"On dirait mon oncle Barney. Sauf que mon oncle Barney est obèse depuis que sa salope de femme l'a quitté."

Walter 'Gom' Bontom, Red Oak, Illinois

...

Le corps de Bobby Singer s'écrasa sur le parquet de son salon avant que le coup de feu n'ai finit de résonner contre les murs. Et William le regarda tomber, le Magnum fumant au bout de son bras tendu, le visage aussi impénétrable que les voies du Seigneur.

Une succession de circonstances avaient conduit à ce dramatique dénouement, mais pour comprendre exactement ce qu'il s'était passé cette nuit là, il fallait remonter à la veille et quitter le Dakota pour gagner le Nebraska.

...

Un jour plus tôt,

Emplacement inconnu, Nebraska

...

Tiberius Gauger avait réuni plusieurs de ses connaissances en un groupe hétéroclite de sombres figures et de regards méfiants. Ils ne se réunissaient jamais comme ça ; c'était bien trop dangereux. Une vingtaine des meilleurs chasseurs du pays regroupés dans une grange comme un troupeau d'agneaux sacrificiels, c'était envoyer à l'univers le message suivant ; "nous aimons les suicides en masse." Aussi insolite qu'ait été l'événement, il avait pourtant bien eu lieu ; à circonstances exceptionnelles, mesures exceptionnelles. Et la circonstance exceptionnelle ; c'était le retour de Jack.

Il y avait seulement deux choses qui pouvaient faire parler un chasseur du Middle West ; le Jack, et Jack. La rumeur était plus grosse que l'homme lui-même, si bien que quand les premiers chasseurs arrivèrent dans le Salvage Yard et découvrirent l'homme derrière la légende, une vague de doute vint perturber les rangs. Mais ceci se produisit plus tard, dans le Dakota. Revenons en aux événements du Nebraska et à ce qui s'était décidé dans cette grange, un jour avant les événements tragiques du Salvage Yard.

Les chasseurs étaient une race bien particulière ; pour réussir à faire que vingt d'entre eux regardent dans la même direction au même moment, il fallait au moins le talent de Tiberius Gauger. C'était le genre de personne qui divisait le monde en deux catégories ; ceux qui ne le connaissaient pas, et ceux qui le détestaient. Mais Gauger avait quelque chose de bien plus précieux que l'amour de ses camarades ; il avait leur respect. Quand il parlait ; ils écoutaient. Quand il leur demandait de venir dans le Nebraska ; ils venaient.

"De quel droit Singer a-t-il pu prendre une décision comme celle là tout seul !" s'écria quelqu'un.

"Ils étaient plusieurs. Vous avez entendu parler de ce qui est arrivé à Buzz ?" dit quelqu'un d'autre.

"On m'a dit que c'était Jack qui avait eu Buzz, pour se venger !"

L'une des rares voix féminines de l'assemblée s'éleva au dessus de la mêlée "Mais vous ne comprenez pas ?"

Un silence bourdonnant envahit la grange. Les têtes tournèrent toutes en même temps vers Regina Tamarino, dessinant un cercle de cheveux mal peignés autour d'elle.

"Tu as quelque chose à dire, Regina ?" demanda Tiberius Gauger du haut de son estrade.

"Oui, j'ai quelque chose à dire ! Si tu arrêtais de te prendre pour le Messie et de nous dire ce que l'on doit penser !" Elle grimpa sur l'estrade dominant la flopée de chasseurs et les désigna tous d'un grand geste de la main, "Et vous, si vous arrêtiez d'être des moutons stupides ! Ouvrez les yeux !"

De huées et des noms d'oiseaux s'élevèrent mais Regina poursuivit avec pugnacité, "Souvenez vous de Charlie Hobbes ; il faisait confiance à Jack, et maintenant il est mort ! Vous êtes en train de blâmer Singer alors que vous ne savez rien !"

