Chapitre 25 : Radiateur pour pieds et esclave à pancakes

Je lui dis que je n'aimais pas dormir à deux mais que si j'y étais vraiment obligé, j'aimerais au moins savoir qui était ce harponneur, et ajoutai que s'il n'y avait vraiment pas d'autre place, et si le harponneur n'était pas inqualifiable, plutôt que de rôder dans une ville étrangère par une si cruelle nuit, je partagerais la couche de n'importe quel homme correct.


La lune s'était levée, presque pleine, et son reflet miroitait dans l'eau du lac. La nuit était claire et remplie d'étoiles.
Vi était assise dans un fauteuil à bascule sur la terrasse et admirait le ciel en se balançant doucement, tout en envoyant régulièrement des bouffées de fumée hors du fourneau de sa pipe.
Une brise légère faisait voleter leurs habits que Merle avait ramenés avec la voiture et qu'elle avait étendus à nouveau sur la corde à linge du petit jardin de Susan.
La nuit était fraîche et la jeune fille avait rajouté un pull par-dessus son éternelle chemise.

Lorsque Merle était revenu avec la Dodge, il avait trouvé les deux femmes, la jeune et la vieille, attablées devant un repas improvisé – purée et maquereaux en boîte – et n'attendant plus que lui, à la lueur d'un grand chandelier. Susan avait retrouvé la clef des menottes et Vi avait finalement pu se débarrasser de ses bracelets improvisés.
Une fois le dîner terminé, la vieille femme tombait de fatigue, la journée ayant été particulièrement longue et riche en émotions pour elle.
Elle offrit aimablement l'hospitalité à ses hôtes, expliquant qu'elle disposait d'une chambre d'amis à l'étage avec un grand lit et d'un canapé en bas dans le salon. Lorsqu'elle leur posa la question fatidique, à savoir si Merle et Vi étaient en couple, tous deux démentirent avec véhémence, chacun jetant un regard hautement éloquent à l'autre, qu'on pouvait aisément traduire par même pas si tu étais la dernière personne vivante au monde.
Ils avaient joué le lit à pierre feuille ciseaux et Merle avait gagné, sans tricher cette fois-ci.
Susan leur avait souhaité une bonne nuit chaleureusement après les avoir invité à faire comme chez eux et elle était montée se coucher.
Vi avait utilisé la prise de courant de la voiture pour chauffer de l'eau dans la bouilloire pour faire la vaisselle, après quoi elle s'était installée sur la terrasse, où elle prenait actuellement plaisir à rêvasser tout en fumant.

Elle était tellement perdue dans ses pensées qu'elle n'entendit même pas la porte s'ouvrir. C'est seulement en entendant les pas de son ami sur le plancher de la terrasse qu'elle tourna la tête.
Merle apportait une chaise avec lui.
« Pas encore couché ?
- J'venais m'fumer une clope d'abord, répondit-il en s'installant à côté d'elle.
- T'es au bon endroit », confirma Vi en souriant.
Il sortit du tabac et des feuilles de sa poche et se roula une cigarette sur ses genoux.
« Waow. T'as sacrément pris le coup pour rouler à une main.
- Ouep. »
Vi tira son briquet de sa poche et lui donna du feu.
Merle tira une première bouffée de tabac et souffla la fumée en direction des étoiles.
Sa voisine se baissa et ramassa une bouteille par terre.
« Poire ? proposa-t-elle obligeamment.
- Tu m'as déjà vu refuser de l'alcool ? »
Vi lui passa la liqueur en gloussant.
« Jolie nuit hein ? Toute pleine d'étoiles, comme ça, fit-elle alors qu'il buvait.
- Mmh mmh.
- J'y connais rien en étoiles, mais j'ai entendu dire qu'il y avait une constellation de la baleine, c'est vrai ?
- Ouais, elle est là, répondit Merle en pointant son doigt vers le ciel.
- C'est vrai ? Où ça ?
- Là-bas.
- J'vois rien. »
Merle rapprocha son visage du sien et lui prit le menton, guidant son regard dans la bonne direction.
« Tu vois les trois étoiles qui font un triangle, là ? dit-il en pointant le doigt et en dessinant la forme.
- Celles- ci ? demanda Vi en l'imitant.
- Ouais. Ben c'est la tête de la baleine. Si tu continues par là, tu as d'autres étoiles qui font comme un chemin, regarde, là, là et là, une, deux, trois, quatre et cinq.
- Ok.
- C'est le corps. Ensuite, à la cinquième étoile, il y en a qui font comme un rond, tu vois ?
- Oui.
- Ben c'est sa queue. »
Elle resta un moment à fixer le ciel en suivant les contours de la constellation du doigt.
« Et ben comme ça j'en aurais au moins vu une avant de crever, de baleine », dit-elle joyeusement.
Merle se contenta de lui passer la bouteille en souriant.
« Et tu connais toutes les autres étoiles aussi ? reprit-elle après avoir bu une gorgée.
- Ouais, quasiment toutes les constellations.
- Waow. Tu me donnes un cours d'astrologie ?
- Astronomie, andouille. Astrologie c'est l'horoscope.
- Ah oui, pardon.
- Pas ce soir. »
Vi poussa un « ohhhh » déçu.
« Un de ces jours peut-être, si tu es sage, dit Merle, amusé.
