Ils n'avaient pas parlé du baiser. C'était Will qui l'avait initié de lui-même, sous aucune influence cette fois, mais Hannibal n'en fit aucune mention de la matinée. Il l'avait rejoint dans la cuisine et l'avait simplement aidé à disposer les courses dans les placards et le réfrigérateur. Le jeune homme évitait délibérément son regard mais il ne savait pas quoi penser du silence du docteur. Est-ce que cela lui était égal ? Etait-il heureux ? En colère ? Perdu dans ses pensées, Will avait fait tomber involontairement un sachet de riz complet, et des centaines de petits grains bruns se répartirent sur le sol. Hannibal, qui était en train de ranger des courgettes au frais, lui avait lancé un regard intrigué. Will avait ensuite passé une demi-heure accroupit par terre avec une balayette pour ramasser ses mésaventures.

Tandis qu'Hannibal entamait la préparation du déjeuner, Will se réfugia dans sa chambre. Il s'assit devant son bureau et tapait nerveusement ses doigts contre le bois. Il est bien trop calme, pensa-t-il. Beaucoup trop calme, ça ne lui ressemble pas. Il attrapa ses notes qu'il avait posées sur un coin et commença à les lire. Il les avait écrit depuis presque le début de son arrivée ici et avait continué à relater les évènements, écrire des lettres ou simplement ses pensées. Mais plus sa lecture avançait, plus il fronça les sourcils : il y avait une telle différence entre les premiers et les derniers jours que cela lui semblait irréel.

Il repoussa les notes. Cela n'avait pas été seulement une impression. Hannibal avait réellement changé depuis le début, tout comme Will. Etrangement, les deux hommes s'étaient adaptés l'un à l'autre. Ils étaient deux pièces d'un même puzzle qui n'étaient pas destinés à s'emboiter. Mais leurs bords s'étaient adoucis et à présent, ils s'ajustaient parfaitement ensemble. Cela n'était jamais arrivé à Will. Il eut essayé d'avoir des relations mais au final des problèmes se posaient toujours. Ça ne marchait jamais.

Il eut un sourire sombre à l'idée que ça pouvait éventuellement marcher avec un tueur en série cannibale.


L'après-midi, Hannibal insista pour qu'ils se baladent dans le jardin. Will était bien évidemment suspicieux, mais accepta néanmoins, heureux de prendre l'air. Il ne sortait pratiquement jamais de la maison et se réjouit d'avance à cette perspective. Les deux hommes se dirigèrent vers l'arrière de la maison. Will pouvait voir la fenêtre de sa chambre d'ici. Le jardin n'était pas immense mais suffisamment grand pour une promenade. Ils marchaient côte à côté et aucun ne souffla un mot pendant un moment.

Hannibal s'arrêta soudainement devant un rosier et Will l'imita, incertain. Il toucha les fleurs blanches du bout des doigts.

« J'aime beaucoup les roses, dit-il d'une voix songeuse.

— Vu comme tu en prends soin, ça ne m'étonne pas. »

Mais le psychiatre ne l'écoutait pas. Il reprit. « Elles sont magnifiques à l'extérieur. De purs joyaux de la nature, qui semblent si fragiles. » Il fit glisser ses doigts le long de la tige. « Mais lorsqu'on y regarde de plus près, elles sont plus que ça. Des épines les protègent, les rendent plus forte. Elles ont une toute autre face et personnalité. C'est impossible de la connaître si on n'y fait pas attention. »

Will buvait ses paroles mais ne dit rien. Il sursauta lorsque Hannibal se tourna enfin vers lui.

« Et si on y prend pas garde, on peut se blesser à trop s'approcher. Un geste de travers et une simple épine peut percer la peau. Mais on ne peut pas en vouloir aux roses. Elles ne font que se défendre. Et singulièrement, la douleur est presque agréable. Et elles sont tellement splendides, à l'intérieur comme à l'extérieur.

— Hannibal. »

Le regard du psychiatre était trop intense pour que Will se sente à l'aise.

« Oui ?

— Où veux-tu en venir ? »

Il eut une expression étonnée polie. « Nulle part. Je voulais simplement t'exposer la raison pour laquelle j'apprécie les roses. »

Will lui lança un regard réprobateur espiègle. « Je croyais que tu ne me mentais jamais. »

Le concerné eut un petit sourire en coin. « Nous devrions rentrer. »


Le reste de l'après-midi et de la soirée se passa rapidement. Pendant le repas, Hannibal raconta quelques anecdotes l'un de ses voyages en Italie et Will se surprit à rire à gorge déployée. Tout cela semblait si normal, domestique.

