Le lendemain, elle se retrouvait déjà de nouveau en chemin avant le lever du soleil. La clarté aveuglante du ciel était déjà bien suffisante pour lui faire plisser les yeux. Elle estimait qu'il était environ sept heures ; elle s'était levée tôt pour se donner le temps de trouver l'adresse où Lincoln lui avait indiqué qu'elle pourrait essayer de demander de l'aide. Ou du moins, un accord. Elle s'était donc rendue dans un quartier de l'ancien marché plutôt désert, qui était tombé sous la coupe d'un autre gang étranger et demeurait plutôt calme, puisqu'il ne possédait plus vraiment de cible de convoitise pour les autres : le marché régulier disparu, il ne restait que des restes de quartiers résidentiels légèrement plus aisés que le côté du bidonville ou les filles s'étaient installées, et les habitants pouvaient s'y réfugier en attendant que la situation générale se calme. Elle n'avait été arrêtée par personne jusqu'à présent, mais restait constamment sur ses gardes, car elle se sentait épiée.
Elle repensait à tout ce qu'avait bien voulu lui dire Lincoln ; il l'aiderait dans la mesure du possible, c'est-à-dire tant qu'il ne contreviendrait pas trop aux décisions de son propre groupe, les Fennecs, qui venaient de TonDC, à qui il ne pouvait pas non plus demander d'aide. Ceux-ci n'avaient en effet aucun intérêt à plonger dans d'autres histoires que celles liées à leur participation à la course et au territoire qu'ils s'étaient délimité. Cependant, il lui avait parlé d'un autre gang venu de loin, et certainement attiré par la Motorholics aussi. Il ne lui en avait pas dit beaucoup plus, mais pensait qu'il avait le pouvoir de les aider à faire sortir Octavia et Monty de leur prison. Encore fallait-il qu'ils le veuillent... Quand Clarke lui avait demandé de l'y conduire, réfléchissant déjà à la monnaie d'échange qu'elle pourrait proposer. Lincoln avait cependant refusé, arguant qu'il avait une chose à faire et que ce serait à elle de s'y rendre seule, « à ses risques et périls », cependant. Il avait fini par lâcher qu'il ne serait certainement pas accepté dans le périmètre récupéré par l'autre gang, mais était parti avant que Clarke ait pu l'interroger davantage. Elle savait seulement vers quel endroit il lui faudrait aller pour tomber sur un des chefs.
Et apparemment, elle était arrivée. Elle toisa le haut bâtiment décrépi devant lequel s'entassaient habituellement les marchands de gourdes et de peaux en tous genre, et regarda tout autour d'elle pour vérifier une fois de plus qu'elle était bien seule. Elle ne parvenait pas à distinguer ce qui se cachait derrière les ouvertures qui tenaient lieu de fenêtre, plongées dans l'ombre et faisant un fort contraste avec l'éclat des façades baignées de rayons de soleil, mais se décida tout de même à entrer après avoir touché du bout des doigts la lame rassurante de son couteau coincé derrière sa ceinture. Elle ne savait pas vraiment à quoi s'attendre en entrant dans la gueule du loup ; elle espérait simplement que le gang n'était pas qu'un repère de jeunes en mal de violence et avait des dirigeants à la tête froide à sa tête, comme semblait l'indiquer le calme qui régnait autour.
La blonde fit quelques pas dans le bâtiment ouvert, rabattant sa cape sur ses épaules pour découvrir son visage, et prenant le temps de s'habituer à l'ambiance plus sombre et fraîche. Lorsque ses yeux se furent habitués, elle commença à marcher le long du couloir, ne remarquant la jeune femme assise sur un carton qu'au moment où celle-ci se leva pour lui barrer le passage. Plus grande d'une tête, elle la regarda de haut en bas sans mot dire, puis étendit le bras devant elle afin de couvrir toute la largeur de l'étroit couloir.
« Qu'est-ce que tu veux ?
- Je suis venue parler à celui qui tient le coin, quel qu'il soit. J'ai une proposition à lui faire. »
La jeune femme aux yeux lourds sembla réfléchir quelques instants et lui demanda d'une voix toujours traînante si elle avait des armes. Clarke hésita avant de lui montrer son couteau, sans le lâcher.
« Quel genre de proposition, demanda-t-elle alors.
- Le genre confidentiel.
- Sans blague. Il va falloir m'en dire plus, si tu veux passer sans dommage. »
Un coin de ses lèvres s'étira dans un sourire moqueur à sa réponse. Clarke n'avait réellement aucune idée de ce qu'elle allait bien pouvoir inventer. Elle n'avait toujours pas trouvé ce qu'elle dirait au chef si elle réussissait à lui parler.
« T'es du coin, ma belle ? T'as été envoyée par Kane ? »
Elle avait plissé des yeux d'un air suspicieux, et cette dernière question alerta Clarke. Ce genre de statut pouvait s'avérer dangereux pour elle.
