Chapitre XXVI

Le feu de Din

La peur ne peut se passer de l'espoir et l'espoir de la peur. BARUCH SPINOZA

Fatigué, meurtri, désemparé. Tout avait basculé si vite, et pourtant, cela semblait durer depuis des siècles. Comment avait-il pu en arriver là ? La plaine verdoyante d'Hyrule, l'amour de sa mère, le rire cristallin de sa petite sœur, tout cela avait-il vraiment existé ? Le soleil se levait seulement, mais déjà Colin se sentait transpirant, mourant de soif. Avec douleur, il constata que la mort ne viendrait pas le délivrer aujourd'hui encore, à moins qu'une âme charitable ne vienne lui trancher la gorge. Pourquoi était-il ici ? Il ne le savait même plus. Avec fracas, on ouvrit la porte de sa cellule aux murs lézardés de fissures d'où s'extrayaient quelques plantes jaunes, sèches et piquantes. Une guerrière masquée pénétra en ce lieu, puis ôta le bâillon qui enserrait le visage du prisonnier ainsi que les liens autour de ses chevilles et de ses poignets meurtris. Colin, affalé sur une simple couverture à même le sol caillouteux ne protesta point de ce manque de délicatesse. Depuis l'arrivée du cavalier noir, on avait laissé le jeune garçon dormir ici, plutôt que de le laisser attaché au poteau des suppliciés, au centre de Silmarien. Il fallait prendre soin de lui, avait précisé énigmatiquement Saïnee la dernière fois qu'on l'avait vue. Le cacher du regard de ce mystérieux et antipathique cavalier noir était donc la meilleure chose à faire semblait-il. Aussi, lorsque l'étranger partait tôt le matin en direction du désert, on sortait Colin de sa cellule pour le forcer aux travaux, et lorsque celui-ci revenait à la nuit tombée, on le cachait de nouveau ici.

La geôlière du jeune homme offrit à ce dernier à boire ainsi qu'un piètre déjeuner qu'il avala sans grande conviction, puis on le força à se lever. Colin ne comptait plus depuis quand on le contraignait aux travaux forcés, il n'en avait cure car il avait perdu espoir désormais. Perdu la moindre illusion de partir d'ici, ou même de revoir un jour Saïnee, les gerudos elles-mêmes la croyant morte… On ne l'avait plus revue depuis le jour de son retour avec le cavalier noir. Après avoir annoncé publiquement qu'il fallait obéir à cet homme mystérieux comme à elle-même, elle s'était tout bonnement évaporée. Personne ne l'avait aperçue, mis à part les gardes du palais sans doute, mais comme on leur avait imposé le silence sous peine de mort, le mystère planait. Qu'avait-elle bien pu devenir ? Chacun depuis œuvrait à son travail, et personne n'en parlait jamais. D'aucun n'osant défier le cavalier noir, on avait laissé les choses se faire ainsi.

Le soleil était brûlant à cette heure matinale, et il fallut peu de temps à Colin pour ressentir déjà grand soif. Il s'attelait aujourd'hui (comme depuis plusieurs jours) à remettre en état la grande avenue pavée qui menait tout droit au palais royal. Elles étaient une dizaine à en faire de même. Agenouillés dans la poussière, les travailleurs aux genoux et mains écorchés ramassaient, triaient, reposaient les pavés en bon état. Les plus délabrés partaient à l'atelier de taille, et on leur en amenait de nouveaux, taillés bien grossièrement par des mains malhabiles en échange. Plusieurs fois au cours de son dur labeur sous le soleil ardent, Colin se surprit à jeter un regard mélancolique vers l'horizon, avec le minuscule espoir de peut-être apercevoir Saïnee, revenant d'une longue chevauchée en plein désert.

« Rêve pas l'ami, lui lança une brune à ses côtés alors qu'il rêvassait de nouveau. Tu la verras plus. »

Colin connaissait bien la femme qui lui avait adressé la parole, et elle commençait à bien le connaître également. Elle savait précisément pourquoi il se trouvait parmi elles. Au fur et à mesure de sa captivité, certaines des gerudos s'étaient montré plus clémentes envers lui, et Hermeline faisait partie de cette minorité au cœur peut être un peu plus tendre que les autres. Après tout, ils partageaient tous la même galère au final… Prisonniers ou guerrières, ils étaient tous là à crouler sous le travail, la chaleur et la soif. Les gerudos ne devaient-elles pas s'entraîner pour préparer la guerre pourtant ?

