Posté le : 24 Juillet 2012. Le jour n'est pas encore arrivé où je cueillerais des fleurs de guimauve.
« The Baba O'Riley » mon groupe Facebook où vous pouvez suivre l'avancée de mes écrits et les délires que je partage avec déjà plus de deux cents membres. Là-bas, vous y trouverez le PDF de ROCKRITIC qui sera remis à jour afin d'y ajouter ce chapitre.
« Aime-toi parce qu'il n'y aura pas beaucoup de personnes pour le faire à ta place. Au fond, nous sommes pareils. C'est juste qu'il y en a un qui a eu les couilles de réaliser les rêves des deux. We were born to die.
Éternellement tien,
ROCKRITIC »
ㄨㄨㄨ
Ce que D. Would a fait ces derniers mois :
Deux naissances dans ma famille. Je suis admise en troisième année d'Histoire. Je suis toujours aussi motivée pour écrire et, peut-être un jour, devenir écrivain. ROCKRITIC m'obsède toujours autant et je l'aime ce con. Je l'aime terriblement.
Je vous souhaite une excellente lecture et de bonnes vacances ! Merci d'avoir suivi ce travail titanesque étalé sur des mois, des années. Le chapitre a été corrigé grossièrement par mes soins. Veuillez être indulgents. Une version plus clean verra prochainement le jour.
Merci aux revieweurs anonymes : Geraldine et Laura, dans l'espoir que cette suite et fin du bonus-préquelle vous plaise.
Note :
Important/ Chapitre écrit exceptionnellement à la première personne. Lorsqu'il n'y a pas d'indication à la fin d'une réplique, c'est qu'il s'agit de Draco. Je fais ça afin d'éviter au maximum le « blabla, ai-je répliqué ». Tout autre personnage est indiqué. J'ai dû abréger certaines scènes, car ce bonus devenait infiniment long.
(*) Aussi étrange que cela puisse paraître, ce titre de Michel Berger m'a toujours interpellé même si ce n'est pas ma came, musicalement parlant.
(°) Passage inédit figurant dans le chapitre 9 de ROCKRITIC (version PDF, disponible sur mon groupe Facebook)
(1) Avatar Aaang, in. Legend of Korra
(2) Ce sont de véritables coupures de presse que j'ai effectuées moi-même. Je tiens un petit carnet avec quelques perles.
(3) Échantillon de musique (note, accord) que l'on récupère dans un morceau afin de le placer dans un autre.
(4) Description du Baba O'Riley (cf. voir mon profile). Je trouvais ça sympa de réutiliser le lieu et le placer dans un autre endroit, même si c'est juste pour le décor plus qu'autre chose.
(5) Une description de Pansy figurant dans le drabble « Anthétiquement vôtre » que GrumpyApple m'a autorisé à exploiter. Je la trouvais si merveilleuse que bon, j'ai craqué. Je la remercie du fond du cœur parce que bon, ce n'est pas évident de prêter son texte à quelqu'un.
(6) Chroniques, chapitre 2 « La terre perdue » p-53,54, Bob Dylan. Un roman que je vous conseille si vous aimez le chanteur folk. Il retrace son parcours, ses choix, ses doutes et même si on ne connaît pas, je trouve qu'il donne de merveilleux conseils et une philosophie de vie.
(7) Ce passage provient de ma fanfiction « La Perfidie des Petites Choses » que j'avais adoré écrire et que je voulais faire partager ici. J'ai enlevé des morceaux, bien évidemment, et j'en ai ajouté d'autres.
(8) Description figurant dans la fanfiction de SamaireLaBiche, Street Hurt, Chapitre 3. Sam me l'a prêtée parce cette histoire roxx et que c'est mon Kinder Surprise.
(9) Extrait du film « Jeu d'enfant »
Pistes musicales, ce qui m'a inspiré ce chapitre : Don't cry – Guns N'Roses. Oh, me – Nirvana. Lontani dal Mondo – Negrita. Leave the light on – Beth Hart. Blueprint – Björk. Rise – Eddie Vedder. Crazy – Gnarls Barckley. Born to Die – Lana del Rey. Black Jesus – Everlast. Wolf & I – Oh Land. Aeon – Anthony and The Johnsons. I truly loved ya – Selah Sue. Fireflies – Patti Smith. Heaven's on Fire – KiSS. Jack in the Box – Elysian Fields. Bitch Ain't Shit – Ben Folds. Just Becaude I do – Selah Sue. Wanted Dead or Alive – Warren Zevon. Wordless Chorus – My Morning Jacket. Voodoo Child – Jimi Hendrix. The Lame Soul – AaRON. La Chute – Yann Tiersen.
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Les Princes des Villes (*)
(le Préquelle, part. II)
suite de « ∞ young »
« When we hit our lowest point, we are open to the greatest change » (1)
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Angleterre. Comté de Northumberland. Ville de Newcastle upon Tyne. 280 543 habitants. Le 7 Avril 1999. 16 H 28. 9° degré à l'ombre. Une mouche égarée fonce vers un ventilateur. Elle se fait broyer par les hélices en rotation. Près de celui-ci se trouve un jeune homme, ou plutôt un garçon. Il n'avait pas le moindre poil au menton. Le ventilateur est allumé par caprice plus que par nécessité. Le mécanisme l'avait toujours fasciné.
La chambre que j'occupe avec Blaise et Théodore a un décor hétéroclite, à l'image de nos personnalités. Le lit de Théodore se trouve près de la salle de bain. Il a posé sur une étagère de gros tubes à essai remplis de sables en tous genre et des livres parlant de Physique et phénomènes paranormaux.
Étrangement, Théodore est très superstitieux. Lors de notre arrivée, il avait insisté pour décimer un peu de sel aux quatre coins de la pièce ce qui avait fait rire Blaise. Celui-ci avait ramené une minitélé avec lui et la laissait allumer tard le soir, mattant des séries au caractère pornographique, la main sous la couverture. Au-dessus de sa tête de lit, il y avait un gigantesque poster d'une fille dans une position aguicheuse, les genoux repliés vers son secret de polichinelle. Blaise a également une collection impressionnante de minéraux rares que lui envoie son père. Il travaille dans l'extraction de bijoux, et lui en envoie par colis.
J'ai les bras croisés derrière la nuque, le regard levé vers le plafond tandis que les prismes argentés des pierres dansent avec les lueurs du soleil. J'entends Blaise chercher une station de radio de soul qu'il adore, en grognant sans arrêt lorsqu'il repasse sur la même fréquence par accident.
Théodore lit une bande dessinée écrite en russe avec un sourire en coin. Je le regarde un bref instant puis mon regard se perd par la fenêtre ouverte sur le parc du pensionnat. Dans mon dos, je sens le papier des coupures de journaux se froisser.
Je les collectionne et en fais des petites œuvres d'art. C'est mon mur, celui de mes lamentations et observations. Je récupère mes magazines que les étudiants jettent et les troue avec ma paire de ciseaux. Je finis par m'allonger sur mon lit et je redécouvre quelques maximes de mon cru.
« Le poil à gratter : Qu'est-ce qu'elle a ma réputation ? » (2)
« Bacchus célébré : Je ne me sentais pas concerné »
« Dieu est un homme parfait »
« Les quatre fillettes incubes »
« L'hémoglobine de sa plume »
« Ruth à bagages »
« Bombe attack : Hausse de la croissance »
« Marchands de sommeil : Méfiez-vous des clowns »
« Les jeunes chinois avides de réussite : ces ministres déjà sur le départ »
« Premier cheveu blanc pour Peter Pan »
« Paris, la fin d'une tour symbole »
Au pied du mur se trouvent des piles entières de livres, formant une sorte de banc sur lequel on peut s'assoir. Je n'ai pas investi dans une étagère. Je n'aime pas ça. Je préfère me convaincre que les livres poussent dans le sol. J'y suis presque arrivé...
J'y dépose mes clefs, mes vêtements repassés, de vieux dessins... En face il y a mon grand bureau en verre qui est surchargé de babioles (rubik cube, aspirines, bilboquet, post-it, briquets, chewing-gum, préservatifs, clefs...).
Blaise a commencé à s'impatienter et a laissé tomber la radio avec fracas. Je la ramasse, d'un air totalement blasé et tourne le bouton de fréquence. Je monte le volume et Carry on my wayward son résonne dans notre chambre.
Théodore, comme d'habitude, semble indifférent au vacarme. Je murmure les paroles. C'est bon. Le son rift dans mon crâne. Black Jesus entre en place et je me mets à fredonner pour de bon. Malgré lui, Blaise est imprégné du rythme et tapote sa table de chevet de ses longs doigts.
C'était un de ses débuts de week-end ennuyant où on avait strictement rien à branler. Les cours reprenaient lundi, comme d'habitude, et – au lieu de sortir, faire la fête – nous avons pris la décision d'un commun accord de rester enfermer à l'intérieur. Nous avons reçu un blâme de la part du directeur pour avoir fait une orgie dans notre piaule la semaine dernière.
Cons comme nous le sommes, nous pensions que les filles nues, l'alcool et la musique anarchique passeraient inaperçus. Il faut croire que nous nous trompions lourdement. Théodore en porte encore les stigmates. Il a été griffé plusieurs fois au visage par une gonzesse complètement déjantée ramassée dans la gare du centre-ville.
Pour sa part, Blaise est devenu incroyablement peu bavard : on a appelé sa mère pour lui avertir de ses frasques. Nous étions dans le bureau du directeur lorsqu'elle a hurlé des mots incompréhensibles. Je ne la connais pas, mais elle a l'air d'avoir un grain. Un gros grain.
Hier soir, j'ai entendu Blaise dire à Théo qu'il avait peur qu'elle vienne pour le frapper en public. Je pense que de nous trois, Blaise est celui qui a le plus à craindre des représailles. Le père de Théodore est maintenant trop vieux pour se préoccuper de ce genre de choses et mes parents sont vaccinés à mes conneries. Ils s'en foutent pas mal.
– A votre avis, on pourra sortir pour le dîner ? demande Blaise. J'ai pas envie de crever la dalle comme un rat mort.
– J'ai demandé à Pansy de nous ramener un morceau, je réponds après avoir laissé un long silence planer.
Je n'aime pas répondre tout de suite à mes interlocuteurs. J'ai l'impression de leur donner une importance qu'ils ne méritent pas. À cause de ça, la plupart des professeurs m'imaginent lent d'esprit. Tant pis. Au moins je suis tranquille. Ils ne prennent pas le risque de m'interroger et, ainsi, retarder le cours...
Blaise hausse des épaules et commence à faire la conversation avec Théodore. Tout à coup, je me lève et pars me doucher. Il doit bientôt être quinze heures et je n'avais toujours pas quitté mon lit. Je prends des habitudes de clodo. C'est pas bon pour ma classe. Je me déshabille et me glisse sous l'eau glaciale. Les deux autres ont utilisé toute l'eau chaude. Bordel, mon Manoir me manque... Je me lave rapidement et finis par sortir de là, nu.
Je m'en fous que Blaise et Théo me voient à poils. On s'est déjà vu des milliers de fois (quoi que l'on peut complexer par rapport au sexe de Blaise qui est l'illustration même du mot « grand »). Mais ça, j'en ai rien à carrer. Je suis pas mal membré. Théodore, par contre, est un peu modeste de ce point de vue là.
D'ailleurs, c'est à cause de sa bite qu'on s'est disputé la dernière fois. J'avais fait une plaisanterie vaseuse à ce propos alors qu'il sortait de la douche. Blaise a aboyé de rire comme le parfait crétin qu'il est. J'ai enchaîné. Théodore n'a pas apprécié. Nous nous sommes battus. Lui, à poils, moi en pyjama. Blaise, ce sale con, n'a pas essayé de nous séparer, mais nous a filmés en rigolant. Théo est une vraie furie quand il est en colère. Il a essayé de m'étrangler. Il devait avoir ses chaleurs. Maintenant qu'il a baisé, il est plus détendu. Il a plaidé le losing-control. Je lui ai pardonné. C'est ce qu'on fait entre potes. Enfin, ce qu'on est censé faire...
Quelques coups sont frappés à la porte. Blaise entre sans demander son reste et fouille la pharmacie. Il prend une capote et se tire aussitôt. J'attrape un caleçon. Dans notre chambre, une fille que j'ai croisé quelques fois dans les couloirs de l'école contemple le tableau de Bob Marley suspendu près de la fenêtre. Elle porte une robe très courte et Théodore affiche un sourire goguenard et lève son pouce dans ma direction. Je me racle la gorge et m'avance. Elle se tourne et me regarde, se mordant les lèvres. Dans mon dos, j'entends Blaise fermer le zip de son blouson.
– On se casse, lance-t-il. On va se balader un peu.
Je ne l'écoute pas et serre la main de la fille.
– Draco.
– Astoria, répond-elle avec une légère rougeur aux joues. Elle est cool votre piaule.
– On le sait. On a beaucoup de style, tous les trois.
Je me gratte l'entrejambe, la contourne, mattant son postérieur, et attrape un jean que j'enfile. Blaise saisit l'épaule d'Astoria et s'en va en me lançant un regard revolver. Théodore explose de rire et lâche sa revue.
