- Tu as perdu la tête, gamine ? Hors de question que je fasse ça !

- Je t'en prie, Ace, je sais que tu sais où il se trouve ! Tu es capable de tout retrouver !

-Rien à faire, je ne t'aiderai pas ! Tu avais promis de ne plus jamais avoir affaire à lui ! Je refuse de t'aider à trahir cette promesse.

-Ace, tu te rends compte qu'il n'y a plus rien qui justifie cette promesse ? Ivy et toujours vivante, elle est devenue abominable, elle me fait du mal, j'ai besoin de protection contre elle. C'est le seul à pouvoir la maîtriser.

-Plus rien qui justifie cette promesse ? L'idée de me voir transformer en petits lambeaux de tissus n'est pas une bonne raison pour toi ? Et je tiens quand même à faire remarquer que c'est à cause de lui qu'Ivy s'est transformé en... cette chose !

-Mais tu ne comprends pas ! J'ai besoin de le retrouver ! Tout est tellement moins amusant sans lui ! Je ne veux plus être seule !

-Ne suis-je pas suffisant ?

-Je viens de te dire que j'avais besoin de lui !

-...

-Ace ! Je t'en prie ! Essaye de comprendre !

-...

-Ace ?

-Bon, très bien ! Tu l'auras voulu ! J'espère que tu n'auras pas à le regretter, même si j'en doute fort...


La lumière des escaliers grésilla un instant, incertaine, avant de s'éteindre tout à fait. Fichu immeuble !

Le clown prince du crime dût trouver la rampe d'escaliers à tâtons avant de commencer sa pénible ascension. Bon sang, il était salement amoché ! Pas par Batsy, pour une fois, mais Gordon s'était montré plutôt en forme, cette nuit là. Ils avaient effectués une magnifique course-poursuite à travers la ville, qui s'était terminée par un accident pour le clown. La magnifique Lamborghini qu'il avait volée avait littéralement explosé contre un camion en face. Il s'en était sorti, mais pas totalement indemne... Mais tout de même plus que ce que deva supposer le chef de la police. La tête qu'il allait tirer lorsque le criminel serait rétabli et qu'il ferait son grand retour en ville, toujours en vie ! Ha. Ha.

Le gloussement qu'il ne put retenir lui arracha une douleur au thorax. Hum... Probablement une ou deux côtes cassées... Bah ! Quelle importance ? Dans deux jours, il n'y prêterait déjà plus la moindre attention !

Avec une petite grimace de douleur, il continua de grimper d'un pas boitillant, le souffle court. Il n'aurait jamais pensé dire ça un jour, mais la seule chose qu'il désirait en ce moment, c'était de rejoindre son petit lit douillet !

Au bout d'un temps interminable, il finit par atteindre l'étage où il avait installé ses appartements. Poussant un grognement de contentement, il se dirigea en chancelant vers l'entrée de son habitation. Ce n'est que lorsqu'il posa sa main sur la poignée qu'il distingua enfin la voix enfantine qui chantait gaiement un petit refrain, à l'intérieur. Il s'arrêta dans son geste, son rythme cardiaque s'accélérant soudain. Était-il en train de rêver ? Cette voix, cela ne faisait aucun doute... C'était elle ! Elle serait donc enfin revenue à lui ?

Doucement, il poussa la porte. La pièce était éclairée par les lumières extérieures de la ville et il put distinguer, au centre de la pièce, une fine silhouette assise au sol, qui chantonnait, la tête tournée vers la fenêtre.

Elle avait grandi, se dit-il, et s'était enjolivée. Ses cheveux avaient bien poussé et descendaient en cascade blonde presque jusqu'à sa taille. Ses contours s'étaient amincis et commençaient à prendre des formes plus féminines. Elle portait une petite robe de soie noire, plissée, ainsi que de longues bottes sombres, qui montaient jusqu'à ses genoux. Un unique gant, couleur de nuit également, venait cacher son bras droit. Les seules touches de couleurs apportées à son ensemble étaient un bandeau et une ceinture rouges vifs. Le costume mettait en valeur la pâleur laiteuse de sa peau, mais était trop sobre au goût du clown.

