Chapitre 26 : Drame au chalet des sœurs Kisugi

Néanmoins, à la fin du dîner la retransmission de la radio plomba de nouveau légèrement l'ambiance.

— Inspecteur Utsumi, l'interpella Tomoe tandis que ce dernier regardait vers l'extérieur, pensif.

— Oui ?

— Vous êtes réellement inquiets pour vos amies ?

— En effet, sourit-il très brièvement. Je sais très bien qu'elles savent s'occuper d'elles toutes seules, mais les savoir isolées et sans possibilité de communiquer…

— Je pourrais vous y conduire, si vous le désirez.

— Vous pourriez ? Répéta-t-il gaiement.

— Tout à fait, mais pour l'heure pas avant demain.

— C'est vraiment gentil de votre part, dit-il en perdant soudain son sourire.

— Et bien ? Qu'y-a-t-il donc ? Questionna Tomoe posant les mains sur les siennes.

— Je veux certes les revoir, mais pas dans ces conditions, soupira-t-il la décontenançant.

— Ces conditions ? Reprit-elle surprise.

— Savez-vous garder des secrets ? Demanda Toshio regardant autour de lui pour localiser le chef et Mitsuko.

— Je puis être muette comme une carpe. Dites-moi donc ce que vous avez sur le cœur. Tata Tomoe est aussi là pour cela.

— « Tata Tomoe », pff, s'il savait, pouffa Ryô.

— Chut, firent les trois sœurs.

— Ce n'est pas vraiment du fait de ce Hashimoto que nous sommes ici, commença-t-il après un long soupir.

Et il enchaîna en lui racontant brièvement les événements à bord du 'Casus Belli' et ce qui les avait conduits au village.

— Et vous ? Qu'en pensez-vous ? Interrogea-t-elle.

— Je pense que l'idée est totalement absurde et que nous perdons notre temps… Par contre je suis inquiet à l'idée que ce tueur, Hashimoto, veuille aussi se rendre chez elles je ne sais pour quelle obscure raison.

— Je vous y conduirai, dit-elle de nouveau. D'abord pour prouver que vos collègues sont dans le tort et ensuite je pense que vous dormirez plus tranquille, rajouta-t-elle retirant délicatement ses mains des siennes.

— Cela ne va pas être mon cas, souligna Hitomi. Tomoe nous mets dans l'embarras même si cela part d'un bon sentiment.

— L'aurait-elle fait si elle connaissait la vérité ? Demanda Ryô.

— Non, affirmèrent les trois sœurs d'une seule et même voix.

— Du moins pas sans nous avoir consulté auparavant ou sans nous avoir prévenu, rajouta Rui en regardant Hitomi.

— Vous le saviez ? Réalisa Ryô.

— Oui. Elle me l'a indiqué dans le courrier que nous a transmis Shoji. Seule Hitomi était dans la confidence. En fait, elle pensait aider les inspecteurs seulement si l'un d'entre eux faisait battre son cœur. Un peu comme toi lorsque tu acceptes certaines missions, dit Rui en lui faisant un clin d'œil.

— Vous jouez vraiment bien la comédie, souligna Ryô un peu boudeur. Néanmoins elle a votre totale confiance.

— La confiance est réciproque. Elle sait qu'elle peut compter sur nous en cas de besoin et s'il nous arrivait quoique ce soit elle serait une des premières à en souffrir, précisa Aï.

La fin de soirée fut plus calme d'un côté comme de l'autre et chacun pu finalement dormir convenablement.

Le lendemain matin la tension était palpable au chalet depuis la dernière émission du bar-restaurant annonçant leur départ imminent.

Hitomi était descendu au salon sous le regard vigilant de Ryô tandis que ses sœurs finissaient de démanteler les pièces en trop sur la chaîne hifi située dans sa chambre. Celle du salon ayant déjà fait l'objet de la même opération la veille.

— Ryô… Soit un gentleman et aide-moi à retirer le bandage, veux-tu ?

— Tes désirs sont des ordres, ma déesse, répondit-il avec émerveillement en se plaçant derrière elle.

Curieusement, les mains de Ryô ne se firent pas baladeuses.

— Tu sembles préoccupé, fit remarquer Hitomi.

— C'est l'idée de ce que je vais devoir te faire subir qui me préoccupe, admit-il en soupirant.

Hitomi était une de ces rares personnes à qui il se confiait facilement.