"Personne ne parle de blâmer Singer," dit Gauger en croisant les bras sur sa poitrine. "On veut juste récupérer Jack."

"Le récupérer pour quoi faire ? Le disséquer ? Vous transformer en une bande de surhommes increvables ? Déjouer la mort ?"

"Peu importe ce que l'on peut tirer de lui, c'est un avantage tactique."

"Bobby Singer n'avait pas le droit de s'approprier une chose pareille! " cria quelqu'un.

"Il ne se l'est pas approprié, il l'a fait disparaitre," répondit Regina. Elle pointa un doigt vers la foule des chasseurs, "Et vous savez tous que c'est vrai."

Des voix discordantes s'élevèrent. Certaines en faveur de Regina, d'autres en faveur de Gauger.

"Si Bobby Singer a mis sa vie en danger pour faire disparaitre Jack, et nous protéger de son pouvoir, ça me suffit pour savoir que Jack est dangereux ! On doit faite confiance à Singer et l'aider à remettre le diable dans sa boite."

"J'ai combattu avec Jack," cria Gauger à l'adresse de la foule, "comme la plupart d'entre vous ! S'il avait été une telle menace, comment est-ce qu'il a pu infiltrer nos rangs pendant si longtemps ? Pourquoi ? Singer a commis une erreur de jugement, une erreur que nous pouvons rectifier maintenant ! Regardez autour de vous, qui n'a pas perdu un proche dans cette foutue bataille ? Est-ce que je dois vous rappeler que les portes de l'Enfer ont été ouvertes ? On est au bord de l'Apocalypse ! Pour la première fois nous avons la possibilité d'être à armes égales ! Nous pouvons aller là bas, aller dans le Dakota, récupérer Jack et faire le choix d'enfin avoir le dessus dans cette putain de guerre !"

Le discours de Gauger fut accueillit par des applaudissements et des sifflets enthousiastes. Il sortit un cigare de sa poche et l'alluma quand Regina passa devant lui pour descendre de l'estrade.

"Ne fait pas cette tête, Regina. Quand on aura sauvé le monde et que je serais un héro, toi et moi, on pourra reprendre où on en était."

"Il y a une place spéciale en Enfer pour les gens comme toi, Tiberius."

Il lui souffla la fumée de son cigare au visage, "L'Enfer n'a pas de place spéciale ; c'est une démocratie communiste."

Aucun des chasseurs présents ne le savaient encore, mais alors qu'ils criaient en faveur de l'assaut du Salvage Yard, ils étaient tous en train de marcher sagement dans le chemin que Bobby Singer avait tracé pour eux.

...

Connaissant le gout de Tiberius Gauger pour les mises en scènes dramatiques, il n'y avait rien de surprenant dans son choix du lieu de réunion. La vieille grange semblait tout droit sortie d'un film d'horreur des années 20, fébrilement dressée devant une épaisse forêt alors qu'une couverture de mousses commençait à mâcher le bois. Melville Frost gara sa voiture de location au bout de la route terreuse et en sortit pour s'adosser contre la tôle.

Il remonta le col de sa veste battu par le vent froid du Nebraska et fit un geste de la main aux deux chiens de garde que Gauger avait placé devant la porte. Il ne connaissait pas le gorille de gauche, celui avec les cheveux longs et les lunettes, en revanche, l'autre était familier ; c'était Javier Suarès. Melville avait fait connaissance avec son poing gauche dans un bar du Nouveau Mexique.

"Hey, Connardo," murmura-t-il alors qu'il agitait la main. "Tu baise toujours avec ta mère ?"

Suarès, qui s'était dressé, fusil au poing, sitôt qu'il avait entendu la voiture arriver, glissa quelque chose dans l'oreille de son compagnon de garde. Aucun d'eux ne fit mine d'avancer ; ils laissèrent Melville s'installer contre sa voiture et attendre, mais ils crachèrent par terre dans sa direction, comme pour symboliser la ligne qu'il ne devait pas franchir. Melville glissa un chewing-gum à la nicotine dans sa bouche et mâchouilla ostensiblement.