– Tu crois qu'il va réussir à la sauter ? demande-t-il.
– Si j'étais elle, j'accepterais. C'est un bon coup.
– Il paraît qu'elle est particulièrement difficile. Blaise lui tourne autour depuis des lustres.
– Pour une fois qu'on lui fait un peu de résistance, je marmonne en attrapant un tee-shirt à la gloire de Led Zep. En tout cas, s'il sort c'est son problème.
Théodore ne dit rien et ramasse les quelques paires de chaussettes qui jonchent le sol et les balancent sur la pile de linge sale. Il nous arrive de passer un mois entier avec un tas de vêtements crades dans la pièce et personne pour qui le descendre à la laverie.
La dernière fois, un caleçon non identifié est devenu beige foncé au fil des semaines. La déchéance. Lorsque l'odeur devient trop insupportable (surtout lorsqu'on revient du sport), on tire ça à la courte paille. L'autre jour, c'était moi. J'ai cru mourir.
– Et toi, avec Luna ? lance innocemment Théodore.
Je m'arrête dans mon geste et tombe lentement sur mon lit. J'éteins la radio et dis :
– Je crois avoir fait une connerie.
Je lui raconte alors la vérité. Toute la vérité. Théo ne connaît Luna que de nom. Il ne l'a jamais vu. Mais, je crois que c'est amplement suffisant. Je parle trop d'elle, de toute façon. Blaise croit même que j'en suis amoureux. C'est des conneries, bien sûr. Alors pourquoi ça me fait un peu de mal d'y repenser ? Luna, je pensais l'avoir perdu de vue. Je l'ai retrouvé y'a pas si longtemps que ça. Un an, tout au plus.
Ce n'était ni le fruit du hasard, ni prédestiné. Ça c'est fait comme ça, parce que la conne du centre de pédopsychiatrie a fait un dernier rappel des patients pris en charge il y a quelques années. Luna était dans le lot. Elle est arrivée, complètement ailleurs et je me suis dit que c'était râpé pour elle. Luna avait tout d'une folle. Elle se ferait enfermer, c'est sûr.
Au début, elle ne m'a pas vu. Moi, je ne voyais qu'elle. Maman lisait un magazine sur les progrès neurologiques et mon père fixait sa montre. Moi, je contemplais Luna. Mon regard lui criait de me regarder, enfin. Et elle a tourné la tête. Ses yeux se sont illuminés. La suite, je ne m'y attendais pas. On a beau se mettre des putains de barrière, se croire irréductible et prêt au changement, en réalité c'est une toute autre affaire.
Luna a débarqué sur Terre, et sa folie douce a tout détruit sur son passage. Luna était devenue ma came. Elle n'était ni splendide, ni sexy. Pourtant, c'était elle que je désirais si fort. Retrouver une amie d'enfance a toujours quelque chose de sensuel. Parce que... Parce qu'en plus d'avoir des souvenirs communs, on s'observe d'un tout nouvel œil.
Ce qu'on s'interdisait de faire étant gamin devient un risque à prendre. Tout le monde sait que l'amitié est imbaisable, sauf moi. I crossed the line. Luna, je la trimballe là – dans mon cœur – depuis des années. Impossible de s'en détacher et ça nuit à ma salaud-attitude.
– J'ai couché avec Luna.
Théodore ne dit rien et ça ajoute une petite note tragique à ma déclaration.
– Luna est ce genre de nana quasi intouchable. Et pourtant, j'ai touché à son corps. Ça doit être du blasphème, ou quelque chose dans le genre.
Je raconte la manière dont j'ai interprété ses mots comme des avances et de comment la machine s'est mise en route. Elle m'avait longuement parlé de Peter Pan cet après-midi-là. Je l'écoutais à moitié. Ces derniers mois, la magie c'était envolée de mon côté. Je n'y croyais plus trop.
Luna a tout ravivé sur son passage et de simplement blasé je suis passé à captivé. Elle me parlait de sa petite voix adorable alors que j'étais allongé sur son lit. Elle caressait mes cheveux (Luna est la seule personne vivante que j'autorise à y faire des nœuds).
– J'avais une nouvelle fois fugué de chez moi. J'avais pris le train et débarqué chez elle le lendemain matin, je raconte. On a passé une semaine démente, tu vois. Vraiment démente. J'en avais même presque oublié les cours et tout le reste...
Je me tais. Les détails, je les garde à l'intérieur de ma tête, ensevelis. J'ai tout à coup une certaine pudeur à l'idée de les aborder. Je clos un court instant mes paupières et je me souviens. Je me souviens que ses yeux étaient pratiquement collés aux miens. Je ne savais plus quoi dire. En fait, je n'ai jamais su quoi dire quand il s'agissait de contes de fée : je les ai toujours détestés. Et je ne pensais pas que c'était le moment approprié pour critiquer ouvertement le Monde Imaginaire.
Avec du recul, j'aurais peut-être dû ouvrir la bouche, car quelques instants plus tard, une autre se posa sur la mienne. C'était Luna. Je dis ça parce que je n'ai aucun mot pouvant qualifier ce baiser. Ce n'était pas doux ou humide. Ce n'était pas langoureux ou passionné. C'était juste Luna. Mais il fallut que Draco s'en mêle alors...
J'ai lu sur sa peau des frissons par milliers. Et dans son cou, un appétit insatiable de baisers. Ses cheveux couleur beurre et sa bouche confiture. Le Grand Méchant Loup l'a croqué, la petite Luna. De grandes oreilles pour mieux entendre ses gémissements. De grands yeux pour dévorer ses formes du regard. De grandes mains pour mieux la caresser... La Belle au Bois Dormant était désormais dans l'univers des songes. Rapunzel avait sa chevelure d'or qui dégoulinait sur les couvertures. Les chaussures de Cendrillon étaient au pied du lit. Et tel un fruit défendu, Blanche Neige arborait des lèvres rouge sang.
Mais à ses côtés il n'y avait pas de Prince Charmant. Juste un homme ordinaire dans cet univers si extraordinaire. Je me suis enfin détaché des couvertures et pris un panier à sous-vêtements dans l'armoire où sommeillait en son fond une bouteille d'alcool. La fée verte s'appelle Clochette et son nom de famille est Absinthe.
J'ai bu à même la bouteille même si je savais que c'était un acte digne d'un mal autrui. Chaque mauvais souvenir m'a brûlé la gorge. Beaucoup boivent autant que Pansy fume. Trop pour savoir ce que l'on apprécie le plus là-dedans. Tous les sens se bousculent :
La robe d'une Pina Colada, le tintement des bouteilles signées JB, la fragrance irrésistible du Manzana, la saveur fruitée d'un Limoncello, la liqueur sirupeuse englobant l'index lorsqu'on le trempe dans l'ambre nébuleuse. Le tout d'un Hemingway's cocktail. C'est ça, l'addiction. Ne plus savoir comment ça a commencé ni comment cela va finir... Au fond, j'ai eu peur de devenir accro à Luna.
– Et après ça je suis parti. Comme ça, comme un voleur. Je n'ai plus de nouvelles depuis. J'imagine que je l'ai encore fait beaucoup pleurer.
À la fin de mon histoire, Théodore semble songeur puis rétorque :
– De toute façon, tout le monde sait que tu les préfères blondes. Tu aurais craqué un jour ou l'autre.
– Le pire dans tout ça, c'est que je n'étais pas amoureux.
– Comment tu peux en être aussi sûr ?
– Parce que être amoureux, ça donne le mal de mer à chaque étreinte. T'as envie de vomir par-dessus bord, mais tu te retiens tout le trajet, par politesse. Et finalement, tu te dis qu'il est préférable de quitter le pont et d'admettre que... tu ne peux plus faire semblant. Avec Luna, je n'avais pas envie de vomir ou de la quitter. Je voulais rester parce que c'était bien. Juste bien. Si j'avais été amoureux, j'imagine que ça m'aurait rendu mal à l'aise et que je serai parti.
– Tu ne l'as pas quitté ?
– Pas... vraiment. J'ai fuis pour la préserver. Si elle revient, je la prendrais – dans tous les sens du terme.
– J'men doute.
Théodore me tape l'épaule et se lève. Il continue à ranger notre chambre qui ressemble plutôt à un capharnaüm. Sur nos bureaux, il y a un amoncellement de bouteilles de bières vides. Notre nouvel abat-jour est un carton Heineken. Je regarde mon téléphone portable. D'habitude, Luna m'envoie toujours un message délirant. Là, ça va faire un peu plus d'une semaine que je n'ai plus de nouvelles. Peut-être que je devrais l'appeler... Je m'enroule dans ma couette et décide de faire le mort.
– On regarde un film, ce soir ? lance Théodore d'une voix enjouée. Ça fait longtemps qu'on n'a pas fait un vrai truc tous les trois.
– Longtemps ? Tu veux dire hier ?
Mon petit air cynique semble l'amuser, car il me propose quelques titres alors que je compose plusieurs essais de messages, sans me décider si je dois vraiment en envoyer un à Luna ou non. Voyant mon manque d'attention, Théo lâche l'affaire et part dans la chambre voisine occupée par Vincent, Grégory et Marcus.
Depuis mon arrivée au pensionnat, j'ai l'impression que ma vie prend un cours différent, presque inattendu. Je sors de sous mon oreiller mon exemplaire de Le Diable au corps que j'ai volé à la bibliothèque. La gonzesse qui s'en occupe m'a regardé avec un sourire entendu, de ceux qu'on a envie de faire ravaler avec la force d'un poing.
Je tourne une page et je lis (ou plutôt, je relis). Ça doit être la troisième fois que je viens à bout de ce putain de volume. Ce roman et son auteur m'ont secoué, dès la première lecture. C'était une histoire splendide, pleine de pudeur et de retenue, de celle peinte avec maîtrise et maturité. L'écrivain ? Il venait juste d'avoir dix-huit ans. Malade à dix-neuf ans. Mort à vingt. Derrière lui, sa tombe, son livre et son talent.
Et je me suis demandé, si moi aussi je viendrais à mourir prématurément. L'idée de quitter ce monde avant de l'avoir découvert m'avait ébranlé. Que laisserais-je derrière moi si je mourais demain (à part un tas de vêtements sales, des souvenirs douloureux pour mes parents, une amitié brisée et pas mal d'emmerdes) ? J'ai fait des recherches sur ce Radiguet. Curiosité oblige. Ce qui me tue, c'est de savoir qu'il a écrit des classiques si jeunes et n'a pas eu l'occasion d'en faire de plus spectaculaires encore. Qu'aurait-il valu à trente ou quarante ans ? Cet écrivain d'un autre siècle me parle, bien plus encore que ceux qu'on étudie en classe et sont ennuyant à mourir.
J'adore la littérature, réellement. Je crois que si on me laissait le choix, j'étudierais ça. Mes parents ne seraient pas contre. Ils apprécient plus que tout au monde l'idée que je puisse aller à l'université. Mais voilà, la vie je ne la vois pas derrière un bureau, à me toucher pendant des heures et décrépir en silence. Je suis donc obligé de partir. Dès que j'approche les dix-huit ans, je me considère à la retraite.
« L'homme très jeune est un animal rebelle à la douleur ». Je suis un peu farouche et personne – pas même Dieu – n'arrive à me faire flancher. J'ai une idée fixe. Je suis impatient et sur le départ. Je pense que Théodore se doute de quelque chose : cela fait un moment déjà qu'il ne me parle plus des examens de fin d'année. Il a remarqué que je ne prenais pas la peine de réviser.
Blaise et lui se rendent donc seuls en salle d'étude et ne reviennent que deux heures après, environ. Blaise prend cette affaire de diplôme avec grand sérieux. Au fond, c'est un trouillard : il a peur de rater. Il détermine sa vie par rapport à la session de juin. Ce que je trouve génial, c'est que les gars ne me reprochent pas mon manque de détermination. À croire que c'était écrit que je ne me foulerais pas pour mon diplôme. Je sens que de plus grandes choses m'attendent, ailleurs.
Dehors, par la fenêtre, le ciel est uniformément bleu, plongeant le monde en inertie. Je me dis que c'est trop beau pour être vrai. J'ai envie de m'enfuir rien qu'en le regardant. C'est une cage qui essaie de rattraper un oiseau, des inhibitions qui s'envolent à tire d'ailes. Attendre jusqu'à juin me semble infiniment long, que c'est la date accolée à celle de la fin du monde. « Je rigolais, Draco. Il n'y a pas de bout du monde. À chaque fois que tu avances, il y a – là-haut – quelqu'un qui est chargé de dessiner une nouvelle route et un nouveau décor juste pour toi. » Théodore – déjà gamin – avait un drôle d'humour.
