Chapitre 26 : Mélancolie.

Assise près de sa fenêtre, les jambes étendues sur une deuxième chaise, Joyuki regardait un magnifique coucher de Soleil, seule. Caressant son ventre bombé d'un geste monotone, elle murmura :
- Maman est désolée.
Portant son regard bleuté sur ses futurs petits, elle ravala un sanglot et poursuivit :
- Maman a vraiment tout foiré avec votre père… Vous êtes même pas nés mais vous commencez déjà à trinquer à cause de moi… Si j'avais… réagi autrement… votre père serait là… Vous êtes tombés sur la pire mère possible… Je suis désolée…

La Kuchiki sursauta quand un cliquetis de porte lui parvint. Elle ôta précipitamment ses pieds de la chaise, comme lorsqu'elle était jeune et qu'elle allongeait ses jambes sur son bureau alors que cela lui était interdit.
- Renji ? Appela-t-elle.
Aucune réponse, la future mère se leva et se précipita dans la chambre :
- Renji ! S'exclama-t-elle, heureuse de voir son mari de retour.
Abarai, occupé à ranger quelques vêtements dans un sac, se releva et alla fermer la porte de la chambre, sans même poser les yeux sur sa femme.
Il était toujours fâché.
Joyuki rouvrit timidement la porte de quelques centimètres :
- Qu'est-ce que tu fais ? Murmura-t-elle.
- Je viens reprendre mes fringues. Répondit Renji, acerbe.
- Mais… c'est chez toi…
- Je sais. Mais ça se fait pas de mettre une femme enceinte à la porte.
Il tira la fermeture éclair du sac et se présenta à l'entrée de la pièce :
- Laisse-moi passer. Ordonna-t-il, Joyuki faisant obstacle.
La jeune femme hésita un instant. Elle aurait voulu tenter quelque chose. Une caresse, un baiser. Mais elle préféra ne pas énerver sa moitié et s'écarta du passage.
- Où vas-tu aller ? Demanda-t-elle alors que Renji franchissait le seuil de la porte.
- Ikkaku m'héberge. Je lui ai dit que j'avais besoin de me reposer à cause de tes sautes d'humeur.
Joyuki écarquilla les yeux. Il n'avait pas donné la vraie raison de ce besoin d'hébergement, à savoir : leur rupture ? Peut-être parce qu'il espérait au fond autant qu'elle se réconcilier ? Ou alors voulait-il la préserver des médisances ? Dans les deux cas, la Kuchiki reprenait espoir. Renji ne la laissait pas totalement tomber, finalement.
La jeune future mère nota alors que son homme était toujours là, comme s'il n'arrivait pas à partir, à quitter cette petite chambre où ils avaient partagé tellement de choses.
- On va sûrement aller se pinter la gueule tous les soirs et se taper des nanas. Y'a de sacrées bombes dans les bars des fois ! Poursuivit Abarai.
Joyuki frôla l'infarctus. Qu'est-ce qui lui prenait de lui dire ça ? Renji n'était pas du genre à blesser les gens volontairement, même quand il avait une dent contre eux. Il essayait de la rendre jalouse, de la tester pour voir si elle tenait vraiment à lui ?
- Tu vas me remplacer aussi vite ?! Alors… on est séparés et… et ça y est déjà tu…
- Bah quoi ? C'est pas comme si on était encore un couple soudé et uni.
- C'est pas parce que tu dors plus dans le même lit que moi que je t'oublie, Renji.
- Bah moi c'est justement ce que je veux faire : t'oublier !
La main de Joyuki se crispa sur sa poitrine, par reflex. On venait de la poignarder en plein cœur à l'instant, non ? La sensation de déchirure en elle était si forte que ça ne pouvait qu'être ça…
- Si tu ne m'aimes plus, pourquoi t'es toujours sur le seuil comme si tu n'arrivais pas à partir ? Murmura Joyuki, les larmes aux yeux.
Piqué au vif et démasqué, Abarai lui lança un regard assassin :
- T'as raison, j'me barre.
Il claqua la porte. Joyuki lui courut après :
- Attends, Renji ! Je ne jouais pas la provocation !
- Ah ouais ? Bah c'était drôlement bien imité !
- Je voulais juste te faire réaliser que…
- QUE QUOI, BORDEL ?
Sa voix résonna dans les couloirs heureusement vides, désertés quelques instants plus tôt par ses occupants quand ils avaient senti le réiatsu meurtrier d'Abarai.
- Que… que peut-être… tu voulais rester ? Tenta la future mère.
Cette fois, Joyuki se transforma réellement en fontaine, et ce fut avec surprise qu'elle sentit deux lourdes mains se poser sur ses épaules :
- Écoute… commença Renji, laisse-moi faire la gueule, okay ? Si j'ai pas dit à Ikkaku la vérité sur nous deux, c'est parce que je sais que sous ses airs de brute, il aime pas qu'on emmerde ses amis, et que j'ai aucune envie qu'il me rabatte les oreilles comme quoi tu es impardonnable pendant que je serais là-bas. Je veux pas de parti pris. Je veux qu'on me foute la paix, que personne n'essaye de faire pencher la balance en sa faveur, que je puisse faire le point seul, sans être influencé. Tu comprends ça ?
Joyuki tendit la nuque et frotta sa joue sur les jointures de ses doigts comme un chat :
- Oui, je pense que j'arrive à comprendre… Mais tu peux pas me demander d'être neutre, j'ai forcément envie de te récupérer.
- C'est pour ça que je pars, je te facilite la tâche.
- C'est aussi pour ça que tu me parlais de rencontrer de nouvelles bombasses ? Pour que je pète une pile en disant « si c'est comme ça, qu'il aille se faire voir » ?
- Ouais… mais ça a foiré on dirait…
Joyuki fit deux pas en avant, approcha ses lèvres de celles du lieutenant :
- S'il te plaît Jo… je t'ai dit que j'avais besoin de neutralité… si vraiment tu m'aimes… recules… Souffla difficilement Abarai.
A contre-cœur et après une longue hésitation, la future maman cessa de se hisser sur la pointe des pieds et fit demi-tour, Renji s'éloignant dans la direction opposée.