Il y avait quelques autres voitures garées autour de la grange, pas autant qu'il l'aurait cru. Son regard s'arrêta sur la Dodge Charger bleu nuit des frères Ridgewick. Un autocollant qui disait "klaxonne si t'as jamais vu une carabine tirer d'un véhicule en marche" ornait le pare choc arrière. A chaque fois que Melville voyait cette bagnole, il se disait qu'il s'était trompé de voie. Syd et Ace Ridgewick vendaient de la cocaïne pour financer leur carrière de pourfendeurs des forces du mal et ça c'était un business qui rapporte. Melville, lui, faisait des piges pour des magasines que personne ne lisait, jouait de la guitare dans les rues comme un pauvre manouche et quand il avait le temps, se faisait embaucher au noir sur des chantiers.

Pourquoi ne pas simplement vendre de la dope et s'offrir une bat-mobile ? Ce n'était pas comme si ça lui posait un problème de conscience. La vérité, c'était que la drogue le dégoutait. Tous ces junkies squelettiques qui s'entassaient dans des squats et auraient vendu leur mère pour une ligne de colombienne lui donnait envie de vomir.

Un peu plus loin, enfoncé dans les herbes hautes, il y avait un van noir avec une plaque du Minnesota. C'était la meute. Melville ne les avaient jamais vu à l'œuvre mais il savait tout ce qu'il y avait à savoir sur la famille Wolfe, comme à peu près tous les chasseurs dans cette partie du pays ; cinq frères et sœurs menés par la sœur ainée, Ellis. Une belle brochette de dégénérés consanguins.

Il n'avait pas besoin d'être à l'intérieur pour savoir ce qu'il était en train de se passer. Il connaissait le talent de Gauger pour mobiliser les foules. Oh, oui, il pouvait même le voir sur son estrade ; une fine ligne de sueur coulant le long de ses joues rougies d'excitation, les veines de son cou gonflées et bleues comme les autoroutes d'une carte routière, en train de postillonner en agitant les bras. Ce connard se prenait au moins pour le pape.

Melville ne se définissait pas comme un guerrier, ni un soldat d'aucune sorte. Il n'y avait qu'un pas de là jusqu'à Capitaine America et trop de chasseurs mégalomanes faisaient ce genre de déclarations en se gargarisant d'eux même, et puis ils se lançaient sur la voie de la sainte quête de leur destinée sacrée et les ennuis commençaient.

En parlant de destinée sacrée, Melville se demandait exactement ce que Gauger avait inventé pour mettre autant de chasseurs en transe. Sa Majesté Gauger avait besoin d'une armée docile pour mener croisade, mais le trésor n'allait certainement pas être divisé équitablement.

Les portes de la grange s'ébattirent brutalement et une femme - que Melville identifia comme étant Regina Tamarino - en sortit comme une furie. Elle se précipita à sa voiture, démarra en trombes et s'enfonça sur la petite route de terre jusqu'à disparaitre. Melville tenta d'avoir un aperçu de l'intérieur de la grange avant que les gorilles ne referment la porte mais il ne vit qu'un amas de formes vaguement humaines et rien de plus. Il lui fallut attendre encore un bon quart d'heure pour que les chasseurs ne commencent à sortir.

La plupart ne lui accordèrent même pas un coup d'œil, d'autres lui jetèrent des regards mauvais en murmurant des insultes. Un ou deux le saluèrent. Si jamais il n'était pas suffisamment clair que Melville Frost n'était pas le bienvenu dans la communauté, certains prenaient soin de le lui rappeler régulièrement. C'était de sa faute après tout, le pauvre homme cumulait les tares ; non seulement il était gay, mais en plus - et c'était presque pire - il était Canadien.

Grand dieu.