- Je suis toujours sage ! protesta-t-elle.
- Ben voyons, c'est l'asthmatique chronique fumeuse de pipe que m'dit ça. »
La jeune fille ricana et s'absorba dans la confection de ronds de fumée.
Ils restèrent un petit moment à faire des ronds tous deux, lorsqu'elle reprit la parole.
« C'était une drôle de journée, hein ?
- C'est vrai, admit Merle.
- Au lieu de l'ours, on a trouvé une vieille, c'était plutôt inattendu.
- Une vieille et un renard.
- Quel renard ?
- Ah ouais c'est vrai, j't'ai pas dit. Quand je t'ai laissée seule et que tu t'es faite assommer à coup de pois chiches, j'ai vu un renard dans la forêt. Il me suivait en fait, je me suis retourné et il était tout près de moi, vraiment près, comme s'il était… et ben, juste là. » Il désigna le bord de la terrasse, à moins de deux mètres d'eux. « Il était très grand, très beau, avec une grosse queue touffue longue comme mon bras.
- Waow ! Et qu'est-ce que t'as fait ?
- Rien, on s'est regardé un peu, et puis il est parti, tranquillement.
- Classe ! Putain, j'aurais voulu le voir ! »
Merle sourit.
« C'est ce que je me suis dit. »
Vi prit le temps de tirer une nouvelle bouffée de sa pipe avant de se remettre à parler.
« Et pour la vieille ?
- Comment ça pour la vieille ?
- Et ben, qu'est-ce qu'on fait ?
- C'est quoi cette question ? On va rien faire du tout, demain on reprend la route, non ?
- Et si elle est pas d'accord ? »
Merle fronça les sourcils.
« Qu'est-ce que tu racontes comme conneries ?
- Elle a pas vu un chat depuis des semaines, elle est toute seule sans personne pour l'aider et elle crève de trouille et de solitude. Comment tu crois qu'elle va réagir quand on lui annoncera qu'on repart ?
- Putain, mais qu'est-ce qu'on en a à foutre ? » rétorqua Merle.
Vi roula des yeux.
« Évidemment, pourquoi j'te pose la question à toi ? J'connais déjà la réponse. »

Merle haussa les épaules, balança le mégot de sa cigarette d'une pichenette et se leva.
« Attends, fit-elle en se levant à son tour. Y a un truc que je voulais faire avant d'aller me coucher.
- Quoi ?
- Séance de manucure.
- Hein ?!
- Les ongles. J'veux te couper les ongles. »
Il porta le regard sur sa main et, pour la première fois, constata à quel point ses ongles avaient poussé, même dans l'obscurité, il pouvait voir qu'ils étaient trop longs. Il se rendit compte, avec une colère nourrie de frustration, que se couper les ongles ferait désormais partie des choses qu'il ne pourrait plus jamais faire par lui-même.
« Je sais que ça t'énerve, fit Vi, comme si elle avait lu dans ses pensées. Mais on n'y peut rien. Allez, y en a pas pour longtemps. »
Il ravala le soupir qu'il aurait voulu pousser et l'accompagna à la cuisine. Ils s'assirent à la table à la lumière de leur grande lampe de camping et Vi s'occupa de sa main avec application, parachevant même le boulot à l'aide d'une lime à ongles.
Il constata avec étonnement qu'elle paraissait un peu intimidée, demandant plusieurs fois si elle n'était pas en train de lui faire mal.
« C'est la première fois que je coupe les ongles à quelqu'un d'autre, ça fait drôle.
- Ouais ben, c'est pareil pour moi, qu'est-ce que tu crois ? »
Ils partagèrent un petit sourire un peu gêné.
Elle lui défit son pansement et jeta un coup d'œil à sa plaie dans la foulée (le bandage avait de toute façon à moitié foutu le camp lors de leur bagarre dans l'eau). Elle la nettoya longuement à l'eau minérale et au désinfectant, pour ne pas risquer qu'une bactérie provenant du lac aille s'y loger.
La peau qui était en train de se former par-dessus les brûlures, dans le processus de cicatrisation, était encore fine et fragile.
Vi proposa de laisser un peu le tout à l'air, au moins pour la nuit, pour donner l'occasion à la plaie de respirer, et voir si ça pouvait accélérer la cicatrisation. Elle avait souvent entendu dire que laisser une blessure couverte sans arrêt n'était pas une si bonne chose.
Merle hésita, d'abord parce qu'il redoutait instinctivement de cogner son moignon contre quelque chose, mais surtout parce que le fait de voir la plaie à nu le mettait terriblement mal à l'aise. Mais il devait bien admettre qu'elle avait raison, il allait bien falloir, tôt ou tard, que la cicatrisation s'achève à l'air libre.
Il avait hâte que la blessure soit totalement guérie, pour pouvoir la recouvrir avec quelque chose, n'importe quoi, qui pourrait rester en place sans arrêt et qui lui permettrait de ne plus apercevoir son horrible cicatrice.

C'était étrange… tous ces trucs que Vi devait faire à sa place parce qu'il en était désormais incapable – les ongles, les lacets, les pansements, ouvrir certains trucs, venir à bout de certains objets récalcitrants – il se rendait compte qu'au final, il l'acceptait bien mieux qu'il ne l'aurait cru. Bon sang, il l'avait même laissée lui couper des pommes l'autre jour.