Je m'arrête de lire un instant pour repenser à notre parcours à tous les deux : Lui, Théodore, l'élève taciturne toujours installé au fond de la salle contre le radiateur parce qu'il préfère largement dormir en cours. Moi, le jeune prodigue excentrique, ayant un abonnement à perpétuité au premier rang parce qu'on m'a à l'oeil. Nous, cherchant le regard de l'autre entre deux silences du professeur. Lui, le gars solitaire qui adore la nature et la respecte. Moi, le mec entouré d'une myriade d'électrons libres et de michtoneuses, qui n'est à l'aise qu'avec de l'asphalte et du bitume. Nous, les Princes de Villes.
Et au milieu, il y a Blaise, celui qui s'est encastré dans notre merveilleux tableau d'amitié. Celui que j'ai adoré détester puis appris à apprécier. Au début, ce n'était pas évident, je lui envoyais toujours des répliques bien acides et ses défauts dans la gueule. Blaise, malgré sa carrure, n'ose pas renvoyer la pareille. Il est sur la défensive et se vexe sur un rien. Il prend des paroles en l'air pour pure vérité et se renferme aussitôt sur lui-même, telle une sensitive.
Je l'ai insulté un nombre incalculable de fois et il ne m'a jamais frappé. Je le méritais pourtant. Je me bats seulement avec Théodore. Mais Blaise, quoique très musclé pour son âge, n'ose pas en faire usage (ou ne sait-il pas comment s'y prendre?). Il encaisse les coups comme un débile mental et ne souffle mot. Ça le blesse et il part courir pour oublier.
Un soir, Théo m'a fait comprendre qu'il était seulement comme ça avec ses amis, que s'il ne me faisait pas de mal c'est uniquement parce qu'il m'estimait. « En temps normal, tu serais déjà un homme mort. Mais faut croire qu'il t'aime bien », avait simplement dit Théo. À l'époque, cette révélation m'avait fait l'effet d'une bombe : Blaise m'aimait bien. Dans quel monde vit-on si on n'a plus d'ennemi potable ?
Blaise et moi, on ne se parle pas trop à vrai dire. Pas besoin. Truc de gonzesses. On vit dans la même piaule, on rigole de temps à autre, on joue aux jeux vidéos, on est dans le même groupe. Ouais, parce qu'on a un groupe Blaise (qui se débrouille en tant que batteur), Théo (qui joue du cello), Pansy (qui se dit bassiste) et moi (qui est guitariste, compositeur et le leader charismatique).
D'ailleurs, on doit faire un concert pour le bal de fin d'année. Tout le monde réclame Les Charmeurs de Serpents. Je dois dire que je nous trouve bandant. Pour le moment, nous n'avons pas beaucoup de morceaux de notre composition. Cinq pour être exact : Nice to meet ya, Become rock-critique, The sexiest woman I'd ever met, Bi-revolution et Pansy, my girl, my lady.
Pour tout dire, on fait du rock prétentieux, pour tout avouer. On (Je?) pense être en haut de l'affiche. Alors que dans la salle il n'y a que vingt péquenauds, dans ma tête c'est un citadium bondé où les salves maniaques des fans me font jouir sur place. Faut croire que j'ai un problème : Y'a toujours un énorme décalage entre ce qu'il se passe dans ma tête et la réalité.
Théo allume la télé et zappe un moment. Il est assis par terre, le dos appuyé contre son lit. Je range mon livre sous mon oreiller et suis avec lui l'émission débile. Ils passent les mêmes clips en bouclent depuis une semaine. C'est à en avoir la nausée.
– On devrait peut-être piquer ce sample (3), propose Théo alors qu'un refrain entraînant s'élève dans la pièce. Je veux dire, notre sixième morceau a encore besoin d'un peu plus de punch et... sans vouloir être méchant, t'es à court d'idées depuis quelque temps.
– Je n'aime pas prendre les sample des autres. C'est du plagiat.
– Toi et tes airs chevaleresques. Tout le monde utilise les samples d'autres personnes. Et puis, nous ne sommes que des branleurs de lycée. Rien de bien dangereux.
Je grogne un juron. Je respecte trop le son pour le blasphémer. La musique est un artifice essentiel. Consensus omimum d'oublier les dieux du Rock en faveur des majors de l'industrie du disque, prônant les tubes de l'été, fauchant les vrais artistes sur le passage clouté du do-ré-mi-la-si-do. Les rock-critiques sont unanimes, nous oublions souvent les secrets et l'historique des symphonies.
On utilise du Chopin ou du Beethoven pour vendre des pâtes. On détourne du Aerosmith pour brader une bagnole. Le naïf par excellence est celui qui écoute Led Zep en cernant les notes plus que les mots. Dans notre société de consommation, tout ce vend, tout s'achète. On avale tranquillement ce que la télévision nous déverse sans en vérifier les sources...
Et Dieu créa les imbéciles adeptes du Top 50.
– Tu t'infliges du mal à regarder ça...
Théodore hausse des épaules et trouve un paquet de chewing-gum. Il en prend un et me le balance. Je trouve ça sympa qu'il me jette pas à la gueule une réplique assassine type : « Et toi, t'es bien accro au télé-achat ». Je n'aurais pas supporté. J'aurais même pas trouvé ça drôle. Le télé-achat, c'est ma secret-came. La porte s'ouvre sur Blaise qui a les sourcils froncés. Je le détaille un court instant : Il a la trique. Je mâche bruyamment, et me redresse, aux aguets.
– Astoria n'est qu'une pute, grogne Blaise en jetant sa veste sur son lit. Elle m'a chauffé pendant une heure, sans rien me montrer en échange. J'ai essayé d'être gentleman. Je l'ai emmené boire un verre, on s'est baladé dans le parc... Je pensais conclure. Tu parles.
Il enlève de la poche arrière de son jean le carré d'aluminium.
– Pauvre gourde, cingle Théo. Ça doit être trop bien d'être pénétré par toi.
– Pire, j'ajoute en retenant un rire. En même temps, t'es peut-être pas son style...
Blaise fait volte-face et me dévisage comme si je venais de prononcer une hérésie. Je regarde ailleurs, histoire de me donner un air innocent.
– J'aime pas les allumeuses..., déclare Théodore.
– Amen.
– Astoria a un beau cul, mais t'en trouveras d'autres..., ajoute-t-il à Blaise qui défait ses tennis.
– Gloire à Jésus ! je m'exclame en levant mes mains.
– Et puis, si ça se trouve, elle ne sait même pas sucer, continue Théo d'un ton indifférent.
– Loué soit le Seigneur.
Blaise sourit pour de bon et s'étale dans son lit comme une larve.
– Merci les mecs, grogne-t-il. J'avais juste besoin de me sentir mentalement soutenu.
Je prends ma guitare de sous mon lit et gratte quelques accords alors que Théodore semble perdu dans un documentaire animalier. Déprimé, Blaise s'enroule dans sa couette. Voilà de quoi sont composées nos journées. On s'ennuie comme un rat mort, puis le soir venu, on essaie de s'éclater un peu.
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Angleterre. Comté de Northumberland. Toujours la ville de Newcastle upon Tyne. 280 543 habitants. Le 7 Avril 1999. 22 H 51. 7° degré à l'ombre. Quatre silhouettes progressent dans un semi-brouillard, après avoir sauté un haut portail. Des bruits de talons et de pas précipités se répercutent dans le silence de la nuit. Ils vagabondent puis disparaissent sous un pont.
Pansy, Blaise, Théodore et moi nous avions l'habitude d'emprunter ce raccourci. Il nous menait tout droit à un petit village très animé la nuit, à moins d'un mile du pensionnat. Dès que Pansy nous a amené de la nourriture dans notre chambre, nous avons rapidement mangé, puis nous sommes partis en sautant par la fenêtre du premier dortoir des filles.
Nous savions tous qu'il y avait bien plus intéressant au Slide, un pub assez réputé pour ses soirées délirantes. Ce soir, il n'y a personne dans les rues. Blaise ne peut s'empêcher de jeter un regard par-dessus son épaule, comme s'il avait peur qu'on nous suive. Après tout, ça se voyait que nous étions mineurs et ils ont mis un couvre-feu dans le secteur. J'espère pour lui que personne n'ira vérifier nos chambres.
Habile, Pansy se met du crayon en marchant. Je ne sais pas comment elle fait pour ne pas se crever l'oeil. Je suis même tenté de lui donner un coup de coude. Théo la tient par la taille. Elle est haut perchée sur des Louboutins que lui a fait parvenir sa mère il y a quelques jours par colis express. Pansy est devenue bonne, sans conteste. Elle est sacrément bien roulée, a des hanches à faire pâlir un diable, de longues jambes, une poitrine généreuse – mais pas trop, son carré plongeant met en évidence les traits de son visage et son petit nez est franchement attendrissant. Je l'aurais presque levée si ce n'était pas mon amie d'enfance (Je ne suis pas con au point de réitérer un attentat-Luna).
Pansy remonte d'un centimètre ou deux sa mini-jupe bleu-marine et me lance un sourire entendu. Ce soir, elle veut se faire sauter. Je n'y mets aucune opposition. Moi aussi j'aurais aimé qu'on visite mon vagin de temps à autre. C'est certainement quelque chose de distrayant. En tout cas, Pansy m'envoie du rêve. Elle croise les bras sur sa poitrine afin de se protéger du glas.
– Tu portes quoi en dessous ? interroge Blaise en jetant un coup d'oeil à la veste en cuir noir de Pansy.
Elle ouvre sa veste, laissant apparaître un haut échancré blanc avec des motifs triangulaires argentés. Blaise émet un sifflement appréciateur et prend sa main.
– Tu es trop bien entourée, affirme-t-il.
– C'est plutôt vous qui devriez être heureux que je vous adresse la parole ! fait remarquer Pansy.
Nous tournons deux fois à droite et arrivons devant le Slide où quelques mecs grillent des clopes, bière en main. De l'extérieur, le Slide ressemble à une vieille chaumière à l'abandon. Le toit est encore fait de chaume et des poutres bleues s'y entrecroisent. Des plantes poussent dans tous les sens sur une bande de pelouse abandonnée. Seule une pancarte indiquant l'enseigne a été fixée sur la pierre blanche de la maison. C'était le trou du cul du monde : façade étroite, mais locaux profonds. (4) Nous entrons.
Au plafond sont fixés des imitations de vinyles de toutes tailles et de tout genre. Nous nous approchons du bar et Théodore lance un « Comme d'habitude ! » au gérant, qui sort une bouteille de Whisky. Pansy a attendu d'avoir son verre pour s'aventurer d'une démarche indécemment chaude vers le billard. Quelques hommes, queues en main, l'ont regardé passer.
Blaise sirote tranquillement sa boisson, en écoutant d'une oreille distraite les nouvelles que donne une serveuse. Depuis un moment déjà, elle semble le flairer. Dès qu'on entre, cette gonzesse sort de nulle part, obus en évidence, pour lui roucouler des mièvreries. Je crois que les noirs, c'est son vieux fantasme à assouvir. Je roule des yeux. Blaise est littéralement blasé. Il s'éloigne et part s'installer près du juke-box.
Théodore a déjà repéré une fille plutôt mignonne et m'abandonne. Pansy rit bruyamment, de ce rire de hyène qui lui va à merveille. Elle pourrait se moquer de la mort que je trouverais ça drôle de l'entendre. Pansy replace une mèche brune derrière son oreille. Autour de son index, une longue bague en argent représentant un serpent aux yeux émeraude est entortillée. Ses anneaux luisent sous le réverbère planté au milieu du dancing.
Lorsque j'aperçois Pansy flirter avec ce Skin, j'ai l'impression que Cendrillon fait le trottoir. Elle me fait penser à un passage du Journal d'Anne Franck, cette personne qui est en réalité deux : « Je t'ai déjà raconté plusieurs fois que mon âme est pour ainsi dire divisée en deux. D'un côté se logent ma gaieté exubérante, mon regard moqueur sur tout, ma joie de vivre et surtout ma façon de prendre tout à la légère. [...] Ce côté est plus souvent à l'affût et refoule l'autre côté qui est bien plus beau, bien plus pur et plus profond. C'est vrai finalement, le beau côté d'Anne, personne ne le connaît et c'est pourquoi si peu de gens peuvent me supporter. »
Idem pour Pansy. Pan avait toujours pris le dessus. Pan, comme la flûte qui fait se remuer doucement les cobras. Pan, comme le coup de pistolet qui achève une vie. Pan qui tourbillonne, se montre et démontre, qui arrache des cris de souffrance et des sifflements d'admiration. Pan, pan, pan, une éternelle litanie spectaculaire qui l'oblige à garder la vedette, un sourire aux lèvres et les hanches ondulantes.
Et derrière, il y a Sy. Sy, la douceur sous-jacente et sournoise au ton mielleux et à l'association de lettres suaves. Sy qui se cache derrière Pan, de peur de changer l'ordre des choses, de bousculer l'entourage et les idées préconçues. Sy, si calme et sympathique, qui restera toujours en arrière-plan pour faire plaisir à Pan et à ses désirs superficiels.
