Lorsque Rosanna se réveilla, le monde lui apparut anormalement clair, et en même temps étrangement calme et paisible.
La présence chaude et vivante de Markus, qui s'était lové contre elle, la tenant serrée contre lui, était une constante rassurante de son univers, qui l'aida à mettre de l'ordre dans ses pensées.
Elle sentit la pulsation désagréablement trop familière de l'enzyme qui courait dans ses veines, mais aussi autre chose. Une force plus puissante, plus inflexible, et plus ancienne. Une énergie inéluctable qui ne connaissait ni l'usure du temps, ni les limites du corps. Une énergie multiple et pourtant unique. Mille brins de volontés tressées ensemble jusqu'à n'être plus qu'un seul et unique flux, intangible et pourtant irrémédiablement réel.
Son âme était trop petite, trop étriquée pour toute cette sombre lumière, glaciale et brûlante, immobile et vibrante. Elle sentit son esprit se contracter, tentant de s'ajuster à ce flot étranger, tandis qu'un sanglot profond naissait dans sa poitrine.
Markus la serra contre lui, lui laissant enfouir son visage dans les plis de sa tunique, posant sa tête sur la sienne en un geste rassurant.
Elle pleura longtemps, sans savoir si c'était de joie ou de tristesse. De rage ou d'espoir.
Lorsque ses pleurs se tarirent, elle ne posa pas de question. C'eut été inutile. Toutes les réponses étaient déjà là, vibrant dans chaque fibre de son âme.
Ils avaient tous partagé leur vie, leur énergie et leur essence avec elle, librement, volontairement, parce qu'elle avait offert la sienne à une reine dont l'âme souffrait depuis si longtemps.
Ils avaient tous partagé ces espoirs secrets, ces lueurs éteintes qu'ils chérissaient dans l'ombre de leur cœur, parce qu'elle les avait accueillis dans les secrets dans son âme, eux qui étaient amis, mais surtout parce qu'elle avait refusé de fermer les portes de son esprit à une âme en peine, quelle que fût la haine et la rage qu'ait eu cette âme envers elle à cet instant.
Parce qu'elle leur avait prouvé, sans même le vouloir, être prête à se sacrifier sans hésitation pour ses idéaux, pour ses aspirations et pour ce rêve qu'elle entrevoyait de plus en plus clairement, ils étaient maintenant prêt à donner infiniment plus que leur vie pour ce dessein grandiose et pourtant si évanescent.
«Nous lutterons tous sans hésitation pour cette extraordinaire vision que tu as été la première à avoir, mon unique et merveilleuse humaine. Tant que l'un d'entre nous vivra, jamais ce rêve ne mourra. Jamais. » lui promit Markus, ses yeux d'or brillant d'une sagesse ancienne et d'un espoir nouveau.
Elle acquiesça.
Il fut tiré d'un songe étrange et évanescent par les vrilles douloureuses de la faim. Presque à regret, il quitta le monde de l'inconscience pour réintégrer la réalité.
Lorsqu'il ouvrit les yeux, ce fut pour découvrir le plafond de sa modeste chambre sur l'Utopia, ridiculement petite par rapport à celle qu'il avait occupé autrefois sur sa ruche.
Il sourit, tournant doucement la tête sur sa droite.
Agenouillée au pied de son lit, à moitié avachie sur le matelas, une couverture délicatement posée par une personne prévoyante sur ses épaules, Delleb dormait, visiblement épuisée.
Il sentit son cœur bondir dans sa poitrine alors qu'il détaillait les traits délicats de sa bien-aimée, sur lesquels cascadaient quelques mèches de cheveux sombres, qui soulignaient plus qu'ils ne brouillaient l'expression de paix profonde qu'elle arborait.
Il respira lentement, profondément, s'imprégnant de son odeur extraordinaire, parfaitement et infiniment conscient de la main fine et délicate qui reposait sur la sienne, leurs doigts entremêlés.
Elle dut sentir qu'il s'était réveillé, car elle s'agita un peu, ses yeux d'or liquide papillonnant un instant avant de se fixer sur lui, insondable.
Ni fureur, ni colère, ni haine, ni même curiosité.
Juste un assentiment muet : Il était là.
Prudemment, délicatement il tendit son esprit vers le sien, suivant ce lien reconstruit, changé et modifié.
Elle ne tenta pas de le repousser, lui laissant sa conscience entrouverte, en une invitation muette.
Avec mille précautions, il entra pour la première fois dans l'âme de celle qui avait été sa souveraine. Une âme infiniment différente, et pourtant si semblable à la sienne. Sombre et vaste. Emplies de centaines de secrets, de millions de souvenirs, mais solidement ancrée dans le présent.
