Enfin ! Le week-end était enfin fini ! Yuya allait pouvoir se détendre pendant la deuxième semaine de stage du Roi Rouge. Bien qu'elle souffrait encore de sa blessure, elle s'en fichait. Elle ne supportait plus l'ambiance à l'appartement de Kyo. C'était intolérable, toute cette protection. Que disait-elle ? Surprotection ! Elle ne pouvait absolument rien faire sans sentir le regard inquisiteur d'un de ses « gardes du corps ». Tous les jours depuis son agression, dès le réveil, elle prenait son baladeur et écoutait sa musique préférée durant une grande partie de la journée, essayant vainement de rentrer dans son calme monde.

La jeune femme, son sac sur le dos, allait poser une main sur la poignée pour sortir, quand elle sentit qu'on la tirait en arrière. Elle leva la tête et vit, agacée, Bontenmaru. Celui-ci haussa les épaules et dit :

« - Je t'amène. »

La danseuse soupira. Elle était sûre que, le soir venu, il serait devant Nelya aussi, bien avant la fin des cours pour être sûre qu'elle ne partirait pas sans lui. Sans un mot, mais avec un regard qui en disait long, elle s'écarta pour le laisser passer. Pendant tout le trajet, Yuya ne dit pas un mot et garda son visage obstinément tourné vers la vitre. Elle regardait le paysage sans le voir, perdue dans ses fulminations intérieures. Quand elle vit enfin le bâtiment Nelya, elle sauta hors du véhicule et marcha d'un pas rapide vers celui-ci.

Une fois à l'intérieur, elle pensa enfin au calme dont elle pourrait profiter. Tous les yeux ne seraient plus braqués sur elle, elle pourrait enfin danser à sa guise, suivre les cours prestigieux du stage... Le bonheur ! Mais alors pourquoi cette impression diffuse que rien n'avait changé ? Elle regarda un peu partout autour d'elle et remarqua que tout le monde la regardait, la montrant plus ou moins discrètement du doigt. Yuya soupira. Que lui arrivait-il encore ? Essayant le plus possible de leur paraître indifférente, la jeune femme se dirigea vers la salle de cours avant d'être bloquée par un groupe de personne. Elle eut un désagréable pressentiment quand, comme en écho à ses pensées, une voix stridente qu'elle connaissait malheureusement trop bien arriva à ses oreilles pour essayer, lui semblait-il, de lui percer le tympan :

« - Tu n'as vraiment pas honte ! Revenir ici après ce qui t'es arrivée. Tu n'as donc aucune notion de l'honneur... C'est vraiment navrant ! »

Yuya regardait Saishi sans comprendre et sans rien dire, essayant au moins de se contenir. Celle dernière tourna la tête de part et d'autre de son groupe avec un regard navré et moqueur avant de poursuivre :

« - Regardez la ! Elle n'en a même pas conscience... Elle est donc encore plus idiote que ce que je pensais ! Faut vraiment être... »

Sentant qu'elle allait craquer, la blonde bouscula Saishi et se dirigea d'un pas rapide vers la salle de classe, espérant y trouver, enfin, une tête sympathique. Quand elle ouvrit la porte, elle trouva aussitôt Kyoshiro des yeux et se dirigea vers lui d'un pas énergique. Après l'avoir salué, elle lui demanda directement :

« - Il se passe quoi encore ? »

Kyoshiro, comme toujours, la regarda comme si elle débarquait. Que voulait-elle dire ? Déjà agacée, le fait que son partenaire de danse ne comprenait rien n'arrangeait pas les choses. D'un ton qui montrait à quel point sa bêtise l'agaçait, la danseuse répondit :

« - Les rumeurs. Sur moi. Saishi. Je suis sûre que tu es déjà au courant ! »

Un éclair de compréhension passa sur son visage, qui n'échappa pas à Yuya. Ainsi quand il lui dit ne pas savoir ce dont elle parlait, elle se pinça l'arête du nez et dit, d'un ton exaspéré :

« - Je n'ai plus trois ans, Kyoshiro, alors dis moi maintenant. Au moins je serais au courant. Les rumeurs je m'en fiche, mais quand je ne sais pas sur quoi elles sont fondées, ça me met hors de moi ! »

Face au ton sans appel de Yuya, il n'eut d'autre choix que de lui dire :

« - En fait, Saishi était là aussi à la répétition de mariage de Mahiro, avec évidemment toute sa famille. Chez les Mibu, on ne peut pas organiser une réception sans les inviter tu sais. Et du coup, quand elle est arrivée ici, elle n'a pas arrêté de dire que tu as été virée du dîner car tu n'avais pas les capacités et le niveau sociale pour participer...