Mais sans Pan, Sy ne pourrait exister, car il lui faut se cacher derrière une façade de paillettes et de sourires crispés pour vivre. Et sans Sy, Pan ne serait rien, rien d'autre qu'un masque vide sans espoir d'un jour exister sous une autre forme. Pan et Sy ne forment qu'un. Ils font de Pansy ce qu'elle est. (5)
Je finis mon Whisky d'un trait et pars aux chiottes. Je préfère avoir la vessie libre pour le restant de la soirée. Je m'approche d'un urinoir et défais ma braguette. Dans mon dos, j'entends la porte battante être poussée. Un gars entre et s'installe dans l'urinoir d'à côté, ne respectant pas le code international d'intimité masculine. Il me regarde. Je le regarde. Il regarde ma queue. Je le re-regarde. Il sourit. Je regarde son sexe.
– C'est pas la première fois que tu viens, n'est-ce pas ?
Je ne réponds pas tout de suite, classe oblige. Je finis d'uriner (avec moins de prestance cette fois-ci) et le mec poursuit :
– C'est une coloration ?
– De quoi ?
– Tes cheveux. Tu te les teins ?
– Cesse de blasphémer, s'il te plaît. Y'a que du vrai.
Ça le fait doucement sourire. Il s'approche du lavabo et se lave les mains. Je le rejoins.
– Tu t'appelles comment ?
– Personne.
– O.K. Personne... Tu fais quoi dans la vie ?
– Rien.
– Et où est-ce tu vis ?
– Nulle part. C'est pas que tu m'ennuies, mais tu me fais chier.
Je me casse en beauté. Blaise est installé à une des tables, riant bruyamment avec un groupe de filles toutes plus jolies les unes que les autres. Pansy débarque. Elle me prend par la nuque et m'embrasse avec toute l'énergie du monde. Elle glisse ma main entre ses jambes et gémit. Cette fille est tarée. J'adore.
– Pourquoi ce revirement incestueux ? je demande à mi-voix.
– Ces pétasses me piquent mon gibier. J'avais juste envie de montrer que je pouvais moi aussi chasser. Au début, je voulais taxer la bouche de Théo, mais il a l'air de pas mal s'éclater de son côté.
Je ne le vois pas. Il doit sans doute se trouver dans une des pièces adjacentes. Je picore les lèvres de Pansy de quelques baisers supplémentaires et la laisse là. Déçue, elle se rabat sur un serveur. Je descends quelques marches où est assis un couple. Je les dépasse et pousse la porte. Elle n'était pas vitrée, et il n'y avait pas de fenêtre à l'intérieur – c'était une caverne sombre, garnie de livres du sol au plafond.
J'ai allumé la lumière. On ressentait tellement la puissance de la littérature, ici, qu'il fallait répudier son ignorance chérie. L'éventail culturel dans lequel j'ai grandi m'avait laissé un esprit noir de suie. (6) Même si je connaissais le lieu pour y avoir déjà mis les pieds, je ne me lassais pas de l'admirer un peu plus. J'appuie sur l'interrupteur et une scène crue jailli du néant.
Une jeune fille atteint de callypigie fait le tauromachie sur Théo. Ce dernier se mord les joues pour ne pas être trop bruyant. Le sofa qu'ils occupent grince légèrement, mais cela reste très discret. La fille se tourne et me fait un signe de main. Je fais demi-tour, le sourire aux lèvres. La suite de la fête n'est qu'un souvenir brumeux, étiré dans le temps et l'espace, haché par moment. Je n'entraperçois que des bribes d'évènements, jamais le fil continu.
À cause de la weed, je ne discerne plus bien les vinyles accrochés au plafond, ce n'est plus qu'un train d'illuminations. Pris de démence, je babille des incongruités, tel un singe savant. Je flotte au-dessus du sol alors que d'adorables guenons en chaleur dansent dans la salle, tout autour de moi.
C'est ça, la perfidie des petites choses : quelques shoots de vodka plus tard, on se retrouve les quatre fers en l'air à propos de rien. On entend des rires, des bruits de conversations comme si on avait la tête au fond d'une grande bassine remplie d'eau. C'est le monde de l'incertitude et de l'approximation. On s'en fout du détail. On danse. On crie. On chante. Tout est beau et merveilleux. Parce qu'on va bientôt avoir dix-huit ans.
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Angleterre. Comté de Northumberland. Ville de Slyth, quelques miles au nord de Newcastle upon Tyne. Le 8 Avril 1999. 03 H 44. 6° degré à l'ombre. Deux corps s'agitent sous les couvertures. On ne ressent presque plus le froid.
Le ciel, qui était blanc ce matin, est trempé de bleu nuit. (7) Dehors, quelqu'un essaie de redémarrer sa voiture. J'entends le bruit du moteur s'élever puis s'évanouir aussi brusquement, m'évoquant le ronflement d'un géant. Mes sens sont aux aguets pendant que des mains se baladent sur mon corps abandonné. Afin de ne pas me laisser entièrement submerger par le plaisir – et aussi me donner un style indifférent – je décide de compter les lambris du plafond. Pas de multiplication, ça serait trop facile et trop rapide. Une par une seulement. J'en suis déjà à 11.
Le mec de l'urinoir (dont j'ai totalement oublié le nom) m'a proposé de l'accompagner jusqu'à chez lui. C'est assez loin, mais j'en avais rien à carrer. J'ai dit à Blaise qu'il était inutile de me couvrir en rentrant au pensionnat. Je m'en foutais. Je voulais juste niquer et me faire niquer un bon coup. Nous avons quitté le pub aux alentours de deux heures du matin. J'ai observé le mec du trajet jusqu'à la voiture. Finalement, il est pas mal. Entre potable et sortable.
23. J'entends un ploc ploc régulier. L'eau qui fuite dans l'évier. Je suis irrésistiblement tenté de tout arrêter, de le repousser, de me lever pour fermer le robinet, et couper court à ce moment de dérive. Mais la dérive, c'est si plaisant. On se laisse faire et on ne pense plus à rien.
Plus aux problèmes. On ne rêve plus. On vit en faisant le mort. Je suis trop ivre pour avoir des gestes cohérents. Je reste tout de même conscient de ce qu'il m'arrive et c'est bon. 27. Sa peau glisse sous la pulpe de mes doigts. Je les laisse courir le long de son dos, sur ses épaules et les contours de sa mâchoire. Il capture mes lèvres.
Je n'essaie pas de calmer ses ardeurs, ni même de ralentir ses gestes précipités et profite pleinement de sa fébrilité et de son désir. Ça donne une autre dimension à l'acte ; un côté plus fragile, sans doute. 38. Sa main caresse mes cuisses et les écarte avec lenteur.
Je soupire contre sa bouche tandis que son sexe fait une légère pression contre le mien. Je vais à la rencontre de son bassin et me frotte lascivement. Il grogne et me mord la peau du cou. Mes doigts se cramponnent à sa nuque, puis à ses cheveux, alors qu'il joue délicatement avec mes bourses. 44.
Les sirènes chantent l'ultime alarme, alanguies sur les rivages innocents du plaisir. Mais l'odeur piquante, capiteuse et évocatrice du sexe dissipe mes inquiétudes. C'est un voile de brume qui se lève et gomme les contours du port. 52.
Ses dents viennent mordre ma bouche à plusieurs reprises, comme des coups qu'on assène, comme une vague qui heurte un récif. 54, il ne faut pas que je perde fil. En prenant appui sur ses avant-bras, il enfile le préservatif. Je l'aide, trahissant mon impatience (finalement, je ne suis pas si de marbre que ça). Il arbore un sourire en coin et arque un sourcil.
Trahi et embarrassé, je me remets à compter les lambris là où je m'étais arrêté. 58. Ses lèvres baisent ma gorge, ma clavicule, la naissance de mon torse et remontent vers ma bouche. Je ferme les yeux un instant. Nos bouches se déchirent, animales. Il me mord. Je le lui rends. Nos dents s'entrechoquent comme des glaçons tintant au fond d'un verre.
J'ouvre les yeux lorsque je réalise que je saigne. 63… je crois, je ne sais plus, je m'en fous. Je lèche le filament qui déborde et y presse mes doigts. Ce n'est pas grave. Impétueux, il passe sa main derrière mon dos afin de m'installer exactement où il le souhaite sans cesser de m'embrasser. Je consomme sans modération la musique de ses gémissements. Ses mains remontent le long de mes jambes, mes cuisses, mes hanches.
Sensation. Abandon. Illumination. Mes entrailles me brûlent. Nos corps se confondent et nos bassins se conjuguent. Ma bouche cherche fébrilement la sienne, animée par un désir si longtemps éteint. Derrière mes paupières closes, je n'aperçois qu'une rivière de flamme, des sentiers qui s'embrasent. Ça sent le roussi et le sexe.
Le sexe… Le sexe que je partage. Le sexe qui s'imprègne sur ma peau, sur les draps, tout autour, comme un raz-de-marée. L'odeur du sexe s'envole par la fenêtre entrouverte. Il fait froid. Qui a ouvert cette putain de fenêtre ? Je soulève difficilement les paupières. Je le vois. Lui. Une vision fragmentée, altérée, un panoramique flou, mais suggestif.
Ces images se découpent à la façon d'un story-board. Des gros plans successifs en fonction de où se pose mon regard : ses yeux couleur mazout, dilatée, et brillants, son léger plissement du front alors qu'il halète suffoque… Mes yeux se ferment à nouveau. Je suis subitement transporté ailleurs. Groggy. J'entends au loin le froufrou des draps qui se froissent. Le nid… le nid de mes dérives. Des sursauts me prennent. Je sens arriver la vague depuis ses profondeurs. Je me prépare, tant bien que mal, à en être entièrement submergé.
Tout à coup, le plafond chancelle et moi avec. Je me tords sous l'émotion. J'aimerais que ça dure toujours… Et si le ciel était finalement en bas ?
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Angleterre. Comté de Northumberland. Ville de Slyth, quelques miles au nord de Newcastle upon Tyne. Le 8 Avril 1999. 12 H 04. 6° degré à l'ombre. Le réveil est douloureux, les rêves semblent d'outre-tombe. La réalité – dure et implacable – s'impose en même temps que ce soleil chéri.
Incandescence. Migraine. Grognement. Clapotis. Froid. Frisson. Étirement. Odeur de tabac, de sueur et de baise. J'ouvre les yeux. Je passe ma main sur ma figure. J'ignore où je suis. Ah, si, chez le mec de l'urinoir. Je m'étire.
L'autre a été un vrai radiateur. Sous les draps, c'est la canicule, pourtant mes bras ont la chair de poule. Il dort profondément. J'ai envie de fermer les yeux et de le rejoindre dans cet ailleurs se cachant sous ses paupières closes. Ça serait tellement confortable de dormir jusqu'à la fin des temps... Je me lève, nu et retrouve mes vêtements disséminés un peu partout chez lui. J'ai l'impression d'être le Petit Poucet dans le coltar. Je me dirige vers la salle de bain et prends une douche rapide. Je lui pique un tee-shirt propre et ne sentant pas la clope.
Le mec ne se rend compte de rien, abruti par l'alcool. Je me dirige vers son porte-feuille et lui prends un billet. Pas de liquide sur moi pour rentrer. Je vais dans sa cuisine et bois à même la bouteille de lait et vole quelques biscuits. Je me casse. Je ne connais pas l'endroit. J'arrive à la sortie d'un petit village paumé au milieu de nulle part. Il n'y a que des champs mouillés de betteraves. La déprime totale.
Je ferme le zip de mon blouson et enfouis mon menton à l'intérieur. Je marche sur la route, tête basse. D'après mes souvenirs brumeux, je crois que nous sommes venus par là. Tout à coup, derrière moi j'entends un vrombissement. Le bus. Alléluia, que l'Éternel soit loué. Je commence à sautiller comme un demeuré, histoire de me faire remarquer.
Je fais plusieurs signes de main pour qu'il s'arrête, mon billet en main. Le chauffeur ralenti, ouvre les portes et je lui souris. Je place le billet dans la poche de sa veste et pars m'assoir sans réclamer la monnaie. J'ignore où ce bus va, si j'avance à contresens, mais le simple fait de ne pas utiliser mes jambes une seconde de plus me soulage. J'ai envie de dormir, encore. Pour rester éveillé, je contemple le panneau d'indication des stations.
C'est parfait : Il rejoint Newcastle. Je dois sûrement avoir les planètes alignées aujourd'hui. Moins d'une heure plus tard, c'est le terminus. Je bondis hors du véhicule et je me retrouve propulsé dans une des rues menant au pensionnat.
La cloche sonnant la reprise des cours de l'après-midi résonne dans tout le quartier. Tranquille, je marche et croise même un professeur d'Allemand complètement fou qui se parle sans arrêt. Il est si pris par ses pensées qu'il ne me voit pas arrivé juste derrière lui. Je profite du fait qu'il ouvre le portail pour passer. Sentant ma présence, il cligne des yeux plusieurs fois et commence à me parler en Allemand. Je réponds en Russe.
Je monte les marches du perron, passe devant le secrétariat. Une des responsables me crie de revenir immédiatement sur mes pas, de lui dire où j'étais la nuit dernière, qu'elle va appeler mon père. Je la snobe en beauté. Je pousse la première porte-battante, et emprunte le couloir des Premières Années. C'est le chemin le plus court pour se rendre aux dortoirs.
