Chapitre 26
Aux abords du Greenhouse, New-York, 14h30 ...
Grelottant, emmitouflé dans la vieille couverture de Beckett, Rick, assis à l'avant de la Crown Victoria pestait intérieurement contre le mauvais temps. Par la vitre, il observait sa femme, qui, dehors finissait d'échanger quelques mots avec le responsable de la scientifique. Elle avait son air sérieux et concentré, son air de flic. Aux traits de son visage, il devinait les ordres qu'elle était en train de donner. Il l'avait tellement observée, contemplée, admirée, que même sans entendre le moindre de ses mots, il savait ce qu'elle était en train de dire, et ce qu'elle ressentait à cet instant. Grâce à sa chute mémorable, et fort désagréable, au milieu de l'eau boueuse, il avait trouvé un indice qu'il estimait absolument capital. Une perruque brune aux cheveux longs. Sans nul doute, selon lui, celle qu'avait portée la jeune femme qui avait approché William, la veille, l'avait séduit, et conduit tout droit vers Red Sword. La perruque, dégoulinante d'eau, et empêtrée dans des petits branchages et feuilles mortes, était coincée à l'entrée de la bouche d'égout, quand il avait réussi à s'en saisir. C'était la masse informe qu'il avait aperçu de loin, dans le halo de lumière de sa lampe, quelques secondes plus tôt. Kate était plus que perplexe face à cette perruque. D'après elle, vu son état de saleté et d'humidité, il serait difficile d'y retrouver des cheveux de la jeune femme, et d'en extraire de l'ADN. Mais lui, était optimiste. Comme toujours. Beckett était maintenant en train d'intimer à la scientifique, à laquelle elle avait remis la précieuse perruque, de transmettre cet indice le plus rapidement possible au laboratoire pour le faire analyser.
Frigorifié, il s'enroula un peu plus dans l'épaisse couverte, et l'observa saluer les techniciens, puis, cheveux au vent, s'avancer jusqu'à la voiture, pour ouvrir la portière, côté conducteur, et s'installer derrière le volant.
- Bon, on va retourner au poste, annonça-t-elle. Je crois qu'on ne trouvera rien de plus ici ... Ils vont profiter que la pluie a cessé pour drainer l'eau avec des pompes, et filtrer tout ça.
- Ok ... Heureusement qu'on a cette perruque. C'est notre premier indice concret ..., lui fit-il remarquer fièrement.
- Oui. On verra si on peut en tirer quelque chose. Bradley pense qu'il y a une chance de récupérer de l'ADN malgré tout ...
- Tu vois ..., sourit-il, tout content. Grâce à moi, on a une piste ...
- Hum ..., marmonna-t-elle, concentrée, en vérifiant sur son téléphone les appels et messages qu'elle avait reçus pendant leur expédition sous la pluie.
Il n'y avait rien de nouveau. Un message d'Esposito une demi-heure plus tôt pour lui dire qu'Emily Myers, la jeune femme que William avait soi-disant violée, et ses parents avaient été interrogés mais que cela n'avait abouti à rien. Ils avaient confirmé les allégations d'Emily, concernant le viol dont elle avait été victime, mais avaient expliqué que pour eux l'affaire était close, et qu'ils ignoraient qui pouvait s'en prendre à William. Ils n'avaient pas ébruité l'affaire. Bien au-contraire, ils avaient tenté de la faire taire, celle-ci portant atteinte à la réputation de leur fille. Il n'y avait donc toujours pas grand-chose pour retrouver William : la certitude que derrière Red Sword se cachaient au moins trois personnes, dont une jeune femme les images de la voiture de William, dans le Bronx, au cours de la nuit de sa disparition. Et c'était à peu près tout. Autant dire qu'ils se trouvaient véritablement dans une impasse, et que la situation commençait à l'exaspérer au plus haut point.
- Tu as vu comment j'ai plongé pour empêcher cette perruque de disparaître dans les égouts ? lui lança Rick, alors qu'elle déposait son téléphone dans la boîte à gants. Ignorant le froid, la force du courant et le danger, j'ai ...
- Castle, l'interrompit-elle, en le dévisageant avec un petit sourire taquin. Sans vouloir minimiser tes exploits, tu n'as pas plongé ... Tu es tombé ...
- Je ne suis pas tombé ... Tu étais trop loin pour me voir, d'abord. Aïe ..., grimaça-t-il, de douleur, après avoir tenté de bouger pour s'installer plus confortablement.
- Tu t'es blessé ? s'inquiéta Kate.
- Non, j'ai juste mal au genou quand je bouge, expliqua-t-il, grimaçant toujours un peu. Je dois avoir un hématome. Quand j'ai plongé, mon genou a heurté le trottoir.
- Je regarderai ça au poste. Tiens ..., lui fit-elle en lui tendant son foulard. Essuie un peu tes cheveux avec ça, tu es trempé, tu vas attraper froid ...
- C'est déjà trop tard ..., bougonna-t-il, en se frottant les cheveux avec le foulard. J'ai l'impression d'être un glaçon ...
Elle sourit en le regardant grogner, un peu amusée par sa façon de râler. S'il y avait bien deux choses que Rick détestait, c'était avoir froid et être mouillé par la pluie. Il avait donc fait très fort aujourd'hui, car il était trempé des pieds à la tête, et probablement glacé jusqu'aux os. Les conditions étaient donc parfaitement réunies pour qu'il n'ait de cesse de bougonner.
