Les jours étaient devenus des semaines, qui s'étaient mués en mois. Huit longs mois après avoir quitté la galaxie qui était devenu son foyer, elle reçut enfin la visite qu'elle attendait. Un trentenaire trop propre sur lui pour être honnête, qui lui avait fait un joli petit discours et lui avait laissé une carte cryptique. Carte qu'elle avait cachée à Markus, elle ne savait trop pourquoi. Elle savait combien il se sentait seul et perdu dans ce monde étrange : pourtant, depuis son accident, il s'efforçait d'être pour elle un soutien indéfectible, ravalant ses propres problèmes pour l'encourager et la soigner. Attention qu'elle ne lui rendait pas très souvent. Alors qu'ils trouvaient un genre de routine délétère dans ce petit appartement étouffant dans les tours d'un gris déprimant de la banlieue lausannoise, elle l'avait vu, au travers du voile trouble de sa propre misère, devenir plus renfermé, plus sinistre et plus agressif. Prisonnière de son propre corps, qu'elle essayait pourtant vainement chaque jour de guérir, elle assistait à la transformation horrifique de son âme sœur, qui sans aucun barreau, sans aucune entrave physique et malgré une apparence d'humain bougon, dans le secret de leur appartement, redevenait chaque jour un peu plus le prédateur acculé et sans joie qu'elle avait rencontré par une belle journée dans les tréfonds de la cité alien, où il avait été condamné à mourir de faim pour le seul crime d'être né wraith.

Et elle ne pouvait rien faire. Parce que se lever était déjà un combat épuisant. Parce que se préparer une simple tasse de thé était déjà presque trop et que le peu de forces qu'elle avait, elle le consacrait à ses tentatives infructueuses de régénération. Plonger dans le corps d'un autre, s'y absorber comme elle le faisait avec une toile était déjà compliqué. Se séparer de ce corps qui était le sien pour le regarder, le ressentir comme celui d'un autre, c'était hors de sa portée. Chaque jour un peu moins, mais cet état perceptif tout particulier lui échappait toujours et encore, pourtant juste là, à la limite de ses capacités, la narguant et minant son moral. Chaque échec était un jour de plus dans cette chaise, un jour de plus à souffrir et à ingurgiter antidouleurs et anti-inflammatoires. Un jour de plus passé seule dans cette sinistre habitation à se prétendre artiste alors que sa place était au côté de Markus, dans une autre galaxie, sur la piste d'une proie.

Depuis que la Porte des étoiles s'était ouverte pour elle, elle avait enduré bien des épreuves, mais celle-ci était à bien des égards la plus dure et, paradoxalement, la plus facile.

Elle ne risquait pas sa vie, ni celle de Markus, et pourtant, souvent, elle se prenait à fantasmer un désir d'affronter une autre Silla en échange de ses jambes, de sa mobilité et de cette joie de vivre qu'elle voyait s'éloigner de plus en plus.

Parce qu'elle n'était plus tout à fait elle-même, elle ne lui avait pas parlé tout de suite d'Ulrich Meyer, et parce que Markus redevenait petit à petit Venn'kan, il n'avait pas perçu qu'elle lui cachait quelque chose.

La carte était restée dans sa poche jusqu'au lendemain, et elle avait passé plus d'une heure seule devant la fenêtre, la carte dans une main, le téléphone dans l'autre, avant de se décider.

Peut-être avaient-ils réellement un moyen de la faire remarcher. Peut-être pourrait elle profiter de leurs soins avant de les abattre pour leurs méfaits.

Elle avait finalement composé le numéro.

« Qui est à l'appareil ? » demanda une voix masculine qu'elle reconnut.

« Ici Rosanna Gady, M. Meyer. Si vous êtes capable de me faire remarcher, j'accepte votre marché. »

Il y eut une seconde ou deux de silence.

« Vous avez fait le bon choix, Mme Gady. Si cela vous convient, je vous envoie de suite une limousine. »

La voiture était arrivée un peu plus tard et un chauffeur en livrée et casquette était venu la chercher, poussant diligemment son fauteuil tout en portant le petit sac contenant les quelques affaires que Meyer lui avait conseillé d'emporter en vue d'un bref séjour tout confort.

Le chauffeur, visiblement habitué à ce genre de clientèle, l'avait habilement installée sur l'immense siège arrière avant de replier prestement sa chaise roulante pour la ranger dans le coffre.

« Il y a des rafraîchissements dans le minibar, ainsi que quelques collations dans le minifrigo si vous le désirez, Mme Gady. » avait-il ensuite indiqué en démarrant.

Curieuse, elle avait ouvert les emplacements sus-cités, découvrant une douzaine d'alcools différents dont du champagne, quelques sodas et boissons gazeuses accompagnées de glaçons, olives, rondelles de citron et shaker, ainsi que, parfaitement alignés dans de petits plats en argent, des canapés au saumon, caviar et foie gras.

