Dépendance (3)

- Prenez bien soin d'elle.

Il me laisse après ces derniers mots.
Je reste interloqué quelques instants par cet échange, puis je frappe à la porte de la loge et passe la tête par l'entrebâillement.
Amelia est de dos, face au miroir, en train d'enfiler son trench...replaçant ses cheveux par-dessus son manteau.
Je m'avance doucement, un peu hésitant...ne sachant pas quelle a été la nature de son échange avec Andrew.

- Amelia ?

- Oui, je suis prête, on va pouvoir rentrer...

- Vous ne voulez pas rester un peu ? Vous pouvez profiter de la soirée et du reste du spectacle dans la salle, si vous voulez...

- Non, je n'en ai pas vraiment envie...je suis fatiguée...

Elle gardait les yeux baissés et je n'arrivais pas à distinguer son visage.

- Tout va bien ?

Son visage se lève alors progressivement.
Je remarque que ses yeux sont ternes, sans la brillance qui les habillait il y a quelques instants.

- Il ne veut plus travailler pour moi...

Choqué par sa réponse, je ferme la porte de la loge derrière moi avant de me rapprocher d'elle.
Je ne lui pose pas de questions, pour ne pas la presser...j'avais appris qu'elle s'ouvrait plus facilement ainsi.

- Visiblement, je l'ai blessé quand il est venu me voir après l'accident...parce que je lui ai demandé de rentrer chez lui, de me laisser...mais ce qu'il ne comprend pas, c'est que c'est pour lui que je fais tout ça...je ne veux pas qu'il souffre...

- Il n'a pas tourné la page Amelia, il a encore l'espoir de vous avoir pour lui...

- Oui, je sais et il me l'a avoué ce soir...mais je ne veux pas qu'il soit mon guitariste dans ce but...et non pour la musique...pour une simple relation professionnelle...et c'est là qu'il m'a annoncé qu'il ne veut...ne peut plus travailler pour moi...

- Je suis désolé...

- Ne le soyez pas, tout le monde m'abandonne, c'est une constante dans ma vie malheureusement...je vais devoir me trouver un autre guitariste maintenant...je l'évoquais il y a quelques jours mais je ne pensais pas que je me retrouverais ainsi au pied du mur...sans autre choix que de concrétiser cette alternative...

- Il arrête dès maintenant ?

- Non, il me laisse encore quelques semaines...il m'accompagne jusqu'à la cérémonie des « Music Awards »...

- Vous savez, c'est peut être mieux pour tout le monde, Amelia...

- Oui, peut être, mais j'aurais aimé qu'il me comprenne...qu'il ne prenne pas les choses aussi mal...

- Il lui faut du temps, mais il comprendra...

Elle referme son trench sur elle, tout en absorbant mes mots comme pour se convaincre que mes paroles se réaliseront.

- On peut y aller ?

- Oui, bien sûr...

Je lui ouvre la porte, la laissant passer devant moi.
Je m'avance vers l'entrée du Benaroya Hall, mais elle me retient du bras.

- On peut sortir par l'arrière ? Je n'ai pas envie d'être photographiée ou de faire des dédicaces ce soir...

- Pas de problèmes.

Je la mène d'une main dans le dos vers la sortie technique après nous être expliqué avec un employé du « Benaroya Hall » surpris de nous voir sortir par cet accès.

Une fois à l'extérieur, j'aide Amelia à descendre les marches présentes à la sortie de la salle en lui tenant la main.
Elle me sourit pour me remercier en silence.
Par cet accès, nous parvenons sur une petite ruelle peu éclairée : je guette les alentours du regard et j'aperçois rapidement des éclairages plus vifs scintiller d'une rue menant vraisemblablement à l'arrêt de bus.

- Par ici, glissé-je à Amelia, une main dans son dos.