Le soir venu, les deux hommes étaient installés dans les fauteuils du salon, un verre de vin rosé à la main. Will avait observé Hannibal sentir sa boisson puis lentement déguster une minuscule gorgée, avant de boire la sienne.

« Tu fais toujours ça ? s'enquit-il.

— Faire quoi ?

— Boire et manger comme si ton repas coûtait tellement cher qu'il fallait en apprécier chaque seconde. »

Hannibal sourit. « Je considère la nourriture et la boisson comme des mets raffinés dont il faut savoir ressentir dans toute leur splendeur.

— Ressentir ? Je croyais qu'on mangeait pour vivre, pas qu'on essayait d'avoir une liaison avec sa salade de pommes de terre. »

Le psychiatre s'esclaffa sous la remarque et sa réaction fit également sourire Will.

Hannibal posa son verre et se leva. « Je m'absente un instant. »

Il revint quelques minutes plus tard et tendit quelque chose au jeune homme.

« Qu'est-ce que c'est ?

— Un chocolat.

— Je sais quel goût a le chocolat.

— Pas celui-là. Dans un premier temps sens-le, puis déguste-le très lentement. » Le docteur sourit davantage. « Comme si tu voulais avoir un liaison avec lui. »

Will soupira mais suivit néanmoins les directions. Le chocolat avait une odeur de… chocolat noir très fort. Il croqua un bout puis le laissa fondre dans sa bouche. Au départ il ne sentit que le goût amer et la saveur du chocolat. Puis au bout de quelques secondes, autre chose apparût.

« C'est épicé, s'étonna Will.

— En effet. C'est du chocolat au curry. Mais la saveur de l'épice n'est qu'un effet retour. »

Le jeune homme avala ce qui se trouvait sur sa langue. « C'est différent. Mais pas mauvais.

— Je suis ravie que ça te plaise. En revanche, si tu avais mangé le chocolat directement, tu n'aurais jamais pu sentir la saveur de l'épice. Les molécules volatiles n'auraient pas eu le temps d'atteindre les récepteurs de ton nez. »

Will mit le reste du chocolat à la bouche et lança un regard taquin à Hannibal. « Merci pour cette leçon sur les perceptions sensorielles, Professeur Lecter. »

Ce dernier retourna s'assoir dans son fauteuil et finit son vin. Les deux hommes restèrent à nouveau silencieux. Mais ce n'était pas un silence gênant. C'était une pause agréable. Ils auraient pu communiquer sans parler.

Au bout d'un moment, Will s'étira et se leva.

« Je vais me coucher. » dit-il dans un bâillement.

Hannibal le considéra du regard. Il avait l'air déçu. « Passe une agréable nuit, William.

— Bonne nuit. »

Will passa par la cuisine pour y déposer son verre et fila dans sa chambre. Il s'emmitoufla sous les couvertures aussitôt qu'il rentra dans la pièce. Il ferma les yeux mais le sommeil ne vint pas rapidement, contrairement à ce que sa fatigue lui dictait. Il avait froid. Pourtant il savait qu'il ne faisait pas froid. Mais il manquait quelque chose. Une présence à ses côtés. En se retournant pour la centième fois, il comprit ce qu'il voulait.

Il sortit du lit et se passa la main sur son visage. Rapidement, il descendit les escaliers pour trouver Hannibal qui n'avait pas bougé de son fauteuil et qui avait le regard perdu. Quand il entendit Will s'approcher, il se tourna vers lui, surpris.

« Will ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

— Je… » Le concerné se mordit la lèvre, hésitant. « Je me demandais si…

— Si quoi ? » insista le psychiatre en se levant.

Will secoua la tête. « Non… ce n'est pas grave. » Il n'avait pas le courage d'avouer qu'il voulait qu'Hannibal le rejoigne dans sa chambre.

Il voulut retourner mais le docteur l'attrapa par l'épaule. « Dis-moi ce qui te préoccupe.

— Rien… c'est juste que j'avais du mal à m'endormir et… » Il s'interrompit en rougissant malgré lui.

« Tu veux que je dorme avec toi ? » termina Hannibal.