Lorsqu'elle l'entendit entrer, la fillette se tourna immédiatement vers lui, un large sourire aux lèvres. Son visage également s'était affiné, la rondeur de ses joues avait été tronquée par des traits plus émaciés. Ses yeux d'un bleu éclatant s'étaient agrandis et avaient pris une forme plus en amande, encadrée par d'immenses cils dorés. Sa bouche, elle, était devenue pulpeuse, rappelant d'une certaine manière celle de Poison Ivy, à la différence que ses extrémités pointues lui donnaient un air malicieux, plutôt que provocateur. Seul son nez restait inchangé, toujours aussi petit, toujours aussi fin. Ce début de puberté lui allait bien !

Dès qu'il eut refermé la porte, il s'immobilisa devant elle, se contentant de la regarder. A l'inverse, l'enfant se leva précipitamment après quelques secondes et se dirigea vers lui, avec son habituel petit rire. Elle voulut se jeter dans ses bras, mais, voyant qu'il ne faisait toujours aucun geste, elle s'arrêta à trois pas de lui. Tous deux ne bougèrent plus, se jaugeant mutuellement.

Cette enfant était... vraiment surprenante, pensa le Joker. Pour elle, il s'était laissé coincé à Arkham, avait organisé une séance de thérapie de famille, avait mis le vieil hôpital sens dessus-dessous, mais elle s'était dérobée à lui, à chacune de ses tentatives pour la récupérer. Et là, au moment où il s'y attendait le moins, elle revenait, la bouche en cœur, comme si de rien n'était ! C'était... un poil culotté, tout de même !

Lentement, le sourire creusé à partir de la commissure de ses lèvres s'étira, de plus en plus large. Puis, soudain, rejetant la tête en arrière, il partit dans un long éclat de rire, le corps entier secoué par ses gloussements. Kathy eut une brève hésitation, avant de le rejoindre dans son hilarité. C'était exactement comme autrefois, comme si rien n'avait changé, comme si tous ces mois passés loin l'un de l'autre n'avaient pas existé. Le fou-rire de la fillette était tel qu'elle ne parvenait même plus à tenir sur ses jambes et elle se laissa donc rouler sur le sol, la respiration rendue difficile. Comme c'était bon de retrouver ainsi le passé !

Elle continua de rire, rire, rire, sans s'apercevoir que le clown, lui, s'était brusquement arrêté. C'est quand elle dut se stopper, les larmes aux yeux et le ventre douloureux, pour reprendre son souffle, qu'elle remarqua que quelque chose n'allait pas. Vivement, elle releva la tête vers le psychopathe au-dessus d'elle, qui la dominait de toute sa hauteur, la mâchoire crispée dans une expression de colère mal contenue.

Quand elle s'avisa enfin qu'il fallait fuir, il était trop tard. Le clown s'était laissé choir à côté d'elle, et avait écrasé son cou d'une main pour la maintenir en place. Elle commença à s'agiter, manquant cruellement d'air, mais il resta de marbre, une lueur furieuse dansant dans ses yeux. La douleur commença à prendre ses poumons, sans qu'elle ne soit capable d'émettre le moindre son. Elle crut qu'elle allait s'évanouir, et ce n'est que lorsque ses gestes désespérés commencèrent à vraiment faiblir qu'il se décida à relâcher la pression. Des tâches de couleurs dansaient devant ses yeux pendant qu'elle reprenait peu à peu ses esprits.

-Kathy, mon petit, tout petit ange ! susurra-t-il sans chercher à contenir les tremblements de sa voix, produits par la colère. Est-ce que tu te rends compte de l'offense que tu as faite à papa ? Ça m'a pris des heures pour planifier notre évasion, pour que tout soit grandiose, spectaculaire, parfait. Et toi, avec ton ridicule petit caprice, tu as tout gâché ! J'ai passé des heures à te chercher, alors que tu t'étais fait la malle depuis déjà un bon bout de temps ! Au final, je n'ai pas eu le temps de rejoindre l'hélico que j'avais préparé pour nous deux, et je me suis fait recoffré par Batman ! En plus, Harley s'est faite descendre, dans cette histoire, tu peux même pas t'imaginer toutes les peines que j'ai eu pour m'évader à nouveau ! Je suis resté coincé des semaines là-bas, pendant que toi, tu t'amusais tranquillement dans Gotham ! Jamais on ne m'avait humilié à ce point là ! Et... tu sais... que je déteste... qu'on me manque de respect ?