Melville resta debout devant sa voiture, mâchant son chewing-gum à la nicotine, les yeux rivés sur la grange, à attendre. Tiberius Gauger fut le dernier dehors. Il resta sur le porche à discuter avec Suarès et l'autre chien de garde pendant un moment et finalement, finalement, il se dirigea vers sa voiture, seul.

En approchant de lui, Melville claqua joyeusement dans ses mains, "C'était magnifique, on aurait dit Tom Cruise à un congrès de Scientologie," dit il.

Apparemment surpris, Tiberius le dévisagea longuement avant de répondre, "Tu n'étais pas invité, Frost."

"On se demande bien pourquoi."

"Comme pour mon ex-femme je suppose ; différent irréconciliable. Maintenant si tu veux bien, j'ai des choses à faire."

Melville se plaça entre Tiberius et sa voiture, "Je me demandais, Gauger, tu leur as raconté quoi pour qu'ils te mangent dans la main, comme ça ? J'veux dire, on sait tous les deux que ce n'est pas Jack que tu veux vraiment."

Pendant une seconde Melville cru reconnaitre un éclair de panique dans les yeux froids de Gauger et il su qu'il avait fait mouche. Pour retrouver sa consistance l'autre chasseur émis un rire gras en se frappant le ventre, "Des fois je me demande ce qu'il se passe dans ta petite tête de sodomite."

Melville sourit, "C'est marrant parce que je me disais justement que t'étais en train de tous les baiser bien profond."

Tiberius empoigna Melville par un bras et le poussa brutalement de son chemin.

"Je sais ce que tu cherches, Gauger," dit Melville. "Une jolie petite coupe en métal, c'est difficile à partager ça non ?"

Gauger se retourna vers lui en grognant, "Qu'est-ce que tu racontes ?"

"Hum, je pense que tu le sais."

Gauger secoua la tête avec exaspération, "Tu as perdu la tête."

"Peut-être bien," dit Melville, "mais ce n'est pas moi qui vais chercher le Saint Graal dans une décharge."

Gauger attrapa tout à coup Melville par le col de sa veste et le plaqua violemment contre la tôle de sa voiture. Il plaça son visage si proche du jeune chasseur que son haleine frappa comme une claque. "Ecoute moi bien, petite merde, tu ferais mieux de t'occuper de tes affaires ou je vais tellement t'arranger que ta mère ne pourra pas te reconnaitre." Il jeta Melville sur le sol, et grimpa dans sa voiture en marmonnant, "Sale petite pédale !"

Melville ne se releva que quand les feux arrières de la voiture furent tout ce qui resta de Gauger sur la petite route terreuse. Il cracha son chewing-gum dans les herbes hautes et composa un numéro sur son portable.

"Ici Frost. Je suis au lieu de rassemblement, et je viens de parler à Gauger. Tu avais raison ; ce connard pense que Jack a déterré le Graal et il n'a pas envie de partager."

"Et les chasseurs ? Tu les as vus ? Combien sont-ils ?"

"Oui, ils sont en route. Une vingtaine, pas plus, mais remontés comme des pendules. Je ne sais pas ce que Gauger leur a raconté mais -"

"Tu vas venir ?"

Melville soupira puis se frotta les yeux contre sa manche. "Je ne sais pas," dit-il.

"Tu dois venir."

"Ouais. On verra. J'ai fais ma part du boulot. A plus."

"Melv-"

Il raccrocha.

Il remonta dans sa voiture en ignorant son téléphone qui vibrait dans sa poche. Quand il mit le contact et enclencha la première, il ne savait pas encore si il prendrait au nord vers le Dakota ou au sud vers n'importe où ailleurs. Il commença à déplier le papier métallique d'un chewing-gum à la nicotine, mais s'arrêta en cours de route. "Et merde," grogna-t-il en s'allumant une clope.

...

