... XXVI : LANCER D'UNE INCANTATION DEUX SORTILEGES ...
Pliée en deux au-dessus d'un buisson particulièrement rétif, Abigaël tentait vainement d'arracher la branche épineuse qui s'était agrippée à sa robe de sorcier. Les ronces lui écorchaient douloureusement les doigts et lacéraient impitoyablement la fine peau de ses poignets mais elle n'y prêta pas attention. La douleur physique lui permettait de se concentrer sur autre chose que sur ses innombrables problèmes et elle l'accueillait presque avec soulagement. Elle avait besoin de se défouler sur quelque chose et ce buisson tombait à pic, elle pouvait l'insulter copieusement et le piétiner sans crainte qu'il ne riposte, c'était le défouloir idéal.
« Pourquoi faut-il que tu m'empêches d'avancer toi aussi, misérable buisson ! pesta-t-elle en l'arrosant de coups de pieds. J'ai déjà des rafleurs et le ministère de la magie sur le dos, ce ne sont pas quelques feuilles et une poignée d'épines ridicules qui vont me faire peur ! »
Bientôt le pauvre bosquet se transforma en fin tapis de branches hachées et Abigaël, libérée de son carcan végétal, reprit sa route dans les landes du Yorkshire. Le matin même, la sorcière avait commencé à ratisser une large zone à proximité du village de Shiveringstone Hamlet, examinant avec attention le sol qui l'entourait. Les plantes qu'elle recherchait n'étaient pas banales et il lui faudrait un moment pour en trouver à l'état sauvage mais les alentours du hameau constituaient un terrain favorable pour leur croissance et Abigaël espérait en dénicher quelques-unes qu'elle puisse revendre au marché noir.
Depuis qu'elle avait quitté son emploi chez Carina Leicester, elle vivait de ses maigres économies et celles-ci ne feraient pas long feu maintenant qu'elle ne travaillait plus. Elle pourrait tenir jusqu'à l'été, pas plus, et il fallait absolument qu'elle trouve un moyen de gagner quelques gallions avant d'être complètement dos au mur. La sorcière avait bien essayé de répondre aux rares offres d'emploi qui apparaissaient de temps en temps dans la Gazette du sorcier mais jusque-là, elle n'avait même pas eu l'occasion de passer un entretien. Elle s'était donc mise à écumer les landes pour trouver des brassées d'Asphodèles, des poignées de Bulbes sauteurs et des bouquets d'Ellébore. La pénurie d'ingrédients qui sévissaient actuellement dans la communauté sorcière lui permettrait d'en obtenir un bon prix, ce qui garantissait aux habitants du refuge un repas qui ne soit pas l'un des plats extravagants de son grand-oncle. En tout cas, ça avait été le cas ces dernières semaines mais la récolte du jour n'était pas fameuse. Elle était même lamentable puisque la sorcière ne ramenait en tout et pour tout que deux tulipes mordeuses écarlates qui s'étaient sans doute échappées d'un jardin et qui ne valaient pas grand-chose. À moins d'être un botaniste masochiste, il n'y avait pas beaucoup de clients pour ces fleurs belliqueuses.
« C'est raté pour les ingrédients frais du repas de ce soir, songea amèrement Abigaël en vérifiant le contenu de son panier. Avec ce que j'ai ramassé aujourd'hui, je ne pourrais même pas m'offrir un kilo de carottes, et c'est en supposant que je pourrais écouler ces deux tulipes. »
La sorcière s'apprêtait à rentrer, un panier presque vide sous le bras et le cœur lourd à la perspective du ragoût de Pitiponk qu'ils auraient pour dîner ce soir-là quand un mouvement capta son attention un peu plus loin dans les buissons d'aubépine. Une dizaine de bulbes sauteurs bondissaient gaiement au milieu des ronces et cette charmante vision revitalisa immédiatement la sorcière.