- On va rentrer au commissariat. Ça ira mieux, répondit-elle, en mettant le contact, et allumant le chauffage.
- Cette couverture sent le chien mouillé en plus ..., continua-t-il à râler, en déposant le foulard sur ses genoux.
- Ma couverture ne sent pas le chien mouillé ! Elle n'a jamais vu l'ombre d'un chien ! N'importe quoi ! s'offusqua Kate, en prenant la route.
- Je t'assure qu'elle sent le chien mouillé ..., affirma-t-il, reniflant la couverture sur son épaule, d'un air dégoûté.
- Tu ne t'en plaignais pas la dernière fois qu'on l'a utilisée ..., lui fit-elle remarquer avec un sourire.
- Hum ... ton parfum et tes caresses me faisaient suffisamment perdre la tête pour que je ne sente pas l'odeur infecte de ce truc ..., répondit-il, se souvenant avec plaisir du câlin auquel sa femme faisait référence.
Elle soupira, commençant à être légèrement agacée par ses jérémiades.
- Sens, tu vas voir ..., continua Rick, en tendant un bout de couverture vers elle.
Elle se pencha subrepticement vers la couverture pour en humer l'odeur, et vérifier, par elle-même, ce que racontait son cher mari.
- Je ne sens rien. C'est toi qui sens le chien mouillé, Castle ..., répondit-elle, avec un petit sourire, en se reconcentrant aussitôt sur la route.
- Moi ? s'indigna-t-il, surpris.
- Oui, toi !
- Je ne sens pas le chien mouillé ! grogna-t-il, de plus belle.
- Tu as de quoi te changer au poste ? Ou je te dépose à la maison ?
- J'ai des affaires de rechange dans le placard de ton bureau, répondit-il, en regardant par la vitre les rues désertes et trempées.
- Ok. Arrête donc de grogner. Il fallait faire attention où tu mettais les pieds ...
- Je faisais attention, j'ai plongé je te dis !
- Ok ... tu as plongé ..., admit-elle finalement, lassée d'avoir à débattre du sujet. Bon sang, je n'ai pas fini d'en entendre parler.
- C'est ça d'être marié à un héros ..., sourit-il enfin, tout content. Quand je vais raconter ça aux gars. Tu sais que la force du courant dans la bouche d'égout aurait pu m'emporter et ...
- Castle ..., soupira-t-elle, hésitant à sourire malgré tout, tant il l'amusait quand il laissait ainsi libre court à son imagination débordante. Garde tes délires pour nourrir ton inspiration pour le prochain Nikki Heat que tu dois écrire ...
- Mes délires ? s'offusqua-t-il, en la dévisageant, l'air vraiment indigné.
- Oui. Tes délires.
- Médisante, grogna-t-il, alors qu'elle souriait, se demandant s'il croyait vraiment à ce qu'il racontait. Dire que j'aurais pu être englouti par les flots, et, aspiré par la bouche d'égout, disparaître à tout jamais ...
- Tu n'aurais pas été aspiré par la bouche d'égout, parce que ...
- Tu m'aurais sauvé ? suggéra-t-il, avec un sourire. Tu aurais plongé à ton tour, attrapé ma main et ...
- Non ... Parce que tu es trop gros pour passer dans cette bouche d'égout, mon cœur ...
Il la regarda, comme s'il était totalement abasourdi par son explication, et elle se retînt de rire face à son air de petit garçon indigné.
- Sérieusement ? lui fit-il, d'un ton bougon. Tu ruines, une fois de plus, mon histoire avec ta logique ?
- Je suis réaliste ! Comment veux-tu que cette bouche d'égout t'aspire ?
- Ça aurait pu ... Il y avait beaucoup de courant ...
- Hum ..., soupira-t-elle.
- Tu es jalouse parce que c'est moi qui ai trouvé l'indice qui va être l'élément clé pour retrouver William, c'est tout ..., constata-t-il, de son petit air supérieur.
Elle rit, amusée, autant par sa réaction, que par ce que tout cela lui rappelait. Rick avait beau être pénible avec ses histoires et ses délires, elle aimait ces petites joutes qui s'instauraient entre eux quand ils n'étaient pas d'accord. Et elle se remémorait ainsi avec plaisir toutes ces fois où des discussions à n'en plus finir les avaient opposées, à l'époque où ils travaillaient au quotidien ensemble.
- Quoi ? Pourquoi ris-tu ? s'étonna-t-il.
- Parce que j'ai l'impression de revivre une scène d'il y a une dizaine d'années ..., s'amusa-t-elle. Toi, fanfaronnant sur tes exploits à mes côtés ...
- Et toi me rabaissant le caquet ..., sourit-il, conscient lui-aussi qu'ils partageaient un de ces moments autour desquels étaient nés leur complicité, et leur amour aussi.
- Voilà, sourit-elle. Les années passent, mais tu ne changes pas ...
- Pourquoi je changerai ? Je t'enquiquine juste ce qu'il faut pour te divertir, t'amuser, t'agacer, et ... te rendre folle de moi par la même occasion.
- Sauf que vu que je suis déjà folle de toi, tu n'as plus besoin d'en faire des tonnes dans les trucs exaspérants ..., lui fit-elle remarquer.
- Ah si ... quand même ... il faut entretenir la flamme, toujours entretenir la flamme. Sinon, un jour, un beau gosse passera par là ..., plus jeune, plus charmant, plus drôle ... et sans même que j'ai le temps de m'en apercevoir, il aura détourné ton attention et ...