— Je t'ai décrit mon assaillant il n'y a pas si longtemps, n'est ce pas ?

— Oui… Où veux-tu en venir ?

— Dis-toi que je suis cet homme… Dis-toi que je suis ce tueur qui a été engagé pour éliminer Cat's et qui m'a tiré dessus… Ce devrait être plus facile…

— Avec ce corps de rêve ? dit-il soudain face à elle et ayant retrouvé son regard lubrique tandis que ses mains se mirent à courir sur sa peau nue.

— Non mais, oh ! Ryô, cria-t-elle rouge de confusion et tentant de se couvrir rapidement.

Elle grimaça de son geste un peu trop vif.

— Que se passe-t-il ? S'enquit Aï en arrivant en courant et dévalant les escaliers rapidement.

Le tableau devant-elle fut assez explicite et n'eut pas besoin d'autre réponse. Elle lança trois cartes Cat's vers Ryô qui les arrêta toutes d'une seule et même main.

— Et moi qui me faisais la réflexion qu'il n'était pas comme d'habitude, soupira Hitomi en tentant d'enfiler la manche de sa chemise… sans succès.

— Tu aurais dû nous demander de l'aide et non pas à ce … pervers, râla Aï.

— C'est sa façon d'être… Mais ne t'y trompes pas Aï. Il peut aussi être très vil, sournois et très… froid quand il rentre dans la peau de son personnage.

— Lui ? reprit la jeune sœur sceptique.

— Merci des compliments, ironisa Ryô. Oui, moi, rajouta-t-il ensuite d'une voix si grave et si sévère qu'Aï sursauta en frissonnant et recula ensuite.

— Aï, peux-tu revenir ? Nous n'en avons pas terminé, l'appela Rui.

— Mais et Hitomi ?

— Ne t'inquiètes pas pour ta sœur, elle est assez grande pour se défendre et connaissant Ryô il va vite arrêter de la taquiner de toute façon.

— Bien, j'arrive… Toi le vieux pervers obsédé gare à toi, menaça Aï.

— Hou, mais c'est qu'elle est mauvaise, ironisa-t-il.

Le regard qu'il lui lança ensuite eut pour effet de la faire remonter encore plus rapidement

— Ryô, soit plus gentille avec Aï, sourit Hitomi. Ceci dit, tu es passé du coq à l'âne en matant ma poitrine… Qu'y-a-t-il de si grave ? Qu'ai-je pu dire pour provoquer une telle réaction ? Questionna-t-elle.

— C'est la présence d'Hashimoto dans les parages qui m'ennuie. Mon petit doigt me dit que je ne vais pas pouvoir partir tranquillement lorsque je le devrais. Par ailleurs, je vais devoir abréger notre conversation les motoneiges approchent, dit-il percevant le très lointain vrombissement des moteurs.

— Ryô, pense à ce que je viens de te dire et tout ira bien. Je te fais confiance, sourit-elle mélancolique.

Il déposa un rapide baisé sur son front et monta rejoindre Rui et Aï dans la pièce où elles se trouvaient. La mise en scène méritait une dernière petite finalisation.

— Aï, dit-il en entrant dans la chambre de la plus jeune sœur.

— Que puis-je pour toi, Monsieur l'obsédé ? Demanda-t-elle suspicieusement.

— Ils arrivent et pour parfaire ma scène je vais devoir t'attacher et te bâillonner, dit-il sadiquement.

— Quoi ? Mais non ! Je suis contre, balbutia-t-elle en s'agenouillant, boudeuse.

— Aï, la réprimanda Rui devant son enfantillage.

— Je rigole, dit-elle moqueuse en se relevant.

— Je serai dans ma chambre, rappela Rui avant de sortir de la pièce.

— Une fois que je serai lancé ne prends pas trop peur, averti-t-il.

Seul avec Aï dans sa chambre, Ryô alla verrouiller la porte inquiétant alors la jeune sœur.

— Heu… Vas-y doucement quand même, bredouilla-t-elle en reculant.

Ses jambes se mirent à flageoler bien malgré elle. Peur… Il lui faisait peur. Elle tomba à genou soudain tétanisée par la terreur qu'il suscitait en elle.

— Au moins je te ferai moins mal puisque tu ne résisteras pas, dit-il avec une voix doucereuse qui contrastait avec l'aura qu'il dégageait.

— Ouch ! Gémit-elle néanmoins lorsqu'il serra les liens de ses poignets.

Machiavéliquement il la bâillonna et l'enferma dans un placard.