Pendant son monologue, il l'avait finalement lâché pour se relever, tournant autour d'elle comme un fauve prêt à bondir sur sa proie, parlant avec de grands gestes emphatiques. La rage qui l'avait prise lui avait totalement fait oublier ses blessures et du sang coulait à plusieurs endroits de son corps sans qu'il en ait la moindre conscience. Elle, s'était redressée, les mains appuyées contre le sol, penchée en avant, pour essayer de reprendre son souffle, tout en écoutant avec inquiétude les manifestations de colères de son tuteur. Celui-ci s'arrêta de nouveau devant elle, avant d'exploser :

-Comment tu croyais que j'allais réagir, en voyant tes petits « exploits » dans les journaux ? Que j'allais bondir de joie ? Que j'allais être fier ? Te féliciter ? Tu sais comment ils t'ont surnommée, ces putains de journalistes ? « L'enfant du chaos » !

-Oh, mais qu'entend-je là ? Le clown serait-il jaloux ?

La soudaine remarque de Ace avait comme gelé la scène en un instant. Le criminel le plus recherché de Gotham s'était figé, fixant le duo avec des yeux hargneux. Il avait totalement oublié cette satanée peluche !

Ace, je t'en prie, tais-toi ! Ne fais pas ça !

-À moins qu'il soit simplement fâché de voir comment tu t'es émancipé de lui ? continua le fauve, sans prêter attention aux supplication de sa maîtresse. Ça n'a pas l'air de lui plaire que tu puisses vivre sans lui, et que t'arrives même à le surpasser sur certains points sur lesquels il pensait être un expert !

Cette fois-ci, Kathy eut le temps de se relever et de courir avant que le clown ne fonde sur elle. Mais elle se trouva vite coincée entre deux murs et ne put éviter la claque qui partit violemment sur elle. Le choc lui fit lâcher Ace, qui ne s'arrêta pas pour autant.

-Tu vois, gamine ? Je t'avais dit que tu regretterais de retourner vers ce bouffon ! Tu aurais dû m'écouter !

-Kathy, je te conseille de te taire immédiatement, si tu ne veux pas que je ne me mette plus en colère ! grogna-t-il le clown d'un ton des plus menaçants.

La petite se mit à pleurer, suppliant intérieurement sa peluche d'obéir à l'injonction de son père. Contre toute attente, celui-ci l'écouta et ne produit plus le moindre son. Étonnée, elle fixa l'objet inanimé qui gisait au sol avec des yeux ronds, qu'elle releva ensuite vers le balafré. Ce dernier attendit quelques instants avant de se remettre en mouvement. Il eut tout d'abord un sourire satisfait, qui rassura légèrement la petite, avant que la seconde claque ne la projette à terre. Doucement, la blondinette porta une main à sa joue douloureuse, sentant un goût métallique envahir sa bouche, mais ne fut capable d'aucune autre réaction, même lorsqu'elle vit le Joker revenir encore à la charge. Le troisième coup lui fit voir danser des étoiles et elle vacilla, étourdie. L'homme l'empoigna par le col, la forçant à se relever et à le regarder dans les yeux. Lorsque la vision de l'enfant redevint plus nette, elle fut terrifiée par l'horrible grimace coléreuse qui se dressait face à elle. Elle voulut balbutier des excuses, mais sa gorge resta bloquée sur les mots qu'elle ne pouvait prononcer. L'air perdu qu'elle avait lorsqu'elle ouvrait et fermait la bouche dût finir par apitoyer le psychopathe, puisque celui-ci sembla se radoucir peu à peu. Il desserra sa poigne et passa une main dans les cheveux de la blondinette, lui caressant tendrement le haut du crâne.

