- Bonsoir, m'a lancée l'inconnue avec un joli sourire.
- Bonsoir, ai-je répondu un peu moins à l'aise.

Certainement une personne rodée à ce genre d'exercice et peut-être même dans son élément, me suis-je dit de suite. En tout cas, je lui étais au moins reconnaissante de ne pas me laisser planter comme une potiche dans un coin de la salle. Elle est d'abord restée un instant à côté de moi, silencieuse, jetant un regard circulaire à l'assemblée, avant de soupirer – tout en me faisant un clin d'œil :

- Que ces soirées sont monotones...!

Ouff et re-ouff ! Quelqu'un qui semblait à peu près du même âge que moi et qui partageait également mon point de vue sur ces réceptions. J'ai senti qu'on allait pouvoir bien discuter toutes les deux...

- Oui..., ai-je reconnu volontiers. Mais, je suppose que certains doivent s'y plaire...
- Ouais, ceux qui viennent pour y parler affaires ou autre, a-t-elle commenté en retenant un petit rire.

Contente de voir aussi, que sous ses airs de « fille à papa », elle était plutôt détendue.

- Au fait, m'a-t-elle soudain dit avec entrain, je m'appelle Dominika !
- Enchantée. Moi, c'est Anja.
- Ah ! Hé bien tu vois, il ne me manquait plus que ton prénom !

Je l'ai aussitôt regardée légèrement déconcertée - ne comprenant pas le sens de sa réflexion...

- Oui, s'est-elle alors empressée de m'expliquer d'un ton léger, j'ai déjà eu l'occasion de te voir dans un magazine, mais ces incompétents n'ont même pas été capables d'écrire qui ils avaient photographié !

Hé bien, si vous connaissez l'expression : « se prendre une douche froide », sachez que je venais de m'en prendre une à l'instant, et une de taille – parce que je m'attendais à tout, sauf à ça...

Honnêtement, je n'ai pas eu besoin de réfléchir trois heures pour comprendre à quoi elle faisait allusion. Certes, l'affaire semblait belle et bien être terminée, elle n'en demeurait pas moins trop fraîche dans mon esprit pour ne pas me revenir en mémoire en une fraction de seconde.

Cette fille venait de me déclarer ça de manière dégagée, voir même amusée, telle une anecdote à la mode que les gens colportaient à la moindre occasion. Mais moi, je n'ai pas trouvé ça distrayant, mais alors, pas du tout !

Paradoxalement, d'un autre côté, j'étais assez impressionnée. Comment ? Depuis tout ce temps, cette fille se souvenait de moi ? Par rapport à des photos floues en plus ?...alors qu'elle ne m'avait jamais rencontrée auparavant...C'était dingue ! à moins que...

Malheureusement, sa décontraction persistante ne semblait pas communicative. De plus, j'aurais vraiment aimé qu'elle change de sujet au plus tôt - mais je ne me suis pas permise une telle demande, dans la mesure où je ne la connaissais pas et ne voulais pas lui paraître incorrecte. J'ai alors pensé qu'en restant simplement silencieuse, en n'alimentant pas cette conversation, elle comprendrait d'elle-même que me remémorer de tels évènements ne me faisait pas plaisir...

Hé bien non ! Ou elle était cruche, ou elle était sadique ! (je vous laisse deviner) Et pire encore, avec la tête que j'ai tiré, elle a dû croire bon d'essayer de me réconforter ! (comme si j'en avais besoin)

- Oh ! Il ne faut pas t'en faire, m'a-t-elle dit sur le ton de la confidence-rassurante. Tu sais, avec Karl, on y a toutes eu droit un jour...

Oups ! J'ai dû faire une drôle de grimace sur le coup - car ce qu'elle venait de me sortir m'est bizarrement resté en travers. J'avais mal entendu ou elle avait dit : « On »...? « On y a toutes eu droit »...? ce n'était pas possible. Car, ou elle s'exprimait mal, ou j'avais ni plus ni moins à côté de moi l'une des ex. de Karl ! Non mais, vous parlez d'une rencontre...!

