CHAPITRE 10 - partie 5

Amelia


Le professeur Snape ferma lentement ses paupières et une larme glissa le long de sa joue.

Puis, après un bref instant, il rouvrit les yeux et détourna légèrement son visage, le regard nébuleux abandonné à la lueur vacillante d'une lanterne.

Calmement, il regarda autour de lui, comme s'il émergeait peu à peu d'un fugace moment d'absence.

Autour d'eux, régnait toujours ce curieux silence dénaturé par le flot incessant de cette musique lointaine. Avec toutes ces émotions, Amelia en était presque parvenue à oublier ce maudit piano qui jouait sans discontinuer depuis déjà une heure.

– Avez-vous remarqué que cette musique paraît toujours aussi distante, miss Egerton… ? demanda-t-il soudain, d'une voix murmurante, presque imperceptible.

– Vous allez bien, professeur ? s'enquit-elle aussitôt.

Il tourna son visage vers elle et lui sourit d'une façon si mélancolique qu'elle sentit son cœur se serrer.

– Je vais très bien, miss Egerton, répondit-il sobrement. Quelque chose ne va pas ?

– Non non, tout va très bien, professeur, dit-elle d'un ton faussement détaché, afin de masquer son inquiétude pour ne pas l'alarmer.

Constatant que son sortilège avait opéré de la meilleure des façons, Amelia fut envahie d'un si grand soulagement qu'elle en fut brusquement prise de vertige. Et pour ne pas s'écrouler subitement devant son professeur (qui émergeait lentement de son nettoyage de cerveau), elle s'adossa contre un mur en ravalant un soupir.

À la faveur du calme retrouvé, Amelia décida de s'accorder quelques secondes de répit. Elle venait d'oublietter le professeur Snape… ! C'était de la pure folie.

Légèrement désorientée par cet enchaînement d'événements plus rocambolesques les uns que les autres qui l'avait conduit à faire toutes ces choses encensées, elle finit par se demander s'il était bien raisonnable de poursuivre leur recherche.

De toute évidence, la quête de ce piano s'avérait perdue d'avance. Entre la mauvaise volonté des fantômes, les pièces renfermant de dangereux artefacts et ce château de malheur qui prenait un malin plaisir à les faire tourner en bourrique, ils n'étaient pas prêts de mettre un pied dans cette Salle aux Objets Cachés et encore moins à faire taire cette musique.

– Vous souhaitiez donc me montrer cette tapisserie, miss Egerton ? demanda le professeur Snape en se tournant vers la tapisserie aux trolls qui se trouvait juste derrière lui.

– Professeur… et si on laissait tomber ? dit Amelia d'une petite voix résignée.

– Je vous demande pardon ? rétorqua-t-il en se retournant brusquement vers Amelia.

– Et si on retournait au sous-sol… ? Je commence un peu à fatiguer d'errer sans fin dans ces couloirs.

– Dois-je vous rappeler qu'en premier lieu, c'est vous qui m'avez traîné hors des cachots pour partir à la recherche de ce maudit piano ?! grogna-t-il avec un froncement de sourcil réprobateur.

– Mais professeur…gémit Amelia. Comment trouver l'entrée de cette pièce avec le peu d'information que nous avons en notre possession ? Depuis notre arrivée ici, nous ouvrons stupidement toutes ces portes les unes après les autres. Mais par Merlin, faisons un peu preuve de bon sens ! Si cette salle est cachée, la logique voudrait qu'elle ne soit pas dotée d'une porte d'entrée accessible à n'importe quelle personne qui passerait dans les parages !

– Non, mais, je crois rêver ! s'exclama-t-il, furieux. Vous pensiez sérieusement résoudre cette affaire en deux coups de baguette magique ? Sachez qu'avec pareille détermination, il vous sera très difficile de percer le moindre petit mystère de ce château !

– Vous êtes gonflé de me dire ça ! s'offusqua Amelia. C'est moi qui ai fait tout le travail jusqu'à maintenant ! Qui a su convaincre les fantômes de coopérer, hein ?! Et qui vous a presque porté sur son dos pour vous faire arriver au bout du grand escalier ?!

– Effectivement, acquiesça-t-il avec un petit sourire ironique. Pardonnez-moi de ne pas avoir votre forme physique ni votre don de persuasion. L'endurance mise à part, il est vrai que je ne saurai lancer des œillades désespérées aux fantômes qui hantent ce château avec votre talent, miss Egerton !

– Argh ! ne commencez pas avec vos réflexions désagréables ! répliqua Amelia en lui décochant un regard cinglant. Pourquoi vous sentez-vous toujours obligé d'enfoncer le clou dans pareille situation ? Ne pouvez-vous pas faire preuve d'un peu de gentillesse et d'amabilité lorsque vous faites face à quelqu'un qui se trouve dans une position délicate ?!

– Contrairement à ce que vous semblez croire, les bons sentiments et la flagornerie ne sont pas des solutions à tout, miss Egerton, dit-il d'un ton moqueur. Croyez bien que, si dans pareilles circonstances, il suffisait de lever les yeux aux ciels et de s'écrier :

« Oh ! Poudlard ! Toi qui as été bâti par des dieux ! déclama-t-il soudain d'une voix tonitruante en levant les mains au-dessus de sa tête.

Comme pris d'une folie douce, le professeur Snape se mit à faire les cent pas dans le couloir, tout en déclamant théâtralement une invraisemblable tirade, sous le regard consterné d'Amelia qui, toujours adossée à son mur, en resta un moment bouche bée.

Ce type n'avait résolument aucune limite. Pour s'octroyer l'honneur d'avoir le dernier mot, il était prêt à franchir toutes les limites du sarcasme et du mauvais goût, même au risque de se faire passer pour un grand malade.

– Un grand pécheur implore ta clémence, poursuivit-il de plus belle. Dans ton immense bonté, dévoile-moi l'entrée de la salle renfermant ce piano ! Et si par ta grâce, tu me conduis à elle, je...

Soudain, Amelia sentit dans son dos une sensation étrange. La surface lisse du mur sur lequel elle était adossée paraissait onduler, se boursoufler et se mouvoir comme si la cloison venait subitement de prendre vie.

Par réflexe, elle fit un bond en avant et se retourna.

– Professeur ! s'écria-t-elle d'une voix perçante.

Alors que le professeur Snape amorçait le troisième verset de sa stupide prière, une porte de bois apparut miraculeusement dans le mur.