Je descends un escalier en colimaçon et j'arrive dans un autre couloir, beaucoup plus sombre. Je finis par arriver dans notre Salle Commune où plusieurs gamins parlent bruyamment. En m'apercevant, Astoria saute sur ses jambes.
– Draco ! Attends-moi !
Elle entre dans ma piaule et referme la porte. Physiquement, elle me rappelle Luna. C'est bizarre. J'enlève ma veste et me laisse tomber sur mon lit, les bras en croix.
– Blaise et les autres se sont fait prendre en rentrant, ce matin.
– Mmh, je suppose que ça va être la merde pour eux.
– La merde pour toi, aussi, dit-elle. On parle de t'expulser.
– Ils y gagneraient quoi à m'expulser seulement maintenant ? Je me casse en Juin. Et puis, ils m'ont bien supporté sept longues années. Pourquoi ça changerait ?
– J'en sais rien... Peut-être que...
– Ils ne vont jamais me virer. C'est mon père le président du Conseil des parents d'élèves, et en plus ils payent plein de trucs ici. Ils seraient dingues de me virer, pour le financement et leur réputation.
– Le monde est injuste et tu en profites, résume Astoria.
– Exactement. Pour Pansy, Théo et Blaise ça risque d'être plus compliqué en revanche. Où sont-ils ?
– Ils ne vont pas en cours aujourd'hui : Ils sont en train de nettoyer le Parc. Tu devrais sans doute les rejoindre.
– C'est moi qui décide quand je suis puni. Je vais pas m'amuser à ramasser leurs foutues feuilles mortes. On paye des gens pour ça...
– Je parlais plutôt de solidarité vis-à-vis de ses potes.
Je souffle, résigné. Je n'ai pas beaucoup de potes, autant prendre soin de ceux-là. Et puis, dans quelques mois, tout sera fini. Je me lève en traînant des pieds. J'ouvre la porte et dis :
– Dommage que tu sois avec Blaise. T'es pas mal comme fille. Et pas conne en plus.
Astoria souris doucement et je m'en vais. On peut directement accéder au Parc par la Salle Commune grâce à une grande fenêtre coulissante. Le soleil me brûle les yeux. Au loin, j'aperçois trois silhouettes traînant d'énormes sacs derrières elles. Je m'avance et l'une d'entre elle s'arrête. Pansy dit quelque chose aux deux autres qui s'immobilisent puis se tournent vers moi.
– Regardez qui viens là, roucoule Pansy tandis que les deux autres commencent à jouter avec leurs pinces à déchet. J'espère qu'on ne t'a pas trop manqué.
– Pas le moins du monde. J'étais en bonne compagnie.
– On a cru voir ça, rétorque Théodore en cessant de frapper Blaise avec son outil. Nous ça été l'enfer. Ils ont bloqué la fenêtre de la Salle Commune et celle du premier dortoir des filles. Impossible de rentrer. Et le Préfet nous a dénoncé.
– Quel petit con, jure Pansy.
– Du coup, ils ont appelé nos parents, reprend Blaise en jouant avec une canette avec le bout de sa tennis. Ma mère hurlait pratiquement au téléphone. Les parents de Pansy vont faire exceptionnellement le déplacement et Théodore va sans doute recevoir un blâme dans son dossier.
– Un blâme ? je répète. Carrément. C'est la Gestapo. Vous savez si mes parents vont venir ?
– Je ne pense pas, répond Théo d'un air très détaché. À mon avis, ton père a d'autres trucs à biter. Le mien aussi, 'doivent jouer au golf tous les deux, truc du genre.
Pansy me met sa pince à déchets dans les mains et s'assoit sur une souche d'arbre.
– J'en ai assez fait comme ça. Tu penseras à faire ce côté-là.
– Qui t'a dit qu'on était là ? demande Blaise en ramassant une canette de soda.
– Ta dulcinée, Astoria. On sort ce soir ? J'ai envie de retourner au Slide pour jouer au poker.
Théodore émet un sifflement dédaigneux. Ça a l'air mal parti, pourtant, j'ai besoin d'argent. Mon père continue de me donner de l'argent de poche (beaucoup même), mais je continue à tout jeter par les fenêtres en fringues, substances, soirées, putes et autres joyeusetés. Et puis, il faut que j'économise (ce mot m'écorche la bouche) pour la fin de l'année.
J'ai décidé de me tirer à l'étranger en catimini. Peut-être que je pourrais voler un des bijoux inutiles de Blaise. Il est tellement pété de thunes qu'il se rendrait pas compte si on lui piquait un rubis. Théodore s'éloigne en de grandes enjambées et râtisse le parc quelques mètres plus loin tandis que Pansy papote au téléphone, toujours assise sur la souche. Je me rapproche de Blaise en faisant semblant de nettoyer.
– Blaise, t'as de la thunes à me prêter ?
– Encore ?
– Quoi, encore ? Fais pas comme si ça te gavait. T'as les poches trop lourdes pour ton propre bien.
– Tu me dois un paquet de blé, Draco. C'est pas une vie de commencer comme ça, à gratter chez les autres. T'es un parasite.
– Mais avant d'être un parasite, je suis ton pote. Et, regarde-moi ! Je suis beau, jeune et plein de talents ! Qui te dit pas que dans quelques années je serais aussi riche que toi ?
– Permets-moi d'en douter.
Sur ce point-là, il marquait un point. Je ne connais personne de plus riche que Blaise. Je fourre mes mains dans mes poches et avoue :
– Blaise, j'ai besoin d'argent, vraiment. Ma vie... prend un tournant inattendu et ça ne peut pas se faire comme ça. Avec les surveillants qui m'ont à l'oeil, je peux de moins en moins jouer au poker.
– C'est quoi ton projet après le lycée ? Tout le monde sait, sauf tes parents, que tu ne comptes pas aller à la fac. Moi, j'te comprends pas. Tu es un des mecs les plus intelligents du bahut. Toute fac censée voudrait de toi ! Je croyais que t'aimais la Littérature ? Pourquoi tu ne te pointes pas avec un dossier à South Ashland ?
Je balaie ces propos d'un geste de la main.
– Les études, ça sert à que dalle. Soyons honnête, que j'en fasse ou non, je serai toujours riche et mon père arrivera à me dégoter un job bien placé. Les études, c'est pour les pauvres.
– Alors pourquoi tu mendies ?
Je m'apprête à répondre quelque chose lorsque j'entends le directeur nous interpeller depuis la fenêtre de son bureau. Pansy cache son téléphone portable dans son soutien-gorge et Théodore fait semblant de ne rien avoir entendu.
– Tous les quatre, venez me voir immédiatement, s'écrit-il.
Blaise me lance un regard assassin avant de laisser tomber sa pince à déchets. Pansy, Théo et moi nous le suivons. Les couloirs du pensionnat sont déserts. Tout le monde est en cours. Nous grimpons les grands escaliers et le concierge nous hue pratiquement sur notre passage. Sale chacal. Théo pousse la porte du bureau du directeur et se fige un instant. Tous nos parents sont là. Tous. Sans exception. C'est à foutre la trouille. Pansy qui s'était teint le bout des cheveux en vert émeraude retient un glapissement quand sa mère serre les dents. Théodore essaie de reprendre contenance, mais son immobilité le trahi.
– Asseyez-vous donc, prie le directeur.
Il est au bout d'une grande table en bois brute, la mère de Blaise à sa droite. Mrs Zabini est grande, mince, belle et hautaine. Elle ressemble à son fils, avec en plus cette cruauté dans le regard parfois, qui lui octroie le respect de la plupart des personnes, et la crainte des autres. Elle est assise, les jambes croisées, et m'observe visiblement depuis un moment.
La tête appuyée sur la paume de sa main gauche, elle offre une moue boudeuse et un regard désabusé en jouant machinalement avec ses cheveux. Elle a l'air jeune, bien plus que ce qu'elle ne l'est en réalité, et nul ne sait réellement s'il fallait remercier la chirurgie pour ce miracle. Si c'est le cas, le travail a bien été fait : sa beauté insolente semble naturelle.
Dans une robe bustier rouge en soie, elle est séduisante, ses formes féminines exacerbées. Le vêtement dévoile ses longues jambes brunes au bout desquelles deux escarpins vernis noirs viennent compléter son accoutrement, savamment étudié et légèrement cliché, de femme fatale. À côté d'elle sur la table trônait une tasse de thé vide, où l'on pouvait encore deviner la marque de son rouge à lèvres.
Près de Mrs Zabini, la mère de Pansy fait un peu tache avec son monosourcil. Je crois que Pansy a eu de la chatte d'attraper son charme du côté de son père. C'était pas gagné d'avance vue son code génétique. Le père de Pansy a le front dégarni et une cravate old-school ayant survécu aux années 80. Papa fixe le bout de tissus avec beaucoup de mépris dans les yeux. Il m'observe un court instant, et il a l'air irrité au possible. Blaise s'assoit en face de lui, évitant soigneusement son propre paternel ayant fait un long chemin jusqu'ici.
Je n'ai vu le père de Blaise que deux fois depuis que je le connais. J'ai la curieuse impression qu'il vieillit au ralenti, alors qu'il a quelques années de plus que Mr Parkinson. Si je pouvais avoir sa gueule à quarante balais, j'en bénirais le Seigneur Dieu. Blaise a des gènes en or massif. Mr et Mrs Zabini sont divorcés depuis ses plus jeunes années. Il n'a pas de souvenir de cette époque. Il n'a pas connu la joie d'avoir un double combo de représailles. Le pauvre. Théodore s'installe à ses côtés et le proviseur reprend :
– Ca faisait déjà un moment que je voulais m'entretenir avec vos parents, à tous les quatre. Je pense qu'il est temps que nous jouions quatre sur table.
Mr Zabini arbore un rictus, l'air de se dire « Quel petit joueur ». Je l'adore. Je souris trop pour paraître crédible. La rédemption ? Très peu pour moi. Curieusement, le père de Théo aussi a l'air de s'ennuyer ferme. J'imagine qu'il est venu ici plus par obligation qu'autre chose. Il est devenu très rare depuis la mort de sa femme qu'il sorte de son Manoir.
– Nous allons commencer par les bulletins.
– Mmh, ça va saigner, murmure Mrs Zabini.
Son ex ne se prive pas pour rire légèrement. Je pensais que les couples divorcés se faisaient tous la gueule ? S'il vous plaît, essayez d'entretenir un peu les clichés que je me suis fait. Le directeur commence par celui de Théodore.
– Ce sont les moyennes des derniers trimestres. Vous avez eu un A+ en Mathématique, Un A en Sciences, un B- en Géographie, un B en Allemand et un G en Sports.
– Un G en Sports, ricane Mr Zabini. Quelle tôlée...
Le père de Théo est soit sourd, soit tolérant. En tout cas, je ne manque pas de le souligner au premier concerné en lui infligeant un petit coup de coude.
– Mr Nott Junior, vous avez quelques problèmes de santé, je crois bien ?
– Oui.
– Pourquoi ne pas avoir été plus régulier dans vos séances à la clinique au lieu de faire les quatre cents coups avec vos amis ici présents ?
Théodore ne parle jamais de sa santé, même les soirs où on l'entend beaucoup tousser. C'est comme marqué d'un tabou. Je crois qu'il lutte avec lui-même pour ne pas envoyer le directeur sur les roses... Sa bouche se tord un moment, avant de répondre :
– Je préfère vivre plutôt que de rester à l'intérieur d'un hôpital ou d'un pensionnat austère.
– Bien, nous en reparlerons en privé, tout à l'heure, prononce le directeur. Passons au résultat de Miss Parkinson (Il met le bulletin de Théo de côté et en saisit un autre) : C en Français, D en Science, B- en Economie, A en Arts Plastique et un B+ en Sports. Vos enseignants sont très mitigés vous concernant, Miss Parkinson. Et votre comportement déplorable en cours ne les encourage pas à avoir un meilleur opinion de vous. Quant à vous Mr Zabini, vous avez des B- partout... Vous peinez à exceller dans une matière. C'est médiocre. Au contraire, Mr Malfoy a des A partout, dont un A-star en Littérature. Votre enseignant dit même que vous avez un petit quelque chose à exploiter.
Je roule des yeux. Ce prof a carrément vendu son cul à mon père pour bien se faire voir. La réunion, ennuyante au possible s'éternise. Ils veulent qu'on entre dans le moule. Mais ont-ils déjà oublié qu'à une époque eux aussi étaient jeunes et fous ?
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– Allô ?
– Luna ? C'est moi, Draco.
– Oh, comment tu vas ? Toujours pourchassé par les Nargoles.
– Non, les Nargoles m'ont laissé tranquille ces derniers temps. Ils me laissent faire n'importe quoi en paix. Et toi ? Tout va bien dans ton lycée ?
– Je crois oui. Le monde se fait sans moi. Tu sais, je suis très prise par les préparatifs de la chasse aux Ronflacks Cornus. Si tu veux, on pourra te faire une place mon père et moi.
– Cet été, j'ai d'autres projets.
– Ah bon ?
