Je crois que j'ai commencé à trouver un rythme de publication pas trop contraignant, vous ne trouvez pas ? Personnellement, j'aime bien poster toutes les deux semaines :D

Ce chapitre... Eh bien, ça doit être l'un des plus longs jusqu'à présent, mais le cliffhanger qui vous attend à la fin compense largement. OUPS *bruit de verre brisé*

(svp m'en voulez pas trop)

Disclaimer : aucun des personnages ne m'appartient, le dessin de couverture est de Nanishimie !


Chapitre 26 | Notez bien (que le danger vient souvent de vous)

Ginger dut se faire violence pour ralentir son cheval, quand ils arrivèrent après ce qui leur semblait être une éternité. Mathieu le comprit en la voyant crisper les poings, et lui-même se tendit – plus par nervosité qu'autre chose, ayant encore un peu de mal à diriger sa monture – quand ils virent le port de Saint-Malo s'étaler sous leurs yeux, avec ses petites maisons de pêcheurs, l'air salé venant de l'océan – l'océan, enfin ! – et les mouettes qui volaient au-dessus de leurs têtes avec leurs bruits criards. Ils s'étaient arrêtés en haut d'une petite butte de terre, et le vent froid soufflait avec tant de force que la plupart de leurs vêtements claquaient au gré des rafales.

À leur gauche, un long fleuve qu'ils avaient pu observer environ deux heures après avoir laissé Links et Victor derrière eux serpentait jusqu'à son embouchure, et les remous étaient même visibles depuis leur position ; quant au hameau vers lequel ils s'orientaient, il était bien plus petit que Rennes – mais plus dense, également. Les maisons étaient serrées entre elles, constituées de bois et de chaumes, aux toits ternes et gris comme le ciel ; les rues étaient étroites, petites et de ce qu'ils pouvaient en voir, peu de monde circulaient dans ces dernières : seule l'artère principale, en forme de croix et traversant le centre-ville, semblait être utilisée.

Mathieu était nerveux pour plusieurs facteurs, mais il ne le montrait pas. Par fierté avant tout, parce qu'il ne comptait pas se laisser impressionner par cette nouvelle épreuve qui les attendait, mais aussi pour ne pas inquiéter Antoine, qui lui-même semblait déboussolé. Le capitaine culpabilisait encore pour ce qu'il venait de faire, malgré l'air déterminé peint sur son visage. Le changeur d'âme était également préoccupé par l'état de Bob, toujours aussi livide, dont la santé ne semblait pas s'être amélioré au vu de l'inquiétude de Ginger, qui le tenait contre elle comme si elle avait peur qu'en le lâchant, il cesse de respirer. L'ancienne Marine avait pris le relais au niveau de la diligence de la troupe, et sur son étalon d'ébène avec sa grande hache dans le dos, Mathieu devait avouer que la vue de sa camarade était frappante, cet effet accentué par la veste flamboyante du pyrobarbare claquant dans le vent comme une chandelle vacillante.

Judith se tenait droite sur sa selle, et ses pupilles scrutaient méthodiquement Saint-Malo avec précision. Le changeur d'âme n'aurait su dire si la vagabonde était venue ici auparavant : elle ne semblait pas déstabilisée s'il s'agissait d'un terrain inconnu, mais pas totalement à l'aise non plus. Son imposant hongre à la robe grise était épuisé, mais le poids léger de sa cavalière l'avait avantagé par rapport à ses confrères ayant été monté par deux personnes. Elle jeta un regard appréhensif à Antoine, qui flattait machinalement l'encolure de sa monture – pour la première fois, son poney montrait des signes de fatigue. Le petit Pottock soufflait bruyamment par les naseaux, et ne possédant pas de selle pour son cavalier, le voyage avait dû lui être particulièrement rude. Mathieu, lui, sentait les flancs de son cheval se soulever sous ses jambes, et il hésita avant de caresser le cou de son destrier qui s'ébroua – il se cramponna aussitôt aux rênes face à cette réaction qu'il n'avait pas anticipé. Sans le Primitif qui s'entichait de chaque animal qu'il rencontrait, le changeur d'âme était très modéré par rapport à ces derniers ; il aimait bien les bêtes, mais il avait toujours peur de faire un pas de travers et de mal se comporter malgré son affection.

