui plaisait pas beaucoup. Kévin était toujours amaigri, plus, même, que depuis la dernière fois qu'elle l'avait vu. Ils s'appelaient souvent et Louis ne manquait pas de lui donner de ses nouvelles. Ses poumons le taquinaient encore souvent, rien de bien méchant, mais suffisamment pour que Kévin doive rester parfois alité quelques jours. Seulement, connaissant son fils, et son engagement vis-à-vis d'Antonin, elle savait que les recommandations du médecin n'étaient pas suivies à la lettre. Mais ce qui la dérangea encore plus fut de voir les traits tirés de son visage, et ses yeux… Si brillants depuis qu'il était avec Yann, si heureux lors de l'arrivée d'Antonin, mais si vides aujourd'hui. Son cœur de mère se serra, et elle le serra contre elle de toutes ses forces.

Brigitte : Qu'est-ce qu'il y mon bébé ?

Kévin : Rien, maman, y'a rien. C'est juste… je m'inquiète pour Yann, c'est tout.

Brigitte se recula.

Brigitte : A d'autre, Kévin. Je suis ta mère, je te connais ! T'as vu l'état dans lequel tu es ? C'est à cause des problèmes que tu as avec lui en ce moment ?

Kévin la regarda et sa mère émit un sourire.

Brigitte : Je vis toujours chez Louis. Et il me raconte beaucoup de choses. Comme par exemple les tensions qu'il a senties chez toi comme chez Yann, au boulot. C'est qu'il y a donc un souci.

Kévin : C'est… On s'éloigne. Et je sais pas quoi faire pour le retenir. Je sais pas comment m'y prendre. J'ai… Je l'aime Maman. Tellement, que ça fait mal. Je sais plus. Je sais plus quoi faire.

La détresse de son fils, ses sanglots dans la voix, la frappèrent en plein cœur. Elle lui caressa la joue, lui déposant un baiser sur le front.

Brigitte : Il n'y a pas que ça mon chéri.

Kévin la regarda, hésitant à tout lui raconter. Lui raconter leurs disputes, toujours sur le même sujet, lui dévoiler ce qui le bouffait jour après jour, lui avouer ses démarches secrètes. Il aurait tellement aimé se confier, là, tout de suite, espérant que ce fardeau se ferait plus léger. Mais s'il lui disait, comment réagirait-elle ? Le prendrait-elle pour un fou ? Même si c'était sa mère, même si jamais elle ne le jugerait, il savait que cette histoire, son histoire, était loin d'être simple. Il se faisait déjà horreur lui-même, bien que ses actes, ses sentiments, étaient avant tout tournés vers Lui ; pour Lui, et pour leur couple. Il devait l'aider, mais sans communication, il lui était impossible d'effectuer seul ce qui lui semblait être la meilleure solution. Surtout derrière son dos. Il savait qu'il ne lui pardonnerait jamais, et cela signifierait la fin de leur couple. Et ça, il ne pouvait s'y résoudre. Alors, plutôt que de gâcher l'une des plus belles choses qu'il avait dans sa vie, il préférait continuer, seul, souffrant de son absence, de son silence, souffrant pour Lui et avec Lui, essayant de l'aider au mieux malgré son appréhension. Et malgré ses efforts, de prendre sur lui, de faire comme si…. Comme si cela n'entachait pas sa vie, sa bonne humeur, il s'épuisait. Mentalement et physiquement. Il était à bout. Mais il devait y arriver, ne pas renoncer. Il se l'était promis. Ne voulant perdre ni l'homme qui représentait plus à ses yeux que sa propre vie, ni cet enfant qu'il aimait. Une fois de plus, il prit sur lui de se taire, de laisser sa peine l'envahir et de lutter seul contre sa souffrance.

C'est une voix chaleureuse qui lui fit tourner la tête.

Eric : Il est réveillé.

Kévin le présenta à sa mère, avant de s'excuser et de les laisser pour rejoindre son époux.

Il s'approcha doucement avant de s'asseoir une fois de plus sur la chaise, lui effleurant la main. Aussi infime soit-il, ce contact eut pour effet de faire s'ouvrir les deux yeux verts.

Kévin : Ca va ta gorge ?

Il lui servit un verre d'eau, qu'il lui fit boire à petites gorgées. Il avait été extubé quelques minutes avant qu'il le rejoigne. La gorge endolorie de Yann apprécia la fraicheur du liquide, puis le commissaire reposa sa tête sur l'oreiller.

Yann : Merci

Sa voix râpeuse lui fit pousser un grognement.

Kévin : T'as besoin de quelque chose ?

Pour toute réponse, la main attrapa la sienne et leurs doigts s'entrecroisèrent. Kévin apposa ses lèvres sur cette main qu'il avait eu peur de ne plus serrer quelques heures auparavant.

Kévin : Tu m'as fichu la trouille.

Yann : C'était pas mon intention.

Il vit le visage de son mari esquisser une grimace

Kévin : T'as mal ?

Yann : Je suis juste fatigué. Antonin ?

Kévin : Il est à la maison avec Alex et Christophe.

Yann : Bien.

Yann tourna la tête sur le côté et ferma les yeux. Kévin le regarda sombrer dans les bras de Morphée dans l'angoisse et la crainte du mois à venir. Ayant discuté avec le médecin, ce dernier lui avait appris que Yann serait gardé 5 jours en observation, et sans contre-indication, qu'il pourrait rentrer avec 1 mois d'arrêt minimum. Un mois chez eux, un mois que Kévin appréhendait plus que tout. Car il ne pourrait plus continuer ce qu'il faisait jusqu'alors. Mais à son appréhension se mêlait l'espoir. L'espoir qu'enfin, ce dialogue de sourd allait cesser. Que Yann finirait par se rendre compte de lui-même de ce dont il avait commencé à lui parler des centaines de fois auparavant, cause de leurs disputes innombrables. Oui, enfin l'espoir que pendant ce mois, tout s'arrange.