Epilogue

La chambre d'hôpital était blanche, d'un blanc crémeux et lumineux, que les rayons du soleil faisaient paraître encore plus éclatant. Kyle avait eu du mal à s'y habituer au début, après ces longs jours enfermés dans le noir, et il lui avait fallu s'y faire tant bien que mal. Le point positif était que cette lumière était la preuve irréfutable qu'il n'était plus enfermé dans la geôle de Cartman. Le point négatif était qu'elle ne faisait que dévoiler un peu plus aux gens qui venaient sa maigreur, sa pâleur et l'absence de vie dans ses yeux.

Cela faisait deux jours qu'il était ici. Deux jours qu'il avait échappé à Cartman et à ses tortures, mais il n'arrivait toujours pas à le réaliser complètement. Il lui arrivait encore très souvent de se dire que tout ça n'était qu'un rêve, une illusion inventée de toute pièce par son esprit martyrisé, et que le réveil serait aussi brusque que douloureux. Comment aurait-il pu en être autrement? Cartman n'était-il pas au fond ce monstre terrible et tout-puissant qui l'avait tenu à sa merci pendant de longs mois? Oui, lui disait son cœur. Non, lui répliquait son esprit.

Kyle n'avait pas vraiment eu le temps de repenser à tout ça, parce qu'il avait reçu énormément de visites depuis qu'il était entré ici. Il y avait d'abord eu ses parents et son frère, sanglotant et soulagés de le savoir vivant. Quand il les avait vus, Kyle avait pris conscience qu'il avait cru ne plus jamais les revoir, et ses sanglots avaient été au moins aussi intenses que ceux de sa famille. Il y avait eu aussi les autres garçons de la classe, qui avaient juré de le soutenir jusqu'au bout. Bebe, en larmes et pleine de remord quand elle avait su que ses ragots avaient contribué à faire tomber Kyle entre les griffes de Cartman. Des journalistes avides de renseignements sous leurs dehors compatissants, qui eux avaient été rapidement renvoyés par le personnel de l'hôpital. Le sergent Yates et son collègue Mitch, qui lui avaient dit qu'on avait retrouvé le corps de Kenny dans le jardin de Cartman, et que ça prouvait définitivement la véracité de l'histoire que Stan leur avait raconté. Les mêmes quelques temps plus tard, pour lui annoncer que le cadavre d'Eric Cartman avait été retrouvé à quelques kilomètres de South Park. Ils n'en avaient aucune certitude pour le moment, mais il semblerait que le gros se soit doucement vidé de son sang en essayant de fuir le Colorado. Les blessures que Kyle lui avaient causées avaient finalement eu plus d'effet qu'il n'avait cru sur le moment.

Il y avait eu aussi un avocat, venu lui expliquer toute une série de détails juridiques auxquels il n'avait pas compris grand-chose, et auxquels il ne s'était guère intéressé en vérité. Le rabbin de South Park, venu lui offrir un soutien spirituel. Un psychologue, qui avait essayé, en vain, de le faire parler de sa séquestration dans la cave de Cartman. Les parents de Kenny, effondrés, voulant entendre de la bouche de Kyle les circonstances exactes dans lesquelles leur fils avait trouvé la mort. Ca avait été le moment le plus difficile pour Kyle, qui se sentait toujours responsable de la mort de son ami. Mais les Mc Cormick ne l'avaient accusé en rien. Au contraire, le récit hésitant du jeune garçon avait semblé les consoler un peu dans leur peine.

« En fait il s'est conduit en héros, pas vrai? Avait sangloté Carol. C'était pas un violeur notre Kenny…C'était un brave garçon. Il est mort en essayant d'aider son copain… »

Les yeux embués, Kyle avait confirmé. Oui Kenny s'était conduit en héros. Il avait été, et de loin, le plus courageux de tous dans cette histoire. Les parents de Kenny étaient partis en le remerciant, mais Kyle se sentit terriblement mal les heures qui suivirent leur départ.