Il sentit cette solitude, cette tristesse qu'il avait si souvent entraperçue sourdant de l'âme de sa reine, et dont il avait tenté de la distraire: ce sentiment qui, tel une boue malodorante, semblait engluer le moindre éclat de joie ou de fierté de la psyché millénaire.
Il perçut une sorte de défi flottant dans l'air : « Contemple-moi, et ose encore m'aimer ! »
Il ne put que rayonner de compassion et de souffrance partagée.
L'esprit de la reine pulsa, découvrant des milliers de déchirures, de plaies suppurant de cette vase malsaine, d'accrocs et de trous laissés par une vie de tourments et de combats. Avec horreur, il contempla une âme labourée, détruite, qui ne tenait plus que par une volonté inébranlable. Une volonté si puissante qu'elle l'avait maintenue d'un seul tenant durant des millénaires.
Cette même volonté l'éjecta brutalement de son esprit, et il se retrouva à nouveau dans son corps, cherchant le regard de Delleb, qui fixait un point derrière lui, évitant soigneusement le sien.
Elle tenta de se relever, mais emprisonnant sa main dans la sienne, il la retint, tentant de la toucher de son esprit, en vain, sa conscience ne pouvant que se heurter à ses infranchissables barrières.
Elle ne voulait pas entendre sa réponse à son défi. Elle ne voulait pas lui laisser lui montrer qu'il ne l'aimait pas moins parce qu'elle avait des faiblesses et des blessures. Il savait depuis bien longtemps qu'elle n'était pas sortie indemne de douze mille ans de guerre et de luttes. Il savait depuis longtemps qu'elle n'avait pas remporté toutes les batailles, et qu'elle n'avait pas toujours eu raison, et cela ne l'avait jamais - pas un instant - empêché de l'aimer profondément. Qu'elle ait eu le courage de lui révéler ainsi toutes ses fragilités, et qu'elle ait pu les cacher si parfaitement si longtemps, ne lui prouvait qu'une chose : elle était une souveraine plus grande, plus puissante et plus extraordinaire encore qu'il ne le pensait !
Mais surtout, en lui ouvrant ainsi son âme, elle lui avait révélé une vérité immuable. Elle était semblable à lui, semblable à tous ses frères, semblable à toutes les âmes qui se débattaient dans l'univers : triste et sombre à force de n'avoir aucun lien, aucun vrai contact avec personne.
Et il comprit autre chose. Ce lien qu'il avait brutalement remanié, elle ne l'avait pas défait, car même si elle craignait viscéralement qu'il ne tente de profiter d'elle, plus encore, elle craignait la solitude, absolue, totale et parfaite.
Et pour la même raison, elle ne l'avait pas tué. Parce que, après douze mille ans à régner seule sur des milliers d'âme, elle ne savait que trop bien ce qu'était cet horrible sentiment d'abandon.
D'un geste fluide, il se redressa à moitié, emprisonnant toujours la main de la reine dans la sienne.
Leurs regards se rencontrèrent enfin, et pour la première fois, il vit de la crainte dans son regard. Une crainte profonde dans le destin et ce qu'il lui réservait.
Doucement, il tendit son autre main, effleurant de bout des griffes les doigts fins de Delleb, qui ne bougea pas, le fixant toujours, immobile.
Puis lentement, il entremêla leur doigts, jusqu'à ce qu'ils soient paume contre paume. Il sentit le schiithar de Delleb s'ouvrir doucement, les fins tentacules effleurant la peau sensible de sa paume.
Instinctivement, son propre schiithar s'ouvrit et il sentit l'énergie puissante et chaude de sa reine pulser sous sa main, s'infiltrant doucement en lui, se mêlant parfaitement à sa propre énergie.
Ils restèrent ainsi quelques instants, goûtant et partageant l'énergie de l'autre, puis le charme fut rompu et Delleb se redressa sans qu'il ne la retienne plus, et quitta gracieusement la pièce, dans laquelle Azur entra quelques instants plus tard, se jetant à son chevet avec un immense rire soulagé.
« Maître, vous êtes revenu ! Vous êtes revenu ! » murmura-t-elle, pleurant presque de joie, les mains serrées sur ses draps.
« Non, Azur, je ne suis jamais parti. Je ne pouvais pas. » répondit il en un souffle, fixant la porte derrière elle.
« Merci, Monseigneur. Sans vous, je ne suis rien ! »
Il détailla la petite humaine, toute ébouriffée, son uniforme de travers et des traces blanchâtres de larmes sur les joues, mais avec un sourire rayonnant et tant de joie dans ses sublimes yeux bleus qu'elle en était belle.