***

- Joyuki, vous êtes sûre de vous alimenter correctement ? Demanda Unohana.
Deux orbes voilés de tristesse se plantèrent sur le visage du capitaine :
- Je pense, pourquoi ?
- Et bien… votre mine est terne et vos joues sont amaigries mais étrangement, votre ventre fait le double de la taille qu'il devrait faire.
- J'attends des jumeaux.
- Je le sais bien. Mais même pour des jumeaux, un ventre de cette taille dépasse l'entendement… Il faudrait que je vous refasse un examen gynécologique dans les plus brefs délais, la poche de réiatsu dans le placenta doit avoir un problème, ou alors vos enfants sont anormalement gros et cela pourrait cacher une pathologie grave.
La maman écarquilla les yeux :
- Une pathologie grave ?! Vous êtes sérieuse là ?! Oh merde…
- Calmez-vous, je m'alarme peut-être pour rien, mais mieux faut prévenir que guérir.
- Vous pourrez vérifier ça quand ?
Unohana soupira.
- Malheureusement, les Shinigamis de la douzième division ont subis d'importantes pertes de matériel suite à une expérimentation ratée, et je leur avais envoyé mes machines d'échographie à réparer. Vous souvenez-vous ? Je n'avais déjà pas pu correctement vous montrer vos enfants suite à l'irruption de Kenpachi…
- La chance s'acharne on dirait… Souffla Joyuki.
Unohana fronça les sourcils :
- Qu'est-ce qui vous tracasse, Joyuki ?
- Rien, rien. Laisser tomber.
Un silence pesant s'abattit sur les lieux :
- Renji ne vous a pas accompagnée ? Observa Unohana.
- Travail. Murmura la Kuchiki en guise de réponse.
Elle se leva de la table d'auscultation et commença à partir :
- Ah, Joyuki-san, attendez j'aurais voulu vous faire une prise de sang.
- Pas la peine, je vais bien. A la prochaine.
En un shunpo, elle disparut.

