Chapitre 26 : Intégration

J'ai accepté le rythme de Rhiannon pendant une semaine – pas plus. Elle piétinait, refusait de me faire confiance – chose somme toute plutôt compréhensible, mais n'avais-je pas assez payé ? N'avais-je pas assez prouvé en ayant supporté la ferme ? Bien sûr, ils ne pouvaient le savoir.

Mais quand même...

J'étais lassée, écœurée.

Alors j'ai retenu Kratos avant qu'il n'aille se perdre dans la poussière des archives, et je l'ai entraîné avec moi.

Rhiannon attendait, son éternelle cigarette finissant de se consumer entre ses lèvres. J'étais trop loin pour voir son expression lorsqu'elle a remarqué Kratos dans mon sillage – ou quand elle a deviné son identité. Lorsque j'ai été assez proche, elle avait déjà un air plus fermé qu'à son habitude – ce qui était sa manière à elle de marquer sa désapprobation.

« Qu'est-ce que cela veut dire, Anna ?, a-t-elle attaqué en manière de salutations. »

Je n'ai pas hésité à la regarder dans les yeux :

« Cela fait des jours que je n'ai plus d'informations à vous donner. Vous le savez. Je le sais. Et il y a d'autres choses que je peux vous apporter. »

Je me sentais remplie d'une énergie qui pouvait me mener en avant, plus loin que là où je m'enlisais sans pouvoir rien faire. Rhiannon l'a-t-elle senti ? A-t-elle simplement concédé ce point ? Elle a considéré longuement Kratos.

« Et comment je peux savoir que ce n'est pas un espion ?, a-t-elle demandé sans le quitter des yeux. Anna est un alibi en or. »

La réponse a surgi, d'une voix claire et froide :

« Vous ne pouvez pas. »

Je me suis figée. Kratos allait-il mettre fin à mes tentatives aussi brutalement ? Mais rien, ni dans son ton, ni dans ses paroles, avant, ne m'avait prévenue et...

« Vous ne pourrez jamais avoir de preuves que je ne suis pas en cheville avec les Désians, a repris Kratos. »

Et c'est là que j'ai compris où il voulait en venir. Le soulagement m'a envahie.

« Mais vous m'avez déjà donné toutes les clefs possibles pour vous détruire s'ils avaient eu ce projet. »

En face de lui, Rhiannon s'est raidie, comme s'il allait l'attaquer. Je me suis mise en retrait et je l'ai laissé s'expliquer :

« La première erreur est d'avoir envoyé Colin à notre rencontre. Il a dit qu'il vous connaissait, il est jeune, il est naïf. Même s'il ne nous avait pas fait confiance, il aurait été plus que facile de l'arrêter et de le faire parler. Et croyez moi, les Désians sont brillants pour cela. Il aurait lâché des noms, n'importe lesquels. Nous les aurions arrêtés. Et ainsi de suite. Et la ville aurait collaboré pour ne pas finir à feu et à sang. Nous aurions eu de fausses identités, peut-être, des mensonges pour se venger, mais qu'importe les innocents s'ils pouvaient arrêter les coupables ? »

Il laissa passer une seconde.

« Bien entendu, les Désians auraient pu décider qu'il s'agit d'une manière d'agir trop visible. J'en doute, parce que la terreur aurait consolidé leur pouvoir. Mais admettons : vous acceptez de rencontrer Anna. Je la laisse se débrouiller seule. Elle revient me voir le soir. Elle aurait pu ne pas être au courant de ma stratégie. Il n'importe. De ce qu'elle m'a raconté, il est clair que vous êtes la tête pensante du réseau. Elle n'a pas eu à passer par plusieurs intermédiaires et vous n'avez jamais fait allusion à des supérieurs : vous êtes le réseau. Il m'aurait alors suffi de vous arrêter – et qu'importe votre vrai nom ou votre adresse si Anna peut vous désigner ? Les autres auraient couru se cacher en proie à la panique. Quand bien même auriez-vous gardé silence sur l'identité de vos camarades, votre réseau aurait perdu sa raison d'être.

-Je pourrais n'être qu'une doublure, a rétorqué Rhiannon.

-Admettons. Admettons aussi que la théorie que je vous propose n'est pas fondée. Je laisse donc Anna donner les informations que vous lui demandez. Je lui ordonne de ne rien cacher pour multiplier les chances de la voir s'intégrer. Le résultat ? Elle me raconte que vous multipliez les questions sur la ferme mais que vous ne lui avez jamais demandé de prendre une quelconque action, qui aurait été plus pratique pour savoir à quoi s'en tenir pour elle.

-Et alors ?