- Arrête de dire des bêtises ..., soupira-t-elle, ne sachant pas vraiment à quel point il était sérieux.
Il ne pouvait pas décemment imaginer qu'elle puisse un jour ne plus l'aimer, pas avec ce qu'ils vivaient au quotidien, ou qu'elle puisse être attirée par un autre homme. Mais Rick aussi sûr de lui soit-il en apparence cachait aussi en son cœur quelques fragilités, quelques peurs. Alors peut-être quelque part en lui avait-il la crainte réelle qu'un jour elle puisse se détourner de lui. Elle trouvait cela totalement stupide, mais elle ne serait pas étonnée qu'il ait cette petite peur malgré tout.
- En plus, tu viens de dire que j'étais gros ..., ajouta-t-il, sur le ton du reproche.
- Je n'ai pas dit que tu étais gros ! J'ai dit que tu étais trop gros pour être aspiré par cette bouche d'égout, ce n'est pas la même chose ...
- Tu joues sur les mots, mais c'est pareil, constata-t-il.
- Bon sang, tu as pris un coup sur la tête avec ce froid. Tu dis n'importe quoi ... et tu es vraiment pénible.
- C'est juste que j'ai froid, se défendit-il, en bougonnant. Je suis tout mouillé. J'empeste le chien sale ... et tu relativises mon acte de bravoure. Et en plus tu dis que je suis gros ...
- Castle ... Tais-toi, ou je te ramène à la maison ..., le menaça-t-elle, un peu sèchement.
- Tu ne peux pas faire ça, tu as besoin de moi de toute façon, lui rappela-t-il, convaincu qu'il y avait peu de chance qu'elle soit capable de vraiment le déposer au loft.
- Oui, mais là tu ne me fais plus rire du tout. Tu m'agaces quand tu détournes mes propos ou que tu sous-entends que je pourrais me laisser séduire par un autre homme. Tu m'énerves.
- Je n'ai pas dit ça ...
- Si, tu l'as dit !
- C'est toi qui détournes mes propos ... J'ai dit que j'entretiens la flamme, pour que tu sois toujours aussi amoureuse de moi, et même plus, de jour en jour ... Pour que ton attention ne soit pas attirée par un autre et ...
- Oui, c'est bien ce que je dis. Tu imagines que mon attention pourrait être attirée par un autre ?
- Non ... Tu es folle de moi, de toute façon. Ensorcelée ... Totalement ensorcelée, assura-t-il, fièrement.
- Alors arrête tes délires. Et ne dis pas des choses comme ça.
- Ok. Désolé ... c'était juste ...
- Rick ... stop ..., lui fit-elle, d'un air un peu fâché.
- Ok. Ok.
Il se concentra sur le paysage sombre et humide, et se perdit dans ses pensées, restant silencieux quelques minutes. Ce qu'il avait dit lui avait semblé totalement anodin. Kate l'aimait plus que tout au monde, et il n'imaginait pas que cela puisse cesser un jour. Ce qu'elle ressentait, ce qu'il ressentait, était unique. Et merveilleux. Il avait juste dit ça comme ça, pour justifier son besoin et son envie de la séduire, encore et encore. Mais il l'avait un peu vexée sans doute. Kate pouvait être susceptible pour ce genre de petites choses parfois. Surtout quand elle était fatiguée, ou préoccupée.
- Tu boudes ? lui fit-elle gentiment, rompant le silence.
Elle s'était dit qu'elle l'avait peut-être rabroué un peu fort finalement. Elle était tellement contente de l'avoir près d'elle au travail aujourd'hui. Et il ne pensait pas à mal. Elle le savait bien.
- Non. C'est les filles qui boudent, d'abord ..., lui répondit-il, le regard toujours rivé sur la rue, en attendant de savoir dans quel état d'esprit était sa femme.
- Oh je suis bien placée pour savoir que les hommes boudent aussi ..., toi le premier, sourit-elle, taquine.
- Je ne boude pas, d'abord, ma chère ..., sourit-il, à son tour, constatant qu'elle n'était pas fâchée. Je réfléchis.
- A quoi ?
- On vient de se disputer, lui fit-il sur le ton des révélations.
- On ne s'est pas disputé, Rick ... Ce n'est pas une dispute, ça. C'est un ... différend, on va dire.
- Non, c'est une dispute ! Et c'est trop cool ! On s'est disputés ! s'exclama-t-il joyeusement.
- Ok. Si tu veux ... Et pourquoi c'est cool ?
- Parce que je réfléchis maintenant à la façon de me faire pardonner. On ne se dispute pas assez souvent, vraiment ... Je vais me faire pardonner ce soir, tu vas voir ...
- Mon Dieu ..., soupira-t-elle, à nouveau, épuisée à l'avance par sa nouvelle idée. Je crois que ce soir je serai tellement fatiguée de t'avoir supporté toute la journée que je n'aurais pas la force d'accepter ton pardon ...
- Je te fatigue ? Et tu veux qu'on trouve un moyen de retravailler ensemble ? s'indigna-t-il.
- Hum ... je devrais y réfléchir à deux fois finalement, répondit-elle, souriante et taquine.
- Tu adores que je te fatigue ... Je le sais ...
- Si on réfléchissait à l'enquête plutôt, non ?
- Hum ... Je vais te préparer un dîner qui va t'émoustiller et ...
