Boujour à tous!
Plusieurs choses avant de vous laisser lire le nouveau chapitre (enfin, direz vous!) j'ai deux choses à vous dire:
Tout d'abord PARDON! Un million d'excuses à tous les lecteurs qui attendaient la suite de cette histoire. Je n'assure vraiment pas question publication, je suis excessivement longue et très irrégulière!
Pardon aux reviewers de ne pas encore avoir pris le temps de répondre à vos adorables commentaires, mais je vous jure, je prendrais le temps d'y répondre sous peu.
Et puis, je passe aux MERCIS. Merci à tous ceux qui me lisent, me suivent, m'ont mise en alerte . Merci aussi à tous les merveilleux lecteurs qui ont pris le temps de laisser des commentaires sur cette histoire. Ils me touchent beaucoup, d'autant plus que cette histoire me tient vraiment à coeur.
Et enfin: MERCI à ma généralissime betareader Windsurfbabe qui avec beaucoup de courage et de patience face à mon sale caractère et à mes innombrables fautes et maladresses. C'est en grande partie à elle que vous devez la lisibilité et la cohérence de mon histoire. Et même si nous ne sommes pas toujours d'accord et que je suis terriblement têtue, je te remercie de tout coeur pour ton formidable travail!
Sur ce, je vous laisse découvrir ce nouveau chapitre.
Bonne Lecture...
Chapitre 25 : Le marché
Alors, comme Kieran avant moi, je décidai d'être honnête et de répondre en toute franchise, quoi qu'il m'en coûtait: « J'ai tué un centurion, et pour ça, je vais être condamnée à mort. »
Deux jours passèrent dans l'obscurité et la puanteur, au milieu des cris et des suppliques. Kieran et moi fîmes davantage connaissance, tentant de faire passer le temps. J'en appris beaucoup sur l'enfant. Il parlait très souvent de son père décédé quelques mois plutôt de la fièvre. D'après Kieran, c'était un homme bon et travailleur auquel il vouait une grande admiration, mais sa mort plongea sa famille dans la misère et la faim tiraillait leurs estomacs. Un drame qui amena le gamin là où il était aujourd'hui.
Mon aveu déstabilisa d'abord le garçon puis, l'insouciance propre à l'enfance aidant, il oublia bien vite la raison de mon emprisonnement, simplement content de ne plus être seul au milieu de cet enfer. Ce fût lui qui m'aida à ne pas sombrer dans la mélancolie; les heures s'égrainaient avec une lenteur abominable, et je désespérais de revoir un jour la lumière du jour. Les pires moments étaient ceux durant lesquels le gamin dormait, me laissant seule avec mes angoisses et la certitude de ma mort imminente. Je m'efforçais en vain de ne penser qu'aux instants heureux, mais cela ne suffisait pas à chasser les ombres du découragement.
Cependant, le troisième jour – du moins je le croyais, mais comment en être sûre sans le soleil et la lune pour me guider? – un changement, une visite impromptue, vint rompre la monotonie et la lassitude de mon isolement; et à présent tous les changements étaient bons à prendre. Kieran dormait depuis un long moment déjà, et je crus bien que je m'étais aussi assoupie et que je rêvais quand je reconnus cette silhouette que je n'avais vue depuis si longtemps. Persuadée d'être au beau milieu d'un songe, je ne réagis pas, et c'est l'homme qui, marquant d'abord un temps d'arrêt, l'air stupéfait, se précipita vers moi. Les barreaux de ma cellule créant une distance physique entre nous, je pris de longues minutes pour me ressaisir et enfin retrouver la parole:
« Pour une surprise! Cela fait bien longtemps, n'est-ce pas Jehan? » lui-dis-je d'un ton volontairement léger.
Abasourdi, mon frère aîné ne put dire un seul mot et je profitai du silence pour détailler celui qui, depuis si longtemps, avait quitté le foyer familial pour rejoindre les rangs des légions romaines de Bretagne. Me surplombant de près de deux têtes, il n'avait plus rien de l'adolescent qui avait quitté notre village natal cinq années auparavant. Ses traits s'étaient durcis et son corps d'homme lardé de cicatrices s'était musclé, lui donnant la carrure impressionnante. Ses yeux, du même vert émeraude que les miens, me fixaient dans un mélange d'incompréhension et de nostalgie. Voyant qu'il ne se décidait toujours pas à ouvrir la bouche, je repris:
« Décidément, le hasard est un drôle de farceur, pas vrai? Cinq ans sans se voir et nous nous retrouvons, l'un et l'autre de part et d'autre des barreaux d'une prison romaine, » déclarai-je. « Amusant, tu ne trouves pas? » terminai-je en lui offrant un sourire forcé.