-Alors la seule chose qui puisse faire sens avec ce qu'a dit Anna, c'est de déduire que vous comptez attaquer la ferme d'Asgard. En ce cas, que vous en révéliez plus ou non, la seule chose qui me reste à faire est de prévenir les Désians de renforcer leur protection. Rien de plus facile. Et, le jour de l'action de vous cueillir tous et de vous enfermer pour vous tuer. »

Rhiannon était pâle. Elle s'est écartée de quelques pas pour allumer une énième cigarette d'une main tremblante. Le silence s'est refermé sur notre groupe pendant qu'elle laissait le tabac ou le geste machinal la calmer. J'ai fini par le briser :

« Bien entendu, cela ne fonctionne que si Kratos est un espion des Désians. »

.

La remarque d'Anna était pleine d'une ironie qui ne fut pas perdue par Rhiannon.

« Êtes-vous en train d'affirmer que je dois vous faire confiance ? »

Kratos s'attendait à la question, à la colère rentrée qui y résonnait.

« Non. »

La réponse, froide, ne fut suivie d'aucune précision, ce qui désarçonna son interlocutrice quelques secondes avant qu'elle ne s'en empare pour nourrir sa colère :

« Alors quoi ? Nous sommes condamnés à disparaître si les Désians décident de...

-Je n'ai rien dit de tel, l'interrompit-il, déjà lassé par la conversation. J'ai simplement pointé que refuser de faire confiance à Anna n'a aucun sens à l'heure qu'il est. Je n'ai aucun conseil à vous donner. »

Rhiannon passa une main dans ses cheveux et finit par allumer une nouvelle cigarette, à l'irritation de Kratos qui n'en aimait pas la fumée. À côté de lui, il sentait l'impatience d'Anna et son soulagement à voir les choses bouger autour d'elle, et ce fut peut-être la seule chose qui le retint de repartir vers les archives.

Enfin, la responsable du réseau brisa le silence.

« Je vois. »

Elle prit une inspiration comme avant de se jeter à l'eau :

« Votre conclusion est bonne : depuis que nous avons appris l'existence d'Anna, nous avons eu l'idée d'attaquer la ferme d'Asgard. Il ne s'agirait pas de la détruire – nous n'avons pas la force de frappe nécessaire – mais de faire une diversion assez longue pour permettre aux prisonniers de s'échapper. »

Kratos leva un sourcil.

« Et qu'allez-vous faire des prisonniers une fois qu'ils seront libres ? Comment allez-vous vous en occuper ?

-L'un d'entre nous a une propriété à l'écart de la ville. Nous avons commencé à y entreposer der vivres depuis longtemps pour nous.

-Et comment allez-vous empêcher les Désians de partir à votre poursuite ? Kvar ne laissera pas passer ce qu'il estime être une insulte personnelle. Il voudra se venger. »

À côté de lui, il sentit qu'Anna s'était raidie à la mention du cardinal Désian. En face de lui, le visage fermé de Rhiannon lui indiqua qu'elle ne lui en dirait pas plus – par fierté parce que ses questions remettaient en question leurs idées, ou parce qu'elle n'avait aucune idée d'une réponse plausible.

Et comment aurait-elle pu ? Même lui, fort de quatre millénaires d'expérience ne pouvait que fuir face à Kvar pour ne pas risquer l'ire de Mithos. Alors des résistants assez fous pour libérer les prisonniers et espérer en réchapper...

Il abandonna donc l'échange. Anna avait eu ce qu'elle désirait – avec un peu de chance, elle y trouverait la réponse à son besoin d'action. Et elle se rendrait compte que leur idée n'avait aucune chance d'aboutir.

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Kratos s'est excusé avec sa brusquerie habituelle et est parti rejoindre les archives. Rhiannon m'a considérée quelques secondes avant de se détourner :

« Allons-y. Je vais te présenter au groupe.

-Ils... sont tous rassemblés ?

-Non. Mais ils feront passer l'information. »

Le groupe se retrouvait dans une salle attenante à l'auberge où Colin m'avait donné rendez-vous. L'entrée s'ouvrait sur la salle principale, mais était discrète, dans l'ombre. Il n'y avait que deux personnes, penchées sur une carte étalée sur la table, en train de discuter passionnément. Ils ont levé la tête lorsque Rhiannon s'est éclairci la gorge.

« Voilà Anna, la prisonnière dont nous avons parlé. »

Les deux hommes se sont présentés à leur tour et nous ont laissé une place autour du plan. J'ai été stupéfaite de la simplicité de mon accueil, comme si Rhiannon ne m'avait pas fait attendre ce moment pendant des jours, ou comme si ses subordonnés lui faisaient une confiance aveugle.

« Il va falloir compter au moins quatre jours pour se rendre à la ferme depuis Luin. Et si nous partons vers le lac Umacy avec les prisonniers, il faut au moins compter douze jours de voyage. Je ne vois pas comment nous pouvons faire... Ils seront affaiblis, ils auront faim, ils devront dormir. Rhiannon, il va falloir du matériel et des provisions sur le parcours. Et des caches, aussi, pour échapper aux Désians. Il va falloir des mois pour tout organiser... »

Rhiannon a secoué la tête.