L'absence des Six, justement, participait à sa nervosité. Si son Écho chuintait toujours dans un coin de sa tête, les voix distinctes n'étaient plus là, bâillonnées – à nouveau – par Antoine. Il n'en était pas angoissé, cette fois-ci, seulement ennuyé : les parcelles de son esprit l'aidaient parfois à réagir dans des situations où il était trop paniqué pour réfléchir, et il avait peur que sans elles, il ne puisse pas s'affirmer en cas de danger. Le pirate s'en trouvait fort contrarié : savoir qu'il se reposait autant sur ses facettes blessait légèrement son ego. Il ne faisait pas partie de l'équipage des pirates du Cabaret Noir pour rien, et avec ou sans les réflexions impromptues des Six, il s'en sortirait.

— Et maintenant ?

Mathieu avait lancé sa question d'un ton confiant pour chasser ses doutes, et Judith le fixa subitement :

— On sera forcé de passer par l'artère principale à un moment. Le mieux serait d'y rentrer dès le début : les gens finiront par nous ignorer.

— Bonne idée. Les échoppes des médecins donnent souvent sur les rues fréquentées, ajouta Ginger en hochant la tête.

Le changeur d'âme constata que l'objectif de sauver Bob n'avait pas quitté une seule seconde l'esprit de sa camarade, et cette dernière se mit en route en talonnant son cheval, descendant lentement la butte. Judith la suivit sans rien ajouter, et Mathieu resta en arrière avec Antoine, toujours silencieux.

Au bout de quelques minutes, ils étaient descendus du promontoire qui leur avait permis d'évaluer la ville, et entraient dans la banlieue de celle-ci avec appréhension. Les gens leur lançaient des regards intrigués, mais c'était essentiellement à cause de l'état de Bob, cavalier livide qui attirait l'attention avec son grand manteau rouge ; les yeux noirs de Ginger les convainquaient cependant de ne pas poser de questions, et ils se remettaient à leur tâche d'origine sans rien dire. Le changeur d'âme attendit que le brouhaha des habitants autour d'eux soit plus conséquent, et il lança à son capitaine d'un ton reconnaissant :

— Au fait… Merci pour tout à l'heure. Ils étaient vraiment remontés contre moi.

Antoine tourna la tête vers lui d'un air surpris ; il sembla se demander de quoi il parlait, avant de se remémorer l'instant où il avait calmé les Six dans un moment critique :

— Oh… Ce n'est rien, répondit-il d'un ton trop calme pour être naturel.

Mathieu se mordit la lèvre, découragé par le fait que le pirate venait de mettre fin à son amorce de conversation. Il cherchait un moyen de la relancer, quand son interlocuteur reprit :

— Ne te sens pas obligé de me rassurer. Je peux le faire tout seul.

Il fut surpris d'avoir été ainsi percé à jour, avant de se rappeler qu'il n'avait pas forcément dû être des plus discrets.

— Je ne te rassure pas, mentit-il malgré tout.

— À d'autres, répliqua narquoisement le capitaine.

— Mon remerciement était sincère !

Sa véhémence réduit Antoine au silence, et l'espace d'un instant, Mathieu eut peur d'avoir dit quelque chose de mal.

— Qu'est-ce que ça fait ? demanda le pirate en chef subitement.

— Hein ?

— Les… Âmes. Ça marche comment ?

Mathieu fut pris de court – la question mettait parfaitement ses pensées en élocution, mais le fait que lui-même n'en avait pas la réponse le déstabilisait de plus belle.

— Tu n'as jamais demandé à Kriss ?

Il avait esquivé la demande, mais c'était la première chose qui lui était venue à l'esprit. Kriss était là depuis plus longtemps que lui, et de ce que son aîné lui avait raconté, il avait sûrement dû faire des premiers ayant rejoint l'équipage. Alors pourquoi Antoine lui posait-il une telle question avec un air légèrement gêné ?

Ce dernier lui répondit par un regard surpris et d'un ton amusé :

— Kriss n'est pas vraiment du genre à répondre aux questions, et tu devrais le savoir, non ?

— Comment ça ?

Parlaient-ils du même Kriss ? Mathieu observa son capitaine comme s'il s'était trompé de personne. Le pirate avait été le premier à prendre son alter-ego sous son aile, en lui parlant de chaque membre d'équipage, de ses capacités de changeur d'âme, en le mettant au courant pour son Écho lorsque les Six avaient disparu et surtout, il n'avait jamais refusé de répondre à ses questions – même s'il pouvait être évasif dans ses réponses parfois.

Antoine le fixa en fronçant les sourcils par-dessus ses lunettes.

— Tu sais, Kriss est très lunatique. Il ne parle jamais de son passé et a toujours agi de façon très… Remarqué. Je ne le juge absolument pas pour ça, mais tu es bien placé pour savoir à quel point il n'est pas à l'aise avec les contacts humains… Non ?

Mathieu resta interdit sous le choc.

— Kriss n'est pas-

— J'ai trouvé !