Interpellé par la voix d'Amelia, il jeta un coup d'œil dans sa direction et lorsqu'il se rendit compte de cette prodigieuse apparition, il mit aussitôt un terme à ses âneries.

– Nom de… s'exclama-t-il en s'élançant vers Amelia. Mais comment… ? C'est vous qui… ?

– Je n'ai strictement rien fait ! s'empressa-t-elle de lui répondre. On dirait que c'est vous qui… !

– Mais je n'ai strictement rien fait ! C'est vous qui êtes capable de… !

Sous le choc de ce nouveau revirement de situation, ils fixèrent un moment la porte avec de grands yeux écarquillés, incapables de prononcer la moindre parole. Puis au bout de quelques secondes, lorsqu'ils réalisèrent la nature extraordinaire de ce dénouement, ils tournèrent simultanément leur visage l'un vers l'autre pour se lancer un grand sourire de satisfaction.

– Je vous en prie, miss Egerton ! fit le professeur Snape en invitant Amelia d'un geste de la main à ouvrir la porte.

– Mais vous n'y pensez pas, professeur ?! rétorqua-t-elle poliment. C'est à vous que doit revenir cet honneur !

– Mais je dois admettre que vous ouvrez tellement mieux les portes que moi, miss Egerton, dit-il avec un grand sourire.

– Je crois que je n'ai jamais reçu un compliment aussi bizarre, professeur, lui répliqua-t-elle d'emblée. Mais je l'accepte volontiers !

Il était définitivement ridicule d'attendre une seconde de plus pour pénétrer dans cette salle. Alors, Amelia décida de passer à l'action.

Prudemment, elle tendit la main et abaissa la poignée de cuivre. Elle pouvait sentir le regard de son professeur qui, par-dessus son épaule, scrutait le moindre de ses gestes.

Et aussitôt la porte entrouverte, un flot de musique s'échappa par l'interstice et envahit soudain tout le couloir.

– À vous de la pousser, professeur !

Sans se faire prier, il posa sa grande main sur battant de bois richement sculpté et poussa la porte pour l'ouvrir en grand.

Ce faisant, la Salle des Objets Cachés se révéla à eux et à leur grande satisfaction, ils purent découvrirent l'intérieur de cette vaste salle quasiment peuplée de vide, au centre de laquelle trônait solitairement un gros piano ancien. La lumière diffuse et légèrement bleutée qui éclairait timidement l'endroit et dont il était difficile de définir la provenance donnait à cette pièce une étrange atmosphère. Il n'y avait aucun doute à avoir, ils étaient finalement parvenus au bout de leur périple !

Derrière le piano se tenait une jeune fille à la silhouette argentée qui ne semblait prêter aucune attention à ses deux visiteurs inopportuns. Vêtue de l'uniforme réglementaire de Poudlard, elle avait les yeux rivés sur son clavier et continuait à jouer son prélude, avec une justesse parfaite et une régularité de métronome. De longues mèches de cheveux bouclés cachaient en partie son visage translucide et se tendaient et se détendaient comme des ressorts à chacun de ses gestes.

– Seigneur… soupira le professeur Snape d'un air las. Croyez-moi qu'après ça, je ne manquerai pas de demander audience à notre cher directeur pour lui réclamer une augmentation.

– Vous avez tout mon soutien, professeur, lui rétorqua Amelia avec le plus grand des sérieux.

Soudain, l'attention de la jeune fille fut attirée par le bruit de leurs deux voix et lorsqu'elle réalisa leur présence non loin de l'entrée, elle fit brusquement cesser sa musique.

– Ah ! C'est pas trop tôt ! lança-t-elle, en faisant rebondir des mains sur son clavier. Je me demandais combien de temps il me faudrait encore patienter avant de voir quelqu'un pousser la porte de cette fichue salle !

À ces mots, Amelia et son professeur s'échangèrent regard empli de désarroi.

– Vous savez quoi ? dit soudain le professeur Snape en donnant une petite tape dans le dos d'Amelia. Je vous laisse le soin de régler ça toute seule. Visiblement, nous avons encore affaire à une personnalité tourmentée, donc j'ai bien peur de ne pas être en mesure d'intervenir très efficacement dans cette affaire.

Il la poussa doucement en avant, pour l'inciter à s'approcher du fantôme. Et résolument décidée à en finir au plus vite, Amelia s'exécuta sans émettre la moindre objection.

Tout compte fait, son professeur avait totalement raison : cette affaire était vraiment hors du champ de ses propres compétences. Compte tenu de la maladresse dont il avait fait preuve face aux fantômes croisés tout au long de leur chemin, il était hors de question qu'il adresse un seul mot à cette jeune fille (qui semblait surpasser haut la main ses congénères en matière de désinvolture).

Alors, Amelia s'approcha lentement d'elle, légèrement déstabilisée par le sourire en coin qu'elle lui adressait.

– Bonsoir… dit-elle d'une voix hésitante. Je suis ravie de vous rencontrer…

– Asseyez-vous ! ordonna le fantôme en se lavant brusquement de la petite banquette sur laquelle elle était assise.

Elle contourna le piano, la tête haute, marchant d'une allure princière et Amelia put enfin découvrir ce qu'il se cachait sous ses cheveux bouclés. Un visage légèrement anguleux aux traits fins et résolument féminins était encadré par une cascade de boucles claires lui tombant sur les épaules.

Curieusement, ce fantôme ne volait pas (contrairement aux autres fantômes du château) et il se déplaçait le plus naturellement du monde sur ses deux jambes. Et tout en relevant silencieusement ce détail, Amelia décida de prendre place derrière l'énorme instrument, tout comme la jeune fille lui avait ordonné de faire.

C'était un magnifique piano à queue ancien, au meuble entièrement marqueté de bois de diverses essences et soutenu par trois énormes pieds de bronze ornés d'arabesques à rinceaux.

– Quel magnifique piano vous avez là ! dit spontanément Amelia en faisant glisser ses doigts sur le bois parfaitement lisse du plateau du clavier.

– Oui, je sais, rétorqua la jeune fille en appuyant un coude sur le couvercle de l'instrument pour poser avec élégance son menton sur le dos de sa main. Ce piano coûte une petite fortune.

« Sans blague… songea Amelia. Et je n'ose même pas imaginer quelle serait sa valeur aujourd'hui... »

Amelia regarda autour d'elle, cherchant des yeux son professeur qui avait rapidement délaissé les abords de la porte d'entrée. Très vite, elle le découvrit furetant dans un coin de la pièce, la baguette magique aux aguets, certainement désireux de percer les mystères de cet endroit.