« Non, » se décida-t-il enfin à répondre l'air grave. « Non Kira, je ne trouve pas ça amusant, » finit-il sans l'ombre s'un sourire.
« Tu n'as jamais eu d'humour, » protestai-je, faussement taquine.
« Comment est-ce que… » commença-t-il.
« Allez, ça te démange, je le sens bien, » l'interrompis-je, souhaitant dédramatiser la situation. « Dis-le : je t'avais prévenue. »
« Tu n'as pas pu t'en empêcher, hein? » s'énerva mon frère, amer. « Il a fallu que tu viennes te jeter dans la gueule du loup, c'était plus fort que toi,» me réprimanda-t-il, fidèle à ses habitudes.
Décidément, il n'a pas changé.
« Et voilà, c'est reparti, » soufflai-je, agacée par son ton arrogant et moralisateur que j'avais pourtant provoqué en toute conscience. En vérité, en cet instant, j'étais tellement déstabilisée que tout ce que je souhaitais, c'était retrouver les relations normales que mon frère et moi entretenions jadis, quand tout était encore banal, avant que je ne sois sur le point d'être exécutée. Et nos rapports avaient toujours eu ce goût de permanant affrontement. « Rien de tout ce que j'ai jamais fait ne trouve grâce à tes yeux. Sauf que cette fois, vois-tu, ce n'est pas entièrement ma faute, » réfutai-je comme une gamine prise en faute, tentant de me disculper.
« Evidemment, ce n'est jamais ta faute, » soupira-t-il en levant les yeux au ciel.
« Eh bien, pas cette fois! » m'emportai-je tout en me fustigeant d'avoir déclenché cette joute verbale. « C'est Yuna qui… »
« Qu'a-t-elle fait? » me coupa mon frère d'une voix pressante et inquiète. Il a toujours été surprotecteur avec Yuna, et après ce qu'il va entendre, ce sera certainement encore pire.
Et une fois de plus, je me retrouvais à raconter toute l'histoire, justifiant les raisons qui m'avaient entraînée dans ce bourbier. Je vis le visage de mon frère se crisper à l'évocation de la fuite de Yuna, mais aussi à la mention de ma dispute avec Aodren, puis, quand j'en vins à parler d'Arthur et de ses Chevaliers, les yeux de mon aîné se mirent à étinceler d'admiration. Décidément, partout où j'allais, le Commandant et ses Chevaliers étaient considérés comme de vrais héros. Enfin il prit un air hautement désapprobateur, mais surtout très inquiet, quand je lui décrivis mes retrouvailles catastrophiques avec notre cadette.
« Si seulement j'avais été là à ton arrivée… Mais je reviens seulement d'une mission de deux mois dans le sud de l'île… » Il se tut quelques secondes, ses sourcils froncés témoignant d'une profonde réflexion puis, levant un visage contrarié vers moi, il continua: « Alors… Ils savent… » déplora-t-il.
« De toute évidence. Je ne suis pas ici pour une visite de courtoisie, Jehan, » raillai-je avec amertume.
« Et qu'est-ce qu'il… »
« J'attends mon procès, » expliquai-je d'un ton neutre en devançant une fois de plus son interrogation. « Et là, ils décideront de ma sentence, sur laquelle je n'ai aucun doute. La mort, » terminai-je résignée.
« On doit bien pouvoir faire quelque chose! » s'exclama mon frère avec hargne.