Mais ce que j'ai réalisé ensuite assez rapidement, c'est qu'elle était venue me voir délibérément et en sachant aussi qui j'étais...Car à moins que je ne me trompe, si elle était qui je pensais et qu'elle suivait avec tant d'attention l'actualité sentimentale de Karl, elle devait aussi savoir que nous étions « toujours » ensemble - et même sans aller fouiller dans les poubelles de mon petit-ami, dans la mesure où nous étions arrivés en même temps et étions également restés très proches jusqu'à il y a encore peu de temps, c'était vite vu pour ce genre de déduction...

Un doute m'a alors pris : est-ce que c'est moi qui devenais parano. ou elle avait volontairement attendu que Karl s'éloigne pour venir me parler ?

Oh lala ! Le côté sympathique que je lui avais trouvée de prime abord s'est subitement envolé. Dès lors, je n'ai aspiré plus qu'à une chose : repérer dans cette foule une personne que je connaissais un tant soit peu et qui fut libre, pour aller la rejoindre et fausser ainsi compagnie à cette « belle » plante que j'ai suspecté être toxique...voir vénéneuse ! Plante qui a malgré tout poursuivi, sans se soucier de mes réactions, son monologue :

- ...un petit cliché volé par-ci, un autre par-là. Mais quand même ! c'est la première fois que je le vois demander une interdiction de publication !

Ça a semblé l'ébahir, et moi, ça a commencé à m'agacer (pour ce qui était de me troubler, je vous « rassure », c'était pas mal non-plus). Car elle avait beau, à l'évidence, déjà être sortie avec Karl – et donc avoir été, au moins pour cette période, intime avec lui – cette manière qu'elle avait d'en parler me donnait la désagréable impression qu'elle pensait avoir conservé comme un droit de regard ou de passage sur sa vie privée.

- Dis, honnêtement, m'a-t-elle soudain demandée très directe, avec une mine aussi avide de savoir que réjouie, c'est toi qui lui a demandé « ça » ? d'interdire vos photos ?

Raaaaah ! Non mais vraiment ! Pour qui est-ce qu'elle se prenait celle-là ?

Très sincèrement, j'étais à deux doigts de lui déclarer ouvertement que je n'avais pas envie de lui parler de ce genre de chose, que ça ne la regardait pas, ou carrément de « m'excuser » auprès d'elle et de la laisser en plan. Mais j'ai instantanément repensé à Karl et me suis dit que pour lui, je pouvais peut-être tenir encore un peu le coup avant de démarrer ce qui risquait fort de dégénérer en scandale (et pour une première dans ce milieu, il valait mieux éviter, il me semble). Je me suis donc contentée de me renfrogner suffisamment pour que cette fille interprète correctement mon comportement, et ai soupiré en guise de réponse.

Horreur ! Loin de la gêner, ma réaction a semblé la combler, cette peste !

- Mmoui, je vois...Mais tu sais, tu as peut-être eu tort d'agir ainsi, m'a-t-elle confiée d'un air docte. Je connais une personne qui s'est servie de cette publicité providentielle, et ça lui a ouvert pas mal de portes...

Ça lui a ouvert des portes ? Tant mieux pour elle ! Je n'en avais strictement rien à faire. Et la seule chose que cette remarque m'a inspirée, fut que si cette fille ne se taisait pas rapidement, elle risquait de s'en prendre une dans son joli minois, de porte. Désolée, mais là, je n'en pouvais plus ! J'ai même pu sentir mon visage s'empourprer par la colère qui me gagnait toujours un peu plus.