– Vous pourriez quand même faire semblant de nous prêter un peu d'attention ! s'écria-t-elle d'un ton qui trahissait son agacement.

– Essayez un Antisort Général, dit-il d'une voix détachée, sans même prendre la peine de se retourner vers elle. Et si ça ne fonctionne pas, tentez un Sortilège d'Explosion !

– Un Sortilège d'Explosion ?! s'exclama Amelia. Non, mais vous voulez rire !? Il est hors de question que je mette à mal ce piano de cette façon-là !

– Ah bon ? s'enquit-il en pivotant sur ses talons. Mais pourquoi ça ? Ces sortilèges n'ont pourtant rien à voir avec la magie noire … ?

Le professeur Snape abandonna la paroi du mur qu'il examinait avec attention pour faire quelques pas vers elle, l'air aussi dubitatif que surpris.

– La question n'est pas là ! précisa Amelia. Ce piano autrichien est une véritable pièce de collection, d'une valeur inestimable. Le détruire aussi froidement serait un sacrilège !

– Voyez-vous ça ?! s'étonna-t-il en haussant les sourcils. Veuillez excuser mon ignorance à ce sujet, miss Egerton. Mais je ne vois pas bien comment procéder autrement pour faire cesser immédiatement cette maudite musique.

– Vous ne pensez quand même pas pulvériser ce piano ?! demanda-t-elle choqué par son manque de considération.

– S'il n'y a aucune autre alternative possible…

– Si vous pensez que je vais vous laisser faire une chose aussi irraisonnée… coupa Amelia.

– Comptez-vous vous quereller à propos du sort que vous réservez à mon piano en ignorant ostensiblement ma présence pendant encore longtemps ? lança soudain le fantôme.

L'intervention de la jeune fille leur fit stopper net leur prise de bec.

– Pardonnez-nous notre manque de courtoisie, s'excusa aussitôt Amelia. Nous n'avons pas eu l'occasion de nous présenter, ajouta-t-elle sur un ton cordial. Je suis Amelia Egerton et voici le professeur Snape.

– Professeur ? s'étonna le fantôme en scrutant le professeur Snape de haut en bas, d'un air dédaigneux. Ma parole, ils les recrutent au jardin d'enfants, maintenant ?

Amelia agita rapidement son index pour signifier à son professeur de ne pas répondre à cette attaque. Et par chance, il se résolut une fois de plus à garder le silence.

– Et vous, poursuivit-elle en se tournant vers Amelia, vous êtes aussi professeur ?

– Non, non ! précisa Amelia Je suis seulement élève. De septième année. Maison Serpantard.

– Ah oui… dit-elle d'une voix mystérieusement traînante. Le monde est petit, n'est-ce pas ? Il se trouve que c'est aussi ma maison.

– Quelle coïncidence ! s'exclama Amelia d'un ton faussement enjoué. D'ailleurs, sachez que le professeur Snape est également le directeur actuel de notre chère maison.

– Voyez-vous ça… marmonna le fantôme en le toisant avec désinvolture.

– Que voulez-vous dire par là ? demanda sèchement le professeur Snape en se redressant fièrement.

De toute évidence, cette conversation s'amorçait de la pire des façons. Alors, Amelia décida d'intervenir pour couper court rapidement à cet échange d'amabilité avant que la situation ne dégénère complètement. Ainsi, un sourire aux lèvres, elle demanda au fantôme :

– C'est étrange, mais je crois n'avoir jamais eu l'occasion de vous croiser dans les couloirs de ce château.

– Effectivement… rétorqua sobrement la jeune fille en examinant ses ongles.

Amelia lança un regard de côté à son professeur. Face aux réponses minimalistes et à l'impertinence de ce fantôme, elle avait plus que jamais besoin de son soutien.

Visiblement, la tâche s'énonçait plus que délicate. Si Amelia souhaitait résoudre cette affaire en douceur et sauver ce piano de la destruction, elle devait, dans un premier temps, faire en sorte de comprendre les motivations de cette jeune fille. Pourquoi se cachait-elle dans cette pièce pour jouer cette musique en boucle, et surtout pourquoi le faisait-elle au beau milieu de la nuit, en se moquant éperdument du sommeil de ses occupants ?

– Vous savez, si le professeur Snape et moi-même sommes partis à la cherche de cette mystérieuse salle, c'est en raison de votre musique, déclara Amelia, en prenant bien garde d'adopter un ton neutre en s'adressant au fantôme. Et je dois vous avouer que nous avons été forts surpris de vous rencontrer ici. Depuis combien de temps hantez-vous cette pièce ?

– Je vous arrête tout de suite, je ne suis pas un fantôme ! rétorqua-t-elle sèchement.

Le professeur Snape porta aussitôt une main à sa tête pour masser ses tempes du bout des doigts. Il semblait tellement consterné par la révélation de cette jeune fille que son front prit brusquement une teinte rouge vif, illustrant parfaitement la colère noire qui commençait à poindre dans son esprit.

– Bon sang… disait-il machinalement d'une voix blanche.

– Vous n'êtes pas un fantôme ? demanda Amelia, les yeux écarquillés de stupeur. Mais dans ce cas, qu'est-ce que… je veux dire, comment… ?

Amelia en perdait ses mots. Alors, elle se pencha en avant pour scruter le visage translucide de la jeune fille qui se tenait devant elle, comme pour tenter de comprendre à qui ou à quoi elle avaient affaire.

– Non, je ne suis pas un fantôme, répéta la jeune fille sur le ton de l'évidence. Mon existence est simplement rattachée à cet instrument. En vérité, je suis une sorte d'émanation de l'âme de son ancien propriétaire. Et on pourrait dire que le piano renferme son souvenir à la façon d'un Horcruxe, si vous préférez.

– Un Horcruxe ?! s'exclama Amelia en se tournant vers son professeur. Mais qu'est-ce que c'est un Horcruxe ?

– Ne me regardez pas comme ça, je n'en sais strictement rien ! lui rétorqua-t-il d'un ton agacé. Et si vous saviez à quel point je m'en contrefiche…

– Un directeur de Serpentard qui ne sait que ce qu'est un Horcruxe ? lança la jeune fille avec un petit rire méprisant. En voilà une chose amusante !