Même si elle savait qu'il jouait la comédie, Aï était terrorisée et se prit à s'inquiéter pour ses sœurs. Elle l'entendit sortir de la pièce et un silence oppressant se fit, du moins un court instant.

Au salon, Hitomi sentait son cœur battre la chamade. Celui-ci accéléra à l'approche des motoneiges qu'elle devina très proche. Elle devait se calmer et travailla sur sa respiration.

— Ils sont là, n'est-ce pas ? Demanda Rui en entendant du bruit derrière elle.

Sans réponse, elle se retourna et eut un bref mouvement de recul.

— Ryô ? Interrogea-t-elle devant l'homme cagoulé qui lui faisait face et don le regard était glacial.

— Le temps n'est plus au dialogue, dit-il simplement pour la rassurer.

'Heureusement qu'il m'a parlé, je me serais posée des questions,' songea-t-elle tentant de résister aux frissons de peur qu'il faisait naître en elle.

Félin, il s'approcha d'elle lentement et lui bondit dessus au dernier moment. Elle parvint à l'éviter en sautant par-dessus son lit, faisant néanmoins tomber la table de chevet dans son élan. Ryô en eut un rire machiavélique. Puis elle recula vers la porte intermédiaire mais le cambrioleur était rapide et lui bloqua le passage en l'attrapant par les épaules.

— Frappes-moi pour que cela ait l'air vrai, murmura-t-elle.

— Non mais ça ne va pas ? Rétorqua-t-il en la relâchant.

— Mets-toi dans la peau du personnage, rappela-t-elle tandis qu'elle remarqua que les bruits de moteurs s'étaient tus.

L'on sonna soudain à la porte. Surprise, Rui détourna brièvement son attention. Au salon le cœur d'Hitomi se remit à tambouriner vivement. À l'étage, Ryô en profita et arracha les manches de la chemise de Rui qui en cria de surprise.

Hitomi se leva au cri de sa sœur et se tourna vers les escaliers.

'Et bien, même pour une simulation ils n'y vont pas de mains mortes, songea Hitomi en entendant les divers bruits de courses, de meubles déplacés.

Des pas de courses se firent entendre tandis que l'on sonna de nouveau à la porte.

— J'arrive, dit-elle vivement en se dirigeant vers celle-ci. Rui ! S'exclama-t-elle ensuite en la voyant dévaler les escaliers.

Elle nota que celle-ci boitait et que ses vêtements étaient déchirés, puis elle remarqua la présence d'un homme cagoulé qui l'avait suivi. Les policiers d'Inunari, alors derrière la porte, avaient eux-aussi entendus le désordre et l'exclamation apeurée d'Hitomi. La conscience professionnelle d'Asatani reprit alors le dessus sur les raisons de sa présence ici. Elle sortit son arme de service et ouvrit la porte avec fracas… Une chance, elle n'était pas verrouillée.

Elle entra dans le chalet suivi de Toshio au moment où le cambrioleur se mit à cibler Rui.

— Restez-ici, c'est plus prudent, dit le chef au même moment à Tomoe encore à l'extérieur sur le pas de la porte.

'Hitomi ? Je ne te vois pas, où es-tu ?' Songea Ryô en remarquant les policiers. 'Méfies-toi de l'inspectrice à lunettes, elle vise bien.' Se remémora-t-il ensuite lorsque son regard se posa sur cette dernière.

Asatani était prête à tirer lorsque Rui s'effondra soudainement en gémissant. Inquiète, elle baissa son arme et aperçu alors Hitomi courir vers sa sœur, s'interposant entre celle-ci et le tireur.

— Rui ! S'exclama-t-elle de nouveau.

'Hitomi,' songea-t-elle en prenant appui au sol pour se relever.

En vain… Sa cheville l'en empêcha.

'Hitomi', pensa Ryô la prenant alors pour cible tandis qu'il sentit son cœur se serrer.

'Dis-toi que je suis cet homme', lui firent écho les paroles de son amie. 'Dis-toi que je suis ce tueur qui a été engagé pour éliminer Cat's et qui m'a tiré dessus'

'Ryô, je t'en prie n'hésite pas.' Pensa Hitomi qui sentait la fatigue la gagner tandis que sa vision se faisait floue.

Comme s'il avait entendu la supplique de son amie le « cambrioleur » se ressaisit. Le cœur résonnant fortement et sans plus tergiverser, Ryô fit feu.