26.
Révisé, l'Arcadia était reparti dans la mer d'étoiles pour se diriger vers les coordonnées du Sanctuaire de la Sorcière d'Orishmir qui se trouvait dans la Passe de l'Enclume.
Maji avait demandé entrevue à son jeune capitaine.
- Oui, Monsieur Takéra ? fit Alguérande qui n'avait jamais eu affaire à son responsable de la salle des machines dans ce rapport de « force », ignorant comment se comporter et donc en disant le moins possible s'il le pouvait !
- Je vous remercie, capitaine.
- Pourquoi donc ?
- Nous volons du plus vite possible mais à une vitesse qui respecte mes réacteurs qui ne souffrent plus, plus autant. Je pense donc pouvoir les maintenir à ce régime sans trop de soucis techniques. C'est important qu'ils tiennent, grâce à vos nouvelles dispositions, pour le cuirassé et l'équipage. Je vous en suis reconnaissant.
Maji ôta alors son bandana.
- J'ai eu du mal à voir dans l'adolescent mon nouveau capitaine, j'en suis désolé. Mais vous pouvez compter sur mon soutien et mes compétences inconditionnelles !
- Je ne les avais déjà pas ? glissa alors le jeune homme.
- Si, parce que je devais obéir aux ordres… Mais je pense que vous apprécierez mon estime en plus ?
- Oh que oui ! Merci, Maji !
Alguérande baissa légèrement la tête.
- Je ne serai jamais mon père, mais je donnerai tout pour être digne de lui, voilà la promesse que je te fais à nouveau, comme quand j'ai pris sa place, d'ici à ce qu'il revienne.
Maji rajusta son bandana, effectua une courbette qui n'avait rien d'ironique que du contraire, et se retira.
Alguérande revint dans le salon de son père où Clio n'interrompit pas sa musique, levant juste la tête sur lui, l'inclinant légèrement en un signe familier et amical.
- On dirait que l'équipage me fait confiance !
- Oui, c'est bien le cas, répondit doucement la Jurassienne. Ils avaient tous tellement peur, attendant en même temps un capitaine…
- … mais pas un capitaine de dix-neuf ans !
- Et pourquoi pas ? Il y en a qui n'en avaient que quinze ! Khell l'a asséné, à tous : tu as l'héritage de ton sang, mais tu as surtout eu les enseignements des meilleurs. Personne d'autre ne pourrait commander l'Arcadia, aujourd'hui… ou pour toujours.
Le jeune homme frémit.
- Mais, Pouchy et moi allons ramener papa ! Tu en doutes ? Tu en as le pressentiment ? !
- Non, c'est malheureusement le néant complet le concernant… Le bassin où il se trouve et le liquide qu'il contient m'empêchent de pouvoir le contacter, et je ne perçois rien de ton Sanctuaire qui fait écran. C'est juste que…
Alguérande avala péniblement sa salive.
- C'est juste qu'il faut envisager toutes les éventualités, même les pires. Les visions de Zartiguryan l'ont prouvé… Mais nous avons tous bien trop besoin de lui ! Pouchy gagne en puissance et en expérience, nous lui rendrons son souffle de vie dès que nous le pourrons !
- Ton impatience est la nôtre, mais pas de précipitation, il ne faudrait pas perdre son dernier souffle !
- Promis, sourit le jeune capitaine de l'Arcadia.
- Capitaine, nous sommes positionnés aux coordonnées du Sanctuaire, renseigna Khell depuis la passerelle. A toi de jouer !
Ayant « toqué à la porte » du Sanctuaire de la Sorcière de la Passe des Enclumes, c'est-à-dire qu'il avait dégagé un peu d'énergie pour faire connaître sa présence et son désir de rencontre, Alguérande avait patienté une journée entière.
Et, une nouvelle fois, son capitaine venu sur la passerelle au petit matin, Khell l'avait vu disparaître !
Ses molécules se reconstituant, Alguérande distingua lentement mieux son environnement, dans une sorte de salle du trône, à colonnes, tapis noir au sol, une cinquantaine de suivantes en double rangée, et la maîtresse des lieux assise.
- Je peux… ?
Une grande femme au teint légèrement citron, vêtue d'une longue robe vert pâle, aux larges manches, les jupes évasées, pourvue d'une coiffe assez démesurée, la taille prise dans un corset lacé au plus serré, lui fit signe de s'approcher.
Le jeune capitaine de l'Arcadia fit quelques pas.
- Peut-être savez-vous qui je suis ?
- Zartiguryan m'a prévenue, en effet. Et j'ai suivi ta progression jusqu'ici.
Tershwine, la Sorcière d'Orishmir eut un sourire qui n'étira même pas ses traits de femme mûre, au visage très maquillé, comme si elle ne voulait refléter aucune émotion, en dépit de son insolente beauté même si elle semblait avoir le double de l'âge de son visiteur !
- Le Simiesque m'a dit que… Et Talmaïdès aussi…
- Il y a plus d'un millénaire que l'un et l'autre n'ont plus eu contact avec moi !
La Sorcière se leva, aussitôt entourée de quatre suivantes.
- Les raisons de ta venue ne m'importent pas, pour le moment. Je préfère que nous ayons une autre discussion, dans mes appartements privés ! jeta Tershwine. Accompagne-moi, capitaine Alguérande !
- Si ça peut m'apporter ton appui… Et je ne peux avoir le luxe de m'en passer ! Je ferai tout ce que vous voudrez…
Alguérande se mordit les lèvres, pâle, fébrile.
- Je serai à vous, si c'est ce que vous désirez… Je ne connais que ces négociations…
- En ce cas, suis-moi ! intima la Sorcière. Peut-être apprendras-tu alors que ceux qui ont l'ascendant sur toi ne te veulent pas tous du mal, ajouta-t-elle beaucoup plus doucement.
Mais, dans le tourbillon d'émotions, aux souvenirs des sévices infligés par Gordan, Alguérande n'y prit garde, uniquement au bord de la défaillance, alors qu'il suivait machinalement la Sorcière, lui-même escorté par six suivantes !
- Alguérande ! hurla encore Khell qui sans rien voir avait tout entendu et pouvait trop bien imaginer ce qui s'était passé, et ce qui allait arriver.
- Tout va bien, assura enfin la voix du jeune homme, mais légèrement mal assurée et seul quelqu'un d'aussi proche que celui qui l'avait élevé pouvait le percevoir et Khell était dès lors tout sauf tranquillisé !
Il serra légèrement les poings.
« Reviens vite, et sauf, mon petit ! ».