-Bon, allez ! On oublie tout ça, et on reprend comme avant, hum ? dit-il tout simplement avant de se redresser et de s'éloigner vers la porte de ce qui semblait être son bureau.

Mais, à mi-chemin, il s'arrêta soudain et se retourna vers la peluche à demi brûlée qui gisait toujours à terre, avant de lancer un sourire mauvais à l'enfant qui se remettait péniblement sur pied. Il attendit qu'elle lui accorde toute son attention avant de déclarer :
- Par contre, tu vas devoir passer une toute petite épreuve, si tu tiens à te faire pardonner.


Kathy ne réagit pas lorsque la porte claqua violemment, précédent le son caractéristique des clés tournant dans une serrure, qui lui signifiaient qu'elle allait devoir rester enfermée seule dans l'appartement vide. Cela faisait des heures qu'elle était dans cette position, de toute façon, elle ne comptait pas bouger, recroquevillée dans un renfoncement de mur de l'ancienne salle de gym, en face d'immenses miroirs.

Elle se sentait atrocement vide, à l'intérieur. Par sa faute. Ace avait eu raison, elle regrettait tellement d'être allée le rejoindre !

Ace... Rien que l'évocation de son nom suffit à faire naître un torrent de larmes chez la petite fille. Pourquoi avait-elle obéi au Joker, bon sang ? Comment avait-elle pu faire une chose aussi horrible ?

Elle se prit la tête entre les deux mains, dans une faible tentative pour chasser le souvenir qui était en train de reparaître dans son esprit. Mais elle ne put rien y faire et l'image de la peluche se reforma devant sa vision troublée par les larmes.

La fillette se mit à sangloter de plus belle, pendant que le souvenir datant de quelques jours déjà se reconstituait impitoyablement, lui faisant apparaître chaque détail comme si elle le revivait.

-Voilà une bassine, de l'essence et un briquet. J'imagine que tu sais ce qu'il te reste à faire ?

Kathy cligna des yeux plusieurs fois, sans comprendre. Le Joker lui avait simplement demandé de prendre Ace et de l'attendre là, sans plus de précision. Il était revenu quelques minutes plus tard avec tous les objets qu'il avait énoncés, puis les avait posés au centre de la pièce, là où elle s'était assise en arrivant.

Elle le regarda bêtement, quémandant silencieusement une explication, mais il se contenta de croiser les bras et d'attendre, voulant apparemment qu'elle saisisse elle-même ce qu'il attendait d'elle. Ce fut finalement son tigre qui lui fournit les informations dont elle manquait :

-Voyons, gamine je te croyais plus intelligente que ça ! Il veut que tu me fasses cramer, tout simplement !

La petite fille poussa un cri étranglé, avant de secouer vivement la tête, si fort qu'elle eut l'impression qu'elle allait se décrocher de sa tête. Tout, mais pas ça ! Pas Ace ! Elle refusait !

Mais elle comprit bientôt, à l'air qui se peignit sur son visage, que ce n'était pas du tout la réponse attendu par le Prince du crime. Elle recula précipitamment, mais fut très vite acculée contre la table, pendant que lui s'approchait dangereusement.

-Kathy, mon adorable Kathy... Je te conseille de faire ce que je te dis si tu ne tiens pas... et bien, comme le disait ton cher compagnon... à le, hum... regretter.

La petite blonde tournait la tête de tous côtés, cherchant une échappatoire, mais elle savait que c'était perdu d'avance. Elle était coincée.

Le criminel fouillait dans sa poche et elle sentit son cœur s'accélérer dans sa poitrine. Elle savait parfaitement qu'il ne lui était jamais arrivé de sortir une arme sans s'en servir... Rarement sans provoquer la mort. Même si elle doutait que ce furent là les intentions du sociopathe, ça ne l'empêcha pas de totalement paniquer.

-Fais ce qu'il te demande, ordonna Ace d'une voix calme.

-Tu rigoles, j'espère ? Jamais je ne ferai une chose pareille ! Jamais !