La voix emplie d'espoir de Ginger le coupa dans sa réponse et attira leur attention. Avant même que le capitaine et le changeur d'âme ne puissent demander ce qu'il se passait, la combattante à la hache sautait à bas de sa monture, et faisait descendre Bob avec une douceur infinie. En regardant autour de lui, Mathieu réalisa qu'ils avaient débouchés sur l'artère principale, et à la droite de leur petit cortège, la minuscule entrée d'un cabinet médical était vraisemblablement ce qui avait attiré l'attention de Ginger.

La porte était en bois verni, et même si cette précaution démontrait le soin porté par son propriétaire à ne pas voir son entrée ravagée par les intempéries et les insectes, la façade du bâtiment n'était pas très accueillante. Le mur était nu, construit en poutres de chêne qui maintenaient la maison à deux étages, et – fait étonnant pour une échoppe de médecin – l'inscription « Nota Bene » était gravée sur une très petite surface, ne donnant pas énormément de visibilité au docteur qui y siégeait. D'ordinaire – le changeur d'âme le savait très bien pour y être passé devant de nombreuses fois lors de ses vagabondages – les hommes de science ne rechignaient pas à se faire une réputation, cela leur permettant d'engranger de plus grandes sommes.

Antoine et lui échangèrent un regard, le capitaine lui faisant comprendre qu'ils continueraient leur conversation à un endroit plus approprié. Déjà, Judith avait mis pied à terre pour saisir le licol de l'étalon de Ginger, qui se dirigea d'un pas ferme vers l'échoppe sans se soucier de l'attention subitement portée sur elle par les badauds. D'un même geste, le changeur d'âme et le pirate en chef descendirent de leurs montures, qui furent saisie par la main de la vagabonde. Cette dernière regarda autour d'elle, écartant les chevaux de la grande avenue pour ne pas gêner le passage, avant de se diriger vers un abreuvoir situé à quelques mètres de là. Comprenant que leurs animaux étaient sous bonne garde, Mathieu et Antoine passèrent la porte au moment où Ginger disparaissait avec Bob dans l'encadrement.

En passant le seuil, le changeur d'âme cligna fortement des yeux : l'endroit semblait chargé de poussière, comme s'il n'avait pas été occupé depuis longtemps. En revanche, il reconnut que la porte, bien qu'elle soit petite, isolait considérablement le brouhaha incessant de la rue au-dehors. À ses côtés, Antoine plissa le nez d'un air gêné. Leur camarade à la hache ne s'encombra pas de tels geste, puisqu'elle traversa le vestibule pour arriver jusqu'à la salle d'attente sous les yeux suspicieux des patients déjà là avant eux.

Puis, elle toqua vigoureusement à la porte du cabinet.

— Excusez-moi, lança-t-elle d'une voix forte, nous avons une urgence ! Un blessé grave !

Outrés, les clients du docteur affichèrent plusieurs expressions de surprise offensée face à cette jeune femme ayant l'indécence de passer devant eux – et pire, de troubler le calme de la salle d'attente pour déranger un médecin déjà occupé. Une vieille dame fusilla du regard Mathieu et Antoine après avoir compris qu'ils l'accompagnaient – comme si cela était de leur faute ! – et un homme d'une quarantaine d'années s'offusqua à voix haute :

— Alors ça… Ça ! bredouilla-t-il sous sa moustache.

— S'il vous plaît ! Un homme est dans le coma et il a besoin de soins immédiatement !

Ginger ne se préoccupait pas des réactions qu'elle engendrait autour d'elle ; seul comptait Bob, livide dans ses bras, et sa voix atteignait presque le niveau du cri quand la porte s'ouvrit brutalement.

Mathieu se sentit rétrécir quand il découvrit le docteur imposant dans l'encadrement de la porte. L'homme était grand, portait cette blouse blanche caractéristique des hommes de science, ainsi qu'un outil autour du cou qu'il identifia comme étant un stéto… staté… – mince, il était sûr que le Rationnel avait fait mention de cet objet un jour où il avait entendu Bruce blâmer l'absence de son matériel sur le Vol-au-Vent. Sur son visage encadré par de longs cheveux tenus en queue de cheval et d'une barbe fournie, deux petits yeux bleus aussi clairs que saisissants semblaient pouvoir faire oublier les rides qui s'épanouissaient déjà sur ses traits ; enfin, le demi-sourire bienveillant et curieux de savoir pourquoi y'avait-il tant d'agitation dans son cabinet acheva de convaincre le changeur d'âme que cet homme était quelqu'un de bien.

Antoine sembla penser la même chose, car un sourire avenant fleurissait déjà sur ses lèvres quand le médecin parla d'une voix étrangement apaisante :

— Que puis-je pour vous, madame ?