- Castle ... l'enquête ...
- Ah oui ... Quoi l'enquête ?
- La perruque ... Tu ne trouves pas que c'est gros quand même de s'être débarrassé de cette perruque sur le parking ?
- A mon avis, elle a dû vouloir enfiler sa cagoule pour monter en voiture. Pas évident avec une perruque.
- Peut-être, oui.
- En plus, il tombait des cordes. Dans la précipitation, elle a dû la laisser tomber. Grossière erreur ... qui va jouer en notre faveur.
- J'espère car ça commence à m'agacer de tourner en rond ainsi. Le maire doit rappeler à quinze heures pour faire le point, et je n'ai rien de plus à lui dire.
- Je sais, oui ..., répondit Castle, en soupirant, conscient que le temps passait et que l'enquête piétinait. On n'a rien sur quoi se creuser la tête en plus ... à part ...
- Les vidéos ...
- Oui. Mais Tory les décortique depuis des heures. Et il n'y a rien.
- Tu devrais y jeter un œil, toi aussi. Tu vois les choses différemment des techniciens ... Tu vas peut-être avoir une illumination ...
- Une illumination ? sourit-il, alors qu'ils arrivaient à hauteur du commissariat. Un trait de génie tu veux dire ?
- Si tu veux, acquiesça-t-elle avec un sourire, en manœuvrant pour garer la voiture le long du trottoir.
- Je vais me changer, et ensuite j'étudierai de plus près ces vidéos.
- Ok. Et moi, je vais essayer de creuser du côté du vol de la Mercedes. La scientifique dit que celui qui a volé la voiture est un pro. Il doit y avoir moyen d'obtenir quelques noms, quelques réseaux de voleurs de voitures, et de voir si ça mène à quelque chose.
- Oui ...
Quelque part dans New-York, aux environs de 15h ...
Dans la cave, blotties toutes les six sous les deux couvertures, elles étaient frigorifiées. Serrées entre leurs mères, les petites somnolaient, leurs corps comme emmêlés les uns aux autres pour tenter de se réchauffer. Shun chantonnait un air triste et monotone, tout en caressant machinalement les longs cheveux noirs de ses fillettes. Elle tentait de se concentrer sur les paroles de sa chanson pour lutter contre le froid qui la saisissait jusqu'aux os. Jia était là, silencieuse et muette, comme mourrant d'ennui, de lassitude et de désespoir. Les yeux ouverts, mais le regard vide, elle semblait ailleurs. Nua, elle, réfléchissait, encore et encore, jouant avec ses doigts pour combattre l'engourdissement de ses mains inactives.
Depuis la veille, elles entendaient les trombes d'eau de la pluie qui s'abattait dans la rue. Il pleuvait tant que l'eau ruisselait depuis le bitume jusqu'à l'intérieur de la cave via la petite grille d'aération. Par endroit, des flaques d'une eau noirâtre et glacée s'étaient formées. Le vent soufflait, en rafales stridentes, qui effrayaient les petites, et s'engouffrait, lui-aussi, à travers la grille d'aération les glaçant jusqu'au sang. Nua savait que les petites ne survivraient pas à un hiver au fond de cette cave. Le froid les affaiblissait plus encore, faisait taire leurs rires, et disparaître leurs derniers espoirs. La petite Li Wei dormait de plus en plus mal, harassée par une toux grasse qui rendait sa respiration difficile. Mei et Chang-o, malgré leur maigreur, n'étaient pas encore malades. Mais cela viendrait. Ces couvertures ne suffiraient pas à leur sauver la vie. La soupe chaude de ce midi paraissait si loin maintenant, et il n'était pas sûr qu'on les nourrisse avant le lendemain.
Là, écoutant le clapotis de la pluie qui faiblissait, et le souffle du vent qui tourbillonnait, Nua savait qu'il allait falloir entreprendre l'impossible pour sauver leur vie. Elle ignorait ce que leurs geôliers avaient prévu pour elles, mais qu'il s'agisse de les laisser dans ces caves encore des mois durant, ou de les faire disparaître, comme certaines, il n'y avait rien de bon à espérer. Et il n'était pas possible de se regarder mourir ainsi. Lentement. Inexorablement. La veille, déjà, avec Jia, elles avaient décidé de tenter quelque chose si elles étaient emmenées au motel. De parler à quelqu'un. D'appeler à l'aide. Mais elles n'avaient pas été incluses dans le groupe des femmes qui avaient quitté les caves. Alors il fallait attendre. Encore. Si elles parvenaient à entrer en contact avec quelqu'un, une femme de chambre peut-être, elles ne savaient même pas comment elles feraient pour se faire comprendre. Elles ne parlaient pas un mot d'anglais, même si elles finissaient à force par comprendre le sens des ordres que leurs geôliers leur criaient, ou celui de leurs réprimandes.
Songeuse, se remémorant tout à coup une vieille histoire que lui contait sa grand-mère, Nua eut soudain une idée. Elle allait envoyer une bouteille à la mer. Et dessiner. Dès maintenant. Elle se leva le plus doucement possible pour ne pas réveiller les petites, s'extirpa de sous la couverture, sous les regards silencieux de Shun et Jia, qui se contentèrent de l'observer, et alla récupérer le cahier à dessin de sa fille. S'asseyant sur le matelas, face au petit groupe blotti sous la couverture, elle ouvrit le cahier, chercha une page vierge, et s'arma du crayon de bois de Mei pour dessiner. Elle allait dessiner, oui. La cave. Les enfants. Ses amies. Et elle écrirait un message. Elle expliquerait. Il suffirait ce soir, si c'était leur tour, ou un autre soir, de donner ce morceau de papier à quelqu'un, avec l'espoir qu'on comprendrait qu'il fallait sonner l'alerte. Cette idée lui avait remis un peu de baume au cœur, même si elle tentait de ne pas penser au fait qu'il se pouvait aussi que son dessin ne serve absolument à rien. Mais au moins, elle allait essayer quelque chose.