Ignorant le froid qui paralysait ses doigts et la fine pluie qui commençait à tomber, la sorcière s'élança en direction des plantes et les ramassa tant bien que mal, jouant de sa baguette magique pour immobiliser puis attirer à elle les précieux végétaux. Les bulbes sauteurs faisaient partie des ingrédients indispensables à la confection des potions contre les maux de gorge. En cette rude fin d'hiver, ce n'étaient pas les rhumes et les nez bouchés qui manquaient et elle n'aurait aucun mal à écouler ces plantes aux sorciers imprudents qui s'étaient risqués dehors sans cape ni chapeau dès l'apparition des premiers rayons de soleil. Pour une fois, Abigaël considérait avec plus de tendresse que de désapprobation tous ceux qui pensaient pouvoir échapper aux virus hivernaux juste parce qu'on était au milieu du mois de mars. Ces imbéciles feraient son bonheur en achetant sa précieuse récolte.
Une fois les bulbes sauteurs bien calés au fond de son panier, la sorcière décida de rentrer à Shiveringstone sans s'attarder d'avantage dans les landes. La pluie se transformait peu à peu en déluge et ses habits n'avaient pas subi de sortilèges d'imperméabilité depuis qu'elle les avait achetés des années auparavant, autant dire qu'ils prenaient complètement l'eau. Abigaël se pressa donc sur le chemin du retour, frigorifiée, et ce fut avec un soulagement rare qu'elle aperçut enfin la façade de la pension Ayton.
Lorsqu'il avait été question de faire des économies, elle avait immédiatement pensé à quitter son appartement pour vivre à temps plein dans le refuge en compagnie de Basile et d'Opale. Mais quelques jours de réflexion l'avaient finalement persuadée de ne pas déménager. Félicia et ses amies Séraphine et Gelsomina se demanderaient certainement où elle résidait et elle aurait bien du mal à leur donner une réponse convaincante. D'ailleurs, même si l'appartement qu'elle louait dans la pension ne lui servait plus à grand-chose et lui coûtait relativement cher, il lui permettait de montrer patte blanche et de ne pas attirer d'avantage les soupçons sur elle. La sorcière n'avait pas entendu parler d'Edgard Leicester depuis la perquisition de sa chambre à la fin du mois de décembre et espérait vraiment ne plus avoir à le croiser à l'avenir. Il s'agissait donc de ne pas lui donner la moindre raison d'être méfiant.
« Je suis rentrée », annonça froidement Abigaël en passant la porte de la pension.
Elle récura ses bottes d'un simple coup de baguette magique et commença à traverser le salon sans prêter attention à Félicia qui lisait sur le canapé. En la voyant, la propriétaire des lieux sembla hésiter un bref instant et posa finalement son livre sur la table basse avant de se tourner vers sa locataire.
« Abigaël, commença-t-elle en tripotant nerveusement la bague qu'elle portait autour de l'index. J'ai remarqué que vous ramassiez des ingrédients dans les landes ces derniers jours. »
Abigaël s'arrêta de marcher et scruta attentivement la quinquagénaire en plissant les yeux avec méfiance.
« Et alors ? lui demanda-t-elle sèchement. Vous allez me dénoncer au département de contrôle et de régulation du commerce d'artefacts ensorcelés ? Quel sera le motif cette fois-ci ? Ventes illégales de plantes magiques sans licence officielle ? »
L'ombre d'un remord passa rapidement sur le visage de Félicia. Celle-ci serra la mâchoire, une grimace à la fois embarrassée et contrariée sur les lèvres, et ses poings se refermèrent nerveusement sur le tissu de sa robe de sorcier.
« À vrai dire, j'allais plutôt vous proposer de vous acheter quelques ingrédients, répondit-elle froidement. Ce sont des bulbes sauteurs que vous avez dans ce panier, n'est-ce pas ? J'en aurais besoin pour faire quelques filtres de désobstruction nasale. »
Bouche bée, Abigaël dévisagea son hôtesse sans dissimuler sa surprise. Elles avaient à peine échangé quelques phrases ces trois derniers mois et s'il y avait bien une chose à laquelle elle ne s'attendait pas, c'était de vendre sa récolte de bulbes sauteurs à Félicia. Après tout, la quinquagénaire ne s'était jamais excusée de l'avoir dénoncée, provoquant ainsi la dévastation de sa chambre par deux employés du ministère. Elle s'était enfermée dans un mutisme obstiné, refusant d'offrir des excuses pourtant bien justifiées à sa locataire, et Abigaël lui en voulait de faire preuve d'autant d'obstination. Bien qu'elle ait eu raison de soupçonner la présence de Basile chez elle, sa trahison n'en restait pas moins impardonnable. De plus, Félicia refusait de lui demander pardon alors qu'elle ignorait l'implication réelle de sa locataire dans la disparition du vieil homme. Il fallait quand même faire preuve d'un sacré culot pour lui réclamer des ingrédients dans ces conditions.