Ginger ne fut visiblement pas affectée par le caractère étonnamment affable du docteur, car elle répliqua d'un ton impatient et terriblement inquiet :

— Notre ami est tombé dans le coma il y a quelques heures, et il a terriblement besoin d'aide !

D'un geste de la tête, elle désigna Bob comme si cela semblait évident, mais l'homme de science ne fut pas vexé. Bien au contraire, il s'écarta pour laisser passer la pirate, qui s'engouffra dans le cabinet sans demander son reste. Mathieu lui emboîta aussitôt le pas, son capitaine à sa droite, et tentant d'ignorer les regards colériques braqués sur eux jusqu'à ce que la porte se referme dans leur dos.

Le cabinet du docteur avait un certain charme, il devait l'avouer. La pièce était surprenamment spacieuse pour la petite porte qu'on voyait au-dehors, et les portraits affichés aux murs de chaumes réchauffaient l'ambiance de la pièce. Le changeur d'âme n'avait jamais pénétré dans l'échoppe d'un médecin de toute sa vie, mais il supposa bien aisément que tous ne devaient pas porter autant d'attention à la décoration du mobilier. Étalée sur tout un pan de mur, une grande carte de France était parsemée de punaises et de petites notes gribouillées dans la marge, ponctuées de points d'interrogation nombreux.

— Installez-le là, commanda le médecin d'une voix grave mais calme.

Ginger n'avait même pas attendu son ordre pour allonger Bob sur la table de bois, à côté de laquelle plusieurs ustensiles étaient pendus sur un porte-manteau de fer. Antoine et Mathieu encadrèrent par réflexe leur ami, et ce dernier remarqua en tressaillant à quel point il semblait faible. Si sa peau était blême à leur départ de Rennes, elle était désormais presque translucide, tant et si bien que l'on pouvait distinguer les veines sur ses avant-bras ; son visage était luisant de transpiration, et malgré ses yeux fermés, une légère grimace de souffrance relevait les coins de sa bouche en témoignage de sa souffrance. Le pirate, d'ordinaire si joyeux et si pétillant de vie, n'était plus qu'une pâle copie de lui-même, étalé sur cette veste rouge qui semblait avoir drainé toutes ses couleurs.

À sa gauche, Mathieu remarqua qu'Antoine avait blêmi tout autant que lui. Ginger se rongeait les sangs, ne tenant pas en place, mais elle se faisait visiblement violence pour ne pas ordonner au docteur d'aller plus vite, lui qui prenait le temps – ce temps si précieux à leurs yeux – de se nettoyer les mains et de choisir précautionneusement ses outils. Enfin, l'homme se détourna de son bac d'eau, et hocha la tête vers eux :

— Puis-je avoir vos noms, messieurs et madame… ?

Le changeur d'âme s'apprêta à répondre, mais il fut coupé par la voix autoritaire de Ginger :

— Je suis Amandine, lui (elle désigna Antoine) s'appelle Thomas et lui (elle pointa Mathieu) c'est Steve.

Il faillit s'étouffer face aux pseudonymes qu'elle venait de leur donner. Comment avait-elle su pour… ?

Le docteur ne s'en formalisa pas, même s'il sembla tiquer en voyant la réaction surprise que tentait de contenir le changeur d'âme ; il hocha respectueusement la tête, et répondit :

— Et votre ami… ?

— Bob.

Mathieu fut tenté de demander pourquoi leur amie donnait-elle le vrai nom du pyrobarbare, mais prit parfaitement conscience que ce n'était pas le lieu et l'endroit approprié.

— Expliquez-moi ce qu'il s'est passé, continua l'homme de science en s'approchant du malade.

Ses yeux d'un bleu plus clair que les glaciers du Nord se dardèrent sur Bob, et ses mains palpèrent précautionneusement ses côtes. Ginger cilla en le voyant toucher ainsi leur ami, comme si elle avait peur qu'il puisse lui faire du mal, mais elle sembla se rendre compte d'elle-même que cette supposition était stupide : le médecin était mieux à même de rendre compte de l'état de leur compagnon en faisant ainsi. Se reprenant, elle répondit d'un ton clair et concis – omettant le fait qu'ils étaient pirates, que Bob pouvait invoquer le feu sans que lui-même ne sache comment, et qu'il était tombé dans les pommes à cause d'une course-poursuite effrénée avec la Marine – en masquant avec une aisance remarquable les détails qui auraient pu les compromettre.