- Ah d'accord. Bah si ce n'est que ça. » dit-elle en haussant les épaules « Merci de me l'avoir dit. »

Kyoshiro regarda tristement sa partenaire. Elle était souvent la cible des moqueries et il ne savait pas trop quoi faire pour l'aider :

« - Écoutes, si t'as besoin, je peux t'aider tu sais... »

La blonde le regarda plus gentiment. Il pouvait être attentionné quand il le voulait ! Elle le remercia et, prenant ensuite un air plus sérieux lui demanda :

« - Alors ? Prêt pour un entraînement avec moi ? »

La tête dépité de son partenaire la fit quelque peu rire mais, bien vite, elle retrouva son sérieux et commença à s'échauffer. Puis, quand ils eurent fini, elle lui demanda de lui montrer ce qu'elle avait raté en fin de semaine dernière. En plein milieu d'une chorégraphie que Yuya essayait de mémoriser rapidement, la porte s'ouvrit et les deux danseurs se figèrent. Mahiro se tenait dans l'encadrement de la porte, et elle paraissait plutôt gênée. Allait-elle rester seule ou se diriger vers eux ? Finalement, elle s'installa, comme à son habitude à leur endroit habituel et, malgré que leurs échanges furent un peu froids -un simple sourire et un hochement de tête- Yuya, comme Mahiro, se sentirent soulagées : elles restaient amies malgré tout. Une fois prête, elle les rejoignit et ils répétèrent tous les trois une danse.

Le Roi Rouge entra peu après, les obligeant à arrêter leur répétition. La danseuse blonde en profita pour prendre discrètement deux cachets. Cet échauffement lui faisait ressentir des élancements dans sa jambe à peine guérie et, pourtant, ils n'avaient pas forcé plus que de raison. A peine eut-elle avalé les cachets que le professeur dit à la classe :

« - Commencez les échauffements. Mlle Shiina, dans mon bureau. »

La jeune femme fut totalement surprise, sentiment bientôt remplacé par l'agacement quand elle entendit tous les chuchotis de la classe. Elle suivit docilement le Roi Rouge en se demandant ce qu'il pouvait bien lui vouloir. S'il lui parlait du dîner de répétition, Yuya pressentait qu'elle allait craquer et probablement lui sauter dessus. Étant déjà sur les nerfs chez Kyo, si, en plus, elle devait subir les brimades des élèves ET des professeurs, elle n'allait pas tenir. Une fois arrivée dans le bureau, elle resta debout, les bras croisés, derrière le fauteuil, même après qu'il lui ait dit de s'asseoir. Il soupira et une étincelle s'alluma dans ses yeux. Les coudes reposant sur le bureau et croisant les mains, il lui dit :

« - Mlle Shiina. Vous n'êtes pas sans savoir que le stage que je donne pendant ces deux semaines de vacances est ouvert aux plus doués d'entre vous. Vous formez l'élite des futurs danseurs et, celui ou celle qui obtiendra mon approbation, sera sûre de devenir une étoile pour le reste de sa carrière. »

S'installant plus confortablement dans son fauteuil, le corps en arrière, et un bras passé négligemment en travers de l'accoudoir, il continua :

« - Je m'intéresse de plus en plus à votre personne. En matière de danse, on a rarement fait mieux depuis de nombreuses années. Mais ce n'est pas tout. Vous êtes loin d'être une femme insipide. Votre caractère vous jouera des tours, si ce n'est déjà fait si l'on considère ce qui s'est passé au dîner la semaine passée... Ce genre de caractère.. est très attrayant. J'aime la force qui émane de vous. »

Le Roi Rouge se leva et Yuya eut un mouvement de recul instinctif. Quelque chose en plus profond d'elle-même lui disait de fuir. Elle essaya de ne plus y penser et, extrêmement tendue, elle attendit. Il arriva, bien trop proche selon elle, et dit :

« - Je pourrais faire beaucoup de choses pour vous... Vous avez une conception très moderne de la danse. Vous êtes l'avenir de la profession... Mmmh oui... beaucoup de choses... Si vous acceptez d'être mienne. »

La blonde eut une grimace de dégoût et ne sut aussitôt comment réagir. C'est quand il fit glisser son doigts ( un dédoublement ! ) doucement le long de sa mâchoire qu'elle se dégagea d'un violent pas en arrière et dit, le menton levé :

« - Merci mais non. Je n'ai pas besoin de vous. Comme vous l'avez dit vous-même, je suis l'avenir de la profession. L'élite. Je n'ai pas besoin et encore moins l'envie de dépendre de vous pour progresser. »

Sans attendre une réponse, Yuya tourna les talons et rejoignit ses amis. Elle ne répondit rien à leur questionnement muet et les rejoignit dans leur échauffement, malgré les nombreux regards brûlants qu'elle sentait sur sa nuque.