Bien sûr, ça restait chiant. Mais ça allait. Le côté humiliant du truc était passé, il avait ravalé son orgueil, au point de se surprendre lui-même. Il n'hésitait plus à demander de l'aide quand il en avait vraiment besoin, et il se sentait à l'aise avec ça.
Parce que c'était Vi. Il était en train de s'en rendre compte. Il s'autorisait ces moments-là avec elle, alors qu'il ne les aurait jamais acceptés venant de quelqu'un d'autre. Il n'arrivait pas à s'expliquer pourquoi, mais c'était comme ça. Peut-être parce qu'elle était la toute première personne à l'avoir vu sans sa main et que le fait qu'elle l'ait soigné avait entraîné un sentiment de confiance instinctif. Peut-être parce qu'elle ne mettait dans son aide ni pitié, ni moquerie, ni bonté excessive. Peut-être parce que son assistance se limitait strictement à ce qu'il ne pouvait pas faire, parce qu'elle ne s'offrait de faire un geste que lorsqu'ils avaient constaté tous deux, à force de tentatives de sa part, qu'il en était incapable. Peut-être parce que le fait qu'elle ne perdait jamais une occasion de faire un jeu de mots sur le mot « main » et collectionnait les blagues de manchot lui faisait sentir que sa gentillesse vis-à-vis de ça n'était pas pour autant de la compassion ni de l'apitoiement. Peut-être parce que tout simplement il lui faisait confiance, qu'il savait qu'il pouvait s'accorder une zone de confort en sa compagnie, prolonger un peu cette fameuse pause qu'elle lui avait offerte au début.
En tous les cas, sa vie quotidienne de manchot était moins difficile moralement qu'il ne l'avait redouté.
Par contre, la vision de son moignon, l'absence visuelle et physique de sa main, il n'arrivait toujours pas à s'y faire. À chaque fois que son regard se portait sur son bras, son esprit avait comme une sorte de mouvement de recul, de réaction choquée et surprise. Il ne reconnaissait pas son bras, cette partie-là de son corps lui était devenue étrange et étrangère. Ce n'était pas lui.
Parfois, lorsqu'il se réveillait, et qu'il apercevait son bras droit, il était désorienté l'espace d'une seconde, se demandant où était sa main.
Et il détestait voir son moignon à nu, il continuait à détourner le regard à chaque fois que Vi lui refaisait son pansement. C'était plus fort que lui, il était pris de colère, de peine et de dégoût tout à la fois. Au contraire, Vi n'avait jamais semblé avoir le moindre problème avec l'extrémité de son bras, elle n'avait jamais manifesté aucune répulsion à l'idée de la voir ou de la toucher.
C'était étrange et un peu ironique de voir qu'elle avait apprivoisé immédiatement cette partie de son corps alors que lui-même n'y arrivait pas.


Merle était allongé sur le lit, dans le noir, sa main derrière la tête et son bras droit ramené contre lui, et comme souvent, il avait du mal à trouver le sommeil.
Il pensait à beaucoup de choses en même temps, qui a priori ne semblaient pas vraiment avoir de rapport entre elles, mais qui finissaient invariablement par le ramener au souvenir de Daryl, et à son absence.
Se rappeler son petit frère avait constitué un bon moment, plus tôt dans la journée, lorsqu'il avait été sur le lac, et ensuite, quand il s'était baigné avec Vi et qu'il avait pris un malin plaisir à la noyer à moitié. Mais maintenant qu'il se retrouvait seul dans l'obscurité et le silence de sa chambre, ces mêmes souvenirs devenaient douloureux, et la pensée de ce décor qui lui remémorait son enfance ne faisait que rendre encore plus pénible l'absence de celui qui avait été son compagnon de jeu d'alors.
Comme d'innombrables fois depuis le début de l'apocalypse, il regretta amèrement l'absence de télévision, ou de radio, de musique, n'importe quoi qui aurait pu constituer un bruit de fond, capter son attention et le détourner de ses pensées.
Chez lui, avant, il s'endormait très souvent avec la télé allumée, ou bien devant un film.
Alors qu'il essayait en vain de vider son esprit et de glisser dans le sommeil, il entendit un léger craquement et des bruits de pas dans l'escalier.
La porte de la chambre s'ouvrit doucement.
« Merle ? Tu dors ? chuchota Vi.
- Oui. Fous le camp.
- Ah, tu dors pas, tant mieux, j'avais peur de te réveiller », dit-elle en entrant dans la pièce. Pas besoin de la voir pour deviner qu'elle souriait.
« Qu'est-ce que tu m'veux, emmerdeuse ?
- J'arrive pas à dormir.
- Et ben j'en ai strictement rien à foutre. Du coup tu peux repartir.
- Je peux dormir avec toi ? S'il te plait.
- Hein ?!
- Le canapé en bas est infâme, j'ai l'impression d'être allongée sur un sac de clous, se lamenta-t-elle. Et mes pieds dépassent. Et en plus il fait super froid, je me gèle le cul !
- Ah oui ? Et ben tu sais quoi ? J'en ai rien à cirer.
- Allez, sois sympa, fais-moi une p'tite place. Il est immense ton lit, tu t'rendras même pas compte que j'suis là.
- Va t'faire enculer. T'as qu'à aller dormir avec la vieille.