Tout le monde était venu le consoler. Tous lui avaient offert leur aide pour surmonter cette épreuve. Personne n'avait cherché à l'accuser, personne ne lui en voulait, tout le monde le plaignait. Les journaux le décrivaient comme une victime, les habitants de South Park comme un martyr, peut-être admirait-on secrètement son courage et sa volonté de survie dans cette situation. Cartman était mort, et jamais plus il ne pourrait lui faire de mal.

Tout ça ne changeait rien au fait que sa vie était foutue.

Tout le monde était au courant de ce qui s'était passé. Les journaux avaient révélé les détails les plus sordides de l'histoire au pays entier. Kyle était désormais devenu célèbre, horriblement célèbre. Déjà, la mairie de South Park avait du prendre des dispositions pour empêcher des journalistes surexcités de se précipiter en masse dans la chambre du jeune garçon, afin d'y recueillir son témoignage. Maintenant Kyle ne pourrait jamais plus oublier. Il resterait aux yeux de tous le garçon qui a été violé et torturé par un sadique. Quelle ironie, il avait cédé à Cartman, au début, parce qu'il avait peur que cette histoire ne soit révélée au grand jour. Et il avait subi le pire, pour rien. Pour absolument rien.

Kyle ne le supportait plus. Il ne supportait plus que les gens le regardent avec cette lueur de pitié dans les yeux. Il ne supportait plus d'entendre les paroles de consolation, les promesses de soutien, les tentatives hésitantes pour le pousser à raconter son supplice. Kyle voulait être seul, il voulait oublier, il voulait effacer de sa mémoire toute cette douleur, cette haine de lui-même et cette culpabilité qui le rongeait. Il voulait se débarrasser de la souillure qui lui collait à la peau. Mais c'était impossible, et il le savait parfaitement. Cartman n'avait peut-être pas réussi à le tuer, mais pour le reste, il avait accompli son fantasme: il avait brisé définitivement la vie de Kyle.

Le jeune garçon posa les yeux sur le plateau de médicaments posé sur sa table de chevet. Il tendit la main et attrapa un tube de comprimé. Le nom ne lui disait rien. Il regarda la liste des ingrédients, mais fut incapable de deviner à quoi servait ce truc. Un somnifère peut-être? Un anxiolytique? Peu importait au fond, Kyle savait que même l'aspirine, à trop forte dose, pouvait être mortelle.

Il l'ouvrit, et une odeur douceâtre frappa ses narines. Il y avait beaucoup de comprimés dans ce tube, une douzaine à vue d'œil. Est-ce que ça suffirait? Allait-il enfin pouvoir s'endormir pour toujours, et ne plus jamais repenser à tout ça? C'était terriblement tentant…

Kyle était en train de demander s'il oserait avaler l'intégralité du tube quand la porte s'ouvrit. Stan entra dans la chambre, un sourire aux lèvres, qui s'effaça instantanément quand il vit son ami avec un tube de médicaments dans les mains. Il ne lui fallut qu'une fraction de seconde pour comprendre ce que Kyle avait en tête.

« Kyle? Mais enfin qu'est-ce que tu fais? »

Il se précipita sur lui et lui arracha le tube des mains. Un peu honteux, le roux se laissa faire.

« A quoi est-ce que tu penses enfin? S'exclama Stan avec colère. Tu n'as pas l'intention de te suicider quand même? »

Le silence de Kyle était en soi une réponse. Stan reposa le tube sur la table de chevet et s'assit près de son ami. Il lui prit la main, et Kyle, qui d'habitude n'acceptait de personne d'autre que du médecin ce genre de contact, n'essaya pas de la dégager. Il garda les yeux baissés.

« Kyle…reprit Stan d'une voix plus douce. Tu veux vraiment en finir? Mais pourquoi?