Amelia adressa un petit sourire bienveillant à son professeur pour lui exprimer toute sa compassion. Malgré les invectives qu'il recevait depuis déjà cinq minutes, il se donnait beaucoup de mal pour faire preuve d'une grande retenue et s'efforçait de rester à bonne distance de cette jeune fille qui n'avait visiblement aucune intention de le ménager et qui semblait même prendre un malin plaisir à se payer ouvertement sa tête.

– Quoi qu'il en soit, ajouta la jeune fille, le charme opérant sur ce piano ne résulte en rien de la magie noire. De fait, vous n'êtes pas réellement en présence d'un Horcruxe. Donc soyez-en rassurés, personne n'a été assassiné pour ça !

– Effectivement, c'est rassurant… marmonna Amelia en grimaçant, légèrement déstabilisée par ces étranges précisions. Mais, pardonnez-moi cette conclusion hâtive, reprit-elle en s'adressant à la jeune fille, si ce piano est une sorte d'Horcruxe – comme vous dites – et que vous êtes une émanation de l'âme de son propriétaire, est-ce que cela signifie que vous êtes destinée à jouer indéfiniment cette musique ?

– C'est tout à fait ça, acquiesça-t-elle. Vous avez l'air un peu plus futée que votre brillant directeur de maison !

– Mais vous n'y pensez pas, dit Amelia d'un ton gêné, en adressant un grand sourire à son professeur. Le professeur Snape possède un grand savoir en matière de magie. S'il semble faire preuve d'autant de réserve, c'est qu'il est simplement un peu fatigué, voilà tout.

– Vous m'en direz tant… dit la jeune fille d'une voix doucereuse.

Malgré la remarque élogieuse d'Amelia, le professeur Snape ne décrocha pas un mot. Les bras croisés sur sa poitrine, ses yeux fixaient férocement la jeune fille qui se tenait de l'autre côté de son énorme instrument et qui le toisait en retour avec un incommensurable mépris. Leurs yeux s'affrontèrent dans une lutte des plus futiles durant quelques longues secondes. Puis, la jeune fille finit par détourner son regard, l'air visiblement ennuyé de ce combat à distance qui commençait légèrement à traîner en longueur.

– Je suppose que votre visite tardive est une conséquence directe du tapage nocturne produit par ma musique ? demanda-t-elle en se tournant vers Amelia.

– Effectivement, il y a de ça, lui rétorqua-t-elle avec un sourire embarassé. D'ailleurs, savez-vous s'il existe un moyen de… comment dire ?

– De faire taire le piano ? dit la jeune fille avec un naturel déconcertant. Évidemment, quelle question ! Je ne suis quand même pas un monstre au point de faire endurer indéfiniment cette musique aux occupants de ce château.

– Mais… hésita Amelia. Avant d'en arriver à cela, pourrions-nous quand même avoir connaissance des raisons qui vous ont conduit à enchanter ce piano ? Car si je m'en réfère à l'age de cet instrument, je crois ne pas me tromper en affirmant qu'il se trouve dans cette salle depuis un peu plus d'un siècle, n'est-ce pas ?

– Oui. Cent ans, précisément, admit la jeune fille.

– Vous avez donc fait en sorte que la musique se déclenche au bout d'un siècle ? demanda Amelia sur un ton qui trahissait sa curiosité. C'était délibéré, n'est-ce pas ?

– Tout à fait.

Amelia était décidément très intriguée par le comportement singulier de cette jeune fille qui, malgré son attitude méprisante, n'avait visiblement aucunement intention de leur cacher les raisons de son acte. Alors, comme pour consulter son sentiment à propos de tout ça, elle se tourna vers son professeur et demanda :

– C'est stupéfiant, n'est-ce pas ?

– Je répondrai à cette question une fois que nous en aurons terminé, miss Egerton, rétorqua-t-il en lui lançant un regard sceptique.

Bien trop impatiente d'en savoir davantage, Amelia préféra ne pas s'attarder sur son manque d'enthousiasme et reporta son attention vers la jeune fille.

– Nous vous écoutons, lança-t-elle en trépignant d'excitation sur son siège.

– Que voulez-vous savoir au juste ? lui demanda aussitôt la jeune fille.

– Pourquoi vous êtes-vous donné autant de mal pour mettre en œuvre une telle chose ! Vous devez avoir certainement de bonnes raisons pour abandonner un si bel instrument dans cette pièce.

– Effectivement. Bien que certaines personnes pourraient juger ces raisons tout à fait absurdes, à mes yeux, elles avaient du sens.

– Je n'en doute pas une seconde ! s'exclama Amelia.

– Vous faites preuve d'un bien surprenant enthousiasme au sujet de tout cela, fit remarquer la jeune fille, un sourire de satisfaction étirant sa petite bouche. Mon histoire vous intéresserait donc autant ?

– Évidemment, je suis impatiente d'en connaître les détails ! admit spontanément Amelia. Et même si le professeur Snape ne le montre pas vraiment (elle se tourna vers lui pour lui adresser un petit sourire amical), je suis persuadé qu'il en est de même pour lui. N'est-ce pas, professeur ?!

– Pourquoi faut-il toujours que vous me preniez à partie dans des moments pareils, miss Egerton ?! demanda-t-il d'un ton acerbe.

En le voyant si mal à l'aise et si furieux, Amelia éclata aussitôt d'un rire joyeux. Son mauvais caractère était définitivement trop adorable !

– Nous vous écoutons, dit Amelia tournant vers la jeune fille deux yeux rieurs. Vous pouvez poursuivre !

– Bien, reprit-elle en caressant le couvercle marqueté de son piano. Tout ceci est la conséquence directe d'une promesse que j'ai faite un jour à quelqu'un. Durant mes études à Poudlard, j'avais l'habitude de jouer sur ce piano qui se trouvait, à cette époque, dans la salle de classe de musique, à l'entrée de la tour Serdaigle. Et habituellement, une personne me tenait compagnie. C'était une violoniste extrêmement douée – élève, elle aussi –, mais de la maison Serdaigle. Toutes les occasions étaient bonnes pour nous retrouver dans cette en salle et pour pratiquer notre art avec sérieux et rigueur, mais non sans beaucoup d'amusement. Mon amie était une violoniste dotée d'un très grand talent et faisait preuve d'une extrême bienveillance à mon égard, en dépit de notre différence de niveau. Néanmoins – comme vous devez certainement le savoir –, l'appartenance à la maison Serpentard peut être un frein lorsqu'il s'agit de se lier d'amitié avec d'autres élèves appartenant aux autres maisons. Nous autres, Serpentard, avons toujours été perçus comme des suppôts de Satan, ne manquant jamais une occasion de mettre en pratique la magie noire que nous nous transmettons secrètement dans les profondeurs de nos cachots.