Mathieu s'étonna un instant de sa facilité à dissimuler la vérité pour une ancienne Marine, et une pointe de méfiance surgit en lui. Pourtant, il n'était en aucun point suspicieux envers son amie, à qui il faisait entièrement confiance, et ce fut en réalisant que ces émotions n'étaient pas les siennes que la panique menaça de l'envahir.

Les Six.

Ils ne pouvaient pas ressurgir dans un moment aussi critique. S'ils le faisaient, ils risquaient de le désorienter et il ne voulait pas avoir à répondre aux questions inquisitrices d'un docteur, dont les relations avec les autorités officielles ne pouvaient rien apporter de bon à sa personne. Le changeur d'âme serra les poings, et après quelques secondes, toute animosité disparut comme si elle n'avait jamais été là. Il souffla de soulagement, et Antoine lui jeta un coup d'œil concerné.

— Je vois… lâcha le médecin au même moment, comme se parlant à lui-même.

Ramené à la réalité, Mathieu l'observa soulever les paupières du comateux, et il cilla en voyant les yeux de ce dernier rouler dans leurs orbites comme des billes de verre, la lumière se reflétant sur leur surface blanche.

Dans un geste aussi rapide qu'imprévisible, le docteur se précipita vers son placard, semblant chercher quelque chose ; puis, il revint avec une rapidité étonnante pour le calme qui émanait de sa personne, tenant un verre en cristal à la main rempli d'eau – Mathieu n'avait pas vu quand il l'avait rapporté. À l'intérieur, une cuillère en argent servait de touillette, et leur potentiel sauveur laissa tomber plusieurs morceaux blancs dans l'eau. Avant qu'ils ne se dissolvent sous la cuillère remuant le mélange, le changeur d'âme reconnut du sucre.

Du sucre.

La mention de l'aliment le fit tressaillir. Il lui semblait que le Rationnel lui en avait parlé, alors qu'il se sentait particulièrement faible après une course-poursuite, tout en incorporant des mots savants qu'il n'avait pas vraiment su distinguer. Il se souvenait d'un regain d'énergie provoqué par les petits cubes, et quand il vit l'homme de science saisir la tête de Bob pour lui faire boire son mélange, il fut certain que le sucre devait avoir un effet revigorant qu'il avait oublié.

— Je vais vous demander de me donner plus de détails.

Mathieu crut qu'il avait mal entendu, et Ginger arbora la même expression confuse que lui. Le docteur ne se démonta pas – et Antoine non plus, car il soutint son regard accusateur sans ciller alors qu'il continuait de cette même voix calme :

— Je vois bien que vous cherchez à me cacher des choses. Or, je ne puis vous aider si vous ne m'aidez pas en retour. Mon métier me permet de soulager votre camarade du mal qui le possède, mais si vous ne m'accordez pas un peu de confiance pour me livrer des indices clés sur son état, alors je vous suis inutile ; et ce n'est pas un mélange de glucose qui lui sauvera la vie. Le serment d'Hippocrate me garde de parler du cas de votre ami à de tierces personnes. Il en va de mon métier, de ma morale, et également des patients qui attendent derrière cette porte et qui n'hésiteront pas à vous poursuivre en espérant obtenir des informations compromettantes sur vous. Vous savez que l'un des représentants de l'office naval se trouve en ce moment-même dans mon cabinet ?

L'office naval.

La Marine.

La connexion se fit immédiatement dans l'esprit du changeur d'âme et de ses coéquipiers avec qui il échangea par réflexe des regards effarés. Il revoyait l'homme ventripotent et moustachu dans le vestibule, qui lui avait paru inoffensif et quelque peu grognon lorsqu'il les avait vus entrer, et son image lui apparut soudainement comme beaucoup trop dangereuse.

— Vous n'êtes pas venus ici par hasard, non ? Vous dites venir de Rennes, mais si l'état de votre ami était si préoccupant que ça, pourquoi ne pas être revenu sur vos pas pour demander de l'aide à un médecin habitant là-bas ? Non, vous souhaitez rejoindre la mer. Vous êtes…

Mathieu se tendit avant même que la prononciation de leur identité ne se fasse.

— Vous êtes des pirates, n'est-ce pas ?

— Oui.

La réponse d'Antoine surprit autant Ginger que Mathieu, qui tourna la tête pour dévisager son capitaine avec surprise.

— Bob maîtrise le feu et s'est effondré après avoir incendié une écurie pour nous sauver de la Marine. Nous ne pouvions pas nous permettre de rebrousser chemin.

Le docteur haussa un sourcil face à cette révélation, mais ne broncha pas :

— « Maîtriser le feu » ? C'est une expression ?

— Non, il invoque des flammes. Littéralement.

— Impressionnant.