-Pourquoi? Répéta Kyle avec un ricanement qui ressemblait à un sanglot. C'est toi qui me demande pourquoi? Alors que tu sais…tu sais tout. Tu sais très bien pourquoi. »

Stan garda le silence une seconde, sans vraiment savoir quoi répondre. Kyle le regarda en face, et ils échangèrent un long regard qui valait autant que tous les discours du monde. La main de Stan se serra un peu plus, et bizarrement Kyle s'en voulut de son geste idiot. Après tout ce que Stan avait fait pour lui, ce n'était peut-être pas très malin de vouloir en finir aussi bêtement.

« Si tu meurt, dit enfin Stan en prononçant soigneusement chaque mot, si tu te suicides, alors tu laisses Cartman gagner pour de bon. C'est comme si tu reconnaissais ouvertement qu'il a réussi à te dominer au point que tu ne peux plus vivre par toi-même.

-Et c'est la vérité. Il m'a détruit. Comment je pourrais vivre comme avant maintenant?

-Ca tu ne le peux pas. Ce n'est pas la peine de te raconter des histoires, tu ne pourras sans doute jamais retrouver la même vie qu'autrefois. Mais ça ne veut pas dire que tu ne dois pas essayer. Te donner la mort, ça serait la pire chose à faire. Tu dois lui montrer qu'il n'a pas réussi à te briser comme il l'aurait voulu. Ne lui laisse pas ce plaisir. Tu en es capable, je le sais.

-Non, murmura le jeune roux. Je ne peux pas. C'est trop…C'est trop difficile…de se souvenir.

-Alors si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour moi. Et pour tous ceux qui t'aiment. Comment crois-tu qu'on se sentirait si on te perdait si vite après t'avoir retrouvé? »

Pour la première fois depuis longtemps, Kyle sentit des larmes perler à ses paupières. Il cilla, mais ne put contenir le flot qui coula librement sur ses joues. Stan fouilla dans ses poches et en retira un mouchoir propre, dont il se servit pour essuyer les traces. La sollicitude toute simple de ce geste arracha des sanglots à Kyle, des sanglots mêlant à la fois le soulagement, l'inquiétude, le chagrin et la reconnaissance. Quand il comprit qu'il ne pourrait pas endiguer ces pleurs-là, Stan abandonna son mouchoir et serra son meilleur ami contre lui. Kyle s'abandonna à cette étreinte et pleura tout son saoul, pendant de longues minutes.

Vivre? C'était là une tache difficile, bien plus qu'il n'y semblait en réalité. Kyle n'était pas sûr d'y arriver. Vivre avec ces souvenirs serait presque aussi terrible que de subir à nouveau l'esclavage et la torture. Mais peut-être que Kyle pouvait essayer. Essayer de vivre…avec l'aide et le soutien de son meilleur ami.


Et voilà, c'est la fin. La fin d'une fic qui m'aura quand même pris 26 chapitres, et plus d'un an d'écriture, la plus longue que j'ai faite pour le moment! Et ce fut une expérience très intéressante pour moi.

Je voudrais remercier tous les gens qui ont pris le temps de lire "La Dette", de la suivre, et de la commenter régulièrement. C'est grâce à vous que j'ai eu la motivation nécessaire pour poursuivre cette aventure, et l'achever. Et je remercie tout particulièrement ceux qui n'hésitaient à me critiquer, me dire où ça allait et où ça n'allait pas, car ce sont les lecteurs sincères comme eux qui se révèlent réellement utiles dans l'évolution de mon écriture!

J'aimerais maintenant avoir votre avis objectif sur l'ensemble de la fic. Qu'en avez-vous pensé? Des défauts? Des qualités? Vous avez été déçus à un moment? Ou entièrement satisfaits de bout en bout (ce qui m'étonnerait quand même). Tous les avis, critiques, remarques, sont les bienvenus, et m'aideraient à m'améliorer dans mes futurs écrits!

Encore merci, et à une prochaine fois peut-être!

ps: oui je sais, Kenny n'a pas ressuscité dans cette fic...mais j'avais inventé l'histoire avant la saison 14, et je n'ai pas eu envie de la changer même après avoir vu les épisodes de la fin (excellents d'ailleurs, mais je ne spoile pas plus pour ceux qui n'ont pas vu la série).