- Oh, allez, Merle, steplait steplait steplait ! Sois cool, allez, j't'ai préparé à bouffer c'soir, et j't'ai limé les ongles, tu m'dois bien ça ! S'te plaiiiiit ! »
Il soupira. Il avait bien compris depuis le temps que quand Vi voulait quelque chose, c'était presque impossible de lui faire changer d'avis. Et puis après tout, il avait bien dormi avec elle la nuit d'avant, et, aussi étrange que ça puisse paraître, ses accès de toux intermittents ne le dérangeaient plus autant qu'au début. Comme quoi, on s'habitue à tout.
« Bon, ok, d'accord.
- Oh chouette, merci ! Merci-merci-merci, t'es super gentil !
- Mais tu casses pas les couilles, hein ! Et j'veux pas t'entendre, tu fermes ta gueule et tu dors !
- Je l'jure, votre honneur ! » promit-elle en posant son sac par terre et en se glissant sous la couverture à côté de lui.
Merle lui tourna le dos alors qu'elle remuait pour se trouver une position confortable, se blottissant dans la couverture avec un soupir d'aise.
Il sentit soudain quelque chose d'absolument glacial contre sa cheville.
« Ahhh putain, c'est quoi ça bordel ?
- Mes pieds.
- Putain de merde, viens pas les foutre contre moi ! protesta-t-il en la repoussant. Ils sont glacés ! »
Elle rigola.
« Et c'est rien ça, attends de voir les mains ! »
Elles les lui colla par surprise contre le dos.
« Ah nom de Dieu ! Bordel ! Enlève ça putain ! Me touche pas, saloperie ! » cria-t-il en se débattant.
Elle continua à appliquer ses mains froides sur lui en se marrant, lorsque soudain, elle s'arrêta net et eut un mouvement de recul horrifié.
« Mais… mais t'es à poil ?!
- Et ben quoi, j'vais pas dormir habillé, débile, j'étais censé dormir seul dans mon lit j'te signale ! »
Vi gloussa.
« Oh mon Dieu, Jésus Marie ! C'est terriblement inconvenant, ça, Monsieur Nixon, dormir nu à côté d'une jeune dame respectable ! dit-elle en imitant la voix de Susan.
- Les jeunes dames respectables, elles collent pas leurs pieds gelés contre les gens, rétorqua-t-il.
- Ah bon, et elles font quoi les jeunes dames respectables quand elles ont froid aux pieds ?
- Elles foutent des putains de chaussettes et elles viennent pas m'emmerder.
- Un vrai gentleman m'aurait réchauffée.
- Il t'a fallu tout ce temps pour te rendre compte que j'en suis pas un ?
- Tu as été très gentleman dans l'arbre, pourtant.
- Et ben justement, j'ai épuisé tout mon stock de gentlemanerie.
- Oh, il te reste même pas une micro dose de gentillesse pour mes pauvres petits pieds frigorifiés ? plaida Vi d'un ton volontairement suppliant.
- Pas du tout. Zéro gentillesse.
- Oh je vois, monsieur a une réputation d'enfoiré sans cœur à préserver.
- Tout à fait.
- Bon d'accord, tu n'es pas gentil, je le note. Mais peut-être es-tu vénal ?
- Ça dépend avec quoi tu veux m'acheter.
- Mmmh … Petit déjeuner au lit ?
- Plus précisément ?
- Pancakes et café ? »
Merle fit semblant de prendre le temps de réfléchir, histoire de faire durer le suspense.
« Ok, deal, finit-il par déclarer. Mais seulement les pieds.
- Et mes mains alors ?
- Pour ça faudra me sucer la bite.
- Bon ben alors je suppose que je vais plutôt me réchauffer les mains sous les aisselles alors.
- Sage décision. »
Il sentit les pieds de Vi se coller de nouveau contre ses jambes.
« Putain d'glaçon, grommela-t-il.
- C'est la faute à Reynaud, pas la mienne. Mais merci quand même.
- Les pancakes, j'les veux chaudes, et avec du sirop d'érable dessus.
- Oui chef. Je les ferai avec tout mon amour.
- Y a intérêt, sinon ça va chier.
- Promis.
- Et maintenant tu fermes ta gueule et tu dors.
- Oui chef. »
Un petit moment de silence s'installa, avant que Vi reprenne la parole, à voix basse.
« Bonne nuit, Radiateur pour Pieds.
- Bonne nuit, Esclave à Pancakes », répondit-il.
Il entendit la jeune fille rire doucement dans l'obscurité.


Cette nuit-là, Vi fut réveillée en sursaut par un coup de coude dans les côtes.
Elle se redressa dans le lit d'un bloc, sur le point de se défendre, lorsqu'elle se rappela où elle se trouvait et avec qui.
« Merle ? »
Il ne répondit pas. Elle tâtonna par terre à la recherche de son sac et en sortit un briquet. A la lueur de la flamme, elle constata que son voisin avait les yeux fermés et paraissait dormir profondément.
Il avait également les sourcils froncés, et une expression tourmentée. Il était extrêmement tendu et sa main était crispée sur la couverture.
Il marmonnait des paroles indistinctes, mais lorsqu'elle tendit l'oreille, elle reconnut un nom.
Daryl.
Elle sentit son cœur se serrer.