- Que fais-tu ? demanda Jia, sortant de son mutisme, intriguée par la concentration de son amie.
- Je vous dessine ..., chuchota Nua. Et la cave. Enfin, j'essaye. Je n'ai jamais su dessiner.
- Pourquoi ? demanda Shun, qui avait cessé de chantonner.
- On ne parle pas leur langue. Mais le dessin est universel. Et on pourra arriver à déchiffrer notre écriture si j'explique ce qui nous arrive.
- Tu crois que si on parvient à donner ce dessin à une femme de chambre au motel, elle comprendra ? demanda Jia, perplexe.
- Je ne sais pas. Si elle est curieuse, elle essayera de comprendre. Et si ça ne fonctionne pas une fois, je dessinerai encore et encore, d'autres messages, explique Nua, à voix basse d'un air déterminé et convaincu. Pour d'autres femmes de chambres. Et je n'arrêterai pas tant qu'on ne sera pas sauvées.
Shun et Jia, silencieuses à nouveau, l'observèrent, réfléchissant à ce qu'elle venait de leur dire. Nua avait l'air si déterminée et motivée, pleine d'espoir et de hargne.
- Je ne laisserai pas nos filles mourir, ici, sans rien faire, continua-t-elle, tout en dessinant du mieux qu'elle le pouvait. Ni mes amies. Je ne serai pas celle qui baissera les bras, je ne serai pas celle qu'on fera plier. Jamais.
Shun esquissa un sourire, comme touchée par les mots de son amie.
- Tu as raison, répondit Jia. Tu me donnes du papier ? Je vais dessiner aussi.
Nua la dévisagea, en souriant, contente de parvenir à lui redonner de l'espoir.
- Viens ..., lui fit-elle, en déchirant une page du petit cahier.
Jia se leva, silencieusement, et vint s'installer près de Nua, sur le froid matelas, contre le mur. Un geôlier passa à cet instant, s'arrêtant dans l'encadrement de la porte, éclairant furtivement de sa lampe l'intérieur de la petite cave. Il les regarda, sans rien dire, constatant qu'il n'y avait probablement rien à leur reprocher, et s'éloigna.
- C'est comme envoyer une bouteille à la mer ..., reprit Nua, concentrée sur son dessin. Ma grand-mère me racontait cette histoire quand j'étais petite. Vous la connaissez ? Celle du soldat amoureux de la belle infirmière ?
- Non ..., répondirent doucement Shun et Jia.
- C'était pendant la guerre. Ce jeune soldat, Jian, était prisonnier des Japonais au camp de Changi, torturé à longueur de journée, mourrant de faim et de soif. Son seul réconfort était la présence d'une petite infirmière. Une jeune fille de seize ou dix-sept ans, chargée de porter les repas aux prisonniers, de soigner leurs plaies afin de faire durer leur calvaire. Elle était la seule douceur au milieu de ce camp infâme. Tel un petit oiseau du paradis, elle chantonnait en accomplissant ses missions. Le soldat prisonnier s'est pris d'amour pour la belle enfant, qui, semblait touchée et peinée par ce qu'il endurait. Puis la guerre a pris fin. Jian a été libéré, est rentré au pays.
- Et il n'a plus jamais revu la petite infirmière ? demanda Jia, curieuse.
- Attend ... justement ... Après la guerre, il ne songeait qu'à la retrouver. Il ne connaissait que son prénom, et son origine. Elle s'appelait Akaska. Elle était japonaise. Il a essayé de faire des recherches pendant plusieurs années, mais ce n'était pas facile à l'époque. Alors désespérant de ne jamais parvenir à ses fins, il décidât un jour d'envoyer un message à la mer, et jeta une bouteille en mer de Chine, avec espoir qu'elle voyageât jusqu'au Japon.
- Et ça a fonctionné ? demanda Shun.
- Patience ... Un jour, quarante ans plus tard, un pêcheur sur une côte de Kyushu découvrit la bouteille, et le message. Touché par l'histoire du soldat qui cherchait la belle Akaska, le pêcheur se mit en quête lui-aussi de la retrouver. Et il fallut plusieurs années encore pour y parvenir. Mais Jian retrouva Akaska. La petite infirmière était devenue une femme âgée ... Elle avait près de soixante-dix ans désormais. Mais elle reconnut aussitôt Jian, et l'histoire dit qu'elle pleura à chaudes larmes, le serrant dans ses bras.
- C'est une belle histoire ..., sourit Shun, caressant doucement les cheveux de ses filles, endormies près d'elle.
- Oui. Quand le soleil se couche, les étoiles apparaissent. Il faut suivre la lumière. Même pour nous, il y a une lumière ... Il y a forcément une étoile quelque part, qui est la nôtre.
Jia et Shun, silencieuses, méditaient cette phrase et cette histoire, qui ranimaient la petite étincelle d'espoir éteinte en elles.