« Je commence à penser que tu as raison finalement », répondit Colin d'une voix rauque trahissant sa gorge desséchée par la soif et une trop longue aphonie.

Il soupira et se redressa l'espace d'un instant pour soulager son dos endolori.

« Qui a vu Saïnee la dernière fois ? » demanda-t-il pour la centième fois au moins.

Mais alors qu'il s'attendait à recevoir la même réponse que précédemment, il fut surpris du silence de son interlocutrice.

« Qu'y a-t-il ? s'empressa-t-il de demander. Il y a du nouveau ? Ne me dis pas que…

- Non. Tu sais bien qu'on l'a tous vue pour la dernière fois ce jour là, lorsqu'elle est revenue avec lui. T'étais là. À moins que… »

Elle se tut.

« À moins que quoi ? s'impatienta Colin.

- À moins que les filles ne l'aient vue l'autre jour. Mais on n'en saura jamais rien, laisse tomber.

- Mais quelles filles ? »

Hermeline jeta un œil derrière elle, au cas où une oreille trop curieuse s'y trouvât. Après s'être convaincue du contraire, elle chuchota :

« Sana et Mélina, elles se sont introduites dans le palais. Le lendemain, leurs têtes étaient plantées sur une pique sur la Place du Peuple. Quelles folles d'avoir tenté le diable…

- Quand ça ? s'insurgea le blond. Je n'en savais rien !

- Parle moins fort crétin… Il y a quelques jours. Mais oublies ça, oublies les, et oublie Saïnee. Il n'y a plus d'espoir désormais. Leur petite escapade le confirme bel et bien. »

Il voulut protester mais n'en fit guère : elle avait sans doute raison. Malgré tout, il s'en voulu de n'avoir rien su, et surtout de n'avoir rien fait. Au moins il serait mort en ayant tenté de sauver celle pour qui il avait risqué sa vie jusqu'à présent, et non pas de fatigue ou de soif en remettant cette maudite ville en état.

La journée, longue, brûlante et épuisante s'acheva enfin. On jeta Colin dans sa cellule sans considération aucune (ses geôlières n'ayant rien à voir avec Hermeline) après l'avoir rassasié, lié poignets et cheville puis bâillonné. Il se laissa choir sur le sol, le cœur empli d'amertume. Plus encore que ces derniers jours, il était désespéré. Se laissant aller à son tourment, Colin sentit quelques larmes rouler sur ses joues creusées. Il resta ainsi des heures, sans parvenir à s'endormir alors que la fatigue le tiraillait. Il pria, supplia les déesses cette nuit là de le délivrer de son triste sort, mais il ne sut jamais par la suite si ce fut ses prières qui furent entendues ou bien si les Dieux avaient décidé d'être enfin cléments ce soir là.

Alors qu'il allait sombrer dans le sommeil, une lueur vint chatouiller ses paupières alourdies. Elle était vive, et à la fois si douce à ses yeux meurtris par le soleil ! Il se redressa sur son séant, le corps endolori de courbatures et observa. La lueur dansa. Elle lui rappela un instant Izilbeth, et dans sa folie, il pensa qu'Everlee était venue lui porter secours. Mais il se ravisa, car il sut qu'il avait tort. La lueur se métamorphosa alors sous les traits d'une femme nue aux formes voluptueuses. Mais Colin n'eut pas honte de la regarder, car même en cette situation, elle ne montrait point de pudeur. Elle était divine, flottant dans l'air comme si le vent la portait. Sa longue chevelure rougeoyante se déploya autour de ses épaules dénudées. Elle était bien plus grande qu'un être humain ordinaire, mais ce ne fut pas ce qui surprit Colin. Ce qu'il remarqua d'abord, c'était la texture même de sa chaire. Semblant faite de lumière à l'état pur, sa peau chatoyante et basanée luisait dans la sombre atmosphère de la petite cellule. C'était tout simplement comme si la créature était éclairée de toute part par l'éclat d'un soleil incandescent, alors que pourtant aucune source de lumière n'était présente dans la pièce. Colin en conclut que la créature devait être faite de lumière, mais que pouvait-elle bien être en somme ? La femme flottant toujours dans l'air se pencha vers le prisonnier, et Colin put distinguer ses traits. Elle avait un visage juvénile, mais pourtant une grande maturité se lisait dans son regard flamboyant. « Elle doit avoir des siècles d'existence, elle paraît si jeune et si vieille à la fois… », pensa Colin. « Elle a cette force dans le regard que pouvait avoir Saïnee… Ne se pourrait-il pas ? … Non c'est impossible… » De nouveau il versa des larmes, ému et bouleversé par l'apparition. Une voix cristalline sortit alors de la bouche de l'être de lumière :

