Un soir, comme souvent, Henry se préparait pour une de ces opérations nocturnes coutumières : vêtements sombres, bottes hautes, large chapeau cachant son visage, deux pistolets,un sac de balles et de la poudre, des silex de rechange. Élisabeth vint l'embrasser :
- Fais bien attention, ce soir la Lune est pleine et le ciel dégagé, la lumière peut vous trahir.
- C'est une toute petite opération, on va juste faire un peu de bruit et allumer un feu. Je serai de retour avant même que tu sois endormie. A tout à l'heure, mon cœur.
Sur un dernier baiser il s'en fut. Ce qu'il ignorait, ce que tous ignoraient, c'est qu'à la petite troupe à laquelle ils allaient s'attaquer venait de se joindre un bataillon en transit, puissamment armé et formé de soldats aguerris. La petite escarmouche prévue allait se transformer en une furieuse bataille dans laquelle le rapport de force n'était pas en leur faveur. Ils durent rapidement se retirer vers les bois proches. Henry et deux volontaires restèrent en arrière-garde pour couvrir la retraite. Soudain on l'entendit pousser un cri de douleur et on le vit tomber, la poitrine ensanglantée. Tandis que l'un des deux hommes continuait à tenter de contenir les Autrichiens, l'autre hissa le corps inanimé de Clerval sur son épaule et courut rejoindre les survivants du groupe dans le bois.
Clerval rouvrit les yeux :
- Ah, Lucien, pose-moi à terre, je sens que je pourrai marcher, je crois que ce n'est pas trop grave. Mais ce que ça peut faire mal ! Soutiens-moi seulement.
- Où va-t-on aller ?
- Que tous se dispersent et repartent chez eux, comme à l'accoutumé. Moi, tu m'emmènes jusqu'à Belrive et tu rentres chez toi.
Quand Élisabeth le vit arriver, soutenu par Lucien, elle pâlit mais ne dit rien. Elle s'était si souvent imaginé cette scène que c'était comme si elle l'avait déjà vécue, et elle savait quoi faire.
- Montez-le dans la chambre, doucement, ne réveillez pas les enfants. Voyons ce dont il souffre. Mon Dieu, sa poitrine ! Aidez-moi à le déshabiller. Là, Henry, c'est juste sur le côté, une longue estafilade. Et ton bras !
Elle eut un rire soulagé :
- Regarde, la balle a ricoché sur une côte, elle n'est même pas cassée, là... oh, excuse-moi, je t'ai fait mal. Et en ricochant elle t'a méchamment arraché un petit bout de la chair de ton bras. C'est pourquoi tu as tant saigné.
- Merci Lucien, vous pouvez vous en aller, maintenant, je me charge de tout. Et, Lucien, les autres ? Il y a eu des pertes. Quoi, autant ? Les pauvres. Je pense à leurs familles...Bon, allez, Lucien il est en de bonnes mains, ce n'est pas aujourd'hui qu'il va mourir. Mais malgré tout elle pense à Victor, mort d'une blessure mal soignée. Et si Henry ?... Non, il ne faut pas qu'elle se fausse l'imagination. Henry vivra, il le faut, je le veux, nous serons deux à lutter.
Quelque part dans la forêt. Un homme haletant semble chercher quelqu'un. Cé surgit brusquement devant l'homme
- Que cherche-tu ?
- Ah, c'est justement toi. Ben, voilà, le chef a dit de te dire que l'autre chef a été blessé.
- Explique-toi. Quel chef a été blessé ?
- Je sais pas, l'autre, celui qui m'a pas envoyé. Moi je ne fais que te transmettre le message. Ah oui, le chef a ajouté que l'autre serait au manoir. Voilà. Maintenant je repars.
- Attends ! Quand est-ce arrivé ? Demanda t-il anxieusement. - Hier soir on savait pas où tu étais. Le chef a envoyé plusieurs gars un peu partout. Ainsi c'était donc Clerval qui aurait été blessé. Ah ! Élisabeth !
Il partit à grands pas. Après plusieurs heures de marche, à la nuit tombante, il arriva au manoir où il trouva Clerval, le bras en écharpe, les traits tirés mais souriant, entouré d'Élisabeth et des enfants qui l'accueillirent avec des cris de joie :
- Ah ! Cé ! Tu arrives à point, tu vois, j'ai été blessé.
- Je sais, c'est pourquoi je suis là. Cyprien m'a fait prévenir, mais je n'avais pas de détails sur ce qui s'était passé. Raconte-moi.
- Bah, laissons tomber. Ce que tu fais est certainement beaucoup plus intéressant, d'après ce que j'ai entendu dire. Toi, raconte, ça va faire rire les enfants. Avec son riche vocabulaire Cé se raconta. Il fit rire ou frissonner, pousser des exclamations d'étonnement, et se révéla un conteur disert.
- Mes amis, je ne peux pas m'attarder, d'ailleurs ma présence pourrait vous mettre en danger. J'avais très envie de vous revoir tous, dit-il tout en regardant vers Rosalie, je regrette que ce soit dans ces circonstances. Mais si je le peux je tâcherai de revenir de temps en temps.
Il prit un rapide repas, les autres avaient déjà pris le leur. Puis il repartit dans la nuit.
Le printemps succéda à l'hiver. Des tractations se déroulaient entre l'Autriche et les représentants des Cantons. Malgré cela les opérations de guérilla continuaient.
Vers la mi-mai 1815, après que Napoléon se soit échappé de l'île d'Elbe et remonté triomphalement vers Paris, laissant Genève sur sa droite, au cours d'une opération où le groupe commandé par Ernest était tombé dans une embuscade, ce dernier fut fait prisonnier et emmené à la caserne principale devant le général autrichien commandant la place de Genève pour y être interrogé.