« Non Jehan, j'en doute, » répondis-je d'un ton plus doux pour le ramener au calme. « Et puis quoi? Tu t'inquiètes pour moi maintenant? »
« Pauvre idiote! » cracha-t-il avec dédain. « Crois-tu vraiment que je puisse souhaiter ta mort? Ne te fais donc pas plus stupide que tu ne l'es déjà! »
« Bien, ce fut un plaisir de discuter avec toi, Jehan, » jetai-je, passablement vexée. « C'est toujours très gratifiant! »
« Il suffit! » trancha-t-il en usant de cette voix dominatrice qu'il aimait prendre quand il voulait appuyer son autorité d'aîné. « Aide-moi plutôt à trouver une solution pour te sortir de ce mauvais pas. »
« Il n'y en a aucune, Jehan. » Mais déjà, mon frère ne m'écoutait plus et semblait totalement absorbé dans ses réflexions. Puis sans mot dire, il me tourna le dos et repartit d'un pas vif à travers les couloirs malodorants de la prison, me laissant là, pantoise et seule une fois de plus.
Deux autres jours interminables passèrent, Brennus m'agréant de sa visite pour m'assurer qu'il faisait son possible pour me sortir de là et m'expliquant que c'était l'une des raisons qui retardait tant mon passage devant la justice romaine. L'autre, c'était que l'on attendait le magistrat qui devait présider la cour; on le disait ferme et impartial. Servius, qui à la demande de son bienfaiteur était venu me faire part des avancées de ma situation, me rapporta qu'il était simplement le plus cruel. Bref, rien de très bon à l'horizon. Tandis que Brennus s'affairait à me raconter ce que tel ou tel sénateur avait dit à mon propos, et ceux qu'il était parvenu à rallier à sa cause, je regardais le jeune Kieran, profondément endormi, en me demandant quelle serait la sentence pour ce pauvre enfant. Etait-ce là la justice romaine? Emprisonner un enfant dont le seul crime était d'avoir faim? Alors dans ce cas, quelle chance avais-je de m'en tirer pour le meurtre d'un centurion romain?
C'est le matin du cinquième jour – du moins je le pensais – que la surprise me priva momentanément de tous mes moyens. J'avais enfin commencé à me faire aux cris et à l'odeur, et j'avais réussi à grappiller quelques heures de sommeil quand à mon réveil, je me trouvai nez à nez – ou presque, si l'on faisait exception des barreaux de ma cellule – avec la dernière personne que j'imaginais voir en ces lieux abjects. Sa présence ici était tellement déplacée et incongrue que je crus tout d'abord m'être trompée, mais le son de sa voix me confirma l'identité de mon visiteur:
« Kira! Oh, Dieu me vienne en aide, allez-vous bien? » s'écria mon visiteur d'un air consterné et compatissant. « Mais non, évidemment, suis-je idiote, vous ne pouvez pas aller bien! » se fustigea-t-elle, faisant naître sur mes lèvre un sourire que je savourai tant ils étaient rares en ces temps sombres. « Vous êtes enfermée ici, dans ces lieux répugnants, au milieu de toute la vermine de Bretagne, et … »
« Morganne! » coupai-je la jeune fille visiblement bouleversée et surtout semblant très mal à l'aise dans ces lieux sordides et effrayants. « Qu'est ce que vous faites là? Ce n'est pas la place d'une jeune femme de votre rang, Morganne. Rentrez chez vous, » lui conseillai-je avec amitié.
« Non, non, » refusa la Romaine avec conviction. « Je devais vous voir et m'assurer que vous étiez traitée correctement. »
« Arthur sera certainement fâché d'apprendre votre visite en des lieux si indignes, Morganne, » lui rappelai-je, craignant un peu la réaction du Commandant romain. « Et vous savoir seule ici… »
« Arthur est au courant, » m'interrompit Morganne. « En vérité, c'est même lui qui m'envoie. Enfin, si l'on veut, » ajouta-t-elle plus bas.
Cette précision me fit sourire et je ne doutai pas que Morganne eut sciemment détourné les paroles de son frère pour, une fois de plus, n'en faire qu'à sa tête.
« Et puis je ne suis pas seule. Thallys m'a accompagnée. Tristan et Perceval aussi. Ils sont tous deux en train de s'entretenir avec la sentinelle. »
Au nom du Chevalier ténébreux, mon cœur fit une envolée, et je remerciai silencieusement l'obscurité de la cellule de cacher la rougeur naissante sur mes joues. Ainsi, il est venu. Est-ce par simple souci de protéger Morganne ou… Mais je n'eus pas le temps de m'interroger plus avant car, justement, les Chevaliers et la dame de compagnie de Morganne émergeaient d'un couloir pour se diriger vers nous. Si Thallys se précipita vers moi pour s'enquérir avec empressement de ma santé et que Perceval s'enquit poliment mais néanmoins avec réserve de ma situation ici, Tristan, lui, resta à distance, se contentant de soutenir mon regard avec un air indéchiffrable.