« Jeune garçon à l'âme ébréchée, je suis Din, déesse de la Force et de la Terre, je vais soigner tes blessures. »

La déesse déploya ses bras lumineux, puis une douce chaleur vint envelopper Colin qui se sentit ragaillardi et reposé. Son bâillon tomba de lui-même, ses liens disparurent, alors il se remit sur ses pieds, intimidé et curieux.

« Colin jeune berger de Latouane, tu as su montrer avec foi ta bravoure, ton courage et ta détermination. Nous les Trois, aujourd'hui t'avons élu pour aider la princesse gerudo à mener à bien sa périlleuse mission.

- Élu ? Alors vous m'auriez guidé jusqu'ici afin de mener à bien votre machination ? s'insurgea aussitôt Colin.

- Tu as choisi toi-même de mener tes pas jusqu'ici. Tu es le seul qui a su voir la vérité par-delà le masque que Saïnee s'était forgé.

- Alors pourquoi ne pas m'avoir aidé plus tôt ? Des dizaines de femmes sont mortes, et Saïnee peut être également ! C'est ça, le devoir des Trois ? Attendre que vos enfants périssent pour leur venir en aide ?

- Tu te devais de prouver ta détermination. Les Dieux ne viennent en aide aux humains que lorsqu'ils montrent qu'ils en sont dignes. Ils les ont créé pour les laisser vivre, et non pas pour les veiller sans relâche comme un vulgaire troupeau de bétail.

- La mission de Saïnee… marmonna Colin en se souvenant du récit de l'érudit. Quelle est-elle ? demanda-t-il à la déesse.

- Tuer le mal qui sommeille en elle depuis un siècle. Celui qui est à l'origine de tout. Tuer Ganondorf.

- Ganondorf ? Impossible ! Link lui a réglé son compte il y a sept ans…

- Celui qui se fait appeler le Seigneur du Malin est un être plein de haine envers Hyrule. Il y a bien longtemps, un être élu avait déjà contrecarré ses plans, en sortant l'épée de Légende de son socle, et en traversant les âges. Le Héros du Temps a combattu le mal, puis en revenant à son époque et grâce à l'aide des sages, il a défait Ganon de ses pouvoirs, et le roi des voleurs fut finalement exilé dans le royaume du Crépuscule. Malheureusement, la Triforce avait déjà été brisée, et Ganon avait hérité du Triangle de la Force. Grâce à lui, il parvint bien plus tard à pénétrer dans l'esprit fragilisé de Saïnee par le biais du Miroir des Ombres. C'est alors qu'Hyrule sombra, mis à feu et à sang par la princesse gerudo sous l'emprise du Malin. La Guerre des Peuples fit rage, et nos enfants durant cent jours périrent en masse. Lorsque la guerre s'acheva enfin, on exécuta Saïnee, et le Miroir fut brisé en morceaux que l'on dispersa aux quatre coins d'Hyrule.

- Mais Link a bel et bien mit fin aux jours de Ganondorf il y a sept ans, lorsqu'il est revenu par le biais de Xanto…

- Certes, mais lorsqu'il prit possession de l'esprit de Saïnee il y a cent années de cela, une partie de son âme s'est accrochée à elle. Lorsqu'elle est revenue à la vie récemment, ce morceau d'âme est revenu à la vie également. Grâce à une magie ancestrale, Ganon a recouvré un corps, et une partie de ses pouvoirs.