« Absolument pas. Je suis seule et je compte bien voir ton chef. Laisse-moi passer, si tu veux rester sans dommage. »
L'autre émit un petit rire en l'entendant réutiliser sciemment ses propres mots, mais ne bougea pas d'un pouce.
« Allez, dehors. Si tu ne veux pas m'en dire plus, tu ne rentres pas. »
Elle commença à s'avancer vers elle, mais la blonde refusa d'obtempérer, restant campée sur ses positions.
« J'ai besoin de passer.
- Et alors ? Tu n'as rien à faire ici, retourne d'où tu viens. »
Au moment où elle levait le bras pour attraper le poignet de Clarke, celle-ci se dégagea prestement. Elle avait dû faire un pas en arrière, et le regretta immédiatement. Devait-elle vraiment commencer à se battre, ou valait-il mieux revenir plus tard ? Le temps était compté, et elle repensa aux hommes de Jaha qui devaient être en route. Elle déplia alors le couteau qu'elle tenait toujours fermement dans sa main d'un geste sec du pouce.
« Oh, on dirait bien que tu ne veux pas te laisser faire.
- Effectivement. Laisse-moi passer, demanda-t-elle une dernière fois.
- Pour quelle raison ?
- Je connais Abby, du gang de l'Arche, mené par Jaha. Et j'ai une proposition à faire à ton chef, répliqua-t-elle avec assurance en suivant une inspiration soudaine.
- Tu vois que t'es à la botte de Kane. »
Et elle la désarma sans effort d'un geste de la main, envoyant son couteau valser contre le mur. Clarke eut à peine le temps de réagir en repliant ses poings devant elle avant de sentir le coup que lui décocha son adversaire sur la joue gauche. Elle vacilla mais baissa la tête instinctivement pour éviter un autre coup, qui cette fois visait sa gorge et dérapa sur le sommet de sa tête. Elle fonça la tête la première vers l'estomac de la femme qui n'eut pas le temps de l'éviter, juste de limiter l'impact en se détournant autant que la place le lui permettait. Clarke sentit malgré tout un bras se glisser sous sa gorge et relever sa tête en arrière tandis qu'elle-même agrippait ce qui se trouvait à portée de ses doigts, soit les longs cheveux épais qu'elle tira d'un coup sec pour la forcer à lâcher prise. Elles luttèrent comme ça quelques instants jusqu'à ce que la blonde parvienne à frapper sa mâchoire et ainsi se libérer de la prise devenue momentanément lâche de la jeune femme. Cette dernière se recula lentement, le visage assombri par de la colère.
« On arrête de jouer, maintenant. »
Et avant que Clarke ait eu le temps de se baisser pour ramasser son couteau, elle se jeta de nouveau sur elle, avec plus de force et de vigueur cette fois. La blonde n'eut le temps de rien faire ; elle se fit maîtriser en deux temps trois mouvements et violemment plaquer contre le mur alors que l'autre reprenait sa prise pour immobiliser son cou. Elle la tira en arrière, la forçant à se laisser guider, mais Clarke remarqua avec surprise qu'elle ne la poussait pas du bon côté du couloir : elles s'enfonçaient à l'intérieur du bâtiment. Elle esquissa un geste pour se dégager, histoire d'en voir les conséquences, et l'autre resserra sa prise, l'étouffant à moitié en signe d'avertissement. Clarke se laissa faire ; elle avait compris.
Elle fut relâchée seulement quelques minutes plus tard, lorsque la jeune femme la jeta à terre dans une pièce à l'étage, avant d'en sortir en refermant la porte. Clarke toussa en se relevant avec précaution, légèrement amochée par cette petite bagarre. Lorsqu'elle redressa sa tête endolorie, elle remarqua la présence d'un homme de stature large au milieu de la pièce. Celui-ci était debout, les mains dans le dos, et arborait une longue barbe sombre. Il avait aussi des marques noires qui s'assemblaient en une sorte de tatouage tribal sur les côtés de son visage buriné par le soleil et le vent. Il la fixait sans mot dire, attendant qu'elle reprenne son souffle et finisse de se masser le cou.
« Vous êtes... »
Mais elle ne finit pas sa question, interrompue par une quinte de toux. Elle aurait pu se dispenser de serrer si fort, pensa-t-elle.
« Gustus. »
Elle releva la tête, surprise de l'entendre terminer sa phrase, et surtout se présenter sans tergiverser. Elle décida d'en faire de même :
« Clarke. Vous êtes à la tête de tout ça ? »
Par « tout ça », elle désignait l'ensemble des gens qu'elles avaient passés en déambulant dans les couloirs et les escaliers, et qui ne s'étaient pas privés de commenter cette apparition.