12ème District, New-York, aux environs de 15h ...
Beckett avait retrouvé son bureau, et installée dans le fauteuil, elle réfléchissait en feuilletant les premiers rapports d'analyse de la Mercedes, retrouvée la veille au soir. La scientifique en aurait pour plusieurs jours à passer la voiture au peigne fin, mais quelques analyses de base avaient d'ores et déjà été effectuées, afin de déterminer comment le voleur avait procédé pour s'emparer du véhicule. Elle avait transmis les résultats à la brigade antivol du 12ème District, ainsi qu'au 22ème District qui avait géré l'affaire du vol de la Mercedes de Christopher Carter, trois mois plus tôt. Mais on était dimanche, et aussi bien ici qu'au 22ème District, les brigades antivol tournaient au ralenti, la majorité des hommes étant en congé. Elle avait donc décidé d'envoyer un mail au lieutenant Tom Demming, qu'elle considérait comme l'un des meilleurs experts de la Police de New-York en matière de vols et cambriolages. Elle ne l'avait pas vu depuis des années, depuis qu'il avait demandé une mutation pour un autre commissariat de la ville. Elle entendait, de temps en temps, vaguement parler de lui, via certains de ses hommes. Bien qu'il soit son ex-petit-ami, ils ne s'étaient pas séparés en mauvais termes à l'époque, une dizaine d'années plus tôt. Ils avaient néanmoins rompu tout contact. Mais il était arrivé que leurs affaires se croisent, et qu'ils échangent des informations dans le cadre d'une enquête. Demming était un excellent flic, et un excellent collaborateur. Un homme bien, sans aucun doute, qui ne lui en avait jamais voulu pour la façon dont elle avait mis un terme à leur relation. Dans tous les cas, s'il avait un élément permettant de l'éclairer sur le vol de la Mercedes, elle n'avait aucun doute qu'il répondrait à son mail.
Refermant le dossier, elle le repoussa sur un coin de son bureau, et se saisit des autres rapports de la scientifique, qui étaient arrivés pendant qu'elle était au Greenhouse avec Castle. Ce dernier, à peine rentré au commissariat, s'était précipité à l'étage pour prendre une douche et se changer. Il était maintenant occupé avec Tory et les techniciens à visionner dans le détail les deux vidéos postées par Red Sword, avec espoir d'y déceler un élément, même infime, qui puisse permettre de déterminer où était détenu William. Concrètement, il n'y avait pas eu de progrès. Les techniciens bloquaient toujours sur la traque de la voiture de William, dont la piste se perdait dans le Bronx. Il n'y avait pas de caméras à tous les coins de rue, et de nuit, retrouver où était passée la voiture, se révélait être une mission compliquée. Esposito en avait fini avec les interrogatoires du personnel du Greenhouse, et de la clientèle régulière. Cela n'avait rien donné. Les habitués du bar étaient plutôt des hommes, et personne ne savait qui était cette Becky, la jeune fille à la perruque brune qui avait séduit William. Esposito s'occupait maintenant de visionner les vidéos des caméras de surveillance de Madison Street, à Newark, des mois plus tôt, dans l'idée d'y apercevoir la Mercedes, et surtout ceux qui étaient venus la dissimuler dans le garage de M. Kohl. Des officiers filtraient les appels de témoins potentiels, mais il n'y avait rien eu que des fausses pistes et des petits plaisantins. La perquisition au domicile de la famille Tanner s'était achevée, et deux ordinateurs avaient été transmis au laboratoire de la scientifique. Il n'y aurait pas de résultats avant, au mieux, le lendemain, mais elle doutait, de toute façon, qu'il n'y ait quoi que ce soit à apprendre dans l'ordinateur de William, ou celui de la famille. Red Sword ne connaissait probablement pas William, personnellement, et n'était probablement jamais entré en contact avec lui.
Un brin lassée et agacée par cette enquête, d'autant plus qu'elle venait d'affronter au téléphone les inquiétudes du maire, et d'écouter ses injonctions, elle se concentra sur le rapport d'analyse de la boîte de chocolats offerte à M. Kohl et de la boîte aux lettres où la jeune femme blonde déposait l'argent pour la location du garage. Sur la boîte aux lettres, on n'avait rien trouvé d'exploitable. Sur la boîte de chocolats, encore emballée dans du papier cellophane, la scientifique avait relevé les empreintes de M. Kohl, des morceaux d'empreinte non exploitables, ainsi qu'une empreinte partielle, celle d'un pouce. Le rapport précisait que l'empreinte ne figurait pas dans la base de données de la Police. M. Kohl avait assuré que personne d'autre que lui n'avait touché à sa boîte de chocolats. L'empreinte pouvait donc appartenir à la jeune femme. Mais tout aussi bien à n'importe quel vendeur ou client qui l'aurait touchée au magasin où elle avait été achetée. Cela n'aidait donc en rien l'enquête pour le moment. Quand ils auraient une suspecte, par contre, ils pourraient éventuellement faire une comparaison d'empreintes. Mais ils étaient loin d'avoir le moindre suspect en vue. C'était le flou le plus total.
Elle tourna la page pour lire les résultats préliminaires des prélèvements effectués dans le garage de M. Kohl. Comme elle s'y attendait, il n'y avait là non plus aucun élément digne d'intérêt. Pas d'empreintes, pas d'objet ayant pu appartenir à Red Sword. Tout un tas de prélèvements de fibres diverses étaient en cours d'analyse, et elle se doutait qu'il n'y aurait rien de nouveau avant lundi. Elle n'en espérait pas grand-chose de toute façon. Les jeunes qui se cachaient derrière Red Sword n'étaient pas si prudents, et avaient commis des petites erreurs. Pourtant, ils étaient invisibles et tenaient vraisemblablement à le rester.