« Viens là, Azur. » lui ordonna-t-il, avant de pousser un grondement étouffé alors que l'adolescente se jetait à son cou, lui coupant le souffle.
Il rendit maladroitement son étreinte fébrile à l'humaine, avant de la repousser gentiment.
« Markus a dit que vous auriez sans doute très faim, Maître, alors Filymn attend avec un humain devant la porte. »
« Dis-lui d'entrer, puis retourne à tes tâches, je suis sûr que tu peux être plus utile qu'à mes côtés. » gronda-t-il, se demandant depuis quand le fait de s'alimenter devant sa servante le dérangeait.
Il vit au regard de l'humaine qu'elle avait compris, alors qu'elle s'esquivait avec une révérence joyeuse, remplacée quelques instants plus tard par le traqueur poussant un humain entravé à l'air terrorisé.
Après deux jours pour le moins riches en émotions, le reste du voyage fut monotone, l'équipage se glissant avec bonheur dans un nouvel équilibre.
Au soulagement général, Delleb et Zil'reyn avaient enfin mis leurs différents de côtés et, pour la première fois depuis bien longtemps, leurs relations furent cordiales et aimables.
Au terme des six jours de voyages, Rosanna entama la procédure d'atterrissage tandis que les wraiths renfilaient capes et gants.
Ce fut donc face à une foule inquiète de voir un gigantesque vaisseau descendre du ciel, qu'ils se posèrent dans la zone portuaire d'une grande ville aux tours beiges.
Les envoyés du marchand, bien connus des autorités locales car partenaires commerciaux de longue date, eurent vite fait de rassurer la populace, et en une heure la cargaison fut déchargée, tandis qu'une petite foule de négociants se pressait autour de Milena qui, escortée de Kang et de Tom, prenait les commandes de transports, planifiant les chargements des différentes soutes et marchandant le pourcentage de chaque cargaison qu'ils conserveraient en guise de paiement.
Au coucher du soleil, ils avaient vendu tout l'espace disponible à bord du vaisseau, et Milena définissait avec Léonard le meilleur itinéraire possible pour tout livrer.
Trois jours plus tard, ils entassaient le dernier chargement - un lot de plantes en pots - dans la soute trois, déjà encombrée de grandes cages de bois emplies de drôles de volailles à quatre pattes et de balles de tissus destinées à la voilure de bateaux.
Rosanna s'assura que les huit passagers - qui escortaient les différentes cargaisons - étaient bien installés dans leurs chambres et ne manqueraient de rien, puis elle vérifia une dernière fois que leurs quartiers étaient parfaitement séparés du reste du vaisseau pour finalement donner l'ordre de départ avant de s'installer dans le fauteuil.
Ils avaient convenu, d'un commun accord, de ne plus accepter de nouvelle cargaison à moins qu'elle ne soit à destination d'une planète déjà prévue dans leur itinéraire ou à moins d'une heure d'hyperespace d'un arrêt planifié, le voyage de retour étant déjà prévu à douze jours, soit le double de celui initialement envisagé.
D'ailleurs, afin de rassurer Drane, Jin'shi et tous ceux restés au village, Rosanna envoya Tom par la Porte des étoiles du premier monde sur lequel ils s'arrêtèrent afin qu'il les préviennent.
Le jeune wraith revint avec un message plutôt hargneux de Drane qui leur rappelait que ses enfants étaient censés être absents moins de quinze jours et que, puisqu'ils avaient visiblement des Portes à disposition, elle les attendrait comme prévu cinq jours plus tard.
Liu supplia Rosanna de ne pas écouter sa mère, mais l'artiste fut intraitable: même si aucun arrêt n'était prévu ce jour-là, ils feraient halte sur un monde doté d'une Porte et Liu, Jiu et Tom - pour ne pas faire de jaloux - repartiraient sur Oumana.
Les trois adolescents eurent beau bouder, protester et supplier, rien n'y fit, et ils durent se résigner à ne profiter que de deux haltes supplémentaires sur les sept prévues en tout avant de devoir rentrer.
Lorsque Rosanna vint annoncer aux cinq passagers restants qu'ils allaient faire une halte supplémentaire, elle fut accueillie par une vague de protestations de la part des marchands, déjà inquiets de se voir ainsi confinés en queue d'un vaisseau spatial, contenant bien plus de technologie qu'ils n'en avaient vu au cours de toute leur vie.