-Tu n'as pas le choix, de toute façon. Tu as fait tes choix, il est temps d'assumer, gamine. C'est trop tard pour reculer. Et puis j'imagine que tu n'as plus besoin de moi, maintenant que tu as retrouvé ton clown...

-Quoi ? Mais, Ace, qu'est-ce que tu racontes ? Bien sûr que j'ai besoin de toi ! Jamais je ne pourrai...

-Dernier avertissement, Kathy ! N'abuse pas de ma patience... les interrompit impitoyablement le meutrier.

Les derniers mots du Joker firent à la fillette l'effet d'une décharge électrique. Elle dû se rendre à l'évidence : son ami avait raison, elle n'avait pas le choix. Elle ne pourrait jamais raisonner le tueur, la haine qu'il nourrissait pour le félin était bien trop forte... Et pour lui, c'était à elle de le faire, pour, certainement, effacer toute trace de lui de son esprit. Plus rien ne devrait rester de la pauvre peluche. Rien...

La suite se déroula à une vitesse foudroyante. Kathy ne voulait surtout pas prolonger l'instant, c'était assez difficile comme ça... Ces gestes s'étaient faits automatiques et sûrs, comme si elle n'avait plus son mot à dire dans les évènements qui se produisaient, que c'était son corps avait pris la relève sur sa volonté. Elle contourna l'homme costumé et prit l'essence et le briquet dans la bassine, après y avoir déposé Ace. Puis elle vida l'intégralité du réservoir sur l'animal et actionna le petit instrument.

La flamme qui s'élevait lui donna la nausée. Pendant qu'elle reculait, s'efforçant de regarder les yeux fixés sur l'immolation de son ami, sa tête se mit à lui tourner. Sans qu'elle ne le sente venir, sa conscience se retira soudain et elle s'effondra comme une poupée de chiffon. La dernière chose qu'elle vit avant de s'évanouir tout à fait fut la peluche se faisant dévorer par le feu.

Quand Kathy se réveilla dans le grand lit du Joker, le lendemain, son premier réflexe fut d'aller voir l'endroit où elle avait commis l'acte si impardonnable. Mais plus aucune trace n'était restée de la scène de la veille. Rien. Il ne restait plus rien.

Les larmes avaient arrêté de couler depuis un bon moment déjà. Il ne restait plus rien pour pleurer, apparemment. Elle avait vidée toutes ses réserves et elle se sentait à présent sans force. Ses yeux étaient baissés, fixant le sol sans le voir. Ses pensées passaient mollement dans sa tête, et son cœur était à présent aussi vide que sa réserve de larmes. Elle était épuisée.

Lentement, elle releva la tête vers les murs en face d'elle. Les miroirs lui renvoyèrent l'image de son pitoyable visage, rougi et ravagé par le chagrin. Si ça avait été dans une autre situation, elle n'aurait pas pu s'empêcher d'éclater de rire. C'est aussi ce qu'Ace aurait fait. Mais Ace n'était plus là et elle n'avait plus envie de rire. Rien ne pourrait le remplacer, pas même la présence du Joker.

-T'as pas fini de pleurnicher tout le temps, gamine ? Ça devient fatiguant !

-Ace ?

Kathy ouvrit de grands yeux, fouillant la pièce du regard, comme si elle s'attendait à retrouver sa peluche à jamais disparue.

-Tu ne pensais quand même pas pouvoir te débarrasser de moi si facilement !

Elle se figea, le visage tourné vers le miroir, les yeux fixés dans ceux, vibrant, de son reflet.

-Mais... Je t'ai détruit ! Tu es sensé être mort !

-Kathy ! soupira le tigre en elle d'un ton blasé. Je ne suis qu'une partie de toi, je ne suis pas un être vivant ! Et, par conséquent, je ne peux pas mourir !

-Donc, tu resteras avec moi pour toujours ? demanda l'enfant, plein d'espoir.

-Hum... Disons qu'il est possible que je fasse quelques intrusions dans ton esprit, de temps en temps...

