Chapitre XXV

C'était une heure ou deux avant que le jour ne se lève ; trois personnes marchaient péniblement vers leur destination. Elles étaient presque arrivées. Normalement, elles auraient dû toucher au but durant la soirée précédente, mais elles avaient fait un détour afin d'esquiver d'éventuelles rencontres indésirables. Leurs pauses avaient été rares et maigres. Dans la nuit encore sombre, une Orsolaire éclairait leurs pas. Cette pierre, pourtant, cessait de briller sitôt arrachée à son gisement… A moins qu'une fée des gemmes ne soit dans les parages. Aussi Diaspro ouvrait-il la voie tandis que Skylia suivait, Milo dans les bras. Ils étaient harassés, et l'atmosphère était pesante. Cependant, une brèche apparut devant eux. Ils se figèrent. Elle donnait sur l'îlot de Roccaluce, et ce ne fut rien de moins qu'Olbom qui la traversa, une boule de feu flottant au-dessus de lui. Une minute, personne ne sut quoi dire, puis le rouquin se lança dans de brefs et hésitants renseignements.

-Notre sentinelle a remarqué un point de lumière dans les ténèbres ; elle nous a réveillés et… et j'ai envoyé ma nymphe, invisible et immatérielle, voir ce dont il s'agissait. Lorsqu'elle… Lorsqu'elle m'a rapporté l'apparence de ce qui approchait, j'ai requis la création d'un portail pour… Enfin… Je… Quand j'ai appris pour Alféa, je… J'ai tant craint que tu fasses partie des fées capturées, je…

-Je t'aime, l'interrompit le blond, comme halluciné.

L'Orsolaire tomba à ses pieds et il se jeta en avant, encadrant le visage de la fée du feu de ses mains tremblantes et le couvrant de baisers.

-Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime.

Non, le prince n'avait pas peur que celui qu'il avait en face de lui ne soit qu'un imposteur. Son cœur battait la chamade ; il le reconnaîtrait même les yeux fermés. Il trouva les lèvres d'Olbom, les ravagea. Il était vivant. Là, sa chaleur, son odeur… La vigueur de son étreinte. Il n'était plus question de fatigue, de guerre… Plus rien n'avait d'importance, sinon ce corps contre le sien et auquel il pourrait se donner sans honte dans l'heure malgré les témoins. Il révoqua son armure. De l'autre côté de la brèche, Dark avait posé les mains sur les yeux de son jeune frère qui se plaignait de ne pas avoir le droit de voir ce qui se passait. Necat toussota. Les deux autres fées l'ignorèrent superbement. Lockette, cramoisie, tapota l'épaule du rouquin.

-Je ne t-tiendrai p-pas le p-portail indéfiniment…, signala-t-elle.

La fée du feu, réagissant enfin, repoussa son amant et le tira à travers la brèche, invitant la guerrière à en faire de même. Une fois le portail refermé, alors que les nouveaux venus se crispaient à la vue de la fratrie dont la scène précédente les avait détournés, Olbom fit les présentations.

-Diaspro, Skylia, voici des sorciers sans qui je ne serais pas là aujourd'hui. Ice, Dark, Storm, voici Diaspro, mon âme convergente, et Skylia, ma gardienne, ainsi que… Que Milo, la fée dont je vous ai déjà parlé.

Il y eut un moment de flottement durant lequel les fraîchement débarqués et la fratrie se considérèrent avec autant de méfiance que d'hostilité. Mais une voix n'appartenant à aucun d'entre eux désamorça la situation.

-Oh, il est trop mignon ! On dirait un mouton !

Tous se tournèrent vers la guerrière dont une veine grossissait de façon inquiétante sur sa tempe. Bientôt, les regards tombèrent sur une poupée de chiffon qui gigotait à sa ceinture. Notant qu'on l'avait enfin remarquée, cette dernière, toute déformée car durement serrée entre la hanche de la jeune femme et la pièce de cuir, leur fit signe avec son bras dépourvu de main.

-Bonjour Olbom ! Bonjour Necat !

C'est un silence qui la salua, dépité pour le premier susnommé, neutre pour le second.

-Eh bien quoi ? On ne me présente pas ? S'enquit innocemment l'objet qui aurait dû être inanimé.

Le rouquin se pinça l'arête du nez.

-Certes, si…, grogna-t-il. Ice. Dark. Storm. Voici Francis, une autre fée.

Les trois frères ne dirent rien, mais le doute se lisait clairement sur leurs traits. Puis le sorcier des illusions se renfrogna à son tour.

-Vous vous payez notre tête ? Ce truc n'a pas d'esprit dans lequel entrer. Comment est-ce que ça pourrait seulement être vivant ?