Ah, y'a pas à dire ! Quel flair j'avais eu avec cette nana ! Effectivement, je pouvais d'autant mieux comprendre à ce moment-là pourquoi les parents de Karl avaient été si soulagés de le voir sortir avec une fille comme moi ! Parce que s'il ne leur avait jamais ramenés que des spécimens pareils, y'avait véritablement de quoi s'inquiéter !

Bon, maintenant, il fallait mettre un terme à tout ça – ça avait assez duré.

- Écoute Dominika, ai-je dit en essayant de me contenir. Je ne sais pas trop pourquoi tu me racontes tout ça, mais sincèrement, même si c'est tant mieux pour cette fille, moi, ça ne m'intéresse pas, d'accord ? Et pardon de pouvoir paraître impolie, mais ce qu'il a pu se passer entre toi et Karl, ça ne m'intéresse pas non-plus !

Avec ça, j'espérais l'avoir faite taire...Mais non !

- Attends un instant, ma petite...

« Ma petite »...?

- ...je vais te dire une bonne chose, parce que je crois bien que comme nous toutes...

«Comme nous toutes »...? Hé ! Je ne faisais pas parti du « Club des ex. de Karl », moi ! Et même si un jour (que j'espérais ne jamais voir arriver) on se séparait, il ne faudrait pas compter sur moi pour prendre la carte d'abonnement, compris ?

- ...tu commets la grave, très grave erreur, de penser que Karl a trouvé en toi la personne idéale, qui va changer sa vie, le métamorphoser, le faire rentrer dans le droit chemin en oubliant les fêtes un peu trop arrosées, les pétages de plomb, les nuits animées et tout ce qui va avec de débauché. On parle de Karl-là ! On ne refait pas un homme... Et dans la mesure où en plus, sans vouloir être méchante, tu n'as pas vraiment le profil des filles qu'il aime et a l'habitude de fréquenter, tu devrais faire gaffe à la désillusion qui te guette...Tu comprends ce que je veux dire ?

Elle a ensuite marqué un temps d'arrêt et m'a observée avec attention (ou jubilation...? c'était affreux). Quelle façon horrible de me parler...de moi...de Karl. Le pire, c'est que si elle ne s'était finalement pas montrée si indiscrète et d'une certaine manière, vulgaire sur la fin de ses propos, j'aurais presque pu penser qu'il s'agissait-là d'une ultime, mais éprouvante tentative de mon père pour essayer de m' « ouvrir les yeux » sur le gendre que je risquais un jour de lui infliger. Mais non, ce n'était pas possible...pas comme ça...parce que là, c'était méchant...

Cela-dit, pour en revenir à ses paroles, concernant le comportement de Karl, je m'étais toujours bien doutée qu'avant de me rencontrer (avec tout ce que j'avais pu entrapercevoir dans les magazines...y'a pas à dire, je les hais ceux-là !), il était sorti et avait bien « profité de la vie », comme on dit. Mais je n'avais jamais cherché à savoir comment il s'amusait alors. Ça ne me regardait pas, et même dans l'éventualité où j'aurais, à moment donné, ressenti le besoin de savoir ce qu'il en avait été, c'est à lui que je me serais adressée, pas à une personne comme elle qui cherchait manifestement à me le dépeindre sous des aspects pour le moins peu reluisants...et qui violait sans délicatesse son intimité...

En dehors de ça, je crois que ce qui m'a fait le plus mal, c'est cette manière qu'elle a eu de caricaturer et d'essayer de saccager les jolis sentiments que je ressentais pour nous deux - que je ressentais si fort, qu'il m'était simplement impossible d'envisager qu'ils ne puissent être vrais...qu'ils ne puissent être partagés par l'homme que j'aimais...Et cette fille, cette fille avait essayé de détruire ce qui faisait battre mon cœur..je la détestais pour ça.

Affreuse ! Acariâtre ! Frustrée ! Voilà ce qu'elle était. Mais malheureusement pour elle, j'avais trop d'amour pour Karl pour tomber dans son piège. Il était comme il était, avait fait ce qu'il avait fait, et je n'avais pas à le juger ou revoir mes positions par rapport à ça. Il avait une vie quand même !...et ça, je l'ai toujours respecté.