Le ton n'était pas sarcastique mais sincère. Le changeur d'âme n'en fut que plus déboussolé, mais avant même qu'il ne puisse prononcer un mot, Ginger le devança :

— Vous n'allez pas nous vendre ? Vous n'avez pas le droit de parler de Bob, mais une information sur des pirates présents à Saint-Malo, ça peut très vite fuiter…

Mathieu eut l'impression d'entendre les paroles de Links ; il n'aurait pas été étonné de savoir que sa camarade l'avait fait exprès, peut-être pour rendre hommage à la prudence de leur navigateur par ce biais, mais le propriétaire de l'échoppe Nota Bene secoua la tête comme si on lui proposait un marché ridicule :

— Vous avez ma parole.

Ginger resta crispée même après cette promesse. Mathieu, voyant sa chance de parler, s'élança :

— Et pour Bob ?

Toute l'attention se reporta sur le pyromane – s'il restait toujours aussi blême, sa grimace de souffrance semblait s'être atténuée.

— Je n'ai jamais rencontré de patients avec de telles… Capacités, commença le docteur sans se départir de ce même air serein. Je ne sais pas comment il réagira face à tel ou tel médicament, pour être tout à fait honnête avec vous. Si ce que vous m'affirmez est vrai – et je n'en doute pas, ajouta-t-il en voyant la lueur outrée dans les yeux de Ginger, alors je ne peux que vous donner des préparations à lui faire ingérer quotidiennement.

Antoine sembla réfléchir intensément, et son regard passa de Bob au médecin sans interruption ; puis, rassuré par ce qu'il s'apprêtait à dire, il déclara d'un ton ferme :

— Nous avons un médecin à bord. Il pourra superviser sa guérison.

La nouvelle sembla agréablement surprendre l'homme de science, qui répondit d'un air intéressé :

— Vraiment ?

— Oui, confirma Antoine sans se démonter.

La détermination flambait dans ses prunelles si intensément que Mathieu crut qu'elle allait se refléter sur les verres de ses lunettes. Dans ce regard brillait tout ce qu'il n'avait pas vu la première fois qu'ils s'étaient rencontrés au Cabaret Noir : de la gravité, une volonté de fer qui aurait amené le capitaine au bout du monde pour ses membres d'équipage, et une peur trop réelle pour ces derniers. Tout ce que le changeur d'âme n'aimait pas voir. La joie, ce pétillement de vie et ce grain de folie qui donnait plus l'impression que l'on faisait face à un comique qu'à un capitaine manquaient dans les yeux d'Antoine, et ne le rendait que plus fragile.

Durant sa brève introspection, le médecin avait commencé à empaqueter plusieurs herbes qu'il ne connaissait, ou plutôt ne reconnaissait pas en l'absence du Rationnel pour le guider. Une fois les potions enroulées dans leurs protections de peau, l'homme se retourna, un dernier verre à la main :

— Un instant…

Il alla faire boire le même mélange qu'un peu plus tôt à Bob, avant de reposer le contenant sur son plan de travail.

— Bien. Je vais vous écrire les prescriptions nécessaires.

En s'asseyant à son pupitre, il s'empara d'une plume d'oie élégante, qu'il trempa dans son encrier et coucha sur le papier avec une aisance remarquable. Mathieu se désintéressa de l'acte quand une question impromptue franchit les lèvres de leur médecin :

— Très joli pendentif, si je puis me permettre.

Le changeur d'âme ne le vit pas relever la tête mais il sut immédiatement que la réflexion lui était destinée. Instinctivement, il porta la main sur son torse, où il sentait la pierre luire à travers le tissu et sous ses doigts. Une partie de lui paniqua, mais il le cacha parfaitement en répondant d'un ton cordial :

— Merci.

— Où l'avez-vous trouvé ?

Mathieu se tendit. Le ton inquisiteur dans la phrase ne le rassurait pas, quand bien même cela s'apparentait au timbre du scientifique intrigué par le résultat d'une expérience ; il avait la désagréable impression que les mots respectueux du docteur cachaient un sous-entendu qu'il n'arrivait pas à saisir malgré toute sa méfiance.

— Chez un marchand ambulant, sur la route entre Nantes et Rennes, lâcha-t-il à contrecœur.

Il osa un regard en direction de Ginger, mais sa camarade lorgnait l'homme de science sans jamais le lâcher une seule fois du regard, comme si elle pouvait percer ses pensées à jour.

Antoine s'était crispé comme lui.

— Intéressant. Vous avez déjà pensé à la faire examiner ? Je ne crois pas avoir aperçu de pierres aussi vives que celle-là de toute ma vie.

— Ça ne m'intéresse pas, coupa rapidement Mathieu un peu trop sèchement.

