SOUPIRS

Adam soupira. Pour la énième fois de la soirée. C'était tout ce qu'il arrivait à faire: soupirer.

Il menait une vie minable dans un appartement minable. Un appartement minable qu'il ne parvenait même plus à se payer. Il devait quoi? Deux mois de loyer? Trois? Plus encore? Le bon vieux Albert Stewart savait être patient et avait fait preuve de générosité en le déchargeant de ses dettes d'avant l'incident, mais tout le monde avait ses limites. Et Adam sentait qu'il flirtait dangereusement avec celles de son propriétaire. Les visites de ce dernier se faisaient plus fréquentes et le ton de l'homme, beaucoup moins courtois. Il voulait son argent, et le jeune homme était parfaitement en état de le comprendre.

Seulement, cet argent, il ne l'avait pas. Il n'en avait même plus pour se nourrir...

Ou plutôt, oui. Il en avait. Lawrence lui en avait donné. Quelques fois déjà. Il avait eu beau refuser, protester fortement, le chirurgien n'avait rien voulu entendre et lui avait carrément fourré cet argent dans les poches. Il aurait pu répéter un million de fois qu'il allait bien, Lawrence aurait su qu'il mentait, qu'il n'allait pas si bien qu'il le prétendait. Il ne pouvait rien lui cacher, l'homme le connaissant déjà trop bien. Cette trop grande perspicacité chez l'autre homme avait tendance à l'agacer mais, dans un sens, elle le réconfortait aussi. Bien que jamais il ne l'aurait avoué.

Malgré tout, il se sentait pathétique. Il en était au point d'accepter de l'argent de la part d'un ami. Malgré tous ses défauts, il avait toujours été trop fier pour demander de l'argent aux autres. C'était en grande partie pourquoi il s'était retrouvé à abandonner ses ambitions d'artiste, et avait plutôt commencé à prendre des photos d'étrangers en échange d'argent sale. Pour survivre.

D'avoir à accepter l'aide de Lawrence était un nouveau bas-fond pour lui. Même si, ironiquement, c'est cet argent honteux qui lui permettait de graduellement reprendre du poids et reprendre des forces.

Alors il soupirait, comptant les jours le séparant de la fin, le séparant du jour où tout lui exploserait à la figure. Il savait qu'il se ferait mettre à la porte de son appartement, un de ces jours. L'argent de Lawrence couvrait la nourriture et autres nécessités, mais pas les mois de loyer impayés. Il se retrouverait à la rue, sans argent et sans possessions, ne récoltant plus que la pitié de tous. Il pouvait supporter la pitié des étrangers, ou des gens comme Albert Stewart ou ces infirmières snob à l'hôpital. Ces gens-là ne le connaissaient pas, et il se fichait bien de ce qu'ils pensaient de lui.

Mais la pitié de Lawrence… Ça, c'était une pilule dure à avaler. Déjà qu'il avait honte d'accepter son aide financière. Qu'est-ce que ce serait, lorsqu'il n'aurait nulle part où aller? Qu'il n'aurait vraiment plus rien? L'homme aux cheveux blonds ne le verrait plus que comme un perdant et ça, il ne le supporterait pas.

Alors il soupirait. Que pouvait-il faire de mieux? Regarder la télévision ne faisait que l'ennuyer davantage. La lecture ne lui avait jamais semblé quelque chose d'agréable. Il n'avait personne à appeler et, de toute façon, il n'était pas du genre à discuter pendant des heures au téléphone. Comment pouvait-on avoir tant de choses à se dire?

Alors il soupirait.


«Val?»

Aucune réponse. La jeune femme aux cheveux blonds feignait d'être trop préoccupée par le patient qu'elle examinait. Sarah ne put que soupirer face à l'attitude totalement puérile de son amie. Agirait-elle en adulte, un de ces jours?

«Val?»

Elle l'ignora encore.

«Val! Est-ce que tu boudes?»

La blonde haussa les épaules.

«Val, tu es comme ça depuis ce matin. Est-ce que j'ai fait quelque chose?» demanda Sarah, espérant paraître désolée.

Silence.

« C'est la Docteure Walker, c'est ça? Elle t'a menacée de te rédiger une autre note dans ton dossier? »

Silence. La jeune femme à lunettes, levant les yeux au ciel, s'approcha de son amie jusqu'à ce qu'elles soient côte à côte. Valérie s'obstinait toujours à ne pas la regarder.