Abigaël fut tentée de l'envoyer sur les roses ou de dissimuler ses tulipes mordeuses dans les pots d'inoffensifs bégonias de Félicia. Avec un peu de chance, les fleurs se jetteraient sur les doigts de la quinquagénaire quand celle-ci irait les arroser. Mais elle écarta cette option avec regrets. Elle ne pouvait pas se permettre de choisir ses clients et devait s'estimer heureuse d'en avoir trouvé un sans être obligée de faire du porte à porte.
« Très bien, je vous fais le lot à trois gallions », finit-elle par dire en tendant la paume de sa main vers la sorcière.
Félicia farfouilla dans son porte-monnaie et lui tendit quelques pièces. Abigaël recompta le tout sans un mot puis déposa le panier sur la table du salon.
« Je vous laisse les tulipes en prime, rendez-moi le panier dès que possible », dit-elle avant de monter dans sa chambre.
Elle referma la porte derrière elle et se laissa tomber sur son lit, examinant l'argent qu'elle venait de gagner avec désintéressement. Elle avait fouillé les landes pendant des heures et ses mains étaient presque bleues à cause du froid, de la terre encrassait ses ongles cassés et de fines éraflures marbraient ses bras et ses chevilles.
« Tant d'efforts fournis pour un si maigre résultat, songea-t-elle amèrement. Je ne sais pas combien de temps je pourrais tenir comme ça. »
Opale était partie sans prendre la peine de récupérer son argent à Gringotts et Basile n'en avait pas eu l'occasion, son compte ayant été gelé avant même qu'il ne se rende à sa convocation. Ernest avait bien proposé de les aider mais Abigaël rechignait à dépendre de lui. Elle ne lui en voulait plus pour son odieux comportement de l'été dernier, il s'était largement racheté en sauvant Basile, mais lui demander de les soutenir financièrement la gênait. Elle espérait ne pas en arriver là et souhaitait vraiment trouver une solution rapidement.
Abigaël posa finalement son maigre butin sur sa table de chevet et quitta sa robe de sorcier trempée avec soulagement. Puis, elle se dirigea vers la salle de bain en parsemant le sol de sa chambre de vêtements imbibés d'eau. Ceux-ci laisseraient des marques humides sur le parquet mais elle ne s'en souciait pas pour le moment. Tout ce qu'elle voulait, c'était une douche brûlante et un habit sec et chaud dans lequel s'emmitoufler avant de rejoindre Opale et Basile pour le dîner.
Quand elle transplana finalement dans la maison de son grand-oncle, elle sortait à peine d'une douche bien trop longue et bien trop chaude pour être raisonnable. Son corps engourdi lui paraissait anormalement pesant et une délicieuse sensation de bien-être l'avait envahie. Elle se traîna jusqu'au refuge et se laissa tomber dans un fauteuil en sentant ses paupières se fermer malgré elle. Seuls les cris excités d'Opale et de Basile l'empêchaient de s'endormir immédiatement. Les deux sorciers, lancés dans une enivrante partie de bataille explosive, tentait de se déconcentrer mutuellement pour que les cartes explosent entre les mains de leur adversaire. Une petite déflagration retentit finalement dans la pièce et Opale, triomphante, jaugea du regard les sourcils carbonisés de l'apothicaire. Puis, elle se mit brusquement à chanter le refrain d'un de ses plus grands tubes pour fêter sa victoire.
« Rien ne m'arrête, fredonna-t-elle en grimpant sur une chaise bancale. Je ne crains pas les griffes d'un éruptif dépressif, les affreux détraqueurs ne me font pas peur, quant aux trolls, pas de bol, j'leur mets des torgnoles… »
Basile plaqua les paumes de ses mains contre ses oreilles.
« Pitié, pas ça ! », s'exclama-t-il avec désespoir.