– Il y a du vrai dans ce que vous dites, admit aisément Amelia en souriant tristement.

– Je vois que ces choses-là n'ont pas beaucoup évolué en un siècle… commenta la jeune fille avec amertume. Bref, reprit-elle, mon amie était au-dessus de ces stupides querelles de clans et elle n'avait que faire de ces jugements de valeur. Car la nature lui avait fait don de toutes les qualités, faisant d'elle une personne à la fois brillante, intelligente et pragmatique qui ne jugeait pas les gens sur des à priori aussi dérisoires. D'une beauté époustouflante, sa générosité n'avait d'égal que sa passion et son talent pour la musique. Croyez-moi, il n'y avait pas de personnes plus merveilleuses au sein de cette école que Liora. Même son prénom portait la marque de la lumière qui émanait de son visage lorsqu'elle souriait.

Elle avait prononcé ce prénom de manière si touchante et si attendrissante, qu'Amelia en fut aussitôt bouleversée.

En écoutant cette jeune fille leur raconter son histoire, elle fut envahie par un sentiment étrange et très contradictoire. Elle savait qu'elle n'avait pas affaire à un véritable être humain, car cette jeune fille n'était en réalité qu'un souvenir, qu'un fragment de mémoire généré par la magie. Pourtant, il y avait une véritable sincérité dans ces propos, et beaucoup de pragmatisme dans son analyse, si bien que cet avatar, cet ersatz de personne donnait parfaitement le change. Ainsi, Amelia avait définitivement l'impression de converser avec un être humain en chair et en os, tout en sachant pertinemment que ce n'était pas le cas.

– La musique nous avez rapproché et avait créé un lien particulier entre nous… poursuivit la jeune fille d'une voix plus douce, teinté de nostalgie. Je dois admettre que ce lien particulier dérangeait les gens bien plus qu'il ne les choquait… Parce que, voyez-vous, la stupidité sans borne de notre communauté tend à piétiner tout ce qu'il y a de sincère et de beau en ce monde ! Voilà ce que la vie m'a appris : nous avons beau nous prendre pour des dieux avec notre magie, nous n'en restons pas moins des êtres humains, victimes de notre propre nature et totalement impuissants face à l'implacable déterminisme qui contrôle nos destinés. De cette façon, la relation qui nous liait représentait une telle abomination aux yeux de nos semblables, qu'il fallait inévitablement y mettre un terme définitif. Et ce fut chose faite lorsque les parents de Liora lui conseillèrent vivement de songer à prendre un mari. Ils lui présentèrent un riche sorcier qui fut bien évidemment subjugué par son talent et sa beauté. Il lui promit monts et merveilles, lui garantissant stabilité matérielle et intégration sociale afin qu'elle puisse poursuivre sa pratique de la musique dans les meilleures conditions. Et tout au début de notre septième année, Liora m'annonça qu'elle épouserait cet homme sitôt ses études terminées. Cette révélation produisit en moi, euh – comment dirai-je… ? – un sentiment similaire à celui ressenti si une horde de créatures malfaisantes s'était subitement jetée sur moi pour me mettre en pièce ? Mais ma pudeur et mon amour propre m'ont formellement défendu de faire éclater mon chagrin et ma colère. De plus, j'éprouvais bien trop de tendresse pour elle pour lui reprocher quoi que ce soit. Elle avait été si douce avec moi, durant toutes ces années, comment aurais-je pu lui en vouloir ? Alors, pour lui signifier toute l'affection que j'avais à son égard, je lui ai fait cette stupide promesse… Même après un siècle, mon piano continuerait à jouer pour elle. Ainsi, les notes de ce prélude qu'elle aimait tant résonneront à tout jamais entre les murs de ce château, pour qu'on se souvienne d'elle, de nous deux et de tous ces merveilleux moments passés ensemble. De cette façon, je voulais qu'elle comprenne à quel point la musique n'avait aucun sens pour moi sans sa présence. Alors, j'ai passé une année entière à élaborer tout cela. Je suis d'abord partie à la recherche de cette pièce – la Salle à la Demande –, car je souhaitais y cacher mon piano. Et une fois qu'elle s'est révélée à moi, je m'y suis enfermée durant de longues heures, pour étudier et tester toute sorte de charmes et enchantements afin de trouver le moyen de concrétiser ma promesse. Et… notre septième année est rapidement arrivée à son terme. Liora et moi, nous nous sommes dit adieu sur le parvis du château, au beau milieu de la cohue d'élèves qui trépignaient d'impatience de quitter l'école pour partir en vacances. Et avant de quitter définitivement Poudlard, je suis montée ici une toute dernière fois, pour faire aussi mes adieux à mon joli piano.

La jeune fille inclina son visage vers le bas et fit un geste de la main pour lisser les pans de sa robe en regardant le bout de ses chaussures. Un petit sourire triste, trahissant à la fois la gêne et l'amertume, éclairait alors son visage à moitié masqué par ses cheveux bouclés.

– N'est-ce pas l'histoire la plus pathétique que vous n'avez jamais entendue ? demanda-t-elle en se redressant légèrement.

– Non, répondit Amelia en hochant de la tête. Au contraire. Ce que vous avez fait pour votre amie est la chose la plus belle qu'il soit.

– Vous êtes bien aimable, Amelia Egerton, dit la jeune fille lui adressant un nouveau sourire en coin.

– Je comprends mieux pourquoi les fantômes ne voulaient pas intervenir, fit remarquer Amelia en se tournant vers son professeur.

– Mouais… rétorqua-t-il en grimaçant. Enfin, si tous les élèves qui avaient vécu pareilles mésaventures devaient faire ce genre de chose, ça ferait longtemps que ce château serait vidé de tous ses occupants !

– Il n'y vraiment qu'un homme pour faire ce genre de remarque ! lâcha la jeune fille d'un ton acerbe

Amelia jeta un coup d'œil en biais vers son professeur qui se murait dans le silence, regardant droit devant lui en se mordillant l'intérieur de la joue d'un air profondément irrité. Elle constata une nouvelle fois qu'il faisait preuve d'un calme olympien face à cette jeune fille qui lui décochait réflexion haineuse sur réflexion haineuse. En dépit des heures de sommeil en retard et de leurs mésaventures dans les couloirs du château, il faisait preuve d'une telle retenue et d'un tel sang-froid qu'Amelia avait presque de la peine à le reconnaître. Malgré ce qu'il semblait prétendre, éprouvait-il finalement un peu de compréhension et de compassion à son égard ?