- Tu es vraiment horrible, ai-je murmuré tout à coup, sans même me donner la peine de la regarder. Tu crois peut-être le dégrader en disant tout ça, mais finalement, c'est toi que tu dégrades...toute seule...

Je n'ai espéré aucune réaction de sa part. Je lui ai simplement dit ce que j'ai ressenti sur l'instant face à une telle agression. Elle aurait alors pu s'énerver, ou prendre la mouche et partir. Mais non. Elle est solidement restée enracinée à mes côtés (une vrai plante vénéneuse, je vous dis !). J'ai alors réalisé qu'à ce moment, nous étions en train de regarder la même chose...ou plutôt, la même personne : Karl. Karl, qui nous tournait le dos et qui bavardait toujours avec ces grosses huiles. Karl, décidément, l'objet de tant de convoitises...

Tout à coup, sans même savoir pourquoi - ni même me demander d'où ça pouvait me venir – j'ai eu l'inspiration pour retourner la situation à mon avantage. (Ah non, je ne pouvais plus en rester là avec cette...cette...Bon, vous m'avez comprise, hein !)

- Il doit vraiment te manquer et être un garçon bien, pour que tu sois aussi jalouse et aigrie de la vie, et que tu viennes jusqu'à t'en prendre à moi, comme ça...

Sa réaction n'a pas traîné.

- Pardon ? Tu plaisantes, j'espère ? m'a-t-elle aussitôt rétorquée incrédule et moqueuse, avant de me dévisager un instant comme si elle me jaugeait. Humm...je crois vraiment que tu as besoin qu'on t'ouvre les yeux Cendrillon. Parce que le garçon que tu vois là-bas, contrairement à ce que tu crois, est loin d'être aussi gentleman que tu ne sembles le penser. Et si tes petites oreilles ne supportent pas d'entendre tout ce qu'il est capable de faire, n'oublie jamais qu'il est une star et ne cessera jamais de l'être. J'espère pour toi que tu as simplement le cœur bien accroché...

Hein ? De quoi ? Oh ! Mais faites la taire ! Quelqu'un ! Une massue, une corde, une hache, n'importe quoi, mais faites la taire ! Elle ne comprendra donc décidément jamais rien à rien cette greluche ?

- Donc, si tu y tiens tant, je ne te parlerai pas du passé que tu t'obstines à occulter pour parfaire ton tableau idyllique, mais davantage de ton présent...

« Mon présent » ? Qu'est-ce qu'elle voulait dire ? Non, rien à faire, elle avait beau vouloir se donner des airs de « je-viens-te-mettre-en-garde-parce-que-tu-cours-un-grave-danger », son comportement faisait que c'était elle le danger à éradiquer ! C't'espèce de vampire !

Néanmoins, je dois reconnaître que, pour une obscure raison, cette énième phrase a attisé ma curiosité. Je me suis alors tournée vers elle, sourcils froncés.

- Parce que vois-tu, Anja, m'a-t-elle dit d'un ton très calme, plutôt que d'être venue te parler avec autant de gentillesse et de générosité...

*Un verre d'eau ! Je m'étouffe !*

- ...j'aurais plutôt dû logiquement venir t'écraser comme un moucheron.

Ah bon ? Hé bien, voilà autre chose !

Je l'ai regardée effarée...

- Oui ! Parce que ce que ton « cher et tendre » semble t'avoir cachée, et même très bien cachée d'ailleurs, c'est qu'il sortait avec moi quand vous vous êtes tendrement enlacés après votre petite balade en ville ce samedi-là...et que nous étions toujours ensemble le lendemain, ajouta-t-elle avec un sourire satisfait. Je te présente le « vrai » Karl. Alors...? le mythe s'écroule...?