***

- Joyeux anniversaire, ma vieille.
Joyuki eut un sourire ironique devant le miroir. Cela faisait un an qu'elle avait épousé - ou plutôt traîner jusqu'au marieur - Renji. Et où en était-elle ? Enceinte de cinq mois, bientôt six, esseulée dans la chambre vide jadis conjugale. Quelle ambiance…
La Kuchiki préféra encore retourner au lit. De toute manière, Unohana lui avait dit de se ménager, et elle n'était pas d'humeur à aller travailler dans cet état, l'œil triste et la mort dans l'âme.
Elle ramena le drap par-dessus sa tête et s'endormit.

- Jo ?

- Jo ?
- Hm…
- Jo, réveille-toi.
La Kuchiki risqua un œil hors du périmètre du matelas.
- Renji ?! S'étonna-t-elle, persuadée d'être victime d'une hallucination.
- Unohana m'a appelé sur mon portable, ça fait une heure qu'elle essaye de te joindre pour t'annoncer la bonne nouvelle que de nouveaux appareils pour échographies sont arrivés. Elle voulait prendre rendez-vous avec toi au plus vite à cause de… à cause de ses inquiétudes quant à d'éventuelles pathologies chez les jumeaux…

Joyuki se mordit la lèvre. Oupsou.
- Pourquoi tu ne m'en a pas parlé ?!
- Bah… tu as dit que tu voulais être seul et…
- Mais bordel pas quand il s'agit de la vie de mes gosses !
Mais merde il était gonflé ! C'était lui qui avait lancé il n'y a pas si longtemps « si ça se trouve ce ne sont pas les miens d'enfants » après tout !
- T'aurais décroché si tu avais vu mon nom s'afficher sur ton portable, honnêtement ?
Renji fit la moue et grogna quelque chose.
- Qu'est-ce qu'elle t'a dit la dernière fois, Unohana ? Qu'est-ce qui se passe avec les petits ?
- Ils sont anormalement gros et elle a peur que la poche de réiatsu ait un problème ou bien qu'une maladie soit survenue.
- Et merde…
- Comme tu dis…
Un silence s'installa.
- Merci de m'avoir prévenue, je vais appeler Unohana pour prendre rendez-vous avec elle.
- Ah. De rien. Tiens-moi au courant pour les gosses. Dit Renji en partant.
- Ouais, je n'y manquerai pas.
L'échange gêné se termina ici. Joyuki pianota sur le clavier de son portable. Unohana ne décrocha pas, probablement occupée à soigner un patient quelconque. La future maman soupira. Accumuler les ennuis commençait à lui peser lourd sur le cœur…

***

Ce fut une main sur sa hanche qui accueillit le sursaut du réveil de Joyuki. Apercevant la nuit fraîchement tombée par la fenêtre, la future mère bascula sur le dos.
- C'est la deuxième fois que tu me rends visite en me filant une syncope. Sourit la Kuchiki.
- Désolé. Fit Renji.
- J'ai pas pu joindre Unohana tu sais, alors si c'était ça que tu voulais savoir…
- Non, c'est pas pour ça.
- Ah ?
Abarai sembla hésiter un moment, puis se pencha et l'embrassa.
- Euh. Fit Joyuki avec toute l'éloquence dont elle était capable.
- Joyeux anniversaire.
- Euh… Euuuh ça veut dire qu'on se remet ensemble ? Continua la noble avec un air enfantin.
- Bah… Raaaah m'oblige pas à faire une déclaration t'sais bien que c'est pas mon truc. Grogna Renji d'un air faussement boudeur.
- Pas grave ! Un autre bisou me suffira ! Déclara très justement Jo en sautant sur son mari.