– Vous m'impressionnez, professeur, lui dit Amelia en riant.

En réponse, il lui adressa un regard si noir, qu'elle préféra botter en touche. Alors, elle se retourna vers la jeune fille et se décida finalement à lui poser la question qui l'avait taraudée tout au long de la journée.

– Dites-moi, pourquoi certaines personnes ne sont-elles pas en mesure d'entendre votre musique ?

– C'est une question fort intéressante et je vous remercie de me la poser, fit-elle d'un ton réjoui. Ce charme, qui a l'air tout à fait insignifiant, fut en réalité très difficile à mettre en œuvre. De fait, je suis très heureuse d'apprendre qu'il opère comme je l'avais souhaité initialement. Disons que seules les âmes animées par un sentiment similaire à celui qui m'a conduit à faire cette promesse sont en mesure de percevoir la musique de mon piano.

– Vous voulez dire que... se hasarda Amelia, avant de rapidement se raviser.

Alors qu'elle était sur le point de demander à la jeune fille de confirmer ce qu'elle avait compris de son explication, elle préféra battre en retraite. Dans cette pièce se tenaient deux personnes ayant entendu très distinctement la musique produite par ce piano. Et demander confirmation de ce qui semblait être d'une évidence folle, aurait pu s'avérer être très très embarrassant pour Amelia, comme pour l'homme qui se tenait debout à sa gauche et qui était plongé dans un mutisme total, résolu et assumé.

– Vous disiez ? s'enquit la jeune fille en regardant Amelia.

– Non non, rien de très important, conclut-elle en sentant soudain ses joues s'enflammer. Et si nous en venons à ce qui nous a conduits ici en premier lieu ?

– Vous voulez sûrement parler de la solution à adopter pour briser mon enchantement ?

– Euh, oui… répondit Amelia, toujours aussi déstabilisée par le franc parlé de cette jeune fille.

– Et bien, c'est très simple, dit-elle tout naturellement. Vous devrez jouer ce prélude sur mon piano, et une fois fait, le charme sera rompu.

– C'est tout ?! s'étonna Amelia. C'est tout de même incroyable, car il se trouve que je joue moi aussi du piano ! J'ai d'ailleurs étudié ce prélude il y a quelques années !

– Ah bon ? rétorqua la jeune fille d'un air amusée. Alors, vous partez avec une considérable longueur d'avance. Montrez-moi comment vous comptez vous y prendre ! La partition est posée juste devant vous.

Amelia jeta un coup d'œil sur la partition qui était effectivement posée sur le pupitre, juste devant son visage. Elle la déchiffra rapidement, se remémorant sans difficulté des accords et de la mélodie qu'elle avait entendue en boucle tout au long de la nuit.

Alors, sans attendre davantage, elle décida de se lancer. Elle leva ses mains au-dessus de l'alignement de touches d'ivoire et d'ébène étincelantes et prit une profonde inspiration.

Puis, les yeux baissés vers le clavier, elle appuya sur les touches, du bout des doigts.

Mais à sa grande surprise, son action ne produisit pas le moindre son. Elle pressa d'autres touches, faisant rebondir ses doigts tout le long du clavier, mais toujours rien. Le mécanisme du piano n'émettait pas la moindre note.

– Que se passe-t-il ? demanda alors le professeur Snape. Pourquoi ce maudit piano ne fonctionne-t-il pas ?

– Je n'en sais rien du tout, lui rétorqua nerveusement Amelia. Regardez, j'ai beau enfoncer les touches, rien n'y fait !

Amelia leva vers son professeur un regard d'incompréhension totale.

Soudain ils entendirent l'écho à peine perceptible d'un petit rire satisfait, provenant de l'autre côté de l'instrument.

– J'ai l'impression que notre charmante amie doit connaître les raisons de votre échec cuisant, miss Egerton, dit le professeur Snape en croisant les bras d'un air exaspéré.

– Pourquoi le piano ne fonctionne pas ? demanda alors Amelia, en se tournant vers la jeune fille qui la toisait avec un sourire en coin qui frôlait le mépris.

Les joues gonflées d'énervement, elle soutint fièrement son regard en fronçant ostensiblement les sourcils, comme pour bien lui signifier son mécontentement.

– Bien qu'un brin naïve – je dois l'admettre – vous êtes décidément adorable, Amelia Egerton, lui lança la jeune fille d'une voix sucrée. Pensiez-vous réellement que j'allais vous laisser annihiler mon sortilège aussi facilement ?

– C'est vous qui m'avez dit qu'il me suffisait de jouer ce morceau ! répliqua vivement Amelia. Dois-je en conclure que vous avez menti ?

– Absolument pas ! lui précisa-t-elle aussitôt. Mais je ne vous ai jamais dit que tout le monde était en mesure de le faire !

– Mais qui est en mesure de le faire, alors ! s'enquit Amelia avec empressement.

– Seulement les personnes qui ont vécu une mésaventure semblable à celle que j'ai vécue. Et vous, chère amie, je pense que vous êtes peut-être un peu trop jolie pour avoir subi un jour de pareils désaveux. Ne m'en veillez pas, mais je n'allais tout de même pas laisser une personne comme vous briser mon si brillant sortilège !

– Et qu'en savez-vous de ce que j'ai vécu ou pas… ?!

– Bon sang ! s'écria soudain le professeur Snape d'une voix tonitruante. Mais ça va durer encore longtemps toutes ces imbécillités ?!

D'un pas qui fit trembler tout le sol de la pièce, il s'approcha du piano et appuya brusquement sur les touches du clavier.

Le « Dong ! » que produisit le mécanisme et qui retentit aussitôt dans toute la salle fit un tel vacarme, qu'Amelia en sursauta de surprise.

– Poussez-vous de là ! lança-t-il en poussant Amelia de son siège.

– Mais professeur, c'est prodigieux ! s'exclama-t-elle. Ça fonctionne avec vous !

Légèrement déboussolée par ce qu'il venait de se produire, elle se leva de la petite banquette sur laquelle elle était assise pour laisser sa place à son professeur.

Mais en l'observant s'installer, elle fut soudain prise de doute. Pourquoi ne parvenait-elle pas à jouer sur ce piano, contrairement à lui ? Avait-elle bien compris les explications de la jeune fille ?