« D'une certaine manière. Qu'est-ce que vous cherchez ici ? »
Il avait dû être prévenu par le garçon que celle qu'il avait appelé Echo avait envoyé les précéder. Elle ne le voyait nulle part, mais deux autres portes sur les bords de la pièce s'ajoutaient à celle qui se tenait dans son dos ; il avait dû sortir par là.
« J'ai une sorte de proposition » fit-elle en ayant l'impression de répéter ça pour la dixième fois de la journée.
L'homme ne broncha pas, attendant patiemment qu'elle continue. Sa présence seule intimidait quelque peu Clarke, qui ne se laissa cependant pas démonter. Elle allait essayer de vendre ses services et de les mettre en valeur. Elle se doutait que sa position particulière, bien présentée, pourrait être un atout de poids pour qui planifiait de marcher sur les plates-bandes de Kane, ou même de Jaha, qui était au sommet de la chaîne alimentaire ici. Il fallait absolument tourner les choses à son avantage.
« Si je ne m'abuse, vous devez connaître les relations qu'entretiennent Kane et Jaha. Kane qui mène la danse ici, et Jaha à Hon Buirgen. »
Elle hésita avant de faire précisément ce que sa mère avait voulu éviter, mais estimait qu'elle n'avait pas le choix. Avec un peu de chance...
« … vous connaissez aussi quelqu'un du nom d'Abby Griffin, très influente aussi auprès de Jaha. Et il se trouve que je suis en possession de moyens de pression sur elle. »
Elle rassemblait toutes les petites informations qu'elle avait pu collecter sur sa mère ces derniers jours, en écoutant autour d'elle ou en faisant carrément parler les gens. S'ils savaient rarement plus que quelques éléments qui incitaient à craindre sa puissance, cela avait au moins eu le mérite de permettre à Clarke de comprendre qu'elle était très haut placée à Hon Buirgen. Et celle-ci ne voudrait certainement pas qu'on révèle ses petits secrets à qui que ce soit, en particulier à un de ses adversaires. Ce que Clarke faisait était au comble du risque et elle ne savait pas si elle pourrait remplir une éventuelle mission d'espionnage en échange de la libération de ses amis, mais, comme elle avait pris l'habitude de le faire, elle réglerait ça plus tard.
« Je demande en fait un simple service : deux de mes amis sont retenus par Kane, et je veux les récupérer. J'aurais besoin de bras. »
Il s'anima enfin, une lueur de malice dans le regard il se mit à rire :
« Et quel serait notre intérêt là-dedans ? Si je comprends bien, vous nous demandez de nous introduire dans le quartier général de Kane, et cela en échange de quoi ? Un vague trafic d'influence ?
- Vous n'avez pas bien compris. »
Oh que si, mais elle tenta le coup de bluff :
« Je ne vous demande pas de vous y introduire, mais de m'aider à le faire. De plus, je suis sûre que vous pourriez trouver un moyen d'exploiter mes informations à votre avantage, réfléchissez... »
Oui, réfléchissez. Et trouvez un moyen de les exploiter vite fait, que je puisse récupérer Monty et Octavia.
« Mais quel genre d'information avez-vous à nous fournir ? »
Ses yeux perçants et durs semblaient lire à travers elle. Elle commença à flancher, voyant bien qu'elle n'arrivait pas à grand chose.
« Écoutez, je... Je peux mettre tout ce que j'ai à votre disposition. Dites-moi quel serait votre prix, et je suis certaine que nous pourrions nous arranger. »
Il s'était approché de quelques pas pour la dominer de toute sa hauteur.
« Qui êtes-vous, pour oser prétendre pouvoir m'être utile ? »
Elle soupira, démasquée.
« Clarke, je vous l'ai dit. J'habite ici depuis la Catastrophe mais il se trouve que j'ai... des liens avec Abby Griffin et avec Kane. Je participe aussi à la Motorholics, si vous voulez tout savoir, mais tout semble plutôt compromis pour l'instant. Je connais aussi quelques personnes influentes de Ray Jow » acheva-t-elle sans préciser lesquels.
Il attendit quelques instants et elle se demanda si elle parviendrait au moins à ressortir sans dommage après ce cuisant échec, se préparant à se faire rire au nez. Mais Gustus reprit finalement, d'une voix très posée :
« Entrez dans cette pièce », dit-il simplement en pointant du doigt la porte placée à sa gauche.
Clarke, surprise, scruta son visage impassible. Mais elle finit par faire ce qu'il lui disait, incertaine quant à ce qu'il se passait. Elle se saisit de la poignée en se demandant si ça pourrait être un piège, mais la tourna sans plus d'hésitation avant de la refermer derrière elle. Après un pas seulement, elle se figea à la vue de ce qui se présentait à elle. Au fond de la petite pièce, dans un coin dégagé, il y avait une sorte de haut fauteuil aux allures de trône.
Et sur ce trône...
« Lexa »