Morganne et Thallys continuaient de parler avec fougue sans s'arrêter, mais je ne les écoutais que d'une oreille distraite, interrogeant d'un regard le sibyllin sarmate. Enfin, sûrement découragées par mon mutisme, mes deux amies me quittèrent après de longs adieux,, m'assurant – bien que je n'eûs rien demandé de tel – qu'elles s'entretiendraient sur l'instant avec la sentinelle pour lui faire promettre de me traiter avec respect, et s'éloignèrent en compagnie de Perceval Libéré de la présence quelque peu envahissante de ses protégées, Tristan fit les quelques pas nécessaires pour couvrir la distance qui nous séparait encore.
« Arthur tente de vous éviter la décapitation, » lâcha-t-il d'un ton sans émotions qui me fit frissonner.
« Et je lui en suis extrêmement reconnaissante, croyez-le bien, » répondis-je sur le même ton, un peu échaudée par le ton glacial du sarmate. Toutefois, j'étais étonnée d'apprendre l'implication d'Arthur dans mes déboires, mais aussi inquiète de sa réaction quand il apprendrait de quel crime on m'accusait – à raison d'ailleurs.
Puis le Chevalier fit volte face et, tandis qu'il s'éloignait de moi, je me maudis de n'avoir su le retenir, jusqu'à ce qu'il s'arrête et fasse marche arrière pour s'approcher au plus près de moi et me reprocher d'une voix basse que seule notre proximité me permettait d'entendre:
« Vous auriez dû tout lui dire. Avant, » déclara-t-il toujours aussi froidement, ses yeux noirs accrochés aux miens. « J'ignore vraiment – nous tous d'ailleurs – ce que vous avez bien pu faire pour vous mettre dans une telle situation, mais quoi que ce soit, vous auriez dû tout nous dire dès le départ: cela vous aurait sans doute évité tous ces ennuis. Arthur est un homme compréhensif, » me fit-il remarquer avec conviction.
« Il l'est, » approuvai-je pour avoir déjà pu juger par moi-même de l'ouverture d'esprit du Romain. « Mais ce que j'ai fait, je doute qu'il eût pu le comprendre, Tristan, » rectifiai-je néanmoins, sûre qu'Arthur ne se montrerait pas aussi magnanime lorsqu'il apprendrait que j'avais ôté la vie de l'un de ses compatriotes.
« Ne doutez pas de lui, il pourrait vous étonner, » riposta mon compagnon avec assurance.
« J'ai tué un centurion romain, » lâchai-je sans la moindre émotion en soutenant le regard sombre du Chevalier. « Croyez-vous toujours qu'il n'aurait rien fait à mon encontre en sachant cela? » le questionnai-je, certaine que cet aveu ébranlerait ses certitudes.
« Pourquoi? » persista-t-il sans la moindre hésitation, visiblement ni surpris ni perturbé par ma révélation.
« C'est une longue histoire, » rétorquai-je dans l'espoir de couper court à cette conversation alors que, paradoxalement, je ne souhaitais en aucune façon clore notre entretien et voir le Chevalier me quitter.
« Et Arthur aura certainement envie de la connaître, » maintint-il sans atermoiement, « aussi dites-moi tout et je le lui rapporterai, » déclara le Sarmate.
« Vos protégées vont vous attendre, » supputai-je à son attention en désignant mes deux amies d'un mouvement de la tête.
Sans un mot, comme à son habitude, le Chevalier me tourna le dos, rejoignit Morganne et Thallys, dit quelques mots à Perceval qui, aquiescant aux dires de son ami, sortit, entraînant avec lui les deux femmes. L'instant d'après, ils quittaient le couloir et Tristan me rejoignait avec un air décidé, ne me laissant que peu de choix: tout lui raconter ou risquer de le voir me quitter trop tôt.
« Bien, Morganne et la servante vont être escortées jusqu'à leur demeure, » m'informa-t-il. « A vous maintenant. »
« Bien, puisque je n'ai pas le choix, » regrettai-je avec mauvaise grâce.