Kathy resta silencieuse, observant songeusement son reflet dans le miroir. Puis, elle ne put plus retenir le rire qui lui montait à la gorge et elle le laissa exploser, battant frénétiquement des pieds et des mains. Ah là là... Pauvre Joker ! Lui qui avait cru se débarrasser d'Ace, il l'avait lié à Kathy plus qu'ils n'auraient jamais pu le faire ! Que la vie pouvait être comique, des fois !


Les gémissements de souffrance se faisaient de plus en plus forts, à mesure que l'étreinte du bras de la créature d'Ivy se resserrait sur la pauvre bête capturée. La colère qu'elle avait accumulée depuis plusieurs jours avait besoin de s'extérioriser, et quoi de mieux que torturer un stupide toutou, tombé dans son piège, pour se défouler un peu ? Malgré tout, son agitation ne daignait pas se calmer et elle entendit les craquements d'os sans en tirer la jouissance recherchée.

Kathy s'était enfuie. Kathy l'avait trahie. Alors que la jeune femme l'avait recueillie, soignée, chérie comme sa propre progéniture, elle l'avait abandonnée là, toute seule. Quelle enfant ingrate ! La jeune femme ne put retenir un cri de rage et un horrible bruit résonna dans la salle lorsque l'énorme tige écrasa tout à fait le corps du chien, faisant gicler quelques gouttes de sang au passage avant de balancer le corps désormais inutile un peu plus loin. Cela ne fit qu'accroître l'irritation de la botaniste. Elle venait de gâcher une nourriture qui s'était offerte facilement à elle. Comme si elle pouvait encore se le permettre ! L'approche des êtres vivants dans sa zone de contrôle se faisait de plus en plus rare, comme si ils ressentaient l'aura de mort qui entourait son repaire, la forçant à étendre le territoire où se trouvaient ses plantes, drainant encore un peu plus son énergie. Elle n'allait plus pouvoir tenir bien longtemps, comme cela. Elle allait devoir organiser un nouveau mode de subsistance, et rapidement !

La rousse ferma les yeux, inspirant profondément. Elle n'aurait jamais connu ce problème si Kathy était restée pour s'occuper d'elle. Mais pourquoi cette maudite gamine était-elle partie, enfin ? Elle l'avait pourtant bien traitée, elle avait été libre d'aller et venir comme elle le voulait, à condition de revenir régulièrement lui rapporter les produits dont elle avait besoin. Bien sûr, Ivy l'avait punie de temps en temps, mais n'était-ce pas là le rôle d'une mère ? Et c'était Kathy elle-même qui le lui avait demandé, il y a longtemps. « Est-ce que tu veux bien que je t'appelle maman ? »

A l'évocation de ce souvenir, la femme-plante ressentit une boule de chaleur vibrer au creux de son ventre. Elle considérait cette période, pendant laquelle elle avait vécue avec Kathy, comme la plus heureuse de sa vie. Elle avait pensé retrouver ce bonheur lorsque la fillette lui était revenue, après « l'incident ». Mais elle se rendait bien compte à présent que sa nouvelle mutation avait entraîné un peu plus la perte de son humanité, et celle de ses sentiments, par la même occasion. Jamais plus elle ne pourrait être heureuse.

Un tremblement nerveux secoua ses membres. Cela lui arrivait, de temps en temps, lorsqu'elle était vraiment trop agitée. Etrangement, elle n'en voulait à personne des transformations qui s'étaient récemment opérés en elle. Pas même à se stupide clown, songea-t-elle, le souffle court. Non, ce changement, bien qu'il lui ait apporté plus de mal que de bien, ne lui procurait aucune rancœur. Elle l'avait simplement accepté, assimilé.

Plus que jamais, elle se sentait à présent en totale harmonie avec la nature végétale. Sa symbiose forcée l'en avait un peu plus rapprochée. La seule chose qui l'étouffait, c'était de devoir vivre confinée là, cachée, enfermée dans une nuit sans fin. Une plante n'est pas faite pour vivre en pot. Elle a besoin d'espace, de soleil et de nature.