– Oui, je vais sur la Lune, dans mes rêves. Je... Je voulais t'avertir que je m'en allais, que ça ne servirait plus à rien de garder ce numéro de téléphone. Je vais m'en séparer, comme de tout le reste d'ailleurs. Je vais vivre ma vie.
– Je suis heureuse pour toi, Draco, dit-elle avec une pointe de mélancolie. Tu penseras à moi, une fois là-bas ?
– Bien sûr. Je voulais... Je voulais m'excuser pour tout le mal que je t'ai fait. Tu es une des personnes qui m'est le plus chère et... je sais que j'ai été salaud et que je risque de redevenir salaud. Alors, m'en veux pas.
– Draco... Tu ne feras pas de bêtises, hein ?
– Rien qui ne puisse m'attirer des ennuis, promis. Au revoir Luna. Je t'aime aussi, tu sais.
Je raccroche sans lui laisser le temps de répondre et jette mon téléphone portable dans l'eau lisse du lac du pensionnat. Je finis ma clope et rejoins ma Salle Commune. Il est temps de se séparer du monde et d'être un égoïste assumé. Les sentiments, c'est pour les faibles.
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Théodore s'est évanoui en plein cours aujourd'hui. Il a beaucoup saigné du nez. Sa santé vacille, comme une flamme qui s'apprête à s'éteindre. J'ai entendu les pompiers l'emmener à l'hôpital. Aujourd'hui, je comprends tout doucement que sa maladie n'était pas une connerie. Il va mal. Si mal que je le sens. Et ça me fait doucement flipper.
Peter Pan, emmène-le avec toi au Pays Imaginaire. Je suis prêt à sacrifier ma place. Théo la mérite plus que quiconque.
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Angleterre. Comté du Wiltshire. Ville de Warmister. Le 4 Juin 1999. 13 H 04. 12° degré à l'ombre. Dans sa chambre, un adolescent regarde par la fenêtre ouverte et se pose les premières questions à propos de Vie et de Mort.
Je suis parti voir Théo à l'hôpital aujourd'hui. Il est si pâle et maigre qu'on ne le reconnaîtrait presque plus. Il m'a demandé comment se passait la dernière semaine de cours avec beaucoup d'émotion dans la voix. Je crois que son rêve, c'était d'arriver jusqu'à son dîplome et ça me fait mal de savoir qu'il n'y arrivera sans doute pas...
J'y connais pas grand-chose en médecine, c'est clair. Mais quand quelqu'un maigri à une vitesse aussi fulgurante, a un visage tout émacié et tousse en plein mois de Juin, ça n'augure pas un bon présage.
Une des premières choses que Théodore m'a dite c'est d'être malade depuis sa naissance. Je ne pensais pas que c'était aussi grave et qu'il nous le cachait. À nous, alors que nous vivions dans la même piaule depuis nos onze ans. Blaise est encore en état de choc.
Dix-sept ans, c'est trop jeune pour mourir. Théodore est trop jeune pour ce genre de choses. C'est mon premier véritable ami... S'il part, c'est une partie de moi qui s'en va. Pour de bon.
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Angleterre. Comté de Northumberland. Toujours la ville de Newcastle upon Tyne. 280 543 habitants. Le 8 Juin 1999. 00 H 02. 4° degré à l'ombre. Il fait noir dans la piaule. Deux garçons regardent la télé en silence. Le troisième lit est vide et cette absence leur fait mal.
Depuis que l'état de Théodore va en s'empirant, Blaise et moi nous nous adressons pratiquement plus la parole. L'ambiance est pesante et tous les jours j'ai envie de me casser. Je reste plus parce que... au fond... je commence à mesurer la chance que j'ai. Je crois que finalement, je me pointerais à la session de juin. Pour Théo. Pas pour moi.
Et ensuite j'irai vivre ma vie. Intensément. Il y a tellement d'endroits qu'il n'a jamais vu. Je suis certain qu'il aurait adoré ça. Pansy dit que j'en parle comme s'il était déjà mort. Mais c'est tout comme. Il n'y a plus de chemin retour. Maman m'a dit qu'on l'avait débranché de la machine, qu'il n'y avait plus d'espoir.
Papa est resté avec Mr Nott à l'hôpital toute la semaine. Je me demande ce que ça doit faire de voir un des membres de sa famille malade, de constater – impuissant – que son fils va s'en aller pour un ailleurs sans doute meilleur. Si j'avais un fils un jour (quelle folie improbable), je pense que ça m'aurait atomisé. Je n'aurais sans doute pas supporté. Je me serai arraché le cœur à mains nues. Blaise éteint sa lampe de chevet et s'enroule dans sa couverture.
– Tu éteindras la télé.
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Angleterre. Comté de Northumberland. Toujours la ville de Newcastle upon Tyne. 280 543 habitants. Le 11 Juin 1999. 11 H 00. 13° degré à l'ombre. Dans une vaste salle, des tables sont alignées. À celles-ci sont installées des dizaines d'élèves qui retournent ensemble leur copie d'examen.
Ça y'est. Ça commence. Première épreuve : Littérature. C'est la discipline où je brille. Je vais leur prouver à tous, à Papa, Maman, Théo, Pansy, Blaise, Monsieur le Proviseur, les surveillants, le concierge, tout le monde. Je ne savais pas que ce soir-là, Pansy viendrait dans notre chambre et nous annoncerait que Théodore était parti rejoindre le Paradis.
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Angleterre. Comté du Wiltshire. Ville de Warmister. Le 30 Juin 1999. 9 H 18. 11° degré à l'ombre. Dans un vaste cimetière, un attroupement se fait autour du caveau familial Nott. Un père vieux, usé par Vie, commence à pleurer silencieusement.
Blaise a le bras autour des épaules de Pansy qui ne peut plus s'empêcher de sangloter. Moi aussi je pleure. Je crois bien que c'est la première fois en public. Je me mords les lèvres et tente d'être brave. Je m'avance parmi les autres, et me mets face à eux, ma petite feuille blanche trempée de larmes.
Je crois que je me suis saigné à l'écrire tant ça m'a fait mal. Ça m'a brûlé, à l'intérieur. Ma voix est plus rauque que l'ordinaire. Maman, qui est tout de noir vêtu, me regarde de ses grands yeux bleus translucides. Elle m'encourage.
– Théodore voulait que cela soit moi qui prononce les derniers mots. Je ne sais toujours pas si c'est une bonne idée. J'aurais pu dire n'importe quoi. Il... Il a pris le risque et je l'en remercie parce que aujourd'hui j'aurais l'occasion de lui dire les choses que je n'avais pas eu le temps de faire. Théo avait raison : On est plus courageux lorsque nous ne sommes pas seuls. Et je crois que je ne serai plus jamais seul à présent. Chaque chose que je verrais, que je vivrais, me rapportera à lui. Je n'en parlerais pas parce que... ça fait du mal de raviver ce genre de souvenirs. Mais je pense que je n'aurais pas besoin d'en parler pour qu'il sache combien je tiens à lui. Il a su me guider et est venu vers moi alors que rien ne l'obligeait à le faire. C'est mon premier ami. Quand j'étais gamin, je pensais qu'on se suivrait l'un l'autre, où qu'on aille, que je viendrais lui rendre visite de temps à autre. Je n'avais jamais imaginé que ça serait ici, dans un cimetière. Je sais que ce qui va suivre risque d'être une période difficile et pleine d'incertitude (Je me mords les lèvres un instant et lève les yeux de mon papier. Blaise a les yeux rivés au sol et des larmes dégoulinent sur ses joues). La mort n'est rien d'autre qu'un nouveau départ pour ceux qui partent, mais une fin pour ceux qui restent. Ce chemin nul ne l'a décidé, mais on se doit de l'accepter. Théodore a rejoint sa mère qui était si chère à son cœur et... elle doit prendre soin de lui. J'en suis sûr. Une dernière chose dont je suis certain, c'est qu'il n'aurait pas voulu nous voir si accablés de sa perte. Alors je vais emprunter quelques mots à Julie Burchill, que Théo adorait lire : Les larmes, dit-elle, sont parfois une réponse inappropriée à la mort. Quand une vie a été vécue vraiment honnêtement, vraiment avec succès, ou simplement vraiment, la meilleure réponse à la ponctuation finale de la mort est un sourire.
Alors, je replie mon papier et tente de sourire malgré tout. Je contemple une dernière fois le tombeau, gravant ce souvenir douloureux sur ma rétine.
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Angleterre. Aéroport de Londres (Heathrow). Le 2 Juillet 1999. 04 H 49. 8° degré à l'ombre. Un jeune homme sort du sas d'enregistrement des bagages et s'approche de la baie vitrée.
Je regarde les employés de l'aéroport charger les nombreuses valises et je crois remarquer la mienne. Je me plonge dans la lecture de mon journal.
Finalement, je m'emmitoufle dans ma veste et tombe dans une sorte de somnolence. Je me réveille en sursaut à chaque fois qu'on indique l'embarquement d'un appareil. Lorsque mon tour arrive, je m'étire et me dirige lentement vers la porte d'embarcation.
Une file indienne se forme et j'ai juste envie que les voyageurs se pressent, d'atteindre mon siège et me laisser dormir jusqu'à destination. Je laisse une jeune femme passer avant moi et elle me fait un large sourire. Je finis par arriver à l'intérieur de l'avion où déjà du monde s'installe. Je trouve ma place sans difficulté et m'assieds.
Mon voisin est un quadragénaire très occupé qui ne cesse de faire et défaire sa mallette. Je mets ma ceinture et regarde sans voir le steward nous faire l'habituelle démonstration de sécurité.
L'avion fait un bref tour du tarmac.
Un sifflement, puis une sensation étrange soulève brièvement mon estomac.
Nous sommes déjà partis.
Lorsque mes parents se rendront compte de mon absence, je serai déjà loin, à l'autre bout du monde. Plus rien ne me retient ici, maintenant.
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Un an plus tard
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États-Unis. État de l'Ohio. Sur la route 80, rejoignant Toledo à Cleveland. Le 11 Avril 200*. 12 H 17. 19° degré à l'ombre. Personne en vue, sauf des voitures filant sur l'autoroute. Sur le bas côté, un jeune homme blond lève son pouce afin d'attirer l'attention. Puis une Ford Torino rouge – réplique exacte de celle de Starsky et Hutch – ralentit puis s'arrête. Le gars ouvre la portière et là, c'est le carambolage.
Je grimpe à l'avant, mon sac sur les genoux. Je n'ai même pas encore attaché ma ceinture qu'on démarre déjà. Je ne sais pas à quoi il ressemble, j'en ai rien à carrer, du moins qu'il m'emmène le plus loin possible.
Il tourne le bouton de l'autoradio et une folksong de Bob Dylan s'empare de l'habitacle et créé une petite ambiance. Le marquage au sol se glisse sous le capot et le moteur fume un peu. Un voile de chaleur s'en échappe. Il a sans doute déjà de nombreuses bornes au compteur.
Je risque un coup d'oeil et je suis interpellé par ses mains. J'ai toujours trouvé les mains particulièrement érotiques. Ses doigts étaient cramponnés au volant. Ils étaient légèrement plus épais que la moyenne et j'ai souri. De ce sourire perfide qui n'annonce rien de bon chez moi. Sa paume court sur le levier de vitesse et je suis déjà ailleurs, transporté.
Je ne sais pas s'il est moche, je m'en fous, il sent bon de toute manière. Toutes les personnes qui sentent bon méritent mon estime. Il ne me demande pas encore où je vais. Il continue de rouler sans souffler le moindre mot. J'apprécie ce silence (bien que Warren Zevon ai remplacé Bobby chéri à la radio). Le siège en cuir que j'occupe est brûlant, mais ce n'est pas désagréable.
J'ai l'impression d'être enveloppé d'une chaleur bienfaitrice. Les pneus soulèvent des nuages de poussière provenant du désert bordant la grand-route. Je plie une jambe, essayant de trouver une position confortable. Finalement, je le regarde pour de bon.
Il est beau. De cette beauté américaine qu'on voit à la télé. Les fossettes en moins. Je l'ai regardé. Il m'a regardé. On a failli finir dans un ravin. Je me mords les lèvres pour ne pas crier et il fait une nouvelle embardée. J'ai les yeux écarquillés. J'avoue, j'ai eu les j'tons. Qui ne les aurait pas ? Un accident de voiture est si vite arrivé. Bizarrement, j'éclate de rire.
– D'habitude, je suis plutôt bon conducteur, prononce-t-il.
Cela n'a pour effet que d'élargir mon sourire. C'était surréaliste d'entendre enfin sa voix après tous ces kilomètres avalés ensemble. Je m'étais habitué au silence, mais je me suis surpris à apprécier sa voix. Une voix de crooner.
– Je m'appelle Pharell.
– Draco.
– Original.
– Lourd, surtout.