- Alors pourquoi avoir fait revivre Saïnee si c'était Hyrule tout entier que vous saviez en danger ? s'assombrit Colin.

- Tel était le prix à payer pour voir renaître nos enfants. Nous avons créé Hyrule à notre image, il doit en être ainsi et pas autrement : Hyrule sera avec ses peuplades ou ne sera pas. Aujourd'hui le destin de ce monde est entre vos mains. Il faut faire vite jeune garçon. Ganondorf est chaque jour plus fort. Ses pouvoirs s'agrandissent, il monte actuellement une armée de monstres sanguinaires pour parvenir à ses fins. »

Colin sentit son cœur se serrer. Comment allaient-ils bien pouvoir vaincre le Seigneur du Malin ? Celui qui, sans l'épée de Légende n'aurait pu être vaincu… Et cette armée de monstres dont Din parlait ?

« Agenouille toi jeune garçon, et reçois le Feu de Din. Ce feu sacré t'aidera à vaincre tes ennemis. Grâce à lui tu pourras mener Saïnee ainsi que celles qui veulent encore la suivre auprès du Héros, puis une guerre sans merci s'engagera. Elle décidera de l'avenir d'Hyrule, mais pas seulement, car si le Seigneur des Démons recouvre tous ses pouvoirs, le monde entier devra ployer sous son joug. »

Colin mit un genou à terre, puis la déesse lui insuffla une douce mélodie qui l'emplit d'un nouvel espoir. En lui il sentit couler la magie puissante des anciens. De la racine de ses cheveux au bout de ses orteils, il se sentit d'un sang neuf, prêt à en découdre, rempli de cette fougue qu'il avait lorsqu'il avait tourné le dos à Link ce jour là pour partir secourir la princesse du désert. Il avait bien sûr toujours peur de cet avenir proche et terrible qui l'attendait, mais à présent il avait espoir, et lorsque la déesse disparut, il sut exactement ce qu'il se devait de faire dès que le soleil se montrerait.

Dès les premières lueurs de l'aurore, Colin entendit le clan s'agiter. Il attendait sa geôlière impatiemment, adossé au mur près de la porte où elle devait faire son apparition. Elle était en retard, quelque chose ne tournait pas rond. Enfin il entendit le cliquetis de la serrure et vit la porte s'entrouvrir. La gerudo eut à peine le temps de s'étonner de la vision du sol vide à ses pieds, car Colin la surprit instantanément. Il se jeta sur elle et se saisit du couteau qu'elle avait accroché à sa ceinture. Lui tordant le bras violemment, il plaqua la lame effilé sous son cou et colla la jeune femme à lui. D'un coup de pied, il referma la porte.

« Je ne te ferai pas de mal si tu coopère, lui souffla Colin à l'oreille.

- J'préfère crever par ta lame que par la malice du cavalier noir, j'coopèrerai pas prisonnier, répondit la gerudo.

- Écoute moi. Je ne te demande pas une chance de me libérer, je veux toutes vous sauver. »

La guerrière éclata d'un grand rire.

« Toi, nous sauver ? J'vois pas comment, ni pourquoi… T'es qu'un gosse qui sait pas c'qui fout là.

- Tu ne sais rien de ce qui se passe dans ce camp, derrière ces murs. Celui que vous appelez le cavalier noir vous mène en bateau. Il n'a rien à faire des gerudo, c'est Hyrule qu'il veut. Il monte une armée de monstres, juste derrière les portes de votre ville, et lorsqu'il partira en guerre, vous les femmes ne serez que de la chair à canon qui partira périr en première ligne s'il ne vous a déjà pas toutes exterminées avant. Vous devez libérer votre vraie reine, et vous rebeller contre Ganondorf. »

La guerrière rit de nouveau.

« Comment qu'tu pourrais savoir tout ça gamin ? Et Ganondorf… Fadaises ! Il est mort d'puis sept ans. C'est toi qui veux m'mener en bateau.

- Tu te trompes. Din m'est apparue et m'a parlé cette nuit. Tu dois m'écouter. Si je ne voulais que ma liberté je t'aurai déjà tranché la gorge.