« C'est en quel honneur ? » demanda-t-elle, enfournant un canapé au caviar, l'expérience lui ayant appris à ne pas renier ce genre de privilèges quand ils se présentaient.

« Je l'ignore, Madame. »

« Et où va-t-on ? »

« A l'aéroport de la Blécherette, Madame. »

« Pardon ?! »

« Un jet vous y attend, Madame. »

Peut-être avait-elle fait une bêtise en partant sans Markus.

Elle tendit son esprit vers lui, et il lui répondit immédiatement, attentif et soucieux de son bien-être. Elle en eut les larmes aux yeux et lui résuma la situation de quelques pensées.

A la vibration de son esprit, elle le devina en train de gronder de mécontentement.

« Tu aurais dû me prévenir hier déjà ! Tu es peut-être en danger et je ne peux rien faire pour t'aider alors que tu es sans défense, Rosanna ! » gronda-t-il, frustré.

Elle s'excusa platement, et il se radoucit un peu.

« Dis-moi où tu es et je te rejoins. » exigea-t-il.

« On arrive bientôt à l'aéroport et je ne pense pas qu'ils vont t'attendre. Ce qui en un sens est peut-être une bonne chose. S'ils t'ignorent, tu restes libre de tes mouvements. Dès que je saurai où ils m'emmènent, tu n'auras qu'à prendre le Jumper pour m'y rejoindre. »

Markus rouspéta encore un peu, puis accepta, à l'unique condition qu'elle lui laisse son esprit ouvert et qu'il sache à tout instant ce qu'il lui arrivait, ce qu'elle accepta de bon cœur, la présence majestueuse de l'alien dans son esprit lui donnant presque autant de courage et d'assurance que sa présence physique à ses côtés.

Comme elle l'avait prédit, l'avion décolla à peine eut-elle été installée dans un luxueux fauteuil en cuir. Le vol ne dura pas bien longtemps, et un nouveau chauffeur l'installa dans une limousine en tout point identique à la précédente, l'emmenant le long d'une route longeant le lac de Lugano, jusqu'à une villa grandiose, surplombant le plan d'eau depuis son écrin de verdure.

Là, elle fut accueillie par une femme en blouse de médecin qui la conduisit dans un bureau au parquet de chêne antique dans lequel l'attendait Meyer, tapotant allégrement sur le clavier d'un ordinateur dernier cri.

Il se leva à son entrée, rajustant la veste de son costume.

« Mme Gady, c'est un honneur de vous recevoir.» déclara-t-il en lui offrant une poignée de main vigoureuse qu'elle rendit après une brève hésitation.

D'un signe de la tête, il congédia la femme, puis la guida vers un canapé ancien en cuir, accompagné d'une table basse de verre et d'un unique fauteuil dont le placement asymétrique lui apprit qu'il était privé de son jumeau qui, elle le devina, se trouvait exilé en son honneur. Elle manœuvra donc sa chaise jusque là.

« Je suppose que vous avez des questions, Mme Gady.» déclara l'homme en s'installant en face d'elle.

Elle acquiesça.

« Vous avez dit pouvoir me rendre mes jambes. Comment ? »

« Avez-vous entendu parler des Goa'uld ? »

Elle opina.

« Vous ne niez donc plus. Très bien ! Enfin bref, nous avons en notre possession un de leurs artefacts, qui permet de guérir presque n'importe quoi. Un véritable miracle. »

Elle fronça les sourcils. Visiblement, l'ampleur de la catastrophe dépassait toutes ses estimations.

« Quel artefact ? »

Meyer sourit.

« Un sarcophage... en quelque sorte. Cela-vous dit-il quelque chose, Mme Gady ? »

« Oui. Il me semble que son usage est risqué. Et qu'entendez-vous par : en quelque sorte ? »

« Rien qui doive vous inquiéter, je vous assure. Il est vrai que l'usage répété d'un tel objet a quelques effets secondaires, dirons-nous, mais pour vous, cela ne sera que bénéfique, je vous le garantis. »

Il avait habilement esquivé sa question, mais elle n'était pas dupe.

« C'est quoi le « mais » ? »

L'homme réussit l'exploit de ne pas changer d'un iota son sourire commercial.

« Je ne veux pas vous ennuyer avec des détails techniques, mais disons simplement que toutes les pièces ne sont pas d'origine. »

« En gros, vous avez un machin à moitié fonctionnel. »

« Non, plutôt une machine dénuée de toute pièce superflue.» la corrigea-t-il avec douceur.

Elle grimaça. Les technologies aliens sans toutes leurs pièces marchaient rarement correctement.

Mais elle était prête à tenter, malgré les protestations mentales de Markus.

« Toutefois ce n'est pas gratuit.» nota-t-elle sobrement.

Meyer sourit plus largement.