- Comment t'appelle-tu, demanda-t-il en allemand. Ernest fit mine de ne pas comprendre. Le général reposa la question en français :
- Je m'appelle Suisse.
- Ne sois pas insolent. Quel est ton nom
- Je suis la Suisse.
- Pris les armes à la main, j'ai le droit de te faire exécuter.
- Ici vous êtes à Genève et vous n'avez aucun droit. Mais si cela peut vous tranquilliser, faites-moi fusiller.
- Pas fusiller. Les bandits, car tu es un bandit, on les pends. Ernest blêmit. Fusillé, passe encore, c'est rapide, on n'a pas le temps de souffrir. Mais pendu... Il se ressaisit.
Il ne voulait pas donner au général la satisfaction de le voir s'effondrer.
- Comme il vous plaira.
- Je peux cependant t'épargner. Donnes-moi simplement le nom de tes chefs et tu vivra.
- Je ne peux pas te donner les noms de tous les habitants de Genève, car tous sont mes chefs. Ils ont cependant un nom collectif : Patrie.
- Insolent ! Puisque tu ne veux pas parler avec politesse, tu parleras sous la torture. Karl, emmenez-le.
Vingt coups de fouets pour commencer à lui délier la langue.
- Bien mon général.
Ernest fut mené dans la cour de la caserne où se dressait un poteau du haut duquel pendaient deux courtes cordes terminées par des nœuds coulants. On y serra ses mains, tirant ses bras haut au-dessus de sa tête. Puis un soldat, très fort et très grand, le plaça face au poteau, l'immobilisant avec une corde au niveau de la taille, et lui arracha le dos de sa chemise. Puis il recula de quelques pas et leva un lourd fouet, attendant les ordres. - Un, cria Karl. Le fouet siffla et s'abattit avec force sur le dos d'Ernest qui tressaillit sous la soudaine morsure, mais serra les dents pour ne pas crier. Le fouet laissa une marque rouge et boursouflée.
- Deux !
La mèche du fouet frappa encore. Ernest réprima un gémissement. - Trois !
Le coup fit éclater la trace des précédents. Des larmes involontaires s'échappèrent de ses yeux. Ne pas crier, se disait-il, ne pas leur donner cette satisfaction.
- Quatre ! Les coups se succédaient. Au huitième Ernest s'évanouit. Le fouet le laissait désormais insensible.
Il n'avait pas crié.
Après le vingtième coup on lança un seau d'eau sur son corps ensanglanté, on le détacha, et il fut jeté sur la paille d'une cellule. Le soir on lui apporta un morceau de pain qu'il n'eut pas la force de manger, et une écuelle d'eau qu'il but avidement.
La journée du lendemain on le laissa récupérer ses forces.
Le jour suivant il fut reconduit devant le général.
- Alors, as-tu réfléchi ?
- Oui, en effet j'ai réfléchi.
- Bien. Et qu'as-tu décidé ?
- Que vous ne tirerez plus un seul mot de moi.
- Karl ! Encore vingt coups.
Et le supplice recommença, encore plus terrible, sur son dos à vif. Encore la cellule, puis deux jours de tranquillité. Et une nouvelle comparution devant le général.
- Alors, toujours pas décidé ?
Ernest ne répondit pas. - Bien. J'admire ton courage mais la potence est dressée. Karl, exécution.
Puis, en allemand, croyant qu'Ernest ne le comprenait pas : - Un simulacre, bien entendu. S'il ne flanche pas, ramenez-le en cellule. Ainsi, malgré le macabre de cette mascarade, Ernest savait qu'il serait épargné, et c'est d'un pas chancelant mais sans marquer d'hésitation qu'il marcha vers la sinistre potence. Et la farce finit comme c'était prévu.
Au cinquième jour après ce simulacre, arriva le 18 mai. Un soldat fit sortir Ernest de sa cellule, lui fit revêtir une chemise et une veste, et le conduisit dans le bureau du général.
- Monsieur, lui dit-il, un accord a été passé entre mon Empereur et vos représentants. Genève fait, à partir de demain, partie de la Confédération Helvétique. Nos troupes se retirent et vous êtes libre.
Je regrette d'avoir dû agir ainsi envers vous mais ça fait partie des ordres et des obligations d'un soldat. Vous pouvez partir dès maintenant. Ernest se retourna sans un mot et sortit dans la cour. Des cellules la bordant sortait d'autres hommes libérés eux aussi, certains en meilleur état que d'autres. L'un d'eux, reconnaissant Ernest qui marchait avec peine s'offrit à l'aider et le conduisit chez un médecin proche.
Ernest guérit de ses blessures mais garda toujours une certaine raideur dans le dos. Il fit carrière dans la banque, trouva une épouse dont il eut trois enfants.
Cyprien, avocat renommé, dirige à présent un grand cabinet où officient une dizaine d'avocats et de nombreux secrétaires, cabinet où ne se rend plus que rarement Clerval.
Car Clerval, fort de la réputation acquise dans ses actions contre les Autrichiens, profitant de sa qualité de blessé au service de la Patrie, s'est lancé dans la politique. Il fait partie du Grand Conseil du Canton, sera bientôt membre du Conseil d'État et, qui sait, accédera peut-être aussi au Conseil Fédéral. Mais entre temps, pour fêter, le 24 août 1816, leurs vingt ans de mariage, lui et Élisabeth firent enfin leur voyage de noce, à Constantinople, laissant le domaine sous la responsabilité de Cé.