- T'es un menteur ou un taré. Les Dieux n'apparaissent plus aux hommes d'puis des siècles, à supposer même qu'ils l'aient d'jà fait…

- Je peux te prouver que tu fais erreur. »

Elle réfléchit un instant.

« Vas y, prouve le moi. Mais moi j'pense que l'soleil t'a tapé sur l'crâne !

- Ne t'avise pas de t'échapper, répondit Colin en la lâchant. Reste près de moi, ou tu mourras. »

La guerrière, sceptique, obéit malgré tout. Colin ferma les yeux et se concentra. Il la sentait bouillonner en lui, toute cette énergie acquise par la grâce des Dieux. Elle était difficile à maîtriser, mais quelle euphorie c'était ! Faisant remonter cet influx brûlant jusque dans ses mains, il frappa finalement le sol. Alors un énorme dôme de feu les enveloppa tout deux. Il y faisait à l'intérieur une chaleur ardente, rouge et aveuglante. Colin leva son poing, puis le dôme s'élargit et brûla tout ce qu'il trouvât sur son passage avant de disparaître : les plantes, la couverture sur le sol, et même la lourde porte en bois qui fermait la cellule. Ébahie, la gerudo après un instant de silence prit la parole :

« Par les Trois ! Alors comme ça t'es vraiment l'élu de Din... J'te suis.

- Nous devons prévenir chaque femme de ce camp, en veillant à ce que celles qui sont passées du côté de Ganon n'en sachent rien, de même pour les gobelins. Ce soir nous tiendrons un conseil ici même, à l'abri des regards indiscrets. Il nous faut un plan pour sauver Saïnee et s'enfuir d'ici… »

Il fallut peu de temps à Colin et sa nouvelle alliée pour rameuter toute la cité. Il apprit que le cavalier noir était parti aux premières lueurs du jour, escorté par sa garde personnelle et quelques gobelins juchés sur des sangliers décharnés. Ce qui avait en fait créé l'agitation le matin même était l'annonce d'une guerre imminente. Si cela n'avait pas surpris Colin, cela choqua en grande partie les gerudos qui avaient passé leur temps récemment à remettre la ville en état plutôt qu'à s'entraîner aux arts de la guerre. En effet, si elles maniaient grossièrement la multitude d'armes dont elles disposaient à présent, elles n'avaient bien évidemment aucune technique en termes de stratégie militaire. Il ne fallait pas oublier que peu de temps auparavant, une grande majorité d'entre elles faisaient commerce de leurs corps dans des établissements plus ou moins réputés d'Hyrule, et c'étaient bien là tout ce qu'elles savaient faire.

À la fin de la journée, en toute discrétion, chacune fut prévenue, et l'on se retrouva la nuit tombée dans la vieille cellule délabrée aux murs lézardés. Toutes vinrent. Certaines remplies d'espoir, d'autres plus sceptique. Il fallut nombre d'arguments pour que Colin se fasse un tant soit peu respecter parmi les gerudos. Puis il prit la parole au sein de la bruyante assemblée. De sa fuite du palais à sa rencontre avec Din en passant par sa capture, il raconta tout, et chacune l'écouta d'une oreille attentive. Lorsqu'il eut terminé son récit, il haussa d'un ton :

« Gerudos ! Écoutez moi. Cette nuit sera la dernière nuit de votre asservissement. Votre reine vous a conduites ici pour être libres, certainement pas pour servir les noirs desseins de l'inconnu dont vous ne connaissez pas même le nom.

- Il a raison ! hurla l'une d'entre elles.

- C'est la reine qui a commencé à nous asservir, elle nous a menti ! rétorqua une autre.

- Tu fais erreur, corrigea Colin. Écoutez moi toutes ! L'homme en noir a manipulé l'esprit de votre souveraine légitime. Elle vous a conduit jusqu'ici pour être libres, elle vous a promis une terre d'asile, et cet homme vous a tout volé. Elle devait faire de vous des guerrières, il a fait de vous des esclaves !

- Elle nous a dit elle-même d'obéir à l'homme en noir…

- Parce qu'il la manipule. Cet homme en noir n'est autre que Ganondorf, le Seigneur du Malin. »

Terrorisée, l'assemblée sous l'annonce de ce nom se transforma en un chaos total. Certaines femmes fondirent en larmes, d'autres échangèrent des regards sceptiques.