Je lui arrache un sourire en coin. Le silence retombe. La voix de Warren comble l'absence des nôtres. Les maisons sont de plus en plus nombreuses et, bientôt, un panneau vert m'indique l'entrée dans la ville de Sandusky. Le ciel est fait d'or en fusion, altérant entre le orangée et le fleur de soufre. En abaissant la fenêtre, je me rends compte que l'atmosphère est lourde, comme si on avait mis un film plastifié dessus pour empêcher les mouches de s'en aller. Je sors mon paquet de Dunhill et lui en tends une.
– Tu fais quoi dans la vie ?
– J'essaie d'y trouver un sens, et toi ?
– J'étudie à l'Université de Toledo. Je profite des vacances pour aider dans un projet associatif pour les sans-abris à Cleveland.
Il a l'air d'un type bien. Un type avec la maison au carré, le parquet lustré, le pommier au fond du jardin et la haie repeinte. Il était à des kilomètres de moi. Et moi, je suis juste à côté de lui. Je suis un fruit pourri, de ceux qui moisissent en solitude au fond de la coupe et dont personne ne veut, pas même le chien Je ne pourrais jamais tenir la comparaison avec quelqu'un comme Pharell. Tout parent qui se respecte voudrait d'un gosse comme lui. Surtout ma mère. Elle adorerait que je sois de ce genre-là.
– Dis-toi que tu as fait une B.A. en chemin. Je suis un sans-abri !
Je rejette un nuage de fumée qui s'envole à toute vitesse par la fenêtre.
– Mmh, ça fait longtemps qu'on roule. Tu veux avaler un morceau ?
– Ouais, ça serait cool.
On s'arrête au prochain driving et commande quelques hamburgers, des frittes et du soda. Pharell jette sa clope par la fenêtre de sa Ford Torino rouge, réplique exacte de celle de Starsky et Hutch. Alors que Pharell mord dans son sandwich, je fais attention à ne pas en mettre partout. Salir cette voiture reviendrait à souiller le mausolée du Sauveur. Nous continuons d'écouter la radio, tout en commentant des choses ci et là. On a jeté les emballages, puis on a redémarré.
On a roulé. Et pendant qu'on roulait, on parlait. Je lui ai raconté l'Écosse, tout ça. Il n'a jamais quitté les pieds des USA. Il connaît uniquement les régions des Grands Lacs. Jamais vu la Californie ou la Floride, jamais. Mais ça le rend plus adorable. Parce qu'il est comme moi : ignorant. Ignorant de la vie et du monde tout autour tout en étant dans la fleur de l'âge. Si c'est pas beau, ça.
Rapidement, ça a été le décompte des miles avant l'arrivée à Cleveland. J'ai trouvé ça désagréable. Les sentiments sont improbables et irréversibles. Ce ne sont que vice et tumeur. Ma carapace se fendille. J'ai un gros crush pour ce mec. C'est sûrement le début d'une romance en road-movie. Je voudrais ne jamais descendre de cette bagnole et rouler avec lui pour toujours.
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États-Unis. État de l'Ohio. Ville de Cleveland. Le 11 Avril 200*. 18 H 32. 14° degré à l'ombre. Dans le centre-ville, une Ford Torino s'arrête en vrombissement sourd. C'est l'heure des adieux et le monde n'a qu'à s'arrêter.
Pharell descend de la voiture après avoir retiré le contact. Je l'imite, un peu sonné. Je n'ai pas envie de le quitter et ça, je ne m'y attendais pas. Mon fétichisme pour l'eau m'appelle à contempler le Lac Erié que l'on aperçoit depuis la baie. L'eau est incroyablement lisse et me donne envie de la rider de mon corps jeune et vigoureux.
J'entends Pharell ouvrir le coffre d'où il sort son propre sac et je l'écoute à peine quand il m'explique que son association lui a payé l'hôtel.
– Bonne chance, finit-il par dire.
Je me retourne lentement. Il a l'air embarrassé. A-t-il lui aussi senti ce truc ?
– Peut-être que je pourrais aider... Je veux dire, pour ton association.
Il ne répond rien, soufflé. Ce n'est pas dans ma nature de rendre service ou même d'être altruiste. J'avais envie de hurler des « Baise-moi » en rafale, mais j'ai été pudique. Pharell a fermé les portes de sa bagnole et m'a demandé de le suivre jusqu'au bâtiment le plus proche. Nous sommes arrivés dans un hôtel sans plus. Il s'est présenté. On lui a donné les clefs et nous sommes montés à l'étage. Ça a été aussi simple que ça. Le reste a été une totale impro.
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États-Unis. État de l'Ohio. Ville de Cleveland. Le 23 Avril 200*. 23 H 08. 16° degré à l'ombre. Un éclat de rire survient en plein milieu de la nuit. C'est l'état postorgasmique, faut croire.
Je suis allongé et Pharell me regarde, un sourire aux lèvres. C'est la première fois qu'on baise et c'était génial. Du bonheur à l'état pur, brut, natif, volcanique, quel pied ! C'était mieux que tout, mieux que la drogue, mieux que l'héro, mieux que la dope, coke, crack, fitj, joint, shit, shoot, snif, pét', ganja, marie-jeanne, cannabis, beuh, péyotl, buvard, acide, LSD, extasy. Mieux que la face B d'Abbey Road, les CD d'Hendrix, qu'le p'tit pas de Neil Armstrong sur la lune. Mieux que Woodstock et les rave-party les plus orgasmiques. Mieux que la défonce de Sade, Rimbaud, Morisson et Castaneda. Mieux que la liberté. Mieux que la vie... (9)
Bottom ne signifie pas passif ne signifie pas soumis. J'étais pleinement actif et conscient de ce qu'il se passait. Pharell, lui,a été bien plus résistant que je ne l'imaginais. J'ai réussi à le faire coucher qu'après plusieurs semaines intensives de chauffage. Pour lui, niquer avec un mec, c'était tout neuf. Il m'a touché comme une petite chose qu'on pouvait abîmer.
Alors… Alors j'ai pris sa main, je l'ai posé sur mon cul et je lui ai dit – d'un ton animal qui ne me ressemble pas -, Baise-moi. Et il m'a baisé, mettant toutes ses inhibitions au placard. Mes sensations étaient prisonnières dans un cocon de chair. Je n'avais jamais autant pris mon pied de toute ma foutue existence. Pharell m'embrasse et finit par dire :
– Problématique du jour : 1 + 1 = 2
– Et si l'axiome était faux ?
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États-Unis. État de l'Ohio. Ville de Cleveland. 400 000 habitants environ. Le 8 Mai 20**. 21h16. 16° degré à l'ombre d'une couverture chaude. Deux hommes sous les draps rient à propos de rien.
Je ris dans ses bras. Je suis allongé contre ce corps bouillant dans une chambre d'hôtel de Cleveland, dans le centre-ville. Enfin, ce n'était pas une chambre d'hôtel, mais la nôtre. C'est ici qu'on s'est apprivoisé durant des semaines, désiré, puis aim-... Non, on n'a pas le droit de s'aimer.
– Alors, dit Pharell. Tu prétends toujours que je suis si nul que ça comme amant ?
Je me retiens de l'embrasser. C'est vraiment le Paradis, ici, avec lui tout près. On a passé une journée extraordinaire. Enfin, une journée ordinaire plutôt. Mais pour moi, chaque geste qu'effectue Pharell est source de fascination. Si Blaise, Théodore ou Pansy me voyaient dans cet état, ils ne me reconnaîtraient sans doute pas.
– Je ne le prétendais pas : j'en étais certain, je rétorque avec un sourire amusé.
– Ta mère ne t'a jamais dit que c'était mal de mentir ?
– Elle n'en a pas eu l'occasion.
– Oh, je... je suis sincèrement désolé, s'excuse Pharell.
– Non, elle n'est pas morte : elle était juste... absente. Je n'ai pas eu le droit à des parents qui me donnaient des conseils. Ils ordonnaient juste, tu vois ? Le mensonge : j'ai été baigné dedans depuis tout petit. On ne m'a jamais dit que c'était mal tant qu'on pouvait en tirer profit.
– Tu peux me mentir autant que tu veux, mais ton corps, lui, ne peut pas faire ça. Il a aimé. Tu as aimé. Tu... tu as aimé que je te fasse l'amour, n'est-ce pas ?
Je le regarde droit dans les yeux et réponds :
– On a juste baisé, Pharell. Juste de la baise, rien de plus. Je ne peux pas te mentir en te disant le contraire... Il...
– Tu me mens encore, s'énerva Pharell. Je sais que tu m'aimes comme moi je t'...
– Non ! Non, dis pas n'importe quoi. Ce qu'on a vécu c'était beau et si c'était à refaire, je le referais. Mais de là à dire qu'on... qu'on s'aime. Ça je ne te le permet pas. Parce que c'est faux. Je ne veux pas de ça. Et on en a déjà parlé.
Pharell m'observe de loin et eu un sourire ironique, le coeur exsangue :
– Alors c'était du vent ?
Je passe ma main sur son torse, comme une tentative qu'il perçoive au travers cette caresse toute ma sincérité. Pharell fuit son regard. Draco lui embrassa l'épaule et ferma les yeux quelques secondes.
– C'est ma liberté. Je ne veux pas que tu gâches tout en disant des conneries.
– Ce ne sont pas des conneries : ce sont des vérités. Après, si c'est trop dur pour toi de les entendre, je ne peux pas t'en vouloir : tu es jeune, tu n'as que dix-huit ans. C'est vrai, qui voudrait se caser à dix-huit ans pour le restant de ses jours ?
Je ne réponds pas et commence par se rhabiller. Je rassemble mes vêtements échoués au pied du lit et finis par prendre ma veste.
– Je vais nous chercher du café en bas.
Pharell acquiesce. Je l'observe longuement : ses cheveux châtains décoiffés, ses yeux bleus qui fixaient obstinément la fenêtre, son torse d'un blanc presque nacré, sa bague à son majeur droit. Tout. Je regarde tout de lui. Parce que je sais au fond de moi que c'estla dernière fois qu'il le voit. Discrètement, je saisi son sac déposé dans l'entrée de la chambre.
Je suis parti sans lui apporter ce fameux café. Et jamais je ne su ce qui est advenu de Pharell. Mon Pharell. Le quitter a sans doute été le choix le plus douloureux que je n'ai jamais dû faire.
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États-Unis. État de New-York. Ville de Woodstock. 7000 habitants. Le 14 juin 20**. 15h19. 33° degré à l'ombre. Un gars pousse les portes d'un grand stuio, résolu à devenir artiste et de prendre sa vie en main.
Théodore regardait beaucoup la télé. Il serait devenu dingue à l'idée que je sois sélectionné à un casting de film. Et quel film ! Je vais rencontrer le cinéaste qui a su me remuer les entrailles. Je sautille comme un gamin. Je crois l'apercevoir, là, de dos. Il a l'air bien foutu, mais je n'ai pas le temps d'en voir plus.
On m'emmène dans les loges et j'y croise Alicia. Je l'aime bien celle-là. Elle est cool. On va bientôt tourner les premières scènes et je brûle d'impatience de faire mes preuves. À moi le monde. Alicia et moi nous discutons de nombreuses choses, dont mon passé et ma rencontre avec Pharell. Je sais que j'ai des étoiles plein les yeux rien qu'en évoquant son prénom.
Mais voilà, faut croire qu'il m'a heurté de plein fouet. Je crois qu'un morceau de mon âme est attaché à la sienne. On finit par nous appeler sur le plateau et j'en tremble d'impatience. Mais voilà, rien ne s'est passé comme prévu. Impossible de sortir la moindre parole. Blocage. Putain de blocage. Et Potter, lui, m'impressionne.
Il a l'air exigeant de savoir où il va et ce qu'il fait. Moi aussi j'aimerais en savoir autant. La panique. J'ai envie de chialer comme un bébé. Mon corps le fait pour moi. Je pleure comme une raclure de fond de capote. Et j'ai honte que je creuserai bien le béton à mains nues pour m'y enterrer. Draco, t'es qu'une pucelle sans couille. Sans préavis, Potter fonce vers moi et prononce :
– Ecoute, je ne sais pas ce que tu fous-là exactement, ni même comment t'as réussi à dégoter le second rôle. Mais crois-moi, je ne ferai plus ce genre d'erreur de casting. Dehors, il y'en a des cent fois plus bons que toi qui n'attendent que ça. Ne me fais pas perdre du temps. J'ai bossé pratiquement un an sur ce film et ce n'est pas pour qu'un petit merdeux de campagne vienne tout saboter. Aujourd'hui, je suis assez remonté, OK ? Et il s'avère que ce n'est pas ton jour non plus. Qu'est-ce que tu cherches exactement ici ? la célébrité ? la fortune ? la reconnaissance ? les jolies filles ? Eh bah, tu t'es trompé de panneau d'indication. Ici, on ne fait pas ça. Ici on fait des films, des vrais. On fait du cinéma. Je veux que tu débarrasses le plateau dans l'heure qui suit. Et tant qu'à faire, trouve toi un autre métier que comédien. Parce que ça ne te va définitivement pas… C'est un conseil : perds pas ton temps là-dedans.
Potter retournait déjà vers sa caméra, m'offrant son dos. Je sais que la bienséance voudrait que je me casse maintenant. Mais je n'ai pas fait tout ce chemin pour rien, pour du flan.