Oui. Son temps à Gotham était révolu, elle le savait. Il lui fallait se retirer, loin de toute civilisation, de toute activité humaine. Son combat pour la suprématie des plantes sur la Terre était terminé. Elle allait se trouver un petit coin de paradis, au milieu de la végétation et vivre tranquillement le reste de sa vie là, sans plus jamais avoir à faire avec aucun humain. Tous, sauf un.

Comme une drogue qui s'était infiltrée en elle, elle ressentait dans chaque fibre de son corps le besoin d'être en présence de Kathy. Cette enfant représentait pour elle ses derniers restes d'humanités, et elle ne pouvait se résoudre à les abandonner. Pas encore, du moins. Plus tard, peut-être. Mais pour l'instant, elle la voulait. C'était étrange, une telle dépendance pour cette fillette. Mais il ne servait à rien de se l'expliquer. Tout ce qui importait, c'était de la récupérer et de partir.

Mobilisant ces dernières ressources, la jeune femme se concentra sur les plantes présentes dans la salle, pour les faire se rassembler au centre de la pièce. Ça y est, elle savait ce qu'elle avait à faire, à présent. Quelques petits jours de préparation s'imposaient, afin de lui permettre un maximum d'arriver à ses fins, mais elle avait un plan.

-Attend-moi, ma petite Kathy. J'arrive ! souffla-t-elle, alors que tout le bâtiment semblait s'animer sous ses yeux, en vue de son objectif final.


Le clown prince du crime se leva une deuxième fois de son fauteuil, pour s'y rasseoir quelques secondes plus tard. Il ne parvenait à calmer l'agitation qui le prenait depuis quelques temps. L'étrange comportement de Kathy le préoccupait. Elle avait tellement changé ! Bien sûr, il s'y était attendu, cela faisait tellement longtemps qu'il ne l'avait pas vu ! Elle avait grandi, fait de nouvelles rencontres, et puis, l'enfermement dans une cellule était sujette à des réflexions intérieures qui transformait la personnalité, il ne le savait que trop bien, mais... Il y avait quelque chose... Parfois, il avait l'impression de la retrouver, exactement comme avant, comme si ils ne s'étaient jamais quittés et puis, tout à coups... c'était comme si elle s'absentait, que quelqu'un d'autre prenait sa place. Elle devenait soudain plus froide, plus calme, avec des élans de violence amusée qu'il n'avait jamais connu chez elle. Même sa façon de se mouvoir, de regarder, de sentir les choses autour d'elle, changeaient. Que pouvait-il bien se passer dans sa tête, dans ces moments là ?

L'homme au sourire figé s'humecta les lèvres et se passa rapidement une main dans les cheveux. Tout ceci ne lui plaisait pas ! Il devait se rendre à l'évidence, son jouet l'amusait de moins en moins... Pourtant, il ne pouvait se résoudre à s'en débarrasser de nouveau... Pas maintenant, il venait tout juste de la récupérer ! Pourtant, il se sentait de plus en plus las d'elle ! Il fallait qu'il prenne une décision ! Il pouvait l'éliminer, la chasser de nouveau, ou bien... Oui, il pouvait toujours tenter ça !

Le criminel se releva une fois encore, mais avec plus d'engouement, cette fois. Après tout, cela ne lui coûterait rien ! Il pouvait toujours tenter de la réveiller, cette petite ! Et quoi de mieux que faire un petit bond dans le passé pour retrouver son cher petit ange ?


Une deuxième détonation retentit, éclatant aux oreilles d'une Kathy totalement hystérique, qui exécutait quelques pas de danse sur le toit d'un immeuble en flamme, le Joker à côté d'elle tirant sur une foule amassée sous leurs pieds. Le picotement des flammes dans son nez, les hurlements alentours, la chaleur qui provenait du dessous, les images devenues tremblotantes par les vapeurs dégagées par l'incendie, tout cela lui faisait tourner la tête dans un délire fantastique. Elle avait l'impression d'avoir déjà vécu cette scène, il y a longtemps, mais elle ne parvenait plus à se remémorer ce souvenir. Elle ne pouvait que tirer une vague impression étrange. Comme si tout était à la fois pareil et différent. C'était comme si elle se trouvait plongée au cœur d'un rêve qu'elle avait déjà fait auparavant.