Bien plus tard, après que tous ces événements ne soient devenus qu'un amas de mauvais souvenirs à ajouter à une longue liste, les Winchester avaient eu une enrichissante conversation avec Jefferson sur la nature de Jack. C'était Sam surtout qui ne voulait pas lâcher le morceau et tenait à comprendre tous les comment et les pourquoi.

"Il ne s'est surement pas juste réveillé un matin en étant gratifié de la vie éternelle, Jeff ! Il y a forcement un pourquoi."

"Oh, merci de faire preuve de tant de perspicacité, Sam. Peut être que toi et ton cerveau géant allaient trouver la réponse à la question à cent mille dollars dans les cinq prochaines minutes alors que je cherche depuis dix ans."

"C'est moi ou ça pue le sarcasme dans cette pièce ?" avait commenté Dean.

"L'une des théories qui agite le plus le slip des chasseurs, c'est celle de cet abruti de Tiberius Gauger," avait dit Jefferson, "Déjà que j'ai jamais pu piffrer les Irlandais, celui-ci est gratiné…Grace à ses connections en Europe, Gauger a pu faire des recherches historiques a propos de Jack et il a réussi à le placer à Salisbury au Moyen Age puis a Jérusalem pendant les croisades. Il n'en a pas fallut plus pour que son petit cerveau se mette à faire des additions."

"C'est à dire ?"

"Gauger pense que Jack est le roi Arthur. Ou au moins l'un des chevaliers de la table ronde."

"Je ne vais pas te demander si tu as bien dis ce que je crois que tu as dis, parce que je sais que tu l'as dit," avait dit Dean.

"Si on exclu le fait que le roi Arthur n'ait jamais vraiment existé," avait commenté Sam, "ce n'est pas une théorie plus bête qu'une autre. Arthur était Romain, Jack a l'air Romain. Arthur a dévoué sa vie à chercher le Saint Graal et la vie éternelle et, de toute évidence, Jack a la vie éternelle. Ça se tient."

"En effet, ça se tient. Ça se tient tellement bien que Gauger a réussi à rallier un bon paquet de chasseurs à sa cause. Pourquoi est-ce que vous croyez qu'ils ont tous débarqué chez Bobby la bave aux lèvres ? Ce n'était pas Jack qu'ils voulaient, c'était le Graal."

"Es tu en train de dire que le Graal existe vraiment ?" avait interrogé Sam avec suspicion.

"Ça, j'en sais foutre rien ! J'ai assez à faire avec les légendes Américaines sans m'occuper de celles des Rosbifs. Tout ce dont je suis sûr, c'est que Jack n'est pas Arthur."

"Comment tu peux le savoir ?"

"J'ai fait mes devoir. Si Arthur à existé, il a régné au cinquième siècle. Jack est beaucoup - beaucoup - plus vieux."

"Vieux comment ?"

Jefferson avait secoué la tête, "Personne ne peut en être sûr. Mais je mettrais ma main au feu que sa langue natale est le Sumérien. Si j'ai raison, ça le place définitivement au Moyen Orient environ mille ans avant Jésus Christ."

"Oh."

...

Aujourd'hui,

Chez Bobby Singer, Dakota du Sud

...

Au cœur de la tempête le rugissement d'un moteur n'était rien de plus que le miaulement d'un chat dans une fosse aux lions, si bien que personne dans la maison de Bobby Singer ne remarqua la voiture qui venait de rejoindre l'impala. Personne non plus n'entendit les portes claquer quand ses occupants descendirent, ni leurs pas sur le porche.

Jack terminait une explication si laconique qu'elle aurait pu tenir sur une slide PowerPoint quand deux hommes firent irruption dans le salon. Le premier était Jefferson Hartley, le second était Bobby Singer lui même. Ils étaient bêtement entrés par la porte. Quand Sam eut le temps d'y repenser quelques jours plus tard, il remarqua comme il était absurde que tout le monde ait été complètement obnubilé par les fenêtres mais que personne n'ai pensé une seconde que quelque chose pouvait juste utiliser la porte d'entrée.