«Tu veux bien m'expliquer pourquoi tu me boudes comme ça?» fit-elle prudemment.

L'autre leva enfin les yeux, sans pour autant montrer le moindre signe d'adoucissement. Elle semblait toujours aussi furieuse. Sans raison apparente.

«Et pourquoi je devrais t'expliquer quoi que ce soit? Je t'emmerde pas, toi, quand tu as une mauvaise journée. Lauren et toi, vous me traitez comme une enfant et j'en ai marre. Je ne vous dois rien.»

Sarah soupira.

«Val... Tu sais bien que ce n'est pas pourquoi je te pose la question. Je ne suis pas ta mère (Dieu merci), et je n'ai pas envie d'agir comme tel. Je m'inquiète pour toi, c'est tout.»

« Eh bien pas besoin. Tout va bien, merci. »

Sarah n'était pas idiote. Elle connaissait son amie. Elle était explosive, un peu immature, et elle faisait des scènes à presque tous les jours pour peu. Mais quand elle se calmait et boudait, Sarah savait que quelque chose ne tournait pas rond. Et parce que Valérie avait l'intelligence émotionnelle d'un enfant de cinq ans, il était clair qu'elle ne parlerait pas de ses problèmes sans beaucoup, beaucoup d'insistance. Et un peu de manipulation.

« Val, tu sais que je te raconte mes problèmes. Tu es toujours la première à qui je me plains quand ma mère m'organise une de ces 'blind dates' avec les fils de ses amies et collègues. Je te fais confiance. Et tu peux me faire confiance aussi. Je suis là pour toi, c'est tout. »

La jeune femme boudeuse se renfrogna encore un peu, semblant réfléchir à ce qu'elle était censée répondre. Après avoir considéré la question, elle leva enfin les yeux. Sarah y vit une vulnérabilité qu'elle voyait rarement chez son amie.

«Tommy m'a quittée, hier.»


Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac.

Jamais l'horloge murale n'avait semblée aussi bruyante aux oreilles d'Adam. Ses constants « tic tac » se répercutaient contre les murs, résonnant dans l'appartement vide. Il n'entendait plus rien d'autre et il en avait mal à la tête. Non seulement était-elle bruyante, mais l'horloge était aussi inutile, avec son heure de décalage. Il n'avait pas changé l'heure la dernière fois qu'il aurait dû le faire.

Trop paresseux.

Ainsi, il endurait ce bruit énervant pour rien. Cette simple idée l'enrageait et il fut sur le point de lancer sur l'appareil le premier objet lui tombant sous la main, lorsqu'un autre bruit vint le distraire de son objectif.

Le téléphone.

Reconnaissant la provenance de ce bruit, le jeune homme bondit sur ses pieds, se précipitant vers le combiné. Il était si désespéré, si près de la crise de nerfs que n'importe quoi susceptible de lui changer les idées était le bienvenu.

N'importe quoi.

«Oui?» fit-il, dès qu'il eut porté le combiné à son oreille.

Silence. Aucun son, à l'exception peut-être d'une respiration irrégulière, à l'autre bout du fil.

«Allô?» répéta-t-il, fronçant les sourcils.

La respiration s'accéléra, comme si l'interlocuteur devenait nerveux. Interlocuteur... ou interlocutrice? Il l'ignorait. La seule chose dont il était certain était qu'il y avait bel et bien quelqu'un à l'autre bout du fil. Et cette personne tardait à répondre.

«Il y a quelqu'un?»

Question inutile. Il en connaissait déjà la réponse. Pourtant, tout ce qu'il entendit en retour fut la tonalité.

On avait raccroché.

Adam ne put que froncer les sourcils, alors qu'il décollait le combiné de son oreille et le fixait avec incompréhension. N'était-ce pas la deuxième fois que cela lui arrivait? C'était la deuxième fois qu'une personne inconnue l'appelait, sans pourtant prononcer la moindre syllabe.

C'était définitivement étrange. Et curieux.

Le jeune homme haussa les épaules avec nonchalance, avant de raccrocher et de retourner s'assoir sur le canapé. Il avait mieux à faire que de se préoccuper de coups téléphoniques.

Car c'était certainement le cas. Un coup téléphonique.


NdA: C'est ainsi que se conclut le dernier chapitre que j'ai rédigé en 2007. Les suivants ont été terminés en 2017 et 2018, donc 10 ans plus tard. Toute différence de style s'explique donc par ce voyage dans le temps.