Reposant les rapports sur son bureau, elle se perdit un instant dans ses réflexions, en suçotant son stylo. Ils avaient établi qu'il y avait au moins trois suspects. Une femme. Et probablement deux hommes, pour pouvoir maîtriser aussi facilement Cole Brown, transporter son corps inerte, et agresser William, en le contraignant à monter dans sa propre voiture et à prendre le volant vers une destination inconnue. Trois suspects qui, d'une manière ou d'une autre, avaient eu accès aux codes du parking de Christopher Carter, et avaient réussi à s'infiltrer dans la résidence sans jamais être repérés. Comment ? L'un des trois jeunes gens était-il lié à un habitant de la résidence ? Après tout, l'un d'eux, au moins, semblait avoir des moyens financiers conséquents. Peut-être était-il ami avec un des fils ou filles des riches familles qui vivaient dans la résidence. Avec Liam Carter, même peut-être. Cette résidence, très sécurisée et surveillée, ne pouvait pas avoir été choisie au hasard par ces jeunes qui ne semblaient rien avoir de grands délinquants. S'ils avaient choisi de voler cette Mercedes, dans ce bâtiment, c'était que l'accès leur semblait certainement aisé ou qu'il y avait une raison particulière. Sinon pourquoi ne pas voler une voiture plus ordinaire en pleine rue ? Oui, il y avait forcément une raison pour avoir choisi cette voiture, et cette résidence. Ils savaient sans doute qu'ils pourraient dérober cette voiture sans se faire prendre. Mais pourquoi ? Avaient-ils soudoyé le gardien ? Si seulement, elle avait pu interroger dès aujourd'hui ce Gary, et tous les habitants de la résidence un par un. Castle avait raison. La clé de tout cela résidait dans le vol de la Mercedes, et dans les raisons pour lesquelles on avait choisi de voler cette voiture-là, et pas une autre, dans cette résidence, pourtant normalement très sécurisée. Elle avait beau réfléchir, pour le moment, elle ne comprenait rien à cette histoire, et ne parvenait pas à en dénouer les fils.
Un bip signalant l'arrivée d'un message sur son téléphone la tira de ses pensées, et elle regarda aussitôt la photo que venait de lui envoyer Martha. Elle sourit en contemplant les petits visages souriants de ses fils occupés à déguster des gaufres, avec de la Chantilly et du chocolat jusqu'aux oreilles. Elle se fit la réflexion qu'il était un peu tôt pour le goûter des garçons, mais ils avaient dû cuisiner des gaufres avec leur grand-mère, et s'impatienter de pouvoir les manger. Elle n'osait imaginer l'état de la cuisine avec Martha aux commandes. Martha se laissait facilement débordée par son enthousiasme culinaire. Mais les enfants passaient un bon moment avec leur grand-mère, et c'était tout ce qui importait. Elle tapota rapidement un petit message pour remercier Martha pour cette jolie photo, et lui demander si tout allait bien. Elle quêta la réponse, qui arriva dans la seconde : ses petits bonhommes étaient adorables. Ils avaient bien dormi, et s'amusaient beaucoup.
Sur cette pensée positive qui lui mit un peu de baume au cœur alors qu'elle culpabilisait d'être au travail, encore une fois, et loin d'eux, elle se reconcentra sur ses réflexions, et décida d'appeler le gérant du Cyber Café d'où avait été postée la première vidéo. Il répondit presque qu'aussitôt, et elle lui demanda si parmi la clientèle habituelle se trouvait une certaine Becky, une jeune fille blonde comme les blés ou brune, qui pourrait s'être trouvée dans le Cyber Café vendredi après-midi pour envoyer la vidéo de Red Sword. Mais le gérant n'en avait pas le souvenir, ni non plus d'avoir vu un jeune homme correspondant à la description de Thor Mjöllnir. Il y avait des tas d'adolescents et de jeunes adultes qui avaient traîné dans son bar ce jour-là, et à part les habitués, qu'il connaissait, il était incapable de se remémorer précisément qui était là ou non. Elle le remercia, donc, et raccrocha. On avait déjà comparé la liste des habitués du Cyber Café, avec ceux du Greenhouse, et avec la description physique de Thor Mjollnir, l'acheteur de l'épée laser chez Ultra Sabers. Sans succès. Il n'y avait rien de probant.
Elle réfléchissait quand elle entendit deux petits coups frappés à sa porte entrouverte.
- Oui. Entrez, fit-elle, de sa voix de capitaine, claire, posée, stricte mais accueillante, supposant l'arrivée d'un officier pour lui transmettre une information.
Mais surprise, elle vit entrer le lieutenant Tom Demming, toujours aussi élégant que par le passé dans son costume, les tempes désormais légèrement grisonnantes, et l'air un peu intimidé.
- Oh ..., constata-t-elle, étonnée, tout en esquissant un sourire convenu. Tom ... Bonjour ...
- Bonjour Kate ... enfin ... Capitaine, répondit-il, avec un sourire un peu taquin. Je peux entrer ?
- Oui ... oui ... bien-sûr ... lui fit-elle en se levant pour l'accueillir.