« Non. »
Alors, sous le regard peu avenant de Tristan, je me replongeai dans les souvenirs qui me ramenèrent cinq ans plus tôt…
Allongée dans l'herbe, bras et jambes écartés et les yeux clos, je profitais du calme et de la douceur du printemps naissant, loin de toute l'agitation qui régnait au village. Depuis trois jours, une garnison romaine campait en contrebas de notre vallée, et tout mon peuple était agité par cette présence ennemie. Certains parmi les plus virulents – surtout de jeunes gens avides d'exploits de guerre, tels que Kerig – souhaitaient s'allier aux Pictes qui harcelaient sans discontinuer la légion. D'autres, dont mon père, prônaient la neutralité et l'inaction. Aussi depuis trois jours, le débat faisait rage jusqu'à ce que les neutres l'emportent lors du dernier vote. Et ce fut donc dès ce matin, au grand dam des plus vindicatifs, que des officiers romains paradèrent dans le village avec leurs présents et leurs belles paroles diplomates. J'ignorais encore pourquoi les Romains n'avaient pas simplement choisi de régler le problème en rasant notre village, comme j'étais persuadée qu'ils le faisaient assez souvent - mais à mon âge, la diplomatie et la politique ne m'intéressaient guère. C'est pourquoi je me contentais de flâner au gré de mes envies dans les bois et les grandes plaines verdoyantes qui entouraient notre village, fuyant le bouillonnement qui troublait la vie quotidienne des miens.
Je ne réalisais pas alors l'inconscience dont je faisais preuve même lorsque je perçus des voix dans les bois pas très loin de moi. Ils étaient deux Romains. L'un sans doute centurion, aisément reconnaissable à son armure et l'autre simple légionnaire à en juger par ses bras chargés des effets de son supérieur. Le centurion, maintenant très proche, se tourna vers moi et, à l'instant même où je croisais son regard, mon corps fut parcouru d'un frisson désagréable, tentant de m'alerter du danger. Et, grossière erreur, je n'y prêtai pas attention, stupide et téméraire comme toujours: j'étais chez moi, et je n'avais pas l'intention de quitter ces lieux chassée par des Romains.
Tout alla si vite que j'eus du mal à comprendre ce qu'il se passait. Tandis que je me relevais, le légionnaire s'aperçut de ma présence et en informa son supérieur qui tourna immédiatement la tête vers moi. Un sourire goguenard se dessina alors sur son visage rouge et, titubant, il se dirigea dans ma direction. Dans un premier temps, mon instinct me poussa à quitter les lieux sans plus attendre, mais le regard supérieur et l'air important qu'affichait le Romain fit écho à mon orgueil et l'impulsivité de ma jeunesse eut raison de la prudence qui aurait dû s'imposer à moi. Le défiant du regard, je restai plantée là.
Le centurion empestait la vinasse et ses yeux rouges donnaient la mesure de son état d'ébriété. Il était bien trop près de moi et se lança dans un discours des plus incohérents:
« Jolie petite fille, » s'exclama-t-il en s'appuyant sur son camarade pour ne pas tomber.
« Je ne suis plus une petite fille, » sifflai-je, venimeuse.
« Oh, oh ! Regarde-ça Quintus: c'est qu'elle mordrait, la sauvageonne ! » se moqua-t-il, me mettant au comble de l'agacement. Une nouvelle fois, je ne tins pas compte de l'alerte qui était née dans mon esprit, toute envahie que j'étais par ma témérité et ma fierté. Que n'eus-je pas compris tout de suite à quel point cette dernière était surfaite dans un moment comme celui-ci!
Posant une main sale sur mon épaule, il continua : « Tu ne sais pas à qui tu parles: j'ai le pouvoir de te causer beaucoup de tort. A toi, ta famille et ton minable petit village! » se vanta-t-il avec dédain. « Sois gentille… » susurra-t-il avec un ton plein de sous-entendus. Des sous-entendus rendus bien plus expressifs par sa main qui avait depuis longtemps quitté mon épaule et glissait sur mon côté. Quand celle-ci atteignit ma hanche, j'eus un mouvement de recul qui sembla fortement déplaire au centurion : « Reste tranquille! » m'ordonna-t-il en m'attirant à lui avec une force impressionnante. Dans un regain d'énergie, je parvins à me défaire de son emprise, mais cela raviva le mécontentement du Romain qui se précipita sur moi, nous faisant tous deux tomber à la renverse, m'écrasant de tout son poids Je me maudis de ma bêtise et de mon inconscience, mais déjà ce porc aviné s'évertuait avec bien du mal à baisser ses braies, et je réalisai soudain l'immonde réalité de ma situation. Terrifiée, je jetai un regard suppliant et affolé au légionnaire qui accompagnait le centurion, mais celui-ci détourna la tête et s'en retourna à travers les bois, me laissant seule face à mon misérable destin. Je pesais à peine la moitié du poids de cette ordure, et ni mes gesticulations, ni mes protestations sous lui ne lui firent l'effet escompté.