...

Bobby rencontra trois sortes de visages en pénétrant dans son salon. La première version, c'était celle des frères Winchester et d'Ekko ; une sorte de mélange de surprise et de crétinerie. La deuxième, beaucoup moins familière, était la colère de William. Le garçon était assis sur le canapé plus raide et froid qu'un cadavre, la tête baissée mais les yeux fermement ancrés sur Bobby. Sur son épaule reposait la main osseuse de Jack. Jack, qui offrait la troisième variation, celle que lui seul pouvait offrir ; une majestueuse connivence.

"Bobby ?" C'était Sam et sa manie de crier l'évidence.

L'intéressé assista Jefferson dans son périple hasardeux jusqu'à une chaise, puis se retourna vers les Winchester. "Est-ce que tout le monde va bien?" demanda-t-il.

"Défini bien," ironisa Dean.

L'aîné des frères Winchester n'était pas complètement revenu de son périple à Lalaland, sa voix était vaporeuse, lointaine. Son attention avait été attirée par Jack mentionnant le fameux plan de Bobby Singer quelques minutes plus tôt et Sam l'avait vu faire des efforts de concentration pour rester accroché au wagon. William était revenu parmi les vivants à peu près au même moment.

Quand Bobby tourna la tête vers Jack, son expression changea. Il sembla soudain concerné, plutôt qu'inquiet. Son visage devint brumeux, ses yeux tristes. Il commença un sourire mais changea d'avis à mi-chemin. Il ôta sa casquette, et inspira longuement."Jack," dit il.

"Bobby," répondit Jack.

"J'aimerai dire que je suis content de te voir."

Jack leva le menton en l'air, "Aujourd'hui, on m'a déterré, décapité, brulé et tiré dessus."

Bobby grimaça en se grattant l'arrière du crâne, "hum… désolé pour tout ça…On a été un peu pris au dépourvu…"

"Je vois."

Les yeux de Bobby glissèrent le long du bras de Jack jusqu'à William. Il observa le garçon, sa maigreur, sa peau blafarde, ses yeux gris. Jusque là il n'était qu'un nom, maintenant il avait un visage. Bobby posa l'une de ses mains sur sa bouche et réfléchit. Il n'avait toujours pas trouvé de solution à la question de Jefferson ; que faire de William ? Plus il le regardait, assis sur son canapé, le regard si intense qu'on ne savait pas si il allait se mettre à pleurer ou cracher des scorpions, et plus Bobby réalisait que la solution, c'était qu'il n'y avait pas de solution.

"Bobby, ton village a téléphoné, ils veulent récupérer leur idiot," déclara Dean. Bobby lui adressa son fameux regard où le sourcil droit s'élève vers le haut du front et où l'ensemble du visage semble crier à la fois "pardon ?" et "vas te faire foutre". "Ton plan," précisa Dean. "C'est le plan le plus stupide de toute l'histoire des plans."

"Qu'est-ce que je disais," grogna Jefferson au loin.

Bobby dévisagea Jack, l'air stupéfait, une question évidente dans ses traits. Jack attendit pourtant qu'il la formule verbalement pour y répondre.

"Tu leur as expliqué le plan ?" Les yeux de Bobby glissèrent subrepticement sur William, "Tout le plan ?"

"Je leur ai dit ce qu'ils ont besoin de savoir ; Belzebuth ne peut être anéanti que par moi, et je suis là pour l'anéantir. Le reste n'est que détails."

"Détails," railla Jefferson dans un reniflement ironique, "on va juste tous crever dans cinq minutes. Détails, détails."

"Utiliser quelque chose comme Jack pour tuer quelque chose comme… le Diable," commença Sam, "Je suis désolé mais Dean à raison, c'est le plan le plus stupide de -"

"Oh, la ferme !" cria Bobby. "Vous croyez que j'ai pondu un truc pareil tout seul ? Science et Vie Junior page 22 : comment tuer Belzebuth ? Ce n'est pas mon plan, mettez vous ça dans le crâne."