Il se morigéna sur la rapidité de sa réponse, ayant peur d'avoir l'air trop suspect, mais le médecin ne sembla pas en tenir compte. Il hocha la tête sans un mot tout en continuant sa liste de prescriptions. Alors qu'il finissait d'apposer ce qui semblait être le point final, il s'empara de son sceau de médecin pour marquer le paquet de potions. Ce dernier ne devait pas être plus grand que le carnet à dessins de Nyo, et ce fut Antoine qui s'en saisit rapidement.

Mathieu n'aimait plus trop l'ambiance du cabinet. Depuis les questions intrusives sur le médaillon, il avait l'impression que des centaines d'yeux invisibles s'étaient posés sur lui, et il ne pouvait s'empêcher de jeter des regards inquiets envers les portraits sur les murs comme s'ils étaient vivants. Antoine semblait aussi nerveux ; en revanche, Ginger conservait la même attitude indéchiffrable, toujours soucieuse de l'état de Bob mais également de marbre face au comportement du docteur. Le changeur d'âme était admiratif de sa capacité à cacher ses émotions, mais il supposa qu'il fallait bien avoir le contrôle de celles-ci quand on avait été engagé dans la Marine.

Sa camarade revint chercher Bob, qu'elle porta dans ses bras comme s'il n'eut pesé qu'un gramme ; et le médecin hocha la tête en les voyant prêt à partir :

— Je vous souhaite sincèrement bonne chance. Si jamais vous repassez par ici, je…

Sa phrase fut suspendue un instant, et en le voyant chercher ses mots, la petite troupe attendit qu'il les trouve. Mathieu trépignait. Il ne leur suffisait plus que de quelques moments de marche avant de retrouver le Vol-au-Vent, et Judith les attendait dehors avec leurs chevaux – il s'interrogea un instant sur leur devenir : allaient-ils les vendre ? Les faire monter à bord ? Peu importait, du moment qu'ils rejoignaient le reste de l'équipage. Il leur resterait à attendre Links et Victor, ou même à aller les chercher, et ils seraient enfin tous réunis pour repartir à la recherche de…

Le changeur d'âme se figea face au fil de ses pensées.

La carte.

Comment allaient-ils annoncer ça à Antoine ?

— Mon cabinet vous reste ouvert. Par ailleurs, si je ne me trouve pas ici, vous pouvez me trouver à l'École, si jamais le voyage à Paris vous intéresserait… Mais je ne me fais pas d'illusions. Un pirate reste un pirate, n'est-ce pas ?

Antoine sembla ciller face à ces propos.

— Vous venez de l'École ?

Le fait avait apparemment surpris Ginger, qui avait affiché la même expression étonnée que son capitaine en formulant leur stupéfaction commune. Mathieu pencha la tête sur le côté comme pour témoigner de son interrogation. Le Rationnel lui avait souvent parlé de cet endroit, et Charlie l'avait mentionné la fois où elle avait évoqué son évasion en compagnie de Bruce, Benjamin et Léo ; mais il ne savait pas vraiment en quoi cette institution consistait vraiment.

Leur étonnement sembla faire sourire le docteur, qui acquiesça :

— Un représentant de la Marine ne me consulterait pas si je ne venais pas de là.

Si l'isolation de la pièce leur permettait de ne distinguer qu'un murmure à la place du brouhaha venant des rues, Mathieu eut l'impression de discerner une rumeur plus forte que les autres – mais il l'ignora, préférant écouter les paroles du sage qu'ils avaient soudainement conscience d'avoir en face d'eux.

— Quel département ? s'enquit Ginger en haussant un sourcil, de l'air de l'amateur avisé.

Bob était toujours dans ses bras, comme si cela ne la dérangeait pas – et à aucun moment elle ne fit preuve d'un signe de faiblesse physique.

— Histoire et sociétés humaines, répondit l'homme d'un ton conciliant – apparemment heureux de trouver quelqu'un qui s'y connaissait.

— Et vous êtes docteur ? s'étonna subitement Mathieu.

Il s'attira le regard interdit de Ginger, et celui soudainement amusé du dit-docteur ; conscient de sa maladresse, il voulut s'excuser, mais le médecin l'en empêcha en acquiesçant :

— C'est une question légitime. Il s'avère que je voulais devenir historien, mais les classes sociales requises pour accéder à cet enseignement n'étaient pas dans mes cordes. C'est un ami qui a fini par m'aider à me réorienter.

Le changeur d'âme fut un peu déstabilisé par le registre soutenu de son interlocuteur, lui qui avait déjà du mal à suivre les phrases de Kriss lors de leurs entretiens concernant leur état ; mais il comprit rapidement que si l'homme en face de lui n'avait pas pu suivre ses rêves, c'était parce qu'il ne possédait pas le sang bleu si nécessaire selon le gouvernement pour accéder à la haute société.