En quelques pas, nous retrouvons les lumières plus intenses de l'artère principale avec en point de mire devant nous, l'arrêt de bus.
La rue est relativement déserte à l'exception d'une ou deux personnes pressées que nous croisons, marchant en sens inverse.
Je fais signe à Amelia de rejoindre le trottoir droit, de sorte à ce que je marche à ses côtés, en me plaçant de côté à la route.
Nous marchons ainsi en silence jusqu'à ce que du bruit devant nous capte mon attention.
Je distingue un groupe de jeunes à une centaine de mètres, sur le trottoir opposé au nôtre, certains avec des bières à la main, visiblement légèrement éméchés vu le bruit qu'ils faisaient dans la rue.
Je remarque que l'un d'entre eux se tourne vers nous et j'entends rapidement un sifflement associé à un « Hé, regardez ça les gars ».
Je sens Amelia se crisper à mes côtés, puis se décaler légèrement pour saisir mon bras...s'accrochant fermement à moi.
Je continue à avancer en la guidant à mes côtés, jusqu'à arriver à la hauteur du groupe.
Ils nous regardent passer fixement, mais ne s'en contentent pas lorsque je sens des pas résonner derrière nous.

- Hé, beauté, tu ne veux pas nous montrer ta jolie robe sous ton manteau...tu as l'air d'avoir tout ce qu'il faut là où il faut !

Amelia se colle encore un peu plus à moi, et je lui jette un rapide coup d'œil pour la rassurer.

- Hé, tu nous écoutes ! Tu ne veux pas laisser ton mec, et venir t'amuser avec nous...tu ne devrais pas être déçue...

Fatigué par leurs remarques, je m'arrête soudainement et décale Amelia dans mon dos.

- Vous allez dégager direct et nous laisser tranquilles, ok ?

Je les découvre alors face à moi, quatre jeunes, en pur look racaille, les yeux rougis et les visages qui transpirent tout sauf l'intelligence.

- Pourquoi tu ne laisserais pas ta copine parler ? Qui te dit que tu lui suffis ? Me lance celui qui semblait le plus âgé des quatre.

- Retournez d'où vous venez, je ne le répéterai pas une autre fois...

- Ah oui ? Et sinon, tu nous fais quoi ?

- Ça !

Je lui frappe le visage du plat de ma main, le faisant reculer de quelques pas.
Il se prend la tête dans les mains, en gémissant, son nez en sang.
Ses copains me regardent et s'apprêtent à avancer mais je les retiens avec une main tendue.

- Vous voulez que je vous casse le nez aussi ?

Le jeune homme que je venais de frapper relève alors la tête, les mains tachées par le sang qui s'écoule de son nez.

- Tu m'as cassé le nez ?

- Visiblement, oui...mais je peux te casser autre chose si tu veux...

Je les défie du regard à tour de rôle, les fixant intensément et leur transmettant toute mon envie d'en découdre s'ils me cherchaient plus.
Ils finissent par reculer d'un pas puis de deux et par rebrousser chemin en tournant dans une ruelle.
Je me retourne vers Amelia qui était restée dans mon dos pendant tout l'échange.

- Allons-y, je n'ai pas envie de casser d'autres nez pour finir ma soirée...

Je souris en la regardant et elle se décrispe suite à ma remarque.
Nous arrivons à l'arrêt de bus, le prenons et nous descendons à l'arrêt voulu. Nous poursuivons notre chemin, mais au bout de quelques pas, je sens son bras glisser à nouveau autour du mien, comme elle l'avait fait quelques instants plus tôt.

- Ça va ?

Elle hoche de la tête, puis lève le regard vers moi.

- Oui, ça va...

Elle serre un peu plus son étreinte sur moi.

- Encore la preuve que je suis dépendante de vous...

- Dépendante, c'est un peu fort je pense.

- Peut être mais sans vous, je n'aurais pas pu rentrer chez moi...je ne sais pas casser des nez comme vous le faites...

Je ris à sa réponse.

- Ça s'apprend, vous savez !

- Vous m'apprendrez ?

- Peut être, on verra...mais vous auriez dû vous couvrir un peu plus visiblement...

- C'est-à-dire ?

- Hé bien...vous habiller en mode « camouflage » : un jean, une casquette et des lunettes de soleil...car dans cette tenue, vous allez me rameuter tous les hommes louches du quartier !

- Et c'est de ma faute ? Me demande-t-elle en souriant.

- Non, mais vous savez l'effet que vous faites sur les hommes...

- Tous les hommes ?