– Je… Je veux être un artiste, je bégaie, sorti de son mutisme.
Il se retourne avec un sourire narquois. J'ai l'impression qu'il va me bouffer tout cru. Alicia nous observe alternativement et je sens la menace gronder.
– Paul, y'en a eu combien qui sont venus en disant qu'ils voulaient devenir artiste ? demande-t-il à l'adresse du metteur en scène.
– J'ai arrêté de compter à partir de 156. Et ça, c'était au premier film.
– T'as compris ? Les mômes, ils veulent tous faire la même chose. Tu n'es pas exceptionnel. Je sors, j'en trouve dix des comme toi. Artiste… Tu sais ce que c'est au moins ? Tu sais ce que ça implique comme responsabilité ? Artiste ce n'est pas sauter de fleur en fleur et butiner du miel. Artiste c'est se dévorer la chaire. Des artistes, y'en a une poignée tous les siècles – et je ne prétends pas en faire parti. Artiste, c'est un mot bien trop grand pour toi. Tu veux devenir artiste ? Très bien, fait. Mais choisis au moins bien ton domaine. Tu as quoi pour toi, hein, à part ta belle gueule ?
J'ouvre la bouche et la referme aussitôt. La panique, encore... Pourquoi je perds tous mes moyens quand il est là ? Ça ne m'était jamais arrivé de toute ma putain de vie. Pourquoi lui ? Pourquoi ici ?
– Apprends d'abord à te connaître un peu mieux. Décrottes-toi les yeux…
– C'est vous qui êtes aveugle. Le cinéma ce n'est pas traiter les gens comme des détritus. Le cinéma c'est du partage.
– Ah ouais ? Et bien je vais t'apprendre un truc : la vie ce n'est pas un film. Enlève-toi ça de la tête. La vie ce n'est pas tout rose. La vie ce n'est pas « Tu rates et tu recommences », c'est plutôt « Tu rates, tant pis pour toi ». Je… (Potter s'avança vers lui, puis recula) Quelqu'un ici peut trouver ça dur ce que je dis. Mais c'est profondément vrai. On n'y arrive pas en claquant des doigts et en posant sa gueule d'ange dans l'angle de la caméra. Il faut du travail et de la pugnacité… Peins. Chante. Écris. Je ne sais pas moi… Deviens artiste si ça te chante, mais pas dans ce domaine. Je te le dis pour ton propre bien. Ça se sent un vrai acteur. Un vrai acteur, il arrive et on le sent habité. Toi… toi tu es vide.
J'avale difficilement ma salive et jette un regard en biais à Alicia. Elle ne sait pas quoi dire. Alors, le plus dignement possible, je fais volte-face et retourna dans les loges. Je tiens fermement le dossier du siège ou quelques instants auparavant on s'était fait maquiller.
Et j'ai pleuré. Vraiment. De ses pleurs qui n'arrivent qu'une fois dans sa vie. J'ai mordu mon poing pour qu'on ne l'entende pas trop. J'avais déjà assez honte. Ses mots m'ont fendu le crâne, comme avec un tomahawk. Douloureux. Sanguinolent.
J'ai fait mon sac et je suis sorti du studio par la grande porte. Dehors, il faisait un temps clair magnifique.
Quel beau délire de s'être cru artiste…
Mon cœur se serre quand j'aperçois en sortant, qu'en effet, il y'en avait bien dix des comme moi. Et pourtant, on était à Woodstock. 7000 habitants l'année – hors-saison des festivals. On était le 14 juin 20** à 17h01 et un jeune homme avait vu ses rêves s'envoler dans l'état de New York, États-Unis. C'était onze ans plus tôt et il faisait toujours 33° degré à l'ombre.
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États-Unis. État de l'Ohio. Ville de Lorain, moins de cinquante miles à l'ouest de Cleveland. Le 24 Juin 20**. 14h58. 12° degré à l'ombre. Sur une jetée près du lac, un gars écrit, le nez baissé. « Les bons écrivains touchent souvent la vie du doigt. Les médiocres ne font que l'effleurer. Les mauvais la violent et l'abandonnent aux mouches. » Fahrenheit 451
Potter a sans doute raison sur un point. L'écriture m'a manqué. Il faut que j'écrive. Je ne sais pas ce que je vaux. Il y a tout un tas de gens qui écrivent bien. Puis il y a Rimbaud. Je ne dois pas me casser la tête et aller droit au but.
De toute façon, pour être publié il faut de l'argent et pour être lu il faut un nom. Au jour d'aujourd'hui, j'ai ni l'un ni l'autre, juste cette fougue qui sommeille en moi. Je commence à écrire une lettre à Dieu. Il n'y a rien de plus intime qu'une lettre écrite à son idole.
Oui, je suis fan de Dieu, mais pas dans le bon sens. Avant je voulais être à sa place jusqu'à ce que je réalise qu'il doit prendre des décisions difficiles chaque jour. Alors, je préfère être artiste – ou tenté de l'être. Les artistes sont forcément des prophètes, car ils transmettent un message que des fidèles vont répandre autour d'eux. Alors je laisse la pointe mon stylo courir sur le papier :
« Est-ce que Jésus est un salopard de nous laisser seuls, ici, tout en bas, à nous entredéchirer la gueule ? »
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États-Unis. État de l'Illinois. Ville de Chicago. Plus de deux millions d'habitants. Le 22 Juillet 200*. 11 H 02. 24° degré à l'ombre.
Mes poils s'hérissent. J'atteins le sommet du face-falaise. En haut, c'est un réfrigérateur. Le rebord du toit est ouvert sur le ciel, un étage supplémentaire vers le Paradis. Celui-ci est entassé, moucheté de nuage puis se brise au-dessus de la foule en contrebas. J'ai envie de m'envoler et de vivre mon fantasme, quelques secondes, pour de vrai. Mais la réalité implacable me rattraperait.
Ce serait débile de sauter, surtout maintenant. Je veux dire, je suis jeune. Je ne le serai sans doute pas toujours. Je lève le nez vers là-haut, vers ces étoiles qu'on ne peut voir en plein jour. Gamin, je me demandais si les étoiles – comme nous – avaient les yeux rivés vers d'autres constellations. De celles qu'on ne verrait pas, nous, les humains. Je me demande si une étoile tout en haut, me tourne volontairement le dos et préfère rêvasser, tranquille, plutôt que de me regarder comme moi je la regarde.
Là-haut, ils doivent tous êtres mégalos. Ils doivent se sentir beaux à force qu'on vienne branler leur ego sans arrêt. Les étoiles, je pense qu'elles nous voient en tout petit, insignifiants. Au fond, on le sait qu'on n'est pas grand-chose. Mais on ne peut pas s'empêcher d'aller foutre notre nez dans les nuages et de s'y perdre... de se perdre dans cette satanée contemplation. Derrière les fenêtre-miroirs des buldings, se trouvent le ciel et la terre. Je crois que y'a pas un coin de verdure dans les parages. Curieusement, le Wiltshire me manque. Pas à tout le monde, mais à moi si.
Mes souvenirs se cassent la figure au bout de mes yeux blasés. Ils viennent les embuer légèrement et force le dernier barrage. Ils dégringolent sous forme de larmes et je m'assieds au bord de ce toit perdu, la tête entre les mains, secouer par des sanglots trop terribles pour être révélés.
C'est ça la vie : on croit connaître l'autre parce qu'on a passé beaucoup de temps avec. Mais en réalité, on n'en sait vraiment rien. Les retournements de veste, les désagréables surprises et les trahisons arrivent tous les jours, quoiqu'il en coûte. Je crois que le pire, c'est sans doute de chialer sa mère en se rendant compte qu'en fait, ce n'est pas tant autrui qui nous consume, mais bel et bien « je ». Je est un terrible ingrat. Je guide ma vie et me marche dans sans ses pas. Moi, le suiveur, l'abominable, le petit con de service qui est paumé au bord du précipice. Pas les couilles de sauter.
C'est un rêve mort-né, celui du vice, de la déperdition, de la liberté. Je m'étais dit que ma vie devait être une apothéose tous les jours. Sauf que je me suis trompé. C'est plutôt la merde au quotidien. C'est comme se voir dans un miroir déformant et de suivre le balaie de nos pensées en pleine distorsion. Je me file la gerbe et je vomis mes larmes, ma honte, et mes rêves. Peut-être renaîtront-ils de leur cendre et seront encore plus beaux qu'auparavant ? J'en sais rien. J'aimerai.
Au loin, j'entends le chant des sirènes. La cavalerie arrive pour me sauver. Le monde s'agite sous les pieds, une marée humaine le nez levé vers le bulding où je suis perché. Tout est sombre sous mes paupières closes. Noir, cette couleur non-couleur qui me saisit tout entier. Je chavire lorsque je rouvre les yeux, enfin. Le gris entre en place, puis le blanc du ciel opaque. En bas, les gens sont de plus en plus nombreux. Je les entends pousser des exclamations à chacun de mes gestes.
Pourquoi crient-ils ? Ils ne me connaissent même pas. Ils ont sans doute peur que j'éclabousse la rue et leur voiture garée juste en bas. Ne vous en faites pas, je ne sauterai pas. Je veux juste m'approcher un peu plus de l'irréel. Je crois comprendre enfin ce que voulaient dire les autres lorsqu'ils me qualifiaient d'instable.
Un jour je ris, un jour je pleure et l'autre je me meurs. Morale de l'histoire : Personne n'essaie de me détruire, j'y arrive assez bien tout seul. Et puis, il y a tellement de choses plus intéressantes à faire dans sa vie que de mourir ! Je tourne ma tête vers l'ouest, l'horizon n'inspire guère confiance. Il y aura sans doute un gros orage au cours de la soirée. Je me lève et l'assistance en contrebas retient sa respiration.
Non, je ne sauterai pas mesdames et messieurs. Ce serait trop facile d'en finir ainsi. Et qui sait encore ce que j'ai à offrir au monde ? Peut-être qu'un jour j'accomplirai un putain de chef d'oeuvre. Je suis parti depuis longtemps, maintenant. Je n'ai laissé ni de numéro ni d'adresse où me joindre. C'est le début mon voyage initiatique. J'ignore combien de temps encore cela va durer, mais j'apprends beaucoup et tous les jours. C'est bon.
Je sens qu'une révolution s'opère en moi et mets mes nerfs à vif. Je repense à mon parcours des derniers mois. Je vais avoir les genoux écorchés à force de me retrouver plus bas que terre. Mais je me relève, question de fierté et d'honneur. J'ai peut-être pas les couilles de sauter, mais j'ai la fureur de vivre.
J'essuie mes larmes et je prends l'ascenseur qui me ramène à la case départ, parmi tous ces gens qui se ressemblent. Je me regarde dans le miroir, je viens d'avoir dix-huit ans et j'ai ma vie devant moi. Pourquoi autant de doute alors que je suis dans la fleur de l'âge ? Que se passera-t-il après, pour de vrai ? Que se produira-t-il si je cessais de rêver un instant pour m'intéresser au monde réel ?
Une vie sans rêve, c'est de la survie (°). C'est exister les yeux fermer, tâtonner dans l'obscurité et attendre que la lumière nous rejaillisse dessus par hasard. Une vie sans rêve c'est sombrer dans la facilité, ne plus rien affronter si ce n'est les réalités, c'est oublier d'être vivant et non pas en vie. Vivant.
Une vie sans rêve c'est se mettre des barrières, des limites, et ne pas en voir le bout. C'est oublier... tout ce qui fait de nous quelqu'un de si particulier. Et doucement, lancinement, on se confond avec celui d'à côté pour ne devenir qu'un, une masse compacte d'individus malléables pour qui on peut dire oui ou non à leur place.
Ces gens-là n'ont plus cette flamme, cette vigueur qui définissent les Hommes. Ils se laissent traîner comme des bêtes. Ces hommes-là sont aveugles. Aveugles du monde et d'eux-mêmes. Rêver c'est être incroyablement voyant. Chacun possède un rêve en lui. Le paradoxe du rêveur éternel, c'est qu'il ne se manifeste jamais et garde ça enfoui.
C'est vrai, un rêve est une chose précieuse et intime. Mais ils ne deviennent réels qu'une fois partagés. Rêveur : C'est avoir les couilles de l'être du lever au coucher du soleil. De le fxer jusqu'à s'en brûler les yeux, les voir s'imprimer sur sa rétine et atteindre ses idéaux. Ne jamais flancher ou courber l'échine ; quitte à attendre des années.
Les rêves avortés, ça provoque l'amertume, l'aigreur, l'envie et la dépression. Définitivement rien de bon. Autant les vivre pleinement que d'avoir peur de se planter. Je ne veux pas crever sans avoir réalisé son putain de rêve, celui qui me chamboule depuis tout gamin.
À présent, je peux mettre un mot sur ce que je pensais être autrefois de la magie : Artiste. Je veux devenir artiste et construis ma vie autour de cette certitude. Ce que Potter m'a fait ce 14 juin à Woodstock, je ne l'oublierai jamais.
fin du préquelle