Quelques instants plus tard, le Roi Rouge arriva, l'air plutôt amusé. Il tapa dans ses mains pour avoir l'attention et dit :

« - Aujourd'hui, nous allons perfectionner votre technique de valse, en la mêlant à de la salsa, pour lui donner plus de dynamisme. Mlle Shiina, je vous en prie, venez avec moi, vous allez être ma partenaire de danse aujourd'hui. »

La jeune femme soupira, le bruit rapidement supplanté par les nombreux grincement de dents que provoqua l'annonce. Elle allait encore en prendre pour son grade, elle en était sûre...

Tout le long de la danse, le professeur posait sa main plus bas qu'il n'aurait du, et pressait sa taille en la regardant droit dans les yeux. Il essayait sûrement de la draguer, seulement ça ne faisait que la dégoûter. La pause déjeuner n'arriva pas assez vite pour elle mais heureusement, mêmes les pires choses ont une fin et elle entendit la sonnerie libératrice. Quand elle passa la porte, elle fut bousculé de maintes fois, entendit des rires et des moqueries sur sa « piètre condition ». Passant outre ces mots blessants, elle demanda à ses amis si elle pouvait ne manger qu'avec Mahiro. Ayant l'accord de tous, elles partirent en retrait et, prirent chacune un plateau dans un silence total. Aucune n'osait faire le premier pas jusqu'à ce que Yuya se retrouve devant une part de brie. Se jetant littéralement sur le fromage pour être sûre d'avoir un morceau, Mahiro ne put s'empêcher d'en rire. Rougissant Yuya dit, sur le ton d'une gamine prise en faute :

« - J'adore le brie.

- J'avais remarqué ! Un peu comme moi avec les patates ! »

S'asseyant à une table, les deux jeunes femmes finirent de rire avant que la blonde ne prenne un visage sérieux. Tripotant la nourriture dans son assiette du bout de sa fourchette, elle dit :

« - Écoute Mahiro, je ne m'excuserais pas de mon comportement lors du dîner de répétition. Même si tu as trouvé mes propos déplacés, tu sais au fond de toi que j'ai raison. Tu t'es résignée trop vite. Tigre Rouge non plus ne comprend pas pourquoi tu ne lui as rien dit...

- Sans vouloir te vexer Yuya, tu ne fais pas partie de mon monde. Tu ne peux pas comprendre. On ne se soustrait pas de l'influence de notre famille, et encore moins quand on est lié à la famille Mibu. Pour Tigre Rouge... ça... ne regarde que nous. Même si j'avoue avoir eu des torts.

- Mais pourquoi te résigner aussi vite ? Tu as l'aide de beaucoup d'amis et pourtant, tu ne la demandes pas...

- Je ne veux pas vous mêler à tout ça. De toute façon, vous n'auriez rien pu faire... »

Elles restèrent silencieuses, chacune plongée dans ses pensées. Yuya délaissa la conversation pour reprendre sur un ton plus léger, rattrapant tout ce qu'elles n'avaient pas pu se dire récemment. Le fossé qui les avait séparé lors de l'annonce du mariage était en train de rétrécir. La sonnerie sonna plutôt rapidement, et elles durent retourner danser. Yuya était moins enthousiaste que son amie, à cause du comportement du Roi Rouge vis-à-vis d'elle. Avant le début du cours, la jeune femme reprit deux cachets.

Lors d'une pause, les deux jeunes femmes étaient assises côté à côté, essayant vainement de reprendre leur souffle après l'entraînement intense, quand une pensée traversa l'esprit de la blonde :

« - Au fait, je t'ai pas demandé, mais le mariage est programmé pour quand ? »

Mahiro eut un air peiné avant de dire :

« - Ce week-end. »

Yuya eut le souffle coupé. Aussi vite ? Ce n'était pas normal si ? Ou était-ce du à son comportement lors du dîner qui avait précipité les choses ? Elle n'eut pas le temps de lui répondre que le Roi Rouge l'appela pour recommencer le cours. Décidément, elle préférait largement danser avec Kyoshiro...!

Yuya, plongée dans ses pensées, et choquée par la révélation de Mahiro, n'écouta que peu le cours du Roi Rouge et fit de nombreuses fautes que Saishi s'empressait de révéler à tout le monde. Énervée et au bord de la crise de nerfs, la jeune danseuse ne savait plus quoi faire. Quelles étaient les options possibles pour aider Mahiro ?