Abigaël quant à elle, sortit immédiatement de sa torpeur en entendant chanter Opale Bristympan. Faisant preuve d'une vivacité inhabituelle, elle saisit sa baguette magique et lança un sortilège de mutisme particulièrement redoutable à la jeune femme. Brutalement contrainte au silence, celle-ci la fixa d'un air outré.
« Navrée Opale, mais les paroles de vos chansons devraient être censurées. Ce n'est pas tolérable de diffuser d'aussi mauvais vers dans tout un pays.
- Parfaitement, renchérit Basile en hochant vigoureusement la tête. C'est un crime contre le bon goût et une atteinte aux tympans des spectateurs. Je réclame la jouissance de mon droit à ne pas entendre de la mauvaise musique. »
Armée de sa baguette, Opale se débarrassa facilement du maléfice qui la rendait muette et se tourna vers eux avec une expression particulièrement vexée.
« Je vous ferai savoir qu'on m'a toujours félicité pour la profondeur de mes textes. J'ai même reçu le prix du meilleur compositeur de l'année pendant les Witches and Wizards academy awards !
- À mon avis, votre don pour les sortilèges d'amnésie n'y était pas pour rien, grogna Basile. Ou bien les juges ont confondu un filtre de confusion avec du champagne. Je ne vois pas comment ça aurait été possible autrement. »
Prétendre qu'Opale était vexée aurait été un euphémisme. La jeune femme se demanda avec agacement pour quelle raison il avait fallu qu'elle tombe sur deux des rares personnes à ne pas apprécier son répertoire. Les sorciers du Royaume-Uni tout entier se seraient réjouis à l'idée d'assister à l'un de ses concerts privés à l'exception des deux fugitifs qu'elle avait recueillis. Loin d'être enthousiastes et reconnaissants face à son talent, les deux fauteurs de trouble multipliaient les commentaires sarcastiques et désagréables dès qu'elle faisait ses vocalises. Elle se serait volontiers passée d'une malchance pareille.
Particulièrement irritée devant leur manque de goût flagrant, elle s'installa sur un fauteuil et leur tourna le dos en boudant ostensiblement. Abigaël et Basile n'y prêtèrent pas attention et commencèrent ensemble une nouvelle partie de bataille explosive, ce qui accentua encore d'avantage la mauvaise humeur de la chanteuse.
Ce fut l'arrivée d'Ernest, quelques minutes plus tard, qui la dérida enfin. Le médicomage, exténué, se laissa tomber sur le canapé à côté d'elle et retira ses lunettes pour se frotter les yeux avec lassitude.
« Comment allez-vous Opale ? », lui demanda-t-il aimablement.
La chanteuse remercia Merlin pour avoir inclus au moins une personne agréable dans leur groupe de hors-la-loi.
« Bien, je vous remercie. Et vous ? Vous avez l'air soucieux, quelque chose vous tracasse ? »
Ernest soupira.
« J'ai beaucoup de travail en ce moment et l'un de mes patients demande énormément d'attention, répondit-il vaguement. Mais je ne vais pas vous ennuyer avec tout ça. »
En réalité, ce n'était pas tant qu'il craignait d'importuner la jeune femme en lui racontant sa journée de travail, mais plutôt qu'il en parlait déjà longuement avec ses collègues lorsqu'il se trouvait à Ste Mangouste. Maintenant qu'il était confortablement installé en compagnie de ses fugitifs préférés, il souhaitait oublier les semaines éreintantes qu'il passait en compagnie de Léonce Thinmaker et les résultats décevants qu'il obtenait avec l'amnésique.
Il se lança donc dans l'observation indulgente d'Abigaël et Basile qui se trouvaient un peu plus loin, sur la table de la cuisine. Absorbés par leurs cartes, les deux sorciers n'avaient pas encore remarqué son arrivée et se livraient une guerre sans merci pour ne pas voir leurs cartes à jouer leur exploser à la figure. Le médicomage ne chercha pas à les rejoindre, il fit léviter une bouteille de Bièraubeurre jusqu'à lui et se servit un verre qu'il sirota d'un air absent, échangeant quelques banalités avec Opale. Plongé dans l'ambiance bon enfant et étrangement décontractée des lieux, il oublia peu à peu les déboires qu'il rencontrait avec Léonce et se détendit. Il serait toujours temps d'aider son patient le lendemain.