« Menteur ! Ganon est mort il y a sept ans ! Mensonge ! hurlèrent certaines d'entre elles au milieu des pleurs.

- Vous dites vrai, répondit Scylène, l'ancienne geôlière de Colin. Mais il est malheureusement d'retour, et plus fort qu'jamais. Mais on doit pas s'laisser abattre ! »

Les femmes se turent alors, leurs visages se tournant tous vers elle.

« Vous vous d'mandez c'qu'i fait chaque jour quand il quitte le palais et r'vient à point d'heure ? J'vais vous l'dire. Ganon monte une armée d'monstres qu'i r'crute dans les terres sauvages au d'là du désert. Lizalfos, Orcs, Gobelins, Darknuts, Effrois, Moblins, Stalfos. Ces noms vous foutent la trouille, mais sachez que d'main ces créatures march'ront sur vos terres si vous faites rien ! Vous s'rez les premières à crever, puis viendra l'tour d'Hyrule tout entier.

- Saïnee voulait Hyrule pour les gerudos, pourquoi nous sacrifierait on ?

- Saïnee voulait sa terre pour son peuple. Ganon veut le monde pour lui et ses sbires. Il n'en a cure de vous toutes, répondit Colin.

- Que pouvons-nous faire ? implora Hermeline. Nous ne sommes pas prêtes…

- Pas encore, répondit Colin. Mais Din est avec nous. »

Il brandit sa main droite devant lui, puis celle-ci s'auréola de flammes vives sous les yeux éberlués de l'assemblée.

« Prenons les armes cette nuit, avant que le démon ne revienne ! Marchons sur le palais et délivrons Saïnee ! Puis nous quitterons les lieux et rejoindrons l'armée Hylienne. Que celles qui veulent se battre alors fassent leur devoir, et que les autres rentrent saines et sauves sur leur terre natale. La révolte est ouverte ! cria le jeune homme à l'assemblée.

- Prenons l'armurerie mes sœurs ! hurla Scylène. Qu'chacune prenne une arme en main, et qu'on marche sur l'palais ! On récupère not'reine, et il verra d'quel bois les gerudos s'chauffent ! »

Les gerudos hurlèrent en chœur favorablement, poings levés. Alors, sur les pas de Colin et Scylène, les femmes se rendirent à l'armurerie, scellée par une lourde porte de bois. Colin usa du Feu de Din, et la porte tomba en un vulgaire tas de cendres aussitôt piétiné par les guerrières en révolte. On se saisit de toutes les armes quelles qu'elles soient puis on quitta les lieux. Lancières, archères, épéistes. Une furieuse armée s'élança vers le palais. Mais au bout de quelques pas le cœur de Colin se serra de nouveau, en chœur avec celui des gerudos. Une épaisse fumée noire s'élevait de par-delà l'armurerie, vers le centre de la ville.

« C'foutu palais… remarqua Scylène à mi- mot. Qu'est c'qui s'passe ? »

Toutes suivirent Colin qui s'élança à toutes jambes vers l'incendie. Mais ce qu'il vu l'effraya bien plus encore que ce à quoi il s'attendait.

Il était là. Ganondorf, le Seigneur du Malin, fièrement assis sur son grand destrier noir décharné aux yeux rouges. Il se tenait devant un brasier ardent où se consumait le corps carbonisé de ce qui devait être une femme, tenant en sa main gantée de cuir une lance surmontée d'une tête masculine sanguinolente. Colin s'arrêta à distance respectable du cavalier, puis son armée en fit de même sur ses talons, le regard flamboyant. Derrière les flammes du brasier se profilaient les ombres d'une centaine de monstres armés jusqu'aux dents. Ganondorf partit d'un rire gras refroidissant l'atmosphère, puis il prit la parole :

« Hylien, vois ce que j'ai fait de ton roi. Gerudos, saluez votre défunte reine. Je vous laisse à présent le choix. Rejoignez-moi, et lorsqu'Hyrule sera mien, vous serez l'honneur de ce pays. Rebellez-vous, et votre sort sera bien pire que le leur. Le choix est vôtre désormais : la reddition, ou bien la mort. »