Soudain, une idée lui vint. Odieuse. Horrible. Impensable. Et pourtant, elle y pensa. L'approfondit. L'apprivoisa. Essaya de se faire à l'idée. Échoua. Recommença. Encore et encore. Jusqu'à ce qu'enfin, elle prenne une décision. Elle allait le faire. Pour Mahiro. Son amie.

La fin du cours arriva bien trop vite au goût de Yuya. Quand, malheureusement, la sonnerie retentit, la jeune femme se tourna vers Kyoshiro et lui demanda de l'attendre quelques minutes dans le hall. Elle promit de ne pas être longue et se dirigea ensuite vers le professeur, soufflant un grand coup. Il fallait rester concentrée. Elle continua sa démarche, roulant des hanches, accrochant son regard dans celui de son professeur. Une fois arrivée face à lui, elle minauda et lui demanda s'ils pouvaient se parler en privé. Il lui montra le bureau d'une main, un sourire victorieux accroché sur les lèvres.

Une fois tous les deux rentrés, pour éviter d'éventuels gêneurs, la danseuse blonde ferma le store de la vitre située sur la porte et ferma celle-ci à clé. Ensuite, elle se tourna avec un regard gourmand vers son mentor, s'approcha de lui et, d'une main, le repoussa dans le fauteuil. Elle s'assit à califourchon sur lui et lui dit, en approchant un peu plus son visage du sien :

« - J'ai repensé à votre proposition. Elle me paraît... alléchante. »

Il posa ses mains sur la taille de son élève et elle frissonna de dégoût. Heureusement pour elle, il le prit comme un frisson de plaisir. Elle retira ses mains avec force, les plaquant sur les accoudoirs, autant pour ne plus ressentir son contact que pour ponctuer sa phrase :

« - Cependant... rien ne me prouve votre bonne foi... Et j'ai ma petite idée là-dessus. »

Le Roi Rouge leva un sourcil interrogateur. Décidément, il était charmé par les courbes et le caractère fougueux de son élève.

« - Je veux... que vous fassiez annuler le mariage de Mahiro. »

Le professeur se releva quelque peu et Yuya sut qu'il n'accepterait pas aussi facilement. S'étant déjà décidé à aller jusqu'au bout, elle continua :

« - Je ne peux pas supporter qu'une fille d'un niveau inférieur au mien ait le droit au bonheur avant moi. »

Laissant passer un temps d'assimilation, elle poursuivit :

« - Je peux vous assurer que vous ne regretterez rien. »

Mettant ses mains autour du visage de son mentor, elle l'embrassa à pleine bouche, lui montrant une petite partie de ce qu'elle avait à lui offrir. Elle se releva aussi promptement qu'elle l'avait embrassé, et se mordilla la lèvre, aguicheuse. La danseuse sortit, non sans lui avoir souri une dernière fois, et se pressa aux toilettes pour laver le contact odieux de ses lèvres sur les siennes. Essayant de l'oublier, elle se dirigea rapidement dans le hall et aperçut Kyoshiro, en grande discussion avec Bontenmaru. Elle s'approcha d'eux et leur demanda :

« - Vous vous connaissez ?

- Oui, Kyo est mon cousin, et je fréquentais ses amis avant qu'il ne parte de la maison.

- Okay. Merci de m'avoir attendue. On peut parler en privé ?

- Oui bien sûr, mais tu es sûre que ça va ? Tu es toute pâle.

- Oui ne t'en fais pas. Viens. »

La danseuse l'entraîna dans un coin à l'écart et lui demanda, de but en blanc :

« - Tu as de l'influence au sein de ta famille n'est-ce pas ?

- Un peu oui... Pourquoi ?

- Je ne vais pas passer par quatre chemins, je veux que tu influes sur les personnes que tu connais pour faire annuler le mariage de Mahiro.

- Mais sans une personne avec une très forte influence, tu te rends bien compte que ce que tu dis est impossible ?

- Ne t'en fais pas. Il y a déjà une personne qui est en train d'œuvrer pour ça. Je m'en suis occupée.

- Comment tu...

- Ça ne te regarde pas. Tu le feras ? Pour Mahiro...

- Euh... Oui, oui je le ferais. »

Kyoshiro paraissait un peu perdu, mais Yuya ne prit pas la peine de tout lui expliquer et, faisant un signe pour dire à Bontenmaru de l'attendre encore un peu, elle se dirigea vers le bureau de Muramasa. Elle allait devoir faire preuve de compréhension et de courage face à la situation qui se profilait devant elle. Le plan qu'elle avait mis en œuvre était long et ardu mais elle allait persévérer jusqu'au bout, peu importe les moyens qu'elle devait mettre en œuvre pour y parvenir...