L'artiste tenta de les rassurer, en vain. En investiguant un peu plus avant, elle finit pas découvrir que le problème résidait dans un jeune homme à la peau sombre, envoyé pour accompagner un chargement de quatre tonnes de haricots, qui entendait de mystérieuses voix sifflantes dans sa tête, alors que ses rêves étaient peuplés de visions effrayantes des couloirs du vaisseau en pleine nuit, avec des ombres pâles qui les parcouraient en silence.
C'était bien sa veine. Sur tous les marchands et commerçants de la galaxie, il fallait qu'elle en ramasse un avec des gènes wraiths, et le « don ».
Elle ne pouvait pas faire débarquer tout son équipage, pas plus qu'elle ne pouvait débarquer l'homme en question sans faire face à de très sérieuses questions, et quant à lui expliquer la raison de ses visions, c'était tout simplement inenvisageable.
Elle se résolut donc à traverser le vortex en compagnie des adolescents grincheux et d'aller demander conseils à Jin'shi et à Selk'ym.
Les deux aliens se montrèrent agréablement surpris de sa visite, et ils ne leur fallut pas longtemps pour lui suggérer un plan. Rosanna repartit donc en compagnie de l'hybride, et d'un immense sac d'herbes séchées, laissant trois jeunes au regard boudeur derrière elle.
Dès que l'Utopia fut de retour en hyperespace, Rosanna confia les herbes à l'effet calmant et lénifiant reconnu à Sombre et Azur, coresponsables de la cuisine, avec instruction d'en diluer une pincée finement hachée dans chaque repas à destination des passagers.
Elle convainquit ensuite Zil'reyn, qui avait la carrure la plus proche de celle de l'hybride, de lui prêter son manteau et sa cape, puis, ce dernier déguisé en membre d'équipage, elle partit discuter avec leurs hôtes.
Comme elle s'y attendait, les hommes se montrèrent tout d'abord terrifiés par Selk'ym, ne se calmant que lorsque ce dernier leur montra ses paumes dépourvues de toute fente.
S'ils parurent tout d'abord très méfiants, ils semblèrent finalement croire au demi-mensonge qu'elle leur servit, prétendant que le jeune doté du « don » sentait l'esprit de l'hybride et qu'il partageait ses rêves la nuit.
Le fait qu'elle ait un semi-wraith comme membre d'équipage braqua complètement deux marchands, qui jurèrent ne plus jamais vouloir avoir à faire avec elle une fois le contrat rempli. En revanche, les trois autres, dont le jeune homme, n'y virent pas une raison suffisante pour rompre tout contact, l'opportunité de voyager si vite outrepassant le désavantage d'un membre d'équipage à l'origine discutable.
Les calmants aidant, ils terminèrent leur tournée sans plus de problèmes. Néanmoins, ce fut avec un immense soulagement que Milena et Rosanna regardèrent le dernier marchand s'éloigner.
« Alors, Madame l'intendante, dites-moi que tout ce stress en valait le coup et qu'on a gagné un petit pactole ! » plaisanta Rosanna alors qu'elles rentraient au vaisseau.
La guerrière sortit sa tablette, parcourant quelques fichiers.
« Si on vend les haricots sur Alamite et les feuille d'ips sur Felum... On devrait pouvoir en tirer mille... non, mille deux cents frogs.» calcula la guerrière.
« Mille deux cents ?! Tu es sûre de toi, Milena ? » demanda Rosanna, incrédule.
La soldate revérifia, calculant à nouveau.
« Oui, au minimum. »
« Mais c'est une vraie fortune ! » s'écria l'artiste.
« On a transporté plus de cinquante mille frogs de valeurs en un aller-retour, Rosanna. »
« Mais c'est énorme ! On va pouvoir acheter des uniformes de rechange, de quoi refournir le vaisseau, du matériel médical correct, et même quelques livres. Et tout ça en payant une petite solde à tout le monde ! » s'extasia la jeune femme.
« D'accord, d'accord. C'est super, mais par pitié, arrête de crier, on va finir par attirer l'attention. » la modéra la guerrière avec un sourire, alors qu'elle arrivaient en vue du vaisseau.
« Je souhaite bonne chance à l'idiot qui essaieraient de nous voler notre cargaison ! » répliqua-t-elle avec un sourire féroce.
« Certes, mais je n'ai pas non plus envie de me faire agresser par des crétins qui croient qu'on a l'argent sur nous .»
« Milena, tu es une militaire et je suis capable de tuer des wraiths, c'est pas des voleurs de rue qui vont nous faire du mal ! »
« Je préfère être prudente, Rosanna.» bougonna cette dernière en remontant à bord.
« D'accord, alors sois prudente, et je serais euphorique. » concéda l'artiste, tout sourire.