Les larmes amères du déshonneur roulaient sur mes joues tandis que les mains et la bouche de ce monstre étaient partout sur moi. C'est alors que, dans un ultime éclair de lucidité, je me rappelai les mots de ma mère et son présent: « Ne t'en sépare jamais, » avait-elle dit en me tendant un petit poignard ouvragé le jour où j'étais devenue à même de porter des enfants, « tu es une femme aujourd'hui, et une femme doit toujours être capable de se prévenir de la brutalité et de la lâcheté de certains hommes. » J'usai donc de mes dernières forces pour passer ma main jusque dans ma botte et planter mon poignard dans les côtes de ce porc. Fou de douleur, l'homme poussa un cri furieux et moi, ivre de colère de le voir encore en vie, je plongeai de nouveau ma dague dans sa gorge, de laquelle s'échappa alors un flot de sang qui emporta avec lui la vie du Romain dans un atroce gargouillement. Ses yeux vides restèrent fixés sur moi. Je repoussai de toutes mes forces ce corps qui m'écrasait et m'étouffait, devant user de toute mon énergie pour le faire rouler sur le côté tout en me tortillant pour m'extirper de dessous lui. Je me relevai d'un bond; j'avais l'impression que si je restais plus longtemps en contact avec ce lourdaud, il reprendrait vie et je revivrais cet instant terrible.
Je restai là quelques minutes à regarder le sang couler de la plaie béante pour venir souiller et teinter la terre de rouge, formant sous la tête du cadavre une flaque boueuse et gluante. L'odeur âcre et métallique qui me parvint déclencha un violent frisson, me faisant réaliser que l'entraînement était fini, que je venais de me confronter pour la première fois au monde réel, à la réalité crue du combat. Il était mort, et l'odeur qui me frappait de plein fouet était celle de son sang qui le quittait, le laissant là comme un tas de chair morte et inutile. Toute à ce spectacle, je cherchais au plus profond de moi les sentiments qu'impliquaient en toute logique un tel acte; mais je ne parvenais à ressentir ni remords, ni dégoût de mon acte, seulement la haine et la satisfaction du devoir accompli. Puis, ne pouvant plus me permettre de traîner là, au risque de me faire surprendre, je courus à toute vitesse à travers les arbres, longeai le village et arrivai juste derrière nos écuries, dissimulée du reste des miens. Par chance, Jehan était en train d'étriller son cheval, et je l'interpellai dans un murmure:
« Jehan! Jehan! Par ici, » lui chuchotai-je en lui faisant comprendre de me rejoindre discrètement. Je m'apprêtais à lui expliquer ma situation quand ses yeux se posèrent sur ma tunique et s'écarquillèrent de stupeur devant le sang qui la tachait. « Ce n'est pas le mien, » le rassurai-je, obtenant ainsi toute son attention. « J'ai besoin de ton aide. »
Sans même me demander plus d'explications, Jehan fonça dans la maison et en ressortit quelques minutes après avec une tunique propre et accompagné d'Aodren. Sans un mot, je guidai mes frères jusqu'au corps sans vie du centurion, qui nous offrait dans sa mort un spectacle à la fois ridicule et macabre: les braies sur chevilles, sa virilité à l'air, barbouillé de sang. Le regard d'Aodren voyagea entre la dépouille et moi à plusieurs reprises, et ses poings de crispèrent de colère quand il asséna un coup de pied rageur au cadavre romain. Toujours sans qu'aucune parole ne soit échangée entre nous, mes frères se mirent en frais de dissimuler le cadavre quelques mètres plus loin dans une tanière visiblement abandonnée par son précédent occupant, masquant le tout sous un tas de branchages tandis que je m'efforçais d'effacer les traces de notre lutte.