Amelia était encore dans une position délicate. En demandant des explications précises à cette jeune fille, elle était certainement susceptible de mettre le doigt sur un détail douloureux du passé de son professeur. Redoutant de s'engager dans cette voix et préférant ménager la pudeur de son professeur – qui en ce moment même avait redoutablement besoin d'être ménagé – elle préféra opter pour le silence.

– Voilà un revirement de situation des plus intéressante, ricana la jeune fille qui s'était penchée sur le couvercle de son piano pour ne rien rater de la scène. Alors comme ça, monsieur le professeur a souffert du même affront ?

– Contrairement à celle-ci, rétorque-t-il d'un ton féroce en désignant du doigt Amelia, je trouve votre petite combine affligeante de stupidité ! Je n'ai jamais rien vu, ni entendu d'aussi grotesque ! S'il n'avait tenu qu'à moi, j'aurais pris un incommensurable plaisir à faire cramer tout cet attirail de malheur : cette maudite salle, ce piano, votre petit sourire en coin et votre sens de l'humour douteux sans faire de distinction !

– Mais enfin, professeur, dit la jeune fille d'une voix amusée, ne soyez aussi aigri ! Vous êtes jeune, vous avez encore la vie devant vous ! Et à ce qu'on dit, ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts, n'est-ce pas ?

Avec pour bruit de fond le petit rire moqueur de la jeune fille, Amelia recula de quelques pas, comme pour se mettre en retrait et laisser à son professeur le soin de gérer comme il pouvait cette situation singulière. Mais même à un mètre de distance, elle pouvait sentir la colère bouillonner en lui.

Pour le moment, elle n'avait d'autre choix que de se faire minuscule et aussi discrète que possible, de peur de produire accidentellement l'étincelle qui le ferait littéralement exploser.

De là où elle se trouvait, elle ne voyait que son dos et l'arrière de sa tête penchée au-dessus du clavier cet énorme instrument.

Alors, elle patienta sagement, tapie dans l'obscurité, attendant que quelque chose se produise. Mais quelques secondes s'écoulèrent, sans que le piano émette le moindre son. Et le professeur Snape, quant à lui, était toujours penché sur le clavier, statique, la tête légèrement enfoncée dans ses épaules.

– Quelque chose ne va pas, professeur ? demanda alors Amelia d'une voix peu assurée.

– Je ne sais ni lire une partition, ni jouer de ce maudit instrument ! finit-il par avouer avec rage.

– Oh ! quel dommage, dit la jeune fille d'un ton faussement attristée. Ça, ce n'est vraiment pas de chance.

– Miss Egerton ! s'écria-t-il en penchant sa tête en arrière.

– Oui, professeur ?

– Lancez-moi un sortilège d'Imperium et jouez à ma place !

– Hein ?! Ah non ! rétorqua-t-elle aussitôt en tapant du pied sur le sol. Vous n'allez pas recommencer avec vos demandes insensées !

La jeune fille qui écoutait leur échange avec la plus grande attention éclata d'un rire gras et sonore.

– Qu'est-ce qui ne va pas recommencer ? demanda le professeur Snape en se retournant vers Amelia. De quoi parlez-vous ?

– Il est hors de question que je vous lance un sortilège d'Imperium ! C'est totalement illégal !

– Illégal ? répéta-t-il en haussant un sourcil. Mais qui le saura ?! Il n'y a que nous et ce machin – cet Horcruxe ou je-ne-sais-quoi qui n'est même pas humain – présents dans cette pièce !

– Moi je le saurai ! répliqua Amelia d'un ton acerbe. Je vous rappelle que mon frère aîné est juge au Magenmagot !

– C'est un détail que je n'ai pas oublié, miss Egerton… dit-il d'un ton sarcastique.

– Alors si vous le savez, pourquoi me demandez-vous une chose pareille ?!

– Parce que je ne vois pas d'autre solution pour mettre un terme définitif à cette farce !

C'était le bouquet ! Après le Sortilège d'Amnésie, voilà qu'il lui demandait l'Imperium ! Mais ce type n'avait donc aucun sens des responsabilités ? Avait-il pour projet de la faire envoyer à Azkaban avant la fin de la nuit ?

Par conséquent, Amelia reprit les choses en main. Elle s'avança brusquement vers lui et sans ménagement elle lui ordonna :

– Retournez-vous !

– Je vous demande pardon ?

– Retournez-vous ! répéta-t-elle, en lui agrippant fermement les épaules pour l'inciter à pivoter dans l'autre sens.

Une fois qu'il se retrouva face au clavier, Amelia se pencha sur lui et appuya sa tête dans le creux de son cou.

– Mais qu'est-ce que vous… ?! dit-il en sursautant et en détournant nerveusement son visage.

– Je ne vous lancerai pas de Sortilèges Impardonnables, expliqua-t-elle calmement. Alors, restez tranquille, arrêter de gigoter dans tous les sens ! Levez les mains au dessus du clavier.

D'un geste légèrement hésitant, il leva ses mains pour les positionner au dessus du clavier.

– Nous ne sommes pas obligés de respecter le tempo? demanda Amelia en regardant la jeune fille.

– Je suis tellement curieuse de voir comment vous allez procéder que je veux bien vous accorder cette faveur, dit-elle d'une voix rieuse. Mais je ne tolérerai aucune fausse note !

– Je m'en serai douté... marmonna Amelia, en serrant les dents, le nez plongé dans les cheveux de son professeur.

Comme sa vision était partiellement voilée par cette tignasse noire qui lui chatouillait le nez, elle s'écarta légèrement pour rabattre sa longue chevelure en arrière et ainsi, lui dégager le visage.

– On n'a pas le droit à l'erreur, alors je me permets de mettre un peu d'ordre dans vos cheveux, lui dit-elle en lui plaçant une mèche de cheveux derrière l'oreille.

– Permettez-vous, permettez-vous, miss Egerton… rétorqua-t-il d'une voix crispée.

Visiblement gêné par leur soudaine proximité physique, il se racla nerveusement la gorge et sa nuque ainsi que ses épaules visiblement très contractées parurent se raidir davantage.

Après tout ce qu'ils avaient vécu depuis presque deux heures, Amelia jugea cette réaction d'embarras légèrement ridicule. Il lui avait demandé de lui triturer le cerveau par deux fois et voilà qu'il se trouvait tout pétrifié de fausse pudeur à son simple contact ? C'était totalement absurde.