« En effet. Mais je suis certain que vous avez de quoi rendre cet échange profitable à nos partis respectifs.» déclara-t-il avec un petit geste en sa direction.

Elle attendit patiemment la suite.

« Comme vous l'avez sans doute deviné, nous ne partageons pas l'avis du SGC à propos de la technologie alien. »

Elle ne put retenir un rire sardonique.

« C'est vrai. Eux veulent la garder pour le seul bénéfice des Américains, vous, vous la voulez pour les riches. »

« C'est une vision un peu réductrice de la démarche de Diesbach-Mercier Pharmaceutics, Mme Gady. Il est vrai que nos soins de luxe constituent une part non négligeable de nos recettes, mais voyez-vous, toutes ces opérations esthétiques, toutes ces cures hors de prix financent la recherche pour les médicaments de demain, pour les vaccins qui extermineront la maladie et la misère partout sur notre planète. »

« Vous êtes donc de grands philanthropes ? »

« Oui, et des investisseurs éclairés. Vous êtes notre nouvel investissement, Mme Gady. Prouvez-nous que nous ne nous sommes pas trompés, et vous n'aurez pas à le regretter. » répondit-il avec aplomb.

« Est-ce une menace, Mr Meyer ? »

« Non, une simple constatation. Votre vie est déjà détruite. Vous n'avez plus rien à perdre, et vous êtes une femme intelligente. Je suis certain que vous ferez le bon choix. »

Elle serra les dents. Ça faisait donc ça d'être manipulé comme une marionnette pendue au bout de ses fils. Elle eut un soudain élan de compassion pour tous ceux qu'elle avait ainsi fait danser au cours des ans.

Ce n'était pas un choix, et ils le savaient tous les deux.

Elle grogna, roulant des yeux.

« Que voulez-vous savoir ? »

« Tout ce que vous savez sur les technologies obtenues par le SGC. Usage, état, localisation. Tout ce que vous pourrez nous dire. Pourriez-vous commencer par ceci ? » demanda-t-il, produisant la photo du scanner Ancien qui ornait l'infirmerie d'Atlantis en même temps qu'un petit enregistreur qu'il posa sur la table devant elle.

Elle serra la mâchoire. Le SGC avait un sérieux problème de taupe et ils allaient devoir dératiser.

« C'est un scanner Ancien. Il permet de voir l'intérieur du corps avec différents filtres et différents grossissements. Il doit être initialisé et utilisé par un porteur du gène. Je suppose que vous savez ce qu'est le gène ? »

Meyer opina, lui faisant signe de continuer.

« Celui de la photo fonctionnait à ma dernière visite à l'infirmerie, mais à ma connaissance, les Terriens n'en possèdent pas d'autres exemplaires. »

L'homme rangea l'image.

« Nous savons déjà tout cela, c'était un test. Félicitations, Mme Gady, vous l'avez passé.» nota-t-il, produisant une autre image.

Un genre de laser chirurgical qu'elle avait aussi vu sur Atlantis.

Meyer lui montra encore une quinzaine de photos, passant sobrement à la suivante à chaque fois qu'elle lui disait ignorer l'usage d'un appareil.

L'interrogatoire dura encore trois heures, temps que Markus mit à profit pour planquer le Jumper et reconnaître les alentours.

« Merci Mme Gady. Je pense que cela suffira pour aujourd'hui. Vous êtes encore convalescente, il ne faut pas vous surmener. Le Dr Zufferey va vous conduire à votre chambre. Si quoi que ce soit se trouve ne pas être à votre goût, n'hésitez pas à lui en faire part.» déclara Meyer, se relevant élégamment.

La femme en blouse reparut sur un geste du représentant et l'emmena en faisant claquer ses talons sur le parquet.

« La résidence bénéfice d'une piscine chauffée et d'un hammam au sous-sol, accessible en chaise roulante bien entendu, comme tout le reste de nos installations. Notre chef étoilé peut vous préparer le repas de votre choix, et notre cinéma privé, notre promenade, nos masseuses et kinésithérapeutes sont à votre entière disposition pour toute la durée de votre séjour parmi nous. » annonça la doctoresse en lui désignant l'accès à la piscine ou les salles de massage alors qu'ils passaient devant.

« J'ai également pris la liberté de me procurer votre dossier médical, Mme Gady, afin de pouvoir superviser votre traitement. J'aimerais vous proposer quelques améliorations à y apporter. Après que vous vous soyez reposée, bien entendu.» ajouta la femme, cette subtile note enfiévrée du scientifique passionné au fond de la voix.

« D'accord, mais pour le moment j'aimerais me reposer un peu et appeler mon compagnon. »

« C'est tout naturel. Un téléphone est à votre disposition dans vos appartements. »

Téléphone sur écoute, cela allait de soi. Mais elle l'utiliserait quand même. L'illusion était sa plus sûre défense.

« Merci, Dr Zufferey. »