C'est à ce moment précis qu'un grognement de fureur résonnant dans mon dos me fit me retourner vers le légionnaire qui revenait sans doute à la recherche de son officier. Sans que j'aie vu venir le coup ni pu le parer, le soldat romain fit glisser la lame de son glaive en travers de mon abdomen. J'eus l'impression de tomber indéfiniment sans parvenir à toucher le sol jusqu'à ce que ma tête heurte violemment la terre, et que je perde connaissance.
Ce fut le cri contenu de Kieran qui me ramena à la réalité et me rappela que ses oreilles d'enfant étaient à l'affût de mes paroles depuis le début. Maladroitement, je tentai de le rassurer mais Tristan, indifférent aux émotions du garçon, me força à terminer mon récit:
« Je me suis réveillée dans la nuit, » continuai-je plus bas, « couchée dans mon lit, le corps terriblement douloureux. Mon père finit de me conter toute l'histoire: mes frères s'étaient précipités, mais trop tard pour me mettre hors de portée de la lame. Pour éviter tout risque de représailles – mais surtout par colère, avait précisé mon père – Jehan avait tranché la gorge de mon agresseur qui se débattait comme un forcené, manquant d'alerter tous les alentours. »
Je marquai une pause pour observer la réaction de Tristan. Toute à mon histoire, j'avais malgré moi laissé échapper l'acte criminel dont Jehan s'était rendu coupable, et je craignais que lui aussi n'en pâtisse. Mais le Chevalier ne sembla pas relever, ou tout du moins il n'en tint pas compte et je repris là où je m'étais arrêtée:
« Aodren m'a ramenée chez nous et, fort heureusement, la blessure n'étant pas trop grave, ma mère a pu me soigner. Jehan avait répété avec le corps du légionnaire les mêmes gestes qu'ils avaient eu pour son supérieur. Je crois que c'est à ce moment que, probablement à cause du moment où, blessée, j'avais heurté le sol,, j'ai de nouveau sombré dans le néant. Quand je me suis réveillée, mon père m'a expliqué les retombées des évènements de la veille. Les Romains étaient en train de fouiller les alentours à la recherche de leur centurion et, pour plus de sécurité, Jehan et Aodren avaient avancé leurs départs respectifs; le premier pour s'engager dans la Légion… » A l'évocation de ce que je considérais comme la pire des trahisons, je poussai un soupir abrupt, mais le regard sévère de Tristan me poussa à continuer ma narration: « …le second, Aodren, pour s'installer à Camlann avec sa jeune épouse. Quant à moi, ils avaient attendu mon réveil pour me confier à des amis pictes de mon père qui devaient m'éloigner du village pour quelques semaines, le temps que l'affaire se tasse. » Le visage du Chevalier se crispa à la mention de ses ennemis et de mon séjour avec eux. « Quand ils m'ont ramenée auprès de mon père, les Romains étaient partis en mettant cette curieuse disparition sur le compte des hommes bleus, » achevai-je.
« Alors pourquoi, aujourd'hui… »
« En fait, » répondis-je en devançant l'interrogation du Sarmate, « la rumeur a couru que c'était une bretonne qui était responsable du meurtre présumé du centurion, et mon père a toujours été persuadé qu'il y avait donc eu un autre témoin de ce qu'entre nous nous avons nommé l'incident. J'ai de fait dû me tenir sur mes gardes depuis. »
« Pas assez, visiblement, » répliqua-t-il sans même chercher à masquer les reproches dans sa voix.
« On dirait bien… » le lui accordai-je, consciente que j'avais dû faire une erreur pour me retrouver dans de tels ennuis.
« Même si les Romains ne sont pas d'accord avec ça, » reprit-t-il néanmoins avec moins de froideur, « vous n'avez pas mal agi, Kira. Vous avez fait ce qu'il fallait pour vous protéger, et ce porc n'a eu que ce qu'il méritait, »affirma-t-il.