– Il va falloir vous détendre un petit peu plus, lui dit-elle en rapprochant son visage du sien. L'idée, ça serait de positionner vos mains sur les touches, comme ça…

En s'appuyant sur son dos, Amelia l'entoura de ses bras pour placer ses mains au dessus de celle de son professeur.

– Et moi, je vous guiderais comme ceci…

Avec son index, elle appuya légèrement sur l'index de son professeur, qui enfonça à son tour la touche qui se trouvait juste en dessous. De cette façon, ses doigts rentraient directement en contact avec le clavier, tout en étant guidés par ceux d'Amelia.

– Vos articulations devront être détendues, sinon on risque la fausse note. Pour les accords, je placerai aussi vos doigts comme ceci…

Elle agrippa sa main et positionna ses doigts sur les touches de façon à faire retentir un accord.

– Vous êtes prêt ? lui demanda-t-elle.

– Je crois, oui… marmonna-t-il d'une toute petite voix.

Alors, Amelia positionna à nouveau ses mains au dessus de celle de son professeur. Elle écarta les doigts de sa main gauche au-dessus des touches pour former le premier accord et elle positionna un doigt de sa main droite de l'autre côté du clavier, pour jouer la première note de la partition.

Puis, il pressa les touches avec délicatesse, actionnant ainsi les marteaux qui tapèrent aussitôt sur les cordes du piano, faisant retentir un son rond et mélodieux du corps de l'instrument.

Ils firent de même pour la seconde et la troisième mesure et poursuivirent de cette manière jusqu'à la dixième.

La musique qu'ils produisirent était la plus maladroite qu'Amelia n'avait jamais entendue. Pourtant, elle sonnait incroyablement juste et malgré son tempo chaotique, on parvenait quand même à apprécier toute la beauté de cette mélodie et de ces accords, initialement écrits pour deux instruments.

Ils rencontrèrent quelques difficultés sur un accord particulièrement périlleux à réaliser, car nécessitant un écartement de doigts extrêmement délicat.

– Une si belle pièce, jouée par quatre mains aussi maladroites, fit remarquer la jeune fille en se délectant du spectacle auquel elle assistait. Quel sacrilège !

Amelia ne tint aucun compte de ses commentaires et focalisa toute son attention sur le placement des mains de son professeur. Ils devaient jouer ce prélude ? Ils parviendraient quoiqu'il arrive à achever cette stupide tache.

Par chance, les épaules de son professeur n'étaient pas démesurément larges, si bien qu'elle parvenait sans trop de difficulté à atteindre ses mains et les faire glisser le long du clavier.

C'était certes un peu déstabilisant de l'enlacer de cette façon-là, mais Amelia se résolut à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Après tout, une occasion pareille ne se représentera sûrement jamais plus à elle, alors à quoi bon ne pas en profiter un peu ?

Le visage niché dans le creux de son cou, elle respirait, avec la plus grande perfidie, l'odeur de ses cheveux qui retombaient sur ses épaules anguleuses. Cette odeur apaisante, chaude et familière, lui donnait à chaque fois qu'elle la respirait, la sensation de pénétrer dans un refuge de sécurité, à l'écart du monde et de ses dangers.

Elle l'avait senti pour la toute première fois la nuit où il l'avait retrouvée errante dans le grand hall, durant sa cinquième année. En la voyant totalement transie de froid, il avait eu la délicatesse de la draper dans sa grande cape noire pour la réchauffer. Et le tissu qui l'avait recouverte toute entière était imprégné de ce doux parfum si singulier qui l'avait beaucoup étonnée, car elle ressemblait à s'y méprendre à l'odeur de la salle du cours de potion. C'était un parfum particulier, presque indescriptible, semblable à un mélange d'odeur de cuivre chaud et d'encens.

C'était résolument l'odeur des cheveux d'un potionniste, coutumier à passer des heures devant des chaudrons bouillonnants, d'où s'échappaient les plus délicates des effluves. Et avant cette fameuse nuit, jamais elle n'aurait pu imaginer qu'un homme pouvait sentir aussi bon.

Amelia aurait pu rester une nuit entière serrée tout contre lui, le visage caché dans le creux de son cou, à s'enivrer de cette odeur tiède qui lui faisait tourner agréablement la tête.

Mais ils étaient parvenus pratiquement à la fin de la partition et cet instant suspendu allait bientôt prendre fin.

Alors, Amelia fit glisser pour une dernière fois ses doigts sur la peau diaphane de ses grandes mains dont la pâleur se confondait presque avec celle des touches d'ivoire du clavier. Sa peau était si fine qu'elle pouvait sentir sous ses doigts le relief du tracé de ses veines. Sous la chaleur de ses propres mains, les mains de son professeur paraissaient froides, presque glacées et curieusement, Amelia trouvait ce contraste très intéressant à observer.

– Le dernier accord et la dernière note, lui murmura-t-elle à l'oreille avant de respirer, pour une dernière fois, l'odeur de son cou.

Sous l'action des doigts d'Amelia, les doigts de sa main gauches appuyèrent délicatement sur les touches, faisant aussitôt résonner le tout dernier accord et du côté droit du clavier, son index pressa la touche qui fit retentir une note aiguë marquant le point finale de ce morceau.

Mais tout à coup, un « DONG » sonore, semblable au bruit d'un objet métallique tombant sur le sol, retentit brusquement.

– Quelque chose vient de tomber du piano ? marmonna Amelia à l'oreille de son professeur.

Le bruit semblait provenir du pied arrière de l'instrument. Alors, le professeur Snape s'empara de sa baguette magique posée sur couvercle, pendant qu'Amelia mit un genou à terre pour ramper jusqu'au pied en question.

– Miss Egerton ? s'enquit soudain le professeur Snape d'une voix anormalement aiguë.

À quatre pattes sur le plancher, Amelia mit rapidement la main sur le mystérieux objet. C'était un petit diapason métallique, tout ce qu'il y avait de plus banal.

– Ne vous inquiétez pas, c'est juste un diapason ! se hâta de préciser Amelia.

– Relevez-vous maintenant ! ordonna-t-il précipitamment.

– Mais enfin, que vous arrive-t-il ? demanda Amelia en se relevant.

– Constatez par vous-même, miss Egerton ! fit-il en lui faisant un signe de la tête vers la jeune fille qui les avait observés tout du long.

Mais lorsqu'Amelia regarda dans sa direction, elle constata qu'elle avait disparu.