***

Et le temps fit son office pour finir de rabibocher le couple. Les mois suivants se passèrent sans encombres, uniquement parsemés des crises hormonales de Jo.
- Je te dis qu'ils invitent des potes ! S'écria la Kuchiki en regardant son ventre sous toutes les coutures dans la glace.
- Jo, calme-toi, c'est dans ta tête tout ça… Murmura Renji depuis le lit où il espérait bien se rendormir.
- Non ! C'est pas dans ma tête ! Regarde mon ventre, regarde-le bien ! Je te dis que tes fils invitent d'autres fœtus pour une fête clandestine parce qu'ils savent que là où ils sont je peux pas les surveiller et en avoir le cœur net ! Bande de petits délinquants !
- Jo…
- Vous croyez berner votre mère avant la naissance ? Nan mais vous me prenez pour qui ?! Y'a qu'à regarder la taille de ce ventre pour comprendre que c'est pas possible que vous soyez que deux ! Mais maintenant, la fête est finie ! Alors vous allez renvoyer vos copains d'où ils viennent et ranger tout ce bazar !
- Jooo….
- Non Renji, laisse-moi faire, il faut que je leur montre qui c'est qui commande ici !
Abarai préféra replonger la tête dans son oreiller et lança d'une voix étouffée :
- Fais comme tu le sens ma chérie…
- Ah vous voyez, votre père m'approuve ! I have the power ! Ahahahahaha !

Un bruit de chaise raclant le sol fit relever la tête à Renji.
- Hey, Jo ! Ca va pas ?! Demanda-t-il en voyant sa femme s'asseoir précipitamment.
- Euh… oui… non… peut-être… je sais pas… j'ai le souffle coupé…
- Du calme, qu'est-ce qui t'arrive ? T'as un malaise ? T'as envie de vomir ? J'appelle Unohana ?
- Oui, appelle-la, je crois que y'a un truc qui cloche…
Renji se précipita dans la chambre et vola jusqu'au portable le plus proche, fouillant son répertoire d'une main tremblante.
- Bordel, bordel, bordel, bordel. Souffla-t-il. Et Unohana qui n'avait même pas pu faire d'échographie à Jo, qu'est-ce qui se passe…
- Renjiiiiiiiiiiiiiii.
- J'arrive, j'arrive. Ah, voilà le numéro !
« Votre téléphone est déchargé. » Annonça très aimablement une voix robotique à l'autre bout du fil.
- !
- RENJIIIIIII ! Panique pas ! Je sais ce qui se passe, mais c'est la galère !
- Qu'est-ce qui y'a ? Qu'est-ce qui y'a ?
- Il y a que, tout bêtement, J'ACCOUCHE !
- HEIN ?! Mais… sur la chaise ?!
- Bien sûr, c'est la tradition dans ma famille… NON MAIS TU LE FAIS EXPRES OU QUOI ?! J'AI PAS CHOISI ! J'AI DES -AAAAH- CONTRACTIONS LA !
- Ok, tu bouges pas, j'envoie un Papillon de l'Enfer.
- Maaaaaaaaagne tes fils sont en train de tenter une percée je le sens !
- Ceci est un message pour Unohana Taicho. Commença Renji à l'insecte docilement posé sur son doigt.
- Grouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiille ! Pitiééééé !
- Euh… Jo a un problème !
- JO ACCOUCHE TOUT SIMPLEMENT ! HELP !
- Si vous pouviez…
- ELLE SAIT QUOI FAIRE ! ENVOIE JUSTE CETTE SALOPERIE DE PAPILLON !
Renji donna son envol à la petite bête et aida sa femme à marcher jusqu'au lit pour l'y allonger.
- Ca va aller ?
- Nan ! Si jamais le papillon à pas le sens de l'orientation, je te jure que… oula… je vois flou… Continuez sans moi les gars je vais vous ralentir… Déclara la maman en tombant dans les pommes.