Le monde brûlait.

Le monde brûlait autour de lui, de la fumée s'élevant de la terre charbonneuse, jonchée de cadavres racornis comme du vieux cuir, empuantissant l'air chargé de cendre et de soufre d'une odeur de viande grillée. Des silhouettes passaient en courant dans le lointain, informes et impossibles à reconnaître car transformées en torches mouvantes.

Ses pieds laissent des traces sanguinolentes sur le sol noir, il est couvert de sang. Du sang sur ses vêtements, du sang sur ses mains, du sang sur son visage. Du sang qui ne s'arrête pas de couler.

Il court. Mais le paysage ne change pas. Toujours le feu, la fumée, les cendres, la mort.

Cassiel devant lui, en longue robe blanche immaculée, le contemplant d'un air déçu.

« Petit imbécile. Tu croyais vraiment pouvoir arrêter tout cela ? »

Il tend le bras vers l'apparition lumineuse, mais Cassiel semble être à des années-lumière de distance, secouant la tête.

« Si tu veux quelqu'un qui répare ce gâchis, va voir Dieu » dit le Cinquième Archange en tendant le bras.

Il tourne la tête, et quelqu'un se trouve au milieu du brasier, emmitouflé dans des tissus blancs si clairs que les flammes en paraissent noires. Il s'élance. Ses pieds commencent à fumer. Sa peau brunit puis noircit. Sa gorge s'assèche. Ses yeux deviennent secs. Il continue à marcher.

Il tend une main dont la peau noircie est sur le point de tomber vers la silhouette qui se retourne, laissant tomber son voile.

Deux yeux bleus céruléens se posent sur lui.

« Tu as besoin d'aide, mon amour ? »

Les paupières de Castiel s'ouvrirent brusquement. Il était allongé sur le canapé de Bobby, un coussin sous sa tête, sans son imperméable et la veste de son costume.

Un petit grincement métallique lui annonça l'arrivée du chasseur/ferrailleur dans la pièce.

« T'as l'air d'une merde après qu'on ait tiré la chasse » bougonna l'humain. « Le sommeil, ça te réussit pas, on dirait. »

L'ange ne répondit pas. Il se contenta de souffler longuement par la bouche.


« Alors mon chaton ! Ce n'est pas pour te casser le moral, mais mon truc, c'est de gouverner une partie des Enfers. Pas d'interpréter les rêves. »

Castiel fixa Hel de son expression la plus cocker trempée, complète avec lèvre tremblotante et yeux légèrement écarquillés. Au Paradis, c'était imparable pour faire craquer Rachel – pourtant insistante sur la discipline. Une déesse païenne nécrophage ? Aucune chance.

Ladite déesse glapit en sentant son taux d'hormones crever le plafond et se laissa tomber à la renverse sur son divan.

« Par la couille droite d'Odin » gémit-elle, « ça devrait être interdit d'être aussi craquant ! Je rends les armes, trésor. Dis-moi tout. »

Précautionneusement, l'ange s'installa à côté d'elle sur le canapé et se lança.

Tandis qu'elle l'écoutait, Hel prit soin de ne trahir aucune émotion. Lorsqu'il eut enfin terminé, elle garda encore le silence l'espace de quelques secondes avant de poser une question tout à fait incongrue :

« Tu connais le film Silent Hill ? »

Castiel la regarda d'un air perdu.

« Je ne comprends pas les références humaines » rappela-t-il.

« C'est un film qui tourne autour de la volonté d'une femme à retrouver son enfant malgré tous les monstres qui se mettent en travers de son chemin. Si on inverse le rapport, ça te correspond très bien, je trouve. »

« Pardon ? »

« Tu cherches Dieu. Et tu ne laisses personne t'arrêter, n'est-ce pas ? Même alors que le Pan t'ait découragé de le faire, et un conseil du Pan… ouuuh, on ne plaisante pas avec. »

« Mais ma mère n'est pas Dieu » protesta l'ange.

« Qu'est-ce que tu sais de ta mère ? »

« …Rien. »

« Et qu'est-ce que tu sais de Yahvé ? »

« …Rien ? »

« Pas franchement étonnant de faire l'amalgame, alors. Ce sont deux grandes inconnues pour toi, donc tu les colles ensemble. »

« Ah » lâcha Castiel.

Il rumina l'idée avant de reprendre la parole.

« Cela me dérange. »

« D'imaginer ta mère à la place de ton dieu ? »

« C'est… un blasphème. »

Hel le contempla de ses yeux clairs.

« C'est ta mère, mon petit. Une mère est toujours Dieu aux yeux de sa progéniture. Comment pourrait-elle être autre chose ? »

« Mais comment pourrait-elle être Dieu ? » s'entêta Castiel.

La déesse eut un instant de silence.

« Je me rappelle de Papa quand j'étais petite. Je le trouvais tellement grand… Et il savait tellement plus de choses que moi. Il savait nager sur le dos sans boire la tasse, il pouvait fouiller dans le placard sans monter sur une chaise, et quand je perdais un jouet, il le retrouvait tout de suite. »

Elle sourit nostalgiquement.

« Pour moi, c'était mon dieu. Parce qu'il savait toujours réagir comme il fallait au bon moment. C'est bête, hein ? »

Castiel commença par ne rien piper. Puis, comme après réflexion :

« Quand j'étais petit, j'avais peur du noir » déclara-t-il. « Alors la nuit, je venais toujours me coucher dans le lit de Cassiel. Une fois, je me suis réveillé persuadé qu'il y avait un monstre dans le placard. Cassiel s'est réveillé à son tour, il m'a demandé ce que j'avais et quand il a su, il a été chercher son couteau et il a ouvert le placard. »

« Et bien sûr, il n'y avait rien » ponctua Hel.

Castiel eut un petit rire.

« Il a posé le couteau sur la table de nuit et il a dit que si les monstres revenaient, il s'en occuperait. Après ça, j'ai eu de moins en moins peur du noir. Je voyais moins de monstres, alors je pensais qu'ils avaient tous peur de Cassiel… »

Les yeux d'Hel scintillèrent.

« C'est mignon. J'aimerais bien parler avec ton Cassiel. »

« Je doute qu'il s'abaisse à t'adresser la parole » confessa l'ange rebelle d'une voix soudain douchée de son enthousiasme.

La déesse haussa les épaules.

« Pas grave, il n'a qu'à m'écouter. De toute façon, je parle pour deux ! »