Le jeune homme hocha très lentement la tête et avait les yeux fixés sur le sol. Le docteur plaça son index sous son menton et leva son visage pour le forcer à le regarder.

« C'est vraiment ce que tu veux ? » demanda-t-il d'une voix douce.

L'espoir avait remplacé la déception dans les yeux brillant d'Hannibal. Will déglutit et hocha à nouveau la tête. Le psychiatre sourit largement et se saisit de sa main pour l'attirer vers les escaliers. Il éteignit la lumière et les deux hommes montèrent au premier étage. Ils entrèrent dans la chambre du docteur et ce dernier retira sa robe de chambre avant de l'amener vers le lit. En l'espace de quelques secondes, ils se retrouvèrent sous les draps.

Une fois allongé, Hannibal tira Will vers lui et entoura ses bras autour de sa taille. Le jeune homme s'appuya contre lui et fit de même. Il était embaumé de l'odeur citronnée du psychiatre. Ce dernier posa sa tête dans les cheveux de Will tandis que celui-là nicha son visage dans le creux de son cou. Il ferma les yeux sous la chaleur de la proximité de leur deux corps. Il avait l'impression d'être dans un cocon.

Hannibal lui embrassa délicatement la tempe. « Pourquoi avoir changé d'avis ? demanda-t-il doucement.

— Je ne sais pas. J'en avais envie.

— Ça t'avait manqué ?

Will pouffa. « Ne sois pas si égocentrique.

— Si ça me permet d'être avec toi de cette manière en permanence, je pourrais remplacer Narcisse lui-même. »

Le jeune homme ouvrit les yeux et leva son regard vers Hannibal. Il ne souriait pas mais avait cette expression passionnée qu'il ne réservait qu'à Will. Très lentement, il se releva assez pour pouvoir atteindre les lèvres du docteur. Ce dernier lui rendit un baiser tout aussi doux, et libéra sa taille pour lui toucher le visage d'une main. Will se fit plus insistant et s'attaqua à la mâchoire lisse puis au cou d'Hannibal. Il pouvait sentir son souffle chaud. Lorsqu'il utilisa le bout de sa langue sur sa peau, il entendit un gémissement de la part du psychiatre et cela lui donna une certaine satisfaction. Hannibal le retourna brusquement pour se placer au-dessus de lui et lui faire subir le même châtiment. Il posa sa main dans le creux de ses reins pour se presser davantage contre lui. Il se mit à embrasser l'endroit où il l'avait mordu la veille. La peau était encore au vif.

Tout était tellement parfait que Will aurait voulu faire durer ce moment indéfiniment. Mais il devait s'arrêter. Il était réellement au bord de l'épuisement et ne rêvait que de passer le reste de la nuit dans les bras de l'homme qui le faisait frémir de plaisir.

« Hannibal, appela-t-il dans un souffle roque tandis que ce dernier avait entreprit de lui sucer le lobe de l'oreille. Attends. »

Le psychiatre se releva légèrement mais au lieu de s'arrêter, l'embrassa fermement sur la bouche. Sa main caressa en même temps son visage.

« Tais-toi, William. » marmonna-t-il entre deux baisers.

Le concerné se servit de ses deux mains pour lui attraper le visage et l'arrêter. « Je suis sérieux. Je voudrais dormir. »

Hannibal le considéra du regard tandis qu'il passait affectueusement ses doigts dans ses cheveux blonds cendrés. Le geste dû le convaincre car le docteur soupira de frustration et se dégagea de Will pour s'allonger. Ce dernier se positionna de manière à être à nouveau dans ses bras, au plus près de son corps.

« Merci, fit doucement le jeune homme.

— Tu seras ma perte, William.

— Tu es déjà la mienne. »

Will s'endormit tandis qu'Hannibal lui susurrait des mots en langue étrangère à l'oreille.


Notes :

Sortez le champagne ! Il a craqué !
(Je pense que la métaphore bizarre et très abstraire de la rose y est pour quelque chose xD)

Trêve de plaisanterie, j'ai une annonce très sérieuse à faire :
Au risque d'en décevoir plus d'un(e), il faut que vous sachiez que cette fic est classée "Angst".
Et je sais que la plupart d'entre vous attendaient quelque chose d'autre pour la suite...
Je préfère donc vous prévenir au cas où : il reste encore trois chapitres (dont un épilogue).
Mais si vous préférez que l'histoire se finisse de cette manière, je vous conseille d'arrêter votre lecture ici...