« Si seulement, ils pouvaient penser comme vous, » regrettai-je sincèrement. « Mais trêve de bavardages; maintenant que j'ai répondu à vos interrogations, accepteriez-vous d'éclairer les miennes? » lui demandai-je, l'esprit fourmillant de questions. D'un signe de tête, l'éclaireur me donna son accord, et je ne me fis pas prier: « Comment Arthur a-t-il eu vent de mon emprisonnement? »
« Vos frères, » déclara simplement le Chevalier.
« Quoi? » m'écriai-je, surprise et agacée qu'ils aient couru un tel risque. Faire publiquement état de leurs liens avec une criminelle était loin d'être une excellente idée. Bande d'idiots!
« Ils ont eu raison, Kira, » appuya-t-il. « Arthur est le mieux placé pour vous aider. »
« Mais ils ont pris des risques insensés! » m'exclamai-je, en désaccord avec le Sarmate. « Ils sont trop impliqués dans cette affaire. Si les Romains les considéraient comme complices de mes actes, je n'ose imaginer… » m'affolai-je, craignant de les emporter da ma chute. « Mais, » repris-je aussitôt, troublée, « s'ils sont allés trouver Arthur pour l'informer des mes problèmes, comment se fait-il que vous m'ayez dit n'être au courant de rien? » l'interrogeai-je, à présent suspicieuse.
« Il suffisait à Arthur de savoir que vous aviez des ennuis pour qu'il tente de vous aider, il n'avait pas besoin d'en savoir plus, » s'expliqua Tristan, sans doute pour lever le voile sur mes doutes.
« Voilà un homme d'une logique bien étrange, » me moquai-je, néanmoins touchée par l'action altruiste du commandant romain. Puis s'insinua en moi une lueur pernicieuse et dangereuse: une lueur d'espoir. Un espoir fou. « Croyez-vous qu'il ait une chance de… »
« Arthur se bat jusqu'au bout pour une cause, si elle est juste, » m'assura l'éclaireur.
« Ma cause l'est-elle? Voilà une autre question… » songeai-je à voix haute.
« Il ne vous laissera pas mourir. » Je m'apprêtais à répondre quand le Chevalier eût des mots qui me bouleversèrent: « Je ne vous laisserai pas mourir. »
Nos regards s'accrochèrent et je sentis toute ma volonté d'affronter la mort avec courage fondre comme neige au soleil. Je ne voulais plus mourir, je voulais vivre et profiter de tous les moments heureux que la vie avait à m'offrir. Pourquoi donc la vie était-elle aussi injuste?
Ce furent les pas d'un groupe qui me tirèrent de la contemplation des yeux sombres de mon beau Chevalier. Arthur et d'autres hommes, dont je ne parvenais pas à distinguer les traits à cause de l'obscurité, se dirigeaient vers nous et, d'un mouvement presque imperceptible, fidèle à ses réflexes d'éclaireur, Tristan fit quelques pas en arrière.
Arthur fut le premier devant moi, et m'adressa un demi-sourire encourageant, tandis que se plaçaient derrière lui ses compagnons. Bors, Lancelot, Galahad et quelques autres Chevaliers l'avaient accompagné. Puis la ligne étanche qu'ils formaient se fendit pour laisser passer un Romain au port altier et à l'air grave. Je ne saurais dire comment, mais je devinais d'instinct que c'était lui, le juge que l'on attendait pour prononcer ma sentence. Ce dernier prit quelques instants, silencieux, pour m'observer et me jauger sans doute, puis il se racla la gorge et s'adressa à moi d'une voix solennelle:
« Tu as des amis fidèles et haut placés, Bretonne. Tu peux les remercier, ils vont t'épargner la mort que pourtant tous réclament. » Je jetai un regard stupéfait et fou d'espoir à Arthur et Brennus, qui venait de rejoindre notre cour de justice improvisée, puis je me concentrai de nouveau sur le magistrat romain en charge de décider de mon avenir. « Kira, fille de Talwin, pour ta repentance, tu te mettras au service de notre Saint Empire de Rome, durant 15 années, » déclara-t-il avec aménité.
Et, tandis que les mots qu'il prononçait à mon attention se frayaient un chemin jusqu'à ma conscience, ma bouche n'en forma qu'un qui soutira un hoquet de surprise à toute l'assemblée:
« Non. »
Alors? Verdict? Est-ce que ça valait le coup d'attendre? Comme toujours, c'est avec la plus grande impatience que j'attends vos réaction sur ce nouveau chapitre!
Bises !