« Merle. Tu fais un cauchemar », lui dit-elle doucement.
Elle savait déjà qu'il ne dormait pas très bien. Elle-même se réveillait fréquemment, à cause de quintes de toux, et il était fréquent qu'elle fasse ses nuits en plusieurs fois. Elle avait déjà entendu Merle s'agiter et marmonner dans son sommeil, et, même sans être un prix Nobel, elle pouvait deviner en voyant ses traits tirés et ses yeux cernés certains matins qu'il avait passé une nuit tout sauf paisible.
Mais c'était la première fois qu'il faisait un cauchemar juste à côté d'elle.
Elle ne savait pas trop quoi faire.
Lorsqu'il avait été malade, la fièvre l'avait fait délirer et il avait connu des moments de profonde angoisse, où il avait hurlé le nom de son frère et exprimé malgré lui sa peur d'être seul. Elle l'avait rassuré, alors, du mieux qu'elle pouvait, émue de le voir souffrir ainsi. Elle n'était pas sûre qu'il s'en souvienne mais, ce dont elle était sûre, c'est qu'il était bien trop orgueilleux pour laisser une scène comme celle qu'il avait vécu dans l'arbre se répéter.
Si elle le réveillait, il allait se sentir blessé d'avoir été victime d'un moment de faiblesse en sa présence, et elle ne voulait pas le mettre mal à l'aise. Mais si elle le laissait dormir, il allait sans doute continuer à cauchemarder, et elle n'aimait pas le voir ainsi torturé.
À moins… qu'elle parvienne à le calmer sans le réveiller ? Elle arrivait à le faire avec son frère, pourquoi pas avec lui ? Après tout elle y était parvenue lorsqu'il était malade.
Vi laissa s'éteindre la flamme du briquet et le mit de côté.
Elle posa doucement sa main ouverte sur la poitrine de Merle.
« Chut. Tout va bien, prononça-t-elle d'une voix rassurante. Tu peux dormir tranquillement. »
À sa grande surprise, elle se rendit compte qu'il se calmait. Sa respiration ralentit progressivement et elle sentit son corps se détendre.
Moins d'une minute plus tard, il dormait de nouveau paisiblement.
Magique, pensa-t-elle en souriant, fière d'elle.
Vi laissa sa main encore un peu, avant de la retirer doucement.
Elle se recoucha lentement, sans mouvement brusque, en prenant garde de ne pas le déranger.
Merle lui tourna le dos avec un long soupir, prit son oreiller et l'étreignit.
Vi sourit jusqu'aux oreilles. Ça, c'était un truc totalement merlien.
Elle l'avait remarqué pour la première fois alors qu'elle le veillait lorsqu'il était malade, et elle en avait été témoin plusieurs fois depuis. Quand il dormait, parfois, Merle serrait les trucs qu'il avait à portée de main. L'oreiller, le traversin, la couverture… une fois, elle l'avait même observé se serrer lui-même, pressant son bras blessé contre sa poitrine et enserrant le tout de son autre bras.
C'était à la fois amusant et émouvant. Lui qui passait ses journées à garder tout à distance, les gens, les émotions, les souvenirs, c'était comme si, la nuit, une volonté secrète de tenir les choses près de lui s'exprimait.
Et là, il paraissait dormir parfaitement bien, avec son oreiller tout contre lui, sa respiration profonde et paisible. Elle en fut émue et soulagée. S'il pouvait s'échapper un moment, s'éloigner un peu de la peine qui était sienne, de la douleur qui marquait habituellement son visage, c'était bien, elle en était heureuse.
Elle ferma les yeux et se rendormit en l'écoutant respirer, rassurée de savoir que, pour une fois, là où il était, il se sentait bien.


Elle fut réveillée brusquement par une douleur aigüe à l'estomac et se crispa dans le lit en étouffant un gémissement. Ouvrant les yeux, elle se rendit compte que la lumière filtrait à travers les interstices des volets.
Merle n'avait pas bougé, il était toujours lové dans son câlin avec son oreiller, et dormait comme une pierre. Elle par contre, à en juger par l'état de son côté du lit, la couverture froissée, le coussin tombé par terre, avait remué dans tous les sens. Comme d'habitude à vrai dire. Elle avait toujours bougé beaucoup en dormant. Merle, lui, quand il dormait, il était plus immobile qu'un cadavre. Il pouvait s'endormir dans une position et ne pas avoir bougé d'un poil dix heures après.
Vi se leva en bâillant, et grimaça sous l'effet de la douleur. En avant pour le rituel matinal, se dit-elle, Oxycontin, médicaments, pipe.
Ah, et ensuite pancakes, se rappela-t-elle.

Alors qu'elle poussait la porte de la cuisine, sa première pipe de la journée en bouche, elle se rendit compte avec surprise que Susan était déjà debout. Elle était attablée devant une tasse de thé et lisait le journal tout en fumant.
« B'jour, Sue.
- Oh bonjour Faye ! Vous êtes déjà levée ? dit-elle gaiement. Vous avez bien dormi, le canapé était confortable ?
- Aussi moelleux qu'une planche de fakir, merci bien, répondit la jeune fille avec un sourire radieux en s'asseyant face à elle.
- Oh, tant mieux, tant mieux ! Je vous sers une tasse de thé ? »
Elle était sur le point de se lever mais Vi fut plus rapide qu'elle et alla se servir seule, se remplissant une tasse et refaisant le niveau de celle de la petite vieille au passage.
Elle traversa ensuite le salon, planta ses pieds nus dans ses chaussures sans faire les lacets et fit un saut à la voiture.
Le soleil se levait tout juste, l'air était frais et elle se surprit à faire de la buée en respirant. Quelques nappes de brouillard matinal flottaient sur les eaux du lac, donnant au paysage une beauté un peu mystérieuse. Vi mit les deux caisses de nourriture l'une sur l'autre, enfila un pull en frissonnant et retourna à l'intérieur.
Elle récupéra ses chaussettes, les enfila et laça ses chaussures avant de retourner à la cuisine avec les caisses.
Elle ouvrit un paquet de gâteaux et en proposa à Susan, laquelle fut absolument ravie et mordit dans son cookie avec bonheur.
Vi but son thé à petites gorgées, appuyée négligemment sur le plan de travail à côté de l'évier.
L'air était froid dans la maison, et légèrement humide. Susan lui expliqua qu'elle n'avait pas beaucoup de bois et faisait de son mieux pour l'économiser, car la guerre ayant éclaté en plein été, elle n'avait pas pu refaire le plein de combustible en prévision de l'hiver, et se retrouvait contrainte de rationner le bois restant de l'an dernier, qui était déjà quasiment terminé.
Vi alla chercher une belle quantité dudit bois dehors et alluma les deux fourneaux, celui de la cuisine et celui de la salle à manger, les chargeant généreusement en combustible.
Devant l'inquiétude de Susan, elle répondit par un geste et un sourire rassurant. D'ici ce soir, la vieille dame aurait suffisamment de bois pour se chauffer nuit et jour durant des mois.
Vi se lança ensuite dans son atelier pancakes.
Il lui restait encore une belle quantité d'œufs provenant de la ferme, qui devraient être mangés sous peu. Elle réfléchit à ce qu'elle pourrait faire à partir de ça. De l'omelette ? Peut-être une tarte, vu qu'elle avait un tas de pommes ?
Vi fit sauter ses pancakes théâtralement, s'efforçant de les envoyer le plus haut possible avant de les récupérer dans la poêle, sous les yeux d'une Susan amusée et émerveillée comme une gamine, alors que les petites crêpes s'entassaient en quantités impressionnantes.
« Vous en faites beaucoup, dites-donc ! fit remarquer Susan. On ne va jamais réussir à manger tout ça. »
Vi sourit et pointa le plafond du doigt malicieusement.
« Ah je vois, fit la vieille, amusée. Meryl a de l'appétit.
- Ouais, comme vous dites. Les quantités de bouffe qu'il est capable d'avaler en une seule fois, c'est impressionnant, je me demande vraiment où il stocke tout ça.
- Oh oui oui, vous savez, mon mari aussi il mangeait beaucoup, je me suis toujours demandé où il mettait tout ce qu'il avalait.
- Ouais, à se demander par quel miracle Merle est pas obèse. Mais j'ai ma théorie là-dessus. Je pense que ses efforts constants pour se rendre viril, vous savez, faire la gueule tout le temps, retenir toutes ses émotions, être perpétuellement désagréable, s'empêcher de s'attacher aux gens, et puis produire tous ces jurons et froncer les sourcils, et bien, je pense que ça lui brûle énormément de calories, vous voyez, être un gros con malpoli insensible ça doit être un peu comme une sorte de sport pour Merle, alors il lui faut de l'énergie.
- Non, moi dans ma recette je ne mets pas autant de sucre, mais la vôtre est quand même très bonne.
- Oui, d'ailleurs c'est amusant, on peut voir ça comme une sorte de mouvement perpétuel. Le pauvre Merle, ses efforts pour être désagréable, ça ne marche pas du tout, plus il s'efforce d'être antipathique, plus je l'aime bien. Vous voyez Sue, ça a quelque chose d'émouvant, quand on le voit, on dirait un peu comme un poisson qui nagerait à contre courant. Enfin bref… plus Merle tente de se rendre affreux, plus je le trouve attendrissant, et plus je lui fais à manger. Du coup, forcément, ça lui donne encore plus d'énergie pour être encore plus désagréable. On se complète bien, vous trouvez pas ?
- Oui, mon mari était très gentil, c'était vraiment un brave homme, honnête, et tranquille, je crois bien que je ne l'ai jamais vu se fâcher, Jésus. Et patient avec ça, vraiment, un homme très aimable.»

La jeune fille sourit de plus belle. Elle aimait bien parler avec Susan, ce genre de discussions surréalistes où chacune se parlait quasiment toute seule, faisant son propre monologue, c'était très agréable. Merle, ça le rendait fou, mais elle non, elle trouvait ça très relaxant. Susan était une interlocutrice parfaite, on pouvait lui dire absolument tout ce qu'on voulait, et puis elle souriait sans arrêt. Même si visiblement elle ne comprenait que dalle à ce qu'on lui racontait, elle prenait un plaisir évident à avoir de la compagnie.
« Dites-moi, ma petite Faye, reprit Susan d'un ton de conspiratrice. Est-ce que Meryl est marié ? »
Vi éclata de rire rien que d'y penser.
« J'en sais rien, j'ai jamais eu l'occasion de voir s'il avait une alliance à la main droite, figurez-vous ! » Elle rit de sa propre blague, avant de reprendre, plus sérieuse, avec un geste négatif de la tête. « Non, je pense pas que Merle soit marié.
- Et bien, c'est étonnant, un beau jeune homme comme lui. »
Vi pouffa de rire aux mots « beau jeune homme ».
« J'savais déjà qu'vous étiez sourde, Sue, mais j'avais pas remarqué que vous étiez aveugle aussi. Pas de pot pour vous.
- Vous savez, Faye, ce n'est pas tous les jours qu'on a la chance de rencontrer un jeune homme charmant, gentil et honnête comme lui, croyez-moi. Et puis, ça se voit qu'il tient à vous, il est si prévenant avec vous, si aimable…
- Prévenant ? Vous voulez dire comme hier quand il m'a mis un coup de rame sur la tête ? Ou quand il m'a jetée à l'eau toute habillée ? Ou bien vous faites peut-être référence à la grande tendresse avec laquelle il m'a collé une gauche à peine une minute après qu'on se soit rencontré?
- Bon, bien sûr, il un petit peu plus âgé que vous, mais il ne faut pas s'arrêter à de tels détails.
- Oh oui, c'est bien vrai ça, il a seulement le double de mon âge, le fait qu'il pourrait être mon père est un micro détail. Et puis pour le complexe d'œdipe, c'est une solution radicale, non, vraiment, maintenant qu'vous le dites, j'vois vraiment pas ce qui me retient, s'esclaffa Vi.
- Vous feriez un si beau couple tous les deux, si seulement vous vouliez bien faire un petit effort. » Susan parut hésiter un peu et reprit la parole d'une voix sérieuse. « Je peux être sincère avec vous, ma petite Faye ?
- Soyez donc sincère, allez-y.
- Et bien je trouve que c'est terriblement dommage que vous soyez si peu féminine. Vous êtes tout le temps en pantalon, avec cette chemise sale, on dirait un garçon, c'est tellement dommage, vous seriez bien plus mignonne en jupe, avec de jolies chaussures et un peu de maquillage, n'est-ce pas ? Je ne dis pas que vous devez vous vêtir de manière frivole, Jésus non ! Mais un petit effort de séduction, ça ne ferait de mal à personne. »
Vi éclata de rire.
« Et, entre nous, continua Susan, ne le prenez pas mal, Faye, mais vous devriez prendre un peu de poids. Je sais que les jeunes filles d'aujourd'hui veulent ressembler à celles qu'elles voient dans les magazines, mais je vous assure, ma petite, que les hommes préfèrent les femmes qui ont un peu de formes. Vous êtes jolie pourtant, si seulement vous étiez un peu moins maigre, les garçons se battraient pour une belle grande fille comme vous, vous savez ?
- Et ben, Sue, vos compliments, ça me va droit au cœur.
- Je vous assure que vous pourriez être très séduisante avec un peu de volonté. Jésus, c'est tellement dommage, j'ai beaucoup de très belles robes qui vous iraient à ravir, mais elles ne sont pas à votre taille !
- Quel dommage ! dit Vi ironiquement. Je vais devoir rester fringuée comme une lesbienne sans nichons, c'est Merle qui va être triste, alors !
- Mais non, il ne faut pas dire ça, votre visage est très beau, vous avez des yeux superbes. Et vos cheveux sont magnifiques, si seulement vous les coiffiez un peu mieux que ça. »


Lorsque Merle se réveilla, il eut d'abord un peu de mal à se souvenir où il était. Dormir chaque nuit dans un endroit différent n'aidait pas vraiment à retrouver ses repères rapidement le matin. Puis il se souvint de la journée de la veille et de la façon dont il s'était endormi, à côté d'une squatteuse nocturne aux pieds froids. Qui n'était plus à côté de lui, remarqua-t-il.
Il tendit l'oreille et il lui sembla entendre des voix lointaines, provenant du bas, et un rire qu'il reconnut sans peine comme appartenant à Vi.
Il se tourna vers un guéridon qui faisant office de table de nuit, l'attrapa et le cogna violemment par terre, faisant résonner le plancher sous des coups violents.
« Pancaaaaaakes ! » hurla-t-il.
La voix de Vi lui parvint à travers le plancher.
« Ouaiiiiiiis, ça vieeeeeeent ! »
Elle poussa la porte quelques minutes plus tard, un plateau en mains.
« Bonjour Merle ! lança-t-elle joyeusement. Bien dormi ?
- Pas trop mal. »
Une bonne odeur de café et de pancakes envahit l'air lorsqu'elle posa le plateau sur le lit.
« 'Fait noir comme dans un cul ici, putain », se lamenta-t-elle en allant ouvrir les volets.
Merle grommela en clignant des yeux face à l'irruption brutale de la lumière.
« Bon appétit, Staline ! » annonça-t-elle avec un grand sourire.
Comme promis, elle avait déjà tartiné une dizaine de crêpes. Il se jeta dessus et avala les trois premières sans même prendre le temps de mâcher.
« Hey, tu remarques rien de changé chez moi ? » demanda Vi.
Il lui lança un regard interrogateur, la bouche pleine de pancakes.
« Ta-da ! » fit-elle en se retournant.
Ses cheveux étaient tressés en une natte qui partait du haut du crâne et allait jusqu'au milieu du dos.
« C'est joli hein ? C'est Sue qui me l'a faite. Pas mal pour quelqu'un qu'a les doigts tout rabougris par l'arthrite, hein ? »
Merle avala ce qu'il avait dans la bouche.
« Comment elle s'est démerdée pour te faire ce machin, elle s'est mise debout sur la table ?
- Je me suis baissée, crétin.
- Et c'est censé servir à quoi ?
- Oh, ben c'est une tentative pour que j'puisse te séduire. »
Elle éclata de rire en voyant la tête qu'il faisait.
« Ouais, elle s'est foutu dans la tête qu'on est fait l'un pour l'autre.
- Pitié, c'est une blague ?
- Nan, j'te jure, même qu'elle a dit que tu étais un beau et charmant jeune homme et que je devais vite te mettre le grappin dessus, histoire de pas perdre un si beau parti.
- Bon Dieu, il est temps de foutre le camp d'ici », déclara Merle en plaisantant à moitié.
Vi retrouva un air sérieux et s'assit en tailleur sur le lit à côté de lui.
« Ouais, ben, tant qu'on en est à parler de ça… » Elle laissa la phrase en suspens.
« Oui, et ben ?
- J'ai réfléchi.
- La vache ! Et ça va, ça ne t'a pas fait trop mal à la tête ? se moqua Merle.
- On va rester le temps de donner un coup de main à Susan, déclara Vi sans relever la plaisanterie.
- Ah ouais ? On ? C'est qui ça on ? fit-il en fronçant les sourcils.
- Et ben moi et toi si tu veux bien m'aider.
- Et si j'veux pas ?
- Et ben tant pis, on est en république, chacun est libre de faire ce qu'il veut. Moi je vais aider Sue à se préparer pour l'hiver, toi tu fais ce que tu veux.
- Et si j'veux me casser ?
- Pas d'problème Lénine, la voiture est à toi après tout, et j'ai pas souvenir qu'on soit mariés », répondit Vi avec un sourire nonchalant.
Elle se leva et se dirigea vers la porte.
« Attends ! Où tu vas ?
- Faire le tour des maisons du coin voir si je trouve du bois, répondit-elle simplement.
- Pourquoi tu fais ça ?
- Ben parce que Sue a besoin de bois.
- Pas ça andouille, pourquoi tu l'aides ? »
Vi haussa les épaules en souriant.
« Pourquoi pas ?
- C'est personne pour toi, elle est pas de ta famille, tu la connaissais même pas avant hier ! Pourquoi tu veux perdre ton temps ? »
Elle le regarda comme s'il venait de poser une question particulièrement stupide.
« Depuis quand on a besoin d'une raison pour être serviable ? demanda-t-elle avec un sourire.
- Mais tu la connais même pas cette vieille !
- Bien sûr que si que j'la connais. Elle s'appelle Susan Lincoln, elle a quatre-vingt-huit ans, elle aime bien l'opéra et Jane Austen, elle boit son thé sans sucre, elle m'a débouché les sinus, offert des gâteaux périmés et fait une tresse.
- Et ça, c'est connaître quelqu'un ?
- Je te connaissais mille fois moins que ça quand je t'ai aidé toi », rétorqua-t-elle.
Merle savait qu'il n'aurait pas le dessus dans une telle discussion.
Il ne comprenait pas ce qui poussait Vi à venir ainsi en aide à autrui dès qu'elle en avait l'occasion, pour lui c'était naïf et stupide. En temps normal, il en aurait fait un sujet de moquerie, il se serait foutu de sa gueule abondamment et méchamment. Mais il était bien conscient que sans la bonté naturelle de Vi, il serait mort.
Il n'arriverait sans doute jamais à comprendre son sens moral, mais il pouvait au moins le respecter.
Si Vi acceptait que Merle soit Merle, un égoïste insensible et désagréable qui ne pisserait même pas sur son prochain s'il prenait feu, il devait bien accepter que Vi soit Vi et qu'elle joue les bonnes samaritaines.
« Et ça va prendre longtemps, tes conneries d'action humanitaire, là ?
- Le temps qu'il faudra pour lui constituer de quoi passer l'hiver et l'aider à se mettre en mode survie, répondit la jeune fille.
- Et ça te dérange pas de gâcher le peu de temps qu'il te reste ?
- Non. C'est mon temps. J'en fais ce que j'en veux, répondit-elle. Le temps c'est comme le fric et la santé, c'est fait pour être dépensé sans compter. Si je veux aller à Nantucket voir le Whaling Museum, je le fais, si je veux faire des pancakes pour mon ami, je le fais, et si je veux aider une vieille sourdingue à survivre à la troisième guerre mondiale, je le fais aussi. »
Elle chipa une crêpe dans l'assiette et s'en alla sans rien ajouter de plus.
« Tu perds ton temps ! » asséna Merle avec humeur.
Elle s'arrêta une seconde sur le pas de la porte.
« Peut-être, mais au moins, c'est moi qui décide comment et où je le perds, déclara-t-elle sans se retourner. Et toi ? »
Elle referma la porte derrière elle sans attendre de réponse.


À suivre dans le prochain chapitre : une technique révolutionnaire pour ramasser sa savonnette en prison, deux joueurs d'échecs et une bataille sans merci pour un fauteuil à bascule.