Exaltée, surexcitée, elle se mit à virevolter encore plus rapidement dans le chaos environnant, en riant comme une forcenée. Elle tournait, tournait, tournait, prêtant une attention toute particulière aux ricanements du clown, qui l'accompagnaient, comme une musique rythmée et entraînante. Et plus elle tournait, plus elle avait l'impression de perdre le contact avec la réalité. La réalité n'existait plus, elle n'avait jamais existé. La réalité n'était qu'une illusion, elle le comprenait à présent. Et cette illusion avait été brisée, pour cet instant du moins. Cet instant magique, où elle se sentait immensément bien, où elle avait l'impression d'être connecté avec l'univers entier, d'avoir retrouvé son moi intérieur. Cela ne durerait pas, mais quelle importance ? Rien ne comptait, à part vivre intensément le moment présent.

Elle continuait à tourner, tordant son corps dans une étrange danse désarticulée, sur un rythme cassé. Ses longs cheveux laissés totalement libres semblaient animés d'une vie propre, battant sur une autre mesure. Kathy était entièrement concentrée sur ses mouvements à présent, sur chaque petit détail de son corps, jusqu'au bout de ses doigts, qui effectuaient des gestes compliqués, presque mystiques. Et, doucement, le rire du tigre se mit à résonner en elle, d'abord doucement, puis de plus en plus fort. Tellement fort qu'il finit par l'envahir toute entière. Alors, elle s'arrêta, rejetant sa tête en arrière, et le laissa entièrement s'exprimer à l'extérieur, oubliant tout le reste. Puis, ce fut l'envie brutale, bestiale, de s'amuser, qui la prit. Tranquillement, elle se dirigea vers son père, tendant la main pour lui demander la mitraillette à laquelle il était agrippé. Aussitôt, celui-ci la lui tendit, un sourire heureux bariolant son visage.

La petite tigresse s'approcha tout au bord du bâtiment et se mit à tirer sur les gens en bas. Ceux-ci tentaient de s'enfuir, mais le clown avait prévu des hommes de main pour les entourer et les piéger là. Elle venait seulement de s'apercevoir de leur présence, lorsqu'elle les vit tirer à leur tour pour dissuader la foule de tenter de s'échapper. C'était amusant de les voir courir comme ça, de cette hauteur ! Il ressemblait à des fourmis paniquées qu'on attaquerait avec un bâton !

Elle vida son chargeur, hilare, avant de soudain discerner le bruit d'un hélicoptère de police qui essayait de se poser sur le toit, malgré les tirs du Joker, qui tentait tant bien que mal de les repousser. L'enfant tourna à son tour son arme vers eux, mais le cliquetis de l'arme lui indiquant le manque de munition lui fit changer d'avis et elle la balança dans le vide. En trois sauts, elle rejoignit le sac à surprise qu'avait amené le plus célèbre criminel de Gotham et se mit à farfouiller dedans. Elle fut déçue de ne pas trouver de lance-roquette, mais réussi à dénicher un fusil de gros calibre. Sans hésiter, elle le passa sur son épaule afin de prêter main-forte à son paternel. L'excitation du combat avait atteint son apogée lorsque l'engin réussit finalement à se poser, libérant un flot d'hommes armés, qui s'étaient immédiatement mis à tirer dans leur direction.

Mais l'adrénaline retomba tout d'un coup, lorsqu'elle ressentit les premiers picotements dans son bras. Comprenant ce que cela signifiait, bien qu'elle ait du mal à y croire, elle tourna instinctivement la tête vers la direction dans laquelle se déplaçait un énorme bulbe, aux racines mouvantes, comme des pattes d'araignées. Celui-ci écrasait et poussait tout sur son passage, se rapprochant d'eux avec une vitesse prodigieuse. Oubliant immédiatement le danger qui venait de l'autre côté, la fillette revint vers le rebord, observant la progression de la plante avec inquiétude. Ivy arrivait !