« Pas grave. Cela fait des années que nous rêvons ce plan. Qu'est-ce que quelques mois en plus vont changer ? »

Sa remarque a laissé planer un silence gêné. Ce qui m'a le plus surprise, c'est que l'embarras semblait plus entourer la meneuse du réseau que les deux autres. J'ai laissé couler.

La conversation a continué sur des questions du même genre. J'étais rarement amenée à participer, les souvenirs de ma fuite et des jours qui ont suivis étaient très flous – je doutais que la majorité des prisonniers soient dans le même état que moi qui avais été affaiblie par des semaines d'expérimentations intensives.

Midi a sonné et est reparti. La salle s'est remplie progressivement, les gens venaient se présenter à moi naturellement. Tous semblaient plus ou moins au courant de mon identité et avaient peut-être émis des doutes quant à mon intégrité. Mais ma présence dans leur lieu de rendez-vous semblait tout effacer. Rhiannon avait choisi.

« Anna ! »

La voix enthousiaste de Colin m'a tirée de mon silence – je n'avais pas grand chose à dire une fois les présentations finies. Il avait une assiette fumante à la main et s'est installé à côté de moi.

« Je suis content que le chef t'ait enfin laissée venir ! Elle ne t'a pas dit que l'aubergiste nous soutient, hein ? Tu peux lui demander de la nourriture, c'est gratuit – ou presque. On lui rend tous service quand on peut, sinon ce ne serait pas juste. Et on paie quand on est dans la grande salle, comme tout le monde, bien sûr. Attend, je vais te présenter, et tu vas prendre une assiette, je suis sûr que tu as faim. »

Il s'est immédiatement relevé et je l'ai suivi. Il a agité la main pour attirer l'attention de l'aubergiste, un gros homme barbu, qui nous a presque immédiatement donné une assiette d'un ragoût à l'odeur délicieusement épicée. Nous sommes revenus dans la salle et avons repris nos places.

« Alors, ça va ?, a repris Colin. Rhiannon n'a pas été trop dure avec toi ? »

J'ai hésité, avant d'essayer d'être le plus honnête possible :

« Elle est.. très froide. »

Il a eu un vague haussement d'épaule.

« On s'y fait. C'est vrai que ça m'a surpris, mais... »

Il a eu un geste évasif de la main.

« Elle a ses raisons, a-t-il finit par éluder.

-J'ai passé des mois à la ferme, ai-je répliqué avec avec une pointe d'irritation, ce n'est pas une raison pour que je devienne ainsi aussi !

-Tout le monde n'a pas ta force de caractère. »

Les paroles de Colin avaient sans doute pour but de me calmer, et c'est vrai que je n'ai pas continué sur cette voie. Mais j'ai plus eu l'impression de subir une injustice, et j'ai eu envie de répondre que ce n'était pas une question de force, ou de caractère, simplement d'humanité, ou de choix. Mais je n'avais pas les mots pour le lui faire comprendre. Le jeune homme a laissé dérivé la conversation sur des sujets différents, et je me suis retrouvée à parler de Palmacosta et de mon travail au restaurant là-bas. Il me faisait sourire dans sa fraîcheur presque naïve, et j'ai fini par me détendre en sa présence.

Il est reparti travailler, et je suis restée quelques temps dans la salle. Rhiannon avait des choses à faire – elle devait probablement elle aussi gagner de l'argent. Les conversations tournaient généralement autour de leur action prochaine, mais rien n'était vraiment dit.

J'ai fini par partir en début de soirée. J'ai retrouvé Kratos dans l'hôtel. J'ai commencé par le remercier – il a eu un geste pour me dire que ça n'avait pas d'importance.

« Ils veulent vraiment essayer de faire une sortie sur la ferme ? »

La question, ou peut-être son intonation, m'a hérissée. J'ai répondu, plus froidement qu'à mon habitude :

« Oui. »

Kratos a soupiré.

« Tu as conscience que cela n'a aucune chance de fonctionner ? Ils n'ont ni les capacités, ni les ressources pour une action de cette ampleur. »

Il avait raison, mais je ne voulais pas l'entendre :

« Qu'est-ce que tu en sais ? Tu n'as jamais vu le nombre de sympathisants, tu ne sais rien de leur passé, de ce qu'ils peuvent savoir, de ce qu'ils peuvent faire ! »

Il n'a pas essayé de me détromper en parole, mais il m'a lancé un long regard qui m'a laissée glacée.

« Nous sommes simplement humains, ai-je essayé faiblement, mais cela ne veut pas dire que nous ne pouvons rien faire. »


A/N : Je finirai cette histoire en 2014, je finirai cette histoire en 2014, je finirai cette histoire en 2014...

Merci à Tetelle pour le travail de bêta et à Marina pour sa reviews. N'hésitez pas à en laissez, lecteurs silencieux, j'y répond, je ne mords pas (trop fort) et j'aime ça. Et ça me motive à publier plus vite.