Elle se demandait ce qu'il faisait ici, et s'étonnait qu'il se soit déplacé juste pour répondre à son mail, puisqu'il ne travaillait plus au 12ème District, depuis au moins quatre ans. Cinq peut-être. Elle ne savait plus très bien. Il n'avait pas vraiment changé, et avait toujours cet air à la fois si professionnel, et charmant.
- J'aurais peut-être dû appeler avant de passer, expliqua-t-il en s'avançant vers son bureau, mais j'ai vu ton mail à l'instant, et puisque j'étais sur place, je me suis dit que c'était l'occasion ...
- Oh ... Tu es là pour une enquête ? s'étonna-t-elle, en s'adossant légèrement à son bureau, et le dévisageant. Parce qu'il n'y a presque personne à la brigade antivol aujourd'hui et ...
- Non, non ..., l'interrompit-il, aussitôt. Je passais juste dire au-revoir à quelques vieux copains. Je pars pour Hawaï demain ... J'ai obtenu ma mutation.
- Hawaï ?
- Oui. Je sais, ça fait exotique comme ça ..., sourit-il. Mais un divorce difficile, et besoin de changer d'air.
Elle savait qu'il s'était marié quelques années auparavant, avec une collègue travaillant aux Mœurs. Javi avait dû l'évoquer une ou deux fois, mais elle ne savait rien de plus sur la vie de Tom, et ne s'en était pas souciée du tout, à vrai dire.
- Oh ... je suis désolée, répondit-elle, gentiment. Je ne savais pas.
- C'est la vie ... Enfin ... changement radical ... Je pars pour le soleil, la mer ...
- Tu vas pouvoir en profiter pour surfer, toi qui adores ça ..., lui fit-elle remarquer se souvenant de l'une de leurs lointaines discussions.
- Oui ... Je vais me la jouer Steeve Mc Garrett, dans Hawaï, Police d'Etat ..., sourit-il, amusé.
Elle sourit en retour, contente d'échanger quelques mots avec lui.
- Et pour toi ? Tout va bien ? demanda-t-il.
- Oui ... Tu vois, j'occupe le bureau du chef maintenant ..., expliqua-t-elle, en parcourant des yeux la pièce.
- Je vois, ça. Tu le mérites ... Et tu as une bien jolie petite famille, constata-t-il, en regardant de loin, la photo posée sur le bureau, celle de Rick, Eliott et Léo.
- Oui, merci ... Une tribu de garçons.
- Comment s'appellent-ils ?
- Eliott ... et Leo ...
- Ils sont adorables, sourit-il gentiment, alors que dans son dos, Kate apercevait Rick arriver sur le seuil de la porte.
- Demming ? s'étonna-t-il, d'un air un peu stupéfait, et pas vraiment accueillant.
Kate soupira intérieurement, en devinant l'attitude qu'allait avoir son mari. Une attitude qui ne serait sûrement pas des plus agréables, tant Castle détestait voir ses ex. Non pas qu'elle fréquentât l'un ou l'autre. Au contraire. Ils étaient tous sortis de sa vie depuis bien longtemps. Mais il suffisait que le hasard l'amenât à croiser l'un d'entre eux pour que la jalousie de son cher mari se réveillât.
- Castle ..., bonjour, répondit Demming, tandis que Rick s'avançait, le contournant pour s'approcher de Kate et lui faire face.
- Euh ... Bonjour ... ça fait un bail ..., constata Rick, en le dévisageant, et s'efforçant de sourire.
Il se demandait ce que Demming faisait ici, dans le bureau de Beckett, avec ce petit air charmant qui l'avait toujours exaspéré. S'il y avait bien un ex de Kate qu'il détestait plus que les autres, c'était lui. Quoiqu'il les détestait tous, à bien y réfléchir. Mais lui, c'était pire peut-être. Il n'y était pour rien. Sans doute. Mais il était agaçant avec cet espèce de petit air supérieur, ce côté flic parfait aussi. Et puis, c'était à cause de lui qu'il avait pour la première fois ressenti de la jalousie. Oui il était jaloux qu'un autre homme approchât celle qui n'était, à l'époque, que sa muse encore. De la jalousie, mais aussi de la tristesse. Oui, vraiment, ce Demming lui sortait par les yeux.
- J'ai demandé de l'aide à Tom pour le vol de la Mercedes ..., expliqua Kate, afin d'en venir rapidement aux faits.
Elle savait que Rick ne portait pas Demming dans son cœur. Mais alors pas du tout. Certes, il savait se tenir, quand même, et il avait bien conscience que Demming n'était qu'un lointain souvenir, une histoire bien ancienne. Mais il était capable de glisser une petite pique ou deux, et elle n'avait pas envie d'une scène ici, dans son bureau, aujourd'hui.
- Et Captain America s'est empressé d'accourir ..., marmonna doucement Rick dans sa barbe, en attrapant un dossier sur le bureau de Kate, et faisant mine de s'y plonger.
- Quoi ? demanda Kate, qui n'avait pas vraiment entendu ce qu'il avait dit, mais devinait, à la tête de son mari qu'elle connaissait par cœur, que ce n'était pas gentil.
- Non, rien ..., sourit Castle, faisant des efforts pour prendre sur lui. Vous pouvez nous aider alors si vous êtes là je suppose ?
- Oui ... enfin, je pense, répondit Demming. Je crois que je sais qui pourrait avoir volé cette Mercedes.