Je la regarde en baissant les yeux pour plonger dans ses deux prunelles bleus qui m'observent...un regard intense comme si elle voulait lire en moi...

- Je pense que cette soirée vous l'a démontré, non ? Entre Mark, Andrew, ce groupe d'écervelés...

Je quitte son regard et j'aperçois alors les abords de la maison : nous avions effectué la dernière partie du trajet en mode automatique sans que je ne réalise vraiment le chemin parcouru.

Nous montons les marches du perron, et j'ouvre la porte de la demeure, après avoir récupéré la clé dans la poche intérieure de ma veste.
Je jette un œil rapide à l'intérieur puis je fais signe à Amelia de rentrer.
Elle allume la lumière et quitte son trench en le posant sur le porte manteau.
Elle se déchausse et perd instantanément douze centimètres, ce qui me fait sourire alors qu'elle retrouve sa taille naturelle.
Elle me sourit en se retournant et monte directement à l'étage.
Je fais le tour du rez-de-chaussée comme à mon habitude et vérifie la fermeture des fenêtres et de la porte d'entrée.
J'éteins la lumière de l'entrée et rejoins l'étage à mon tour.
Arrivé devant ma chambre, j'entends un murmure me parvenir depuis l'autre extrémité de l'étage.

- Owen ?

Je me décale et me dirige en direction de la voix d'Amelia.
Je la distingue dans la pénombre, dans l'encadrement de la porte, le rouge de sa robe scintillant presque.

- Qu'est-ce qui se passe ?

Elle cherche mon regard quelques instants.

- Je vais encore avoir besoin de vous...

Je l'observe, surpris et intrigué par sa remarque.
Elle s'avance dans sa chambre et je la suis, ignorant encore ce dont elle a besoin.
Elle a maintenu la pièce dans l'obscurité et seule la lueur provenant de l'extérieur par la fenêtre, éclaire faiblement sa chambre.
Elle s'arrête une fois devant son lit sur lequel repose le kimono qu'elle avait quitté quelques heures plus tôt.
Elle me fait face, les deux étincelles de son regard illuminant son visage.
Sa voix est faible quand elle reprend la parole.

- J'ai besoin de vos mains pour me...déshabiller...