Sam aurait voulu poser exactement 27 questions. Il les avait toutes listées par ordre de priorité et elles formaient une liste d'attente du fond de son estomac jusqu'à ses lèvres. Il ne les laissa pas s'échapper pourtant et il aurait aimé un peu de considération pour cet effort.

Finalement Bobby lâcha un long soupir de frustration, les poings serrés, et ses yeux vinrent se poser sur ce qui avait été la fenêtre de son salon avant que Jack ne la transforme en trou rectangulaire. Il eut une pensée bassement matérialiste sur le coût de toute cette opération mais choisit de ne pas la partager. Au contraire, il se focalisa sur la poursuite du plan - qui n'était pas son plan - et demanda d'une voix morne, "Il est dehors ?"

Jack hocha la tête, "Frais et dispo."

Bobby se tourna vers les frères Winchester et prit enfin le temps de les regarder. Il remarqua d'abord les béquilles qui gisaient au pied de l'aîné. Ensuite il remarqua que Dean était translucide et que Sam ressemblait à un cadavre réchauffé avec une aubergine à la place du nez. Est-ce qu'il n'avait pas justement fait remarquer à Jefferson leur tendance pathologique à se mettre dans la merde tous seuls ? Un jour normal il leur aurait demandé ce qui leur était encore arrivé, mais les jours normaux étaient une espèce en voie d'extinction, aussi quand il s'assura de leur indivisible attention, il ne perdit pas de temps et expliqua ;

"Dans moins d'une heure une vingtaine de chasseurs va débarquer chez moi. Ils seront tous armés et ils seront tous énervés. Il est possible que certains essaient de me tuer." Avant que les frères n'aient le temps d'argumenter, Bobby leva une main en l'air, "Si c'est le cas, on gérera le moment venu. Ecoutez, je serais ravi de vous faire une dissertation écrite sur le sujet quand j'aurais cinq minutes, mais comme je l'ai dit, ma maison va bientôt se transformer en champ de bataille. J'ai le Diable dans mon jardin et Mathusalem dans mon salon…" il s'interrompit pour soupirer et reprit d'une voix plaintive, "Je ne vous demande pas grand-chose, juste d'essayer de collaborer sans vous faire tuer, ni ouvrir un passage sur une dimension parallèle, ni rien de ce que vous faites d'habitude. Vous pouvez faire ça ?"

Dean regarda Sam, Sam regarda Dean et ils se synchronisèrent pour acquiescer. Satisfait, Bobby claqua ses mains l'une contre l'autre. "Ce que vous devez savoir," dit-il, "C'est qu'il y un plan. C'est effectivement le plan le plus débile de l'histoire des plans, mais c'est le plan."

"Vous croyez que vous allez tous vous en sortir comme ça ?" La voix acide qui venait de s'élever était celle de William et elle attira tous les regards vers l'adolescent.

Bobby posa ses mains sur ses hanches et, contre toute attente, un sourire vint glisser sur ses lèvres, "Oui, William, je crois qu'on va tous s'en sortir comme ça."

Le garçon secoua la tête ; "Pour qui est-ce que vous vous prenez ? Vous ne pourrez jamais le tuer ! C'est le Diable !"

"J'ai… j'ai un crucifix !" s'écria soudainement Ekko en tendant bravement l'objet qu'il avait découvert dans les affaires de Bobby.

Jack leva les yeux au ciel, "Ça n'a pas aidé Jésus, ça ne va pas nous aider. Reste assis et tais toi. Quand à toi William, tu sais très bien qui est derrière tout ça." Le visage de l'adolescent se referma tout à coup et Sam eu la désagréable impression qu'il allait se mettre à pleurer. "Et puis arrêtez de l'appeler Diable, il n'est pas le Diable"

"Moi ce qui me turlupine," intervint Jefferson, "C'est comment on s'y prend exactement pour tuer quelque chose comme Belzebuth ?"