Cette réalisation lui fit comprendre alors pourquoi le médecin ne voulait pas ébruiter le passage de pirates dans son cabinet, pas plus qu'il ne souhaitait les voir se faire prendre. La rancune d'un système inégalitaire se dessina dans son esprit, et il fut le premier à sympathiser avec l'éthique qui motivait leur interlocuteur.

— Je l'ai malheureusement perdu de vue avec le temps, reprit-il avant d'ajouter avec un grand sourire : comme je le disais, si jamais vous avez besoin de moi, cherchez le docteur Notabene.

— Donc le signe sur la porte, c'est un jeu de mot, releva Ginger avec un petit sourire.

C'était la première fois depuis qu'ils étaient entrés dans le cabinet que Mathieu l'avait vu esquisser un signe d'apaisement. Le médecin hocha la tête, et répondit simplement :

— D'une certaine façon, oui.

— On devrait y aller, coupa soudainement le changeur d'âme en lorgnant la tête blême de Bob. Judith doit nous attendre et-

Sa phrase ne se termina jamais, car un vacarme assourdissant traversa les murs de la pièce depuis la rue au-dehors. Mathieu se tendit immédiatement et tourna aussitôt le regard vers son capitaine, tout aussi alerté que lui ; sans hésiter, Ginger se précipita vers la porte pour sortir par le vestibule tandis que des cris étouffés leur parvenaient malgré l'épaisseur des cloisons. Les pirates traversèrent la salle d'attente désormais vide, et quand ils arrivèrent à la porte d'entrée aux côtés des patients qui étaient également sortis pour constater de quoi il en retournait, le changeur d'âme crut qu'il hallucinait.

Dans l'artère principale, un bataillon de la Marine composé d'une vingtaine d'hommes montés apparemment à la va-vite sur leurs chevaux au vu de leurs habits froissés s'était placé au sein de la rue, fusils dégainés et prêts à tirer. Ils étaient tournés vers l'entrée du boulevard, faisant dos à la petite troupe qui les observa d'un air effrayé – mais les soldats ne les avaient pas repérés, et s'ils continuaient d'afficher la même tête ahurie que les autres passants, il n'y avait aucune raison pour qu'ils le fassent.

— QUE TOUS LES HABITANTS RENTRENT CHEZ EUX ! cingla une voix venant du corps de bataille. C'EST UN ORDRE !

Au loin, vers l'entrée de Saint-Malo qu'on arrivait à distinguer au bout de l'allée, des cris et des détonations résonnaient dans un tapage digne d'une bataille en mer ; et Mathieu voulut demander ce qu'il se passait à son voisin, avant de réaliser qu'il s'agissait du patient moustachu qui les avait réprimandés au sein du cabinet, et accessoirement représentant de l'office naval. Le changeur d'âme déglutit et se retourna pour faire abstraction de la menace à quelques pas de lui, avant d'apercevoir le docteur derrière eux qui formula sa pensée à voix haute :

— Qu'est-ce qu'il se passe ?!

Les fusils des Marines furent chargés, et seulement alors, Mathieu réalisa que la cacophonie se rapprochait. La première pensée qui lui vint franchit aussitôt ses lèvres :

— Où est Judith ?!

— Ici !

Le cri de la vagabond leur arriva miraculeusement à travers le tumulte d'habitants qui s'écartaient petit à petit de l'allée, et le pirate l'aperçut juste de l'autre côté de la rue, tenant leurs chevaux agités par les rênes. Antoine fit un geste pour traverser, mais Mathieu le retint :

— Tu ne peux pas, les Marines bloquent le passage !

Il fut tenté de dire « Les Marines vont nous repérer », mais au vu des oreilles indiscrètes dans les parages, il s'abstint. Le capitaine hocha la tête pour concéder, et Ginger réfléchissait pour elle-même d'une voix forte :

— Quelque chose va les charger, ils sont en position de défense. Mais quoi… ?

Sa question se mourut dans sa gorge.

Au bout de l'artère principale de Saint-Malo, accompagnée d'un nuage de fumée et de poussière provoqué par les tirs et les sabots des chevaux à sa poursuite, une calèche encadrée par plusieurs Marines était lancée à folle allure. Les soldats tentaient visiblement d'arrêter la voiture, vociférant plusieurs ordres qui restaient inécoutés, et au-dessus du brouillard, une ombre blanche semblait survoler la scène.

Et à la place des cochers, Mathieu reconnut Links et Victor.