En l'aidant quelques heures plus tôt, je n'avais pas anticipé une seconde que j'allais devoir l'assister pour le but inverse.
Elle se retourne, et décale ses cheveux sur le côté pour découvrir le dos de sa robe.
Dans ce moment, je suis presque reconnaissant qu'elle ait décidé de ne pas allumer la pièce...même si cela donne une ambiance encore plus électrique à l'instant.
Mes doigts trouvent la fermeture de sa robe sans difficulté.
Je fais glisser doucement la fermeture, le bruit métallique pour seul son autour de nous.
Je distingue progressivement la dentelle de son soutien gorge se dévoiler, puis sa peau qui se révèle...qui m'apparaît comme dorée dans l'obscurité qui nous entoure.
Les deux pans de la robe se détachent de part et d'autre de son corps alors que je parviens au terme de la fermeture, nichée au creux des reins d'Amelia.
Je n'attends pas une indication de sa part et je prends la liberté de décaler un peu plus les deux parties de la robe, puis de tirer pour la faire glisser légèrement.
Une ultime pression de ma main et la robe tombe aux pieds d'Amelia, la laissant couverte seulement de son ensemble de lingerie.
Je perçois la respiration d'Amelia se faire plus profonde et plus forte alors que la mienne s'accélère sensiblement.
Je me décale doucement de son corps devant moi, mais sa main droite m'arrête et me ramène vers elle.
Elle guide ma main vers son épaule puis vers son dos contre son soutien-gorge.
Elle croise mon regard timidement en tournant la tête et je remarque qu'un frisson la parcourt subitement.
Mes yeux la dessinent dans la pénombre : son corps captant les lueurs de l'extérieur, et ressortant comme entouré d'un halo de lumière.
Ma main qu'elle avait guidée contre elle reste posée sur son dos : je ressens la chaleur, la douceur de sa peau sous mes doigts.
Ma paume glisse contre elle et se cale à la jointure de son soutien-gorge. Ma seconde main vient rejoindre la première alors que la tension que j'avais ressentie plus tôt dans la journée s'éveille à nouveau au plus profond de moi.
Je reste fixé quelques secondes sur mes mains ainsi placées sur sa peau, hésitant presque à faire ce qu'elle me réclame pour prolonger le moment...car j'y prenais goût : la toucher, la sentir vibrer sous mes doigts, c'était plus fort que moi...
Je finis par détacher les armatures de son soutien gorge et par retirer la pièce de lingerie, en la maintenant dans ma main.
Mon rythme cardiaque s'accélère, mais contrairement à la scène qui s'était déroulée quelques heures plus tôt, je reste calme devant la suite de réactions qui me gagne.
Je me penche légèrement en contournant Amelia : je dépose le soutien-gorge sur le lit et m'empare du kimono.
Je reprends ma place dans son dos et l'aide à enfiler le kimono.
Je la tourne ensuite vers moi : une apparition furtive de son corps et de sa poitrine avant que je ne referme le vêtement en nouant un nœud devant elle.
Pendant ce court instant, je sens son regard me scruter.
Je perçois en parallèle, mes envies d'homme s'exprimer dans un coin de mon esprit.
Une de mes mains reste fixée sur le nœud de son kimono alors qu'une voix s'élève peu à peu...me suggérant de défaire ce nœud que je venais de nouer.
Quand je relève les yeux, le regard d'Amelia m'apparaît distinctement mais avec une lueur différente : une intensité sombre et mystérieuse que j'avais rarement vue et qui me fascine.
Je sens ses doigts trouver les miens, posés sur le nœud de son kimono : elle s'appuie ainsi sur ma main et je distingue son visage se rapprocher rapidement du mien.
Deux lèvres douces et chaudes trouvent ma joue droite puis laissent s'échapper un murmure : « Merci. Bonne nuit».
Elle se détache de moi dans un souffle.
Sa main quitte la mienne et je retire à mon tour ma main de ce tissu de soie auquel je m'étais accroché...comme dernier rempart pour ma volonté.
Ses yeux scintillent devant moi.
Je n'arrive pas à m'en détacher.
Je m'y perds alors que j'observe des reflets danser au cœur de ses pupilles...
Jusqu'à' ce qu'une mèche de cheveux tombe devant ses yeux et me cache cette lueur fascinante.
Ma main droite apparaît alors dans mon champ de vision : mes doigts capturent cette mèche et la repositionnent derrière son oreille.
Et un mouvement de ses paupières capte mon attention.
Deux paupières qui se ferment et qui s'associent à une pression appuyée de son visage contre ma main...comme si elle voulait accentuer le contact et le prolonger.
Une réaction qui me fait aussitôt détacher ma main.
Je répétais le geste qu'un autre homme avait eu plus tôt dans la journée.
Un geste dont je n'ai même pas été conscient, comme si j'étais spectateur de la scène.
Et spectateur de sa réaction qui ne ressemble en rien à celle observée dans sa loge, avant son passage télé.

- Bonne nuit...finis-je par murmurer.

Je recule d'un pas, puis me retourne et quitte la pièce.
Je retrouve ma chambre en quelques pas et m'assois sur mon lit.
Une chaleur toute nouvelle me fait réagir.
Une chaleur qui se diffuse encore sur ma joue.
Ma main droite s'élève et trouve cette partie de mon visage où ses lèvres s'étaient inscrites une fraction de secondes. Un court instant mais suffisant pour m'envelopper d'une vague de douceur.
Pour alimenter cette dépendance qui m'imprégnait et se diffusait en moi.
Une dépendance bien plus forte qu'une simple attirance.
Que la violence d'un désir ou d'une pulsion qui pourrait me saisir à tout moment, me rappelant que j'avais les mêmes faiblesses que tous les hommes.
Cette dépendance qui s'installait était plus insidieuse, plus redoutable et j'en étais conscient en percevant ma peau vibrer sous mes doigts : une dépendance unique...à sa seule présence...à sa douceur...à sa tendresse.

Une tendresse que me réclamait toutes les fibres de mon corps et qui ranimait mon cœur.