"En fait c'est assez simple," poursuivit Jack, "Bulle ne peut pas être tué, mais il peut être anéantit et -"

"Ça fait une différence ?" demanda Sam dont la curiosité était impossible à contenir.

"Bien sur. Tuer signifie ôter la vie, mais on ne peut pas ôter la vie de quelque chose qui ne vit pas. Bulle n'est pas vivant au sens ou vous l'entendez, mais il existe. Le contraire d'exister, ce n'est pas la mort ; c'est la non-existence."

Sam compris enfin - assisté par les regards lourds de Bobby et de son frère - à quel point son obsession pour les questions était ridicule. Il essayait de démêler le vrai du faux en enroulant son esprit autour des événements et tout ce qu'il parvenait à faire, c'était transformer son cerveau en sushi. De toute évidence rien ne serait clair avant le tombé de rideau final. C'était comme regarder un tableau impressionniste à la loupe ; vous ne voyiez qu'un mélange de couleurs complètement insensé, mais si vous preniez le temps de reculer pour l'apprécier dans sa globalité, vous découvriez des nénuphars sur l'eau transparente d'un petit lac au fond d'un jardin Français par une belle soirée d'été.

"Comme je le disais," repris Jack "tuer Bulle est assez simple ; il suffit de l'enlacer. Le problème voyez vous, c'est que si vous le touchez, vous prenez feu. Quand je dis prendre feu, je ne veux pas dire s'enflammer comme une torche, je veux dire que votre sang se met à bouillir, que vos yeux fondent, que vos os craquent comme du bois, que votre langue devient du charbon dans votre bouche, que -"

"Je crois qu'on a compris," interrompit Jefferson en se tenant l'estomac.

"Il y a aussi quelques conditions. La première, c'est que l'acte doit être volontaire ; on ne peut pas sacrifier le premier pèlerin venu. La seconde, c'est que celui qui enlace Belzebuth part avec lui dans l'autre monde, droit en Enfer, sans passer par la case départ. Et la dernière condition, c'est que le sacrifié doit avoir une âme noire comme la nuit."

"Pourquoi ça ?" interrogea Jefferson.

"Et bien c'est facile de demander à une âme pure de se sacrifier pour le bien de l'humanité. Un peu plus difficile de trouver un être pourri jusqu'à l'os qui accepte de se changer en barbecue avec pour récompense un aller simple pour l'Enfer. On ne peut pas dire que les volontaires se bousculent au portillon."

"Mais tu es volontaire ?" s'écria Ekko de sa position sur le sol. Il n'avait pas lâché le crucifix et le tripotait avec une ardeur qui aurait fait rougir un homme d'église.

"En effet. Je suis la seule créature capable d'anéantir Bulle et il est la seule chose capable de me tuer."

"Tu veux mourir…." lâcha soudainement Ekko comme si une révélation biblique venait de lui être apportée par un messager du ciel. "C'était pour ça… tout ce que tu m'as fait faire ! Tout le travail sur ton génome… tu ne voulais pas que je le duplique… tu voulais que je l'annule ! "

Jack sourit, "Je me demandais si tu comprendrais un jour Ekko. La génétique était la seule piste que je n'avais pas encore explorée. Peut être qu'il y avait dans mon sang la solution à mon insupportable immortalité."

"Mais qu'est-ce qui te fais croire qu'on peut approcher Belzebuth - Bulle… peu importe - suffisamment pour le tuer ? Il peut flamber tout le monde d'une minute à l'autre," demanda Sam, la voix haut perchée par l'inquiétude.

Bobby soupira en secouant la tête, "Winchester…" grogna-t-il. "Vous comprenez vite mais il faut vous expliquer longtemps, hein ? Comme je l'ai dit, ça n'a jamais été mon plan."