Chapitre 26
Avant de tourner les talons, vous placez vos poings sur vos hanches et regardez l'androïde avec un large sourire :
« Je vous ai impressionné avec mes talents d'intimidation, n'est-ce-pas ? »
Malgré sa posture rigide, les mains croisées dans le dos, Connor capte votre humour. Mieux, il l'apprécie et s'y mêle :
« Je parlerais plutôt de finesse psychologique, mais oui, j'ai été impressionné, docteur.
— L'enquête va peut-être pouvoir avancer un peu plus vite. C'est peut-être un peu tôt mais je fêterais bien ça avec un verre. Vous m'accompagneriez même si vous n'avez pas d'estomac ?
— Ce serait avec plaisir, docteur, mais les androïdes sont rarement acceptés dans les bars.
— Mais vous êtes toujours le bienvenu chez moi. »
Connor, un peu interloqué, comprend soudain où vous voulez en venir.
« Une autre nuit comme la dernière fois ?
— Ça vous tente ?
— Bien sûr. »
Vous savez que le moment est assez mal choisi pour flirter : de l'autre côté de la vitre, Hank expose les faits à l'interrogée et votre patiente vous attend devant votre bureau, mais il était temps d'évoquer ce qui s'était passé l'autre matin. Et dans cette salle sombre, vous arrivez à en parler.
L'absence de lumière et l'opacité de la vitre vous autorisent à vous approcher :
« Enfin, ce ne sera pas tout à fait comme la dernière fois. Les choses ont quelque peu changé.
— Pourtant, je ne vois aucune différence, docteur. »
Ses paupières ne clignent pas, les muscles autour de sa bouche ne frémissent même pas, mais le sens de ses paroles ne vous échappe pas et vous rappelle que votre période de doute concerne votre personne mais également la sienne.
« Connor, je suis navrée. J'avais besoin de temps et vous n'êtes pas venu une seule fois me parler, je pensais que vous alliez bien… » Vos mains s'agrippent à ses bras et tentent de transférer un peu de chaleur. « Quand j'ai dit qu'il ne fallait en parler à personne pour le moment, je ne voulais pas dire que nous ne pouvions pas en parler non plus. »
Les dents que vous apercevez entre ses lèvres, les cils qui bordent ses yeux soulignés par des cernes, le relief discret de la barbe qui ne poussera jamais, les grains de beauté qui perturbent la blancheur de son teint : tous ces détails passeraient pour des indices d'humanité, vous faisant oublier que Connor est un androïde, une intelligence artificielle qui possède des siècles de connaissance mais n'expérimente les émotions et les sentiments que depuis quelques temps. Malgré sa LED pourtant évidente et le brassard bleu, toute cette authenticité physique s'amuse encore à vous tromper.
« Je suis désolée, Connor, vraiment. Je sais que c'est plus évident pour moi que pour toi, mais quand tu as besoin de te confier, de discuter, de me poser des questions, je serai là. Et quand je suis silencieuse trop longtemps et que ça t'agace, tu peux venir m'engueuler, me rappeler que je ne suis pas toute seule dans cette histoire. Tu en as le droit. »
Impossible de savoir si l'androïde se détend : ses épaules sont toujours aussi droites, aucun relâchement ne vient traduire son humeur. Mais à sa tempe, l'anneau est totalement bleu et, quand vous relevez votre visage, vous remarquez un sourire discret et serein. L'idée de savoir qu'il est un individu avec des droits apporte toujours une douceur dont l'androïde ne se lasse pas.
« D'ailleurs, tu m'as posé tellement de questions et j'ai toujours essayé d'y répondre jusqu'à maintenant. Il y a des choses qui ne changent pas. Quant au reste, c'est que je ne savais pas comment…
— Comme vous l'avez suggéré, docteur.
— Ce que j'ai suggéré ?
— L'autre matin, vous avez dit "il faut prendre des risques, ce n'est que de cette façon que vous avons des réponses". »
Connor a raison. Certains patients vous voient comme la détentrice de la vérité ultime, le guide spirituel, oubliant votre humanité, vos craintes et vos doutes. Vous avez poussé tant de patients à affronter l'inconnu et l'inexploré, il est temps aussi de franchir le pas et de marquer l'évolution de votre relation.
L'androïde sent alors vos mains glisser vers son cou, vers les courbes de sa mâchoire. Il sent le rythme cardiaque au bout de vos doigts qui se calent derrière ses oreilles. Le son est entêtant mais ne le désoriente pas pour autant : Connor devine le but de vos gestes et, curieux, il se laisse faire.
Sa bouche est si bien dessinée qu'elle semble faîte pour être embrassée, pourtant, à mesure que vous vous approchez, aucun souffle ne vient chatouiller vos lèvres. Vous avez peur d'être déçue, peur que sa bouche reste figée comme celle d'une statue, incapable d'exprimer la tendresse. Vous commencez par embrasser doucement la commissure de ses lèvres, sentant que la peau est douce malgré la sécheresse du plastique, elle est également plus chaude que vous ne l'aviez imaginée. Connor, lui, est déçu : il le sait, les humains ne s'embrassent pas de cette façon.
« C'est étrange : c'est différent de ce que l'on voit dans les films, » observe l'androïde alors que vos lèvres ne sont pas encore éloignées. « Est-ce que c'est pour ça que la fiction fascine tant les humains, docteur ? Car tout y semble plus beau ?
— Non, Connor : tu dois juste être plus patient. »
L'androïde est surpris et s'apprête à s'excuser quand il sent votre bouche se poser sur la sienne. Chair et plastique s'associent comme s'ils étaient faits pour se rencontrer. Les lèvres se pressent et s'effleurent et l'androïde n'a aucune difficulté à suivre vos mouvements, mais ce contact vieux de plusieurs siècles pour l'humanité est nouveau pour lui et Connor se laisse diriger quand vous l'invitez à poser ses mains sur votre taille.
En vous écartant, vous remarquez que sa LED est devenue rouge, tandis que ce sont vos joues qui se sont embrasées. Vous observez distraitement :
« Ce n'est pas exactement comme dans un film, c'est vrai, » Connor vous interroge du regard « Il faudrait que je t'embrasse après une longue absence, au beau milieu d'une foule sur le quai d'une gare, ou alors dans une rue bondée sous la pluie. C'est comme ça que les gens s'embrassent dans les films. »
Connor avait du mal à comprendre en quoi la mise en scène dramatique était propre à la romance au cinéma, pourtant il visualise la gare, il visualise l'avenue, il visualise ces images composées à partir d'autres images et l'androïde réplique :
« J'accepte le challenge, docteur. »
Sa réponse vous arrache un rