CHAPITRE VINGT-CINQ

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En rentrant de l'école le lendemain soir, Sung-yeon remarqua un détail insolite : en plus de la lumière dans la cage d'escalier menant au sous-sol, les portes de l'armoire du salon étaient grandes ouvertes. Elle posa son sac par terre et appela son tuteur.

- Ah, tu es rentrée ? cria-t-il depuis en bas.

Il était dans la salle d'entraînement.

- Pourquoi est-ce que l'armoire du salon est ouverte ? demanda Sung-yeon au même volume.

- Je voulais descendre les albums au sous-sol, lui répondit le garçon. Puisque tu es là, tu veux pas me les apporter ?

Sung-yeon jeta un coup d'œil peu emballé aux épais volumes qui la guettaient, narquois, depuis les étagères.

- Je suppose que les escaliers sont trop fatigants à monter pour que tu le fasses toi-même ? railla-t-elle gentiment.

- Exact.

Sung-yeon haussa les épaules et se dirigea vers l'armoire pour s'atteler à sa tâche. Un coin en carton appuyait un peu trop fort contre son biceps. Comment de simples albums remplis de simples photos pouvaient-ils peser aussi lourd ? Elle souleva les trois volumes, incertaine, et se dirigea vers les escaliers. Elle descendit prudemment, marche après marche.

- Tu as trouvé ? demanda Tae-hyung, toujours affairé dans la salle.

- Oui, mais c'était plus lourd que pré-

Inévitablement. Distraite par la discussion, elle posa son pied dans un angle inhabituel et bascula en avant. Elle lâcha un cri et eut le réflexe – plutôt approprié – de garder les livres serrés contre elle, protégeant ainsi son thorax. Heureusement, la chute était relativement basse et elle atterrit sur ses bras. Alarmé par le bruit, Tae-hyung surgit devant elle.

- La vache ! Tu es tombée ? Ça va ?

Il s'agenouilla et aida Sung-yeon à faire de même. Elle caressa ses membres douloureux.

- Oui, je... aïe... Ce n'était pas très haut, je me suis rattrapée sur les bras...

- Idiote, pourquoi tu transportais autant de livres en même temps ? la sermonna Tae-hyung.

Il inspecta les bras de Sung-yeon.

- Je vais voir si on a quelque chose pour soulager la douleur. Attends-moi ici.

Après un petit moment d'absence, il revint bredouille.

- On a rien, avoua-t-il à regret. J'irai acheter ce dont tu as besoin à la pharmacie demain. Tu tiendras jusque-là ?

Sung-yeon se mit debout malgré la douleur du choc de ses jambes contre le sol.

- Aucun problème, je suis forte.

Tae-hyung plissa les yeux, malicieux, et dit d'un air presque fier :

- That's my Sung-yeon.

Les deux frère et sœur ramassèrent les livres étalés par terre ainsi que les photos qui s'en étaient échappées et les apportèrent dans la salle. Sung-yeon finit par interroger son tuteur quant à la raison de cette décision.

- Je voudrais tout regarder, dit-il simplement. Je pense que ces souvenirs peuvent être très riches et inspirants.

- Inspirants pour quoi ?

Tae-hyung eut l'air las et ne répondit rien.

- T'as pas faim ? demanda-t-il. C'est mon tour de cuisiner ce soir.

XXX

Le lendemain, Sung-yeon s'assit en classe de maths à côté de Yuna-ra, comme d'habitude. Son amie sursauta lorsqu'elle vit les bleus sur ses bras.

- Ouah, comment tu t'es fait ça ? s'exclama-t-elle. Tu as encore glissé sur un tapis posé de travers ?

Sung-yeon ignora l'évocation d'un souvenir ridicule qu'elle voulait oublier et expliqua la vraie raison, rapidement, avant le début du cours du professeur Park.

Un cours comme les autres, pensait Sung-yeon. Mais à plusieurs moments, le professeur relevait la tête de ses feuilles et regardait dans la direction de Sung-yeon. Il avait l'air de plus en plus sombre, ce qui ne convenait pas pour des traits d'une douceur juvénile. Il semblait penser à quelque chose de particulier.

Sung-yeon quitta la salle sans se rendre compte de quoi que ce soit.

XXX

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Tae-hyung

Je dois terminer un travail, je passe après à la pharmacie pour toi. Tu peux rentrer seule ?

À plus.

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Après avoir envoyé le message, Tae-hyung se mit au travail. Puis, comme prévu, il se rendit à la pharmacie, non loin de son université. À cette heure-ci, les clients étaient rares.

Il prit son temps pour choisir ce qui lui semblait le plus approprié. Lorsqu'il vit qu'un autre client voulait accéder à l'étalage devant lequel il était posté, il se poussa légèrement. L'homme se plaça à côté de lui et sembla perdre son regard au milieu des produits pharmaceutiques.

- De la consoude... Pas mal.

- Kim Tae-hyung ?

L'interpellé, surpris, tourna la tête vers cet homme qui venait de lui parler. Pas très grand, brun, un peu plus âgé que lui.

- Euh... Oui ?

- Vous me reconnaissez ?

Le jeune homme fouilla un peu dans sa mémoire.

- Ah oui, vous êtes un des professeurs du lycée de ma fille, c'est ça ?

Ledit professeur ne répondit pas tout de suite.

- Écoutez, ça fait un moment que j'aimerais discuter avec vous.

Tae-hyung baissa le volume de sa voix, intrigué.

- Vous avez l'air grave, tout va bien ? C'est au sujet de Sung-yeon ?

Les yeux du brun, derrière ses lunettes, étaient remplis de méfiance et de soupçon.

- Au sujet de Sung-yeon, oui. En tant que professeur, je la vois presque tous les jours. Deux fois par semaine, elle est dans ma classe. Et en tant que père de famille, et être humain, je vois bien qu'elle ne va pas bien.

Tae-hyung se renfrogna.

- Elle va pas bien ? répéta-t-il.

- Depuis des mois. Ces derniers temps, elle semble plus triste encore. Je ne sais pas ce qu'elle vit au quotidien, mais ce ne doit pas être facile. Elle se force pour faire croire que tout va bien et qu'elle est souriante, mais je suis de plus en plus certain qu'il y a quelque chose qui ne va pas bien à la maison...

Tae-hyung fronça les sourcils. Il n'avait jamais pu soupçonner la rudesse des épreuves que Sung-yeon traversait, et cela l'étonnait. Il fit ouvertement face à son interlocuteur.

- Je vous suis pas, professeur. Venez-en au fait.

- Il est de notoriété publique, parmi les cadres de l'école de Mlle Min, qu'elle a une histoire de famille compliquée. Son père, sa mère, vous...

Tae-hyung serra les poings, agacé.

- Je le sais, trancha-t-il. Je fais de mon mieux pour-

- Ce matin, elle est arrivée en cours avec des bleus sur les bras.

Le jeune Coréen écarquilla les yeux. Les insinuations du professeur se faisaient de plus en plus limpides dans son esprit.

- Ah... C'est-

- De ce que je vois et comprends... (Il semblait plus convaincu que jamais de son hypothèse, et baissa encore le volume de sa voix.) L'angoisse et la tristesse en rentrant chez elle, ces traces sur ses bras... Vous la battez, n'est-ce pas ?

Le poing de Tae-hyung percuta la mâchoire du professeur Park plus fort qu'il ne l'avait imaginé. Son interlocuteur fut littéralement projeté contre les étalages de flacons et de boîtes, sonné. Il se redressa en massant sa mâchoire douloureuse. Les pharmaciens, alertés par le bruit, s'empressèrent de s'approcher.

- Vous m'accusez de... de battre ma fille ? s'étrangla Tae-hyung. Moi, la maltraiter ?!

- Votre réaction prouve que j'ai raison, c'est votre faute ! Votre faute ! s'écria le professeur en se jetant sur Tae-hyung.

- S'il vous plaît, calmez-vous ! implora une pharmacienne.

Sans que personne ne les ai vus venir, trois à quatre individus armés débarquèrent dans le magasin.

- Monsieur, relâchez cet homme !

Le professeur Park s'apprêtait à répliquer, mais il s'interrompit dans son élan.

- Agent Jeon Jung-kook, se présenta l'un des hommes. Peut-on savoir ce qui se passe ici ?

Tae-hyung se mordit la lèvre inférieure, envahi par la colère, apparemment inapte à livrer une réponse. L'agent insista.

- C'est la faute de ce-

- Il m'a frappé à la mâchoire !

- Il m'a accusé de maltraitance !

- Calmez-vous, messieurs, fit l'agent Jeon de sa voix la plus pacifique possible. Voulez-vous bien expliquer les faits ?

La pharmacienne en chef, qui avait assisté à la scène, s'approcha d'un pas assuré.

- Pourriez-vous le faire ailleurs que dans notre pharmacie, s'il vous plaît ? C'est un lieu où il n'y a pas de conflits, et je ne voudrais pas que les autres clients soient importunés.

L'agent pinça légèrement les lèvres, mais accéda poliment à la demande et sortit de la pièce en compagnie des deux hommes et de ses compagnons. Tae-hyung était encore trop sous le coup de l'affront qu'on venait de lui faire pour s'interroger comment ces quatre hommes avaient-ils pu intervenir si vite ?

- Nous allons retourner au poste afin d'écouter ce que vous avez à dire, on dirait qu'il y a un conflit important à résoudre.

Les deux hommes furent rapidement amenés près de la voiture de police garée devant. Tae-hyung, malgré son agitation, aperçut sur le côté une silhouette sombre bien connue qui lui tourna le dos et s'éloigna rapidement.

- Eh, toi, attends ! s'écria-t-il.

Mais la silhouette disparut. Les deux hommes furent forcés d'embarquer en voiture, séparés par un agent pour éviter de s'entre-tuer.

Qu'est-ce qui se passait ?

XXX

Sung-yeon descendit voir si Tae-hyung était arrivé. Toujours pas. Elle lui avait envoyé plusieurs messages déjà, sans réponse. Finalement, c'est un numéro inconnu qui l'appela. Lorsqu'elle entendit l'homme décliner son identité avec le calme détaché qu'exige ce genre de situation, Sung-yeon écarquilla les yeux.

- Mademoiselle, je vous appelle parce qu'il y a eu une altercation avec M. Kim Tae-hyung et il semble que vous soyez son plus proche parent ici. (Sung-yeon confirma, pâle.) Nous avons été prévenus juste à temps, il s'apprêtait à se battre avec un client de la pharmacie.

- Se battre ? répéta Sung-yeon, ébahie. Tae-hyung ne ferait jamais ça !

- Nous l'avons vu, expliqua calmement le policier. Mademoiselle, est-il possible pour vous de vous déplacer ? Le client en question est un certain Park Ji-min. (Le visage de la jeune fille se décomposa.) Il semble que vous soyez le sujet de leur conflit. Je pense qu'il serait bien d'avoir votre avis.

- ... Je... je fais au plus vite.

XXX

Sung-yeon entra d'un pas timide dans la salle vide où les deux hommes attendaient, assis dans un silence qui surpassait en désagrément celui qu'elle avait eu l'habitude de vivre autrefois. Elle se planta devant eux. L'agent Jeon expliqua en détails la situation selon ce qu'il avait compris. Tae-hyung avait les bras croisés, il fulminait mentalement. M. Park se réinstallait sans cesse sur sa chaise sur sa chaise, mal à l'aise.

- Tae-hyung... commença Sung-yeon, ne sachant quoi dire. Comment as-tu pu faire ça ?

- … J'ai pas pu m'en empêcher. M'accuser de maltraitance envers une personne que je chéris plus que n'importe qui d'autre, c'est... c'est trop.

- J'avais mes raisons, se défendit sèchement le professeur. Voir Sung-yeon rentrer chez elle aussi mal en point et la voir en classe avec des bleus sur les bras... J'ai vite tiré des conclusions. Beaucoup de gens auraient pensé la même chose que moi.

- Je m'en fiche pas mal, grogna Tae-hyung. Vous m'avez accusé sans preuves, au lieu de demander directement à Sung-yeon ce qui lui arrivait.

- Ce n'est pas de mon ressort, c'est...

Il s'interrompit, juste avant de faire l'énorme erreur de trop en dire. Le regard insistant de Sung-yeon approuva son geste. Tae-hyung ne savait rien à propos du psychologue, et apparemment, la jeune patiente préférait cela. Peut-être par fierté ?

Sung-yeon s'expliqua avec le policier il fallut bien donner quelques éléments de vie personnelle, mais le malentendu fut finalement éclairci. Après avoir reçu des avertissements, la jeune fille put sortir du commissariat en compagnie de son tuteur. Ce dernier ne daigna même pas regarder le professeur en partant. Quant à la jeune fille, elle s'inclina poliment.

- J'aimerais en reparler calmement avec vous, lui glissa-t-elle avant de sortir. Au revoir, professeur Park.

Une fois dehors, Tae-hyung lui tourna le dos et inspira profondément. Il faisait déjà nuit et un vent froid s'était levé.

- Et avec ça, j'ai pas pu acheter ce que je voulais à la pharmacie...

- Tu sais, c'est le cadet de mes soucis en ce moment...

Tae-hyung tourna la tête vers elle, très sérieux.

- Pourtant, c'est très important de prendre soin de soi. Si tu le fais pas, je le ferai.

Sa sœur secoua la tête et choisit de ne rien répondre. Il ne changerait pas d'avis de toute façon. Le jeune homme la considéra un instant. Il desserra les lèvres et se pencha en avant, jusqu'à ce que sa bouche se retrouve au niveau de l'oreille de Sung-yeon.

- Je suis désolé... Il faut que je te dise quelque chose. Que je voulais pas dire en face de l'agent Jeon. On va passer chercher ce qu'il te faut pour soulager ton bras et on va discuter tous les deux une fois rentrés. D'accord ?

Il se redressa et offrit à la jeune fille son sourire si particulier qu'elle adorait. Dans ce contexte, c'était signe d'encouragement, de compassion. Il se mit en marche. Sung-yeon trotta pour le rattraper. Elle inspira un grand coup pour apaiser son rythme cardiaque qui s'accélérait et son mental qui s'activait à imaginer tous les scénarios possibles.

- C'est grave ?

Tae-hyung tendit une main ouverte que Sung-yeon serra. La chaleur rassurante qui s'en dégageait contrastait fortement avec le froid extérieur.

- Tu sais quoi ? J'ai aucune preuves de ce que je dis, comme le professeur Park. Mais il y a une chose dont je suis quasiment sûr. Et si c'est bien vrai, alors il vaut mieux que tu le saches. Rapidement.