-Parce que « ce truc », répliqua l'intellectuel, n'est pas son véritable corps. Francis est capable de prendre possession des poupées qu'il crée. Bien entendu, à nombre réduit ; pas plus de deux ou trois à la fois, mais la distance le séparant d'elles important peu.

-C'est comme ça que je peux rester en contact avec papa et maman ! Se vanta le réceptacle.

Et qu'il était intensément perturbant d'entendre une voix provenir d'un doudou grossièrement cousu avec un pauvre coup de fusain pour toute bouche. Les fées soupirèrent de concert.

-Et que nous vaut l'honneur de ta « présence », s'informa celle sans pouvoirs.

-Oh, oui ! C'est tout bête ! Je, enfin, pas vraiment moi puisque je combattais, mais je veux dire ; ma poupée faisait le tour du Sanctuaire, histoire de s'assurer que personne n'était bloqué nulle part à cause d'un effondrement ou autre, lorsqu'elle a croisé Diaspro, Skylia et Rivera qui fuyaient, emportant Milo avec eux. J'ai pas réfléchi ; je me suis agrippé au bas de la jupe de Diaspro pour les suivre et… tadaaa !

La petite chose rayonnait. Autant qu'un jouet avec des boutons dépareillés pour prunelles pouvait le faire.

-Et où es-tu, là, exactement ? Continua Necat.

-Mon corps de chair ? Dans les souterrains, avec Lastel et tous ceux qui ont pu échapper au vortex.

-Mais sais-tu quand, où, et comment vous allez remonter ? Les tunnels sont trop anciens et la cartographie largement incomplète ; ils n'ont toujours été déclarés que comme un ultime recours et un dangereux pari. Personne n'en est jamais revenu après s'y être aventuré trop loin.

-Non, on avance à l'aveugle. Même les fées de la nature ne parviennent pas à se repérer. On ne trouve rien à manger, à peine à boire. Plus ça va plus on s'enfonce. De temps en temps, on voit des cristaux étranges ; ils mettent mal à l'aise les fées des gemmes. Quant aux fées des astres, elles s'évanouissent les unes après les autres. On doit œuvrer en permanence afin d'éviter que la panique se répande chez les réfugiés. On ne peut pas faire marche arrière ; la destruction d'Alféa a provoqué l'affaissement de centaines de tonnes de terre. On s'épuiserait en vain à vouloir déblayer. J'y pense, il faut que j'annonce à Lastel pour nous ?

L'intellectuel ne chercha même pas à connaître l'opinion de la fée du feu ou de qui que ce soit d'autre.

-Pour lui dire que se sont réunis à Roccaluce des sorciers, ce qu'il jugera être un traître, et des fuyards ? Je ne crois pas que ce soit une idée qui mérite une quelconque exploitation. En revanche, il va falloir décider en vitesse d'une marche à suivre. Mais avant toute chose, nos deux groupes ont un rapport à faire, ce me semble.

Olbom et Diaspro approuvèrent gravement. La fratrie assistait à l'échange sans oser intervenir, mais demeurant sur ses gardes. Le rouquin fut celui qui résuma comment il en était arrivé là. Skylia contint toute réaction puisque qu'en tant que gardienne elle se devait d'être toujours du côté de sa fée, et le blond parce qu'en être l'âme convergente lui conférait une foi inébranlable en son amant. Francis, lui, n'eut rien à réprimer ; il ne percevait pas quel problème il pouvait y avoir, ni où. Puis le prince prit le relais.

-J'étais parti pour me battre ; je voulais en découdre. Toutefois, j'ai rapidement compris que toute résistance contre cet assaut suicidaire insensé était vouée à l'échec et je me suis rappelé ce que tu m'avais dit de faire si les événements venaient à mal tourner. J'ai profité que toute l'attention soit tournée vers les remparts afin de m'éclipser et aller récupérer Skylia dans l'espace d'évacuation. Ensemble, nous sommes remontés chercher Rivera et Milo. Le Sanctuaire était encerclé ; il était impossible de partir, à moins d'une percée miraculeuse dans les lignes ennemies. Pour se faire, nous avions autant besoin de l'effet de surprise que d'une puissance démesurée…

-Et Rivera vient de Kharnacie…, souffla la fée sans pouvoirs, tandis que son hypothèse sur la raison de l'absence de la guerrière se confirmait.

-Oui… Elle s'est sacrifiée…

Alors qu'Olbom venait caresser la joue de Diaspro pour le soutenir vis-à-vis des souvenirs qui devaient l'assaillir, le sorcier des glaces vocalisa son effarement et celui de ses cadets.

-Eh, minute ! Vous engagez des Kharnaciennes, maintenant ?! Mais vous avez un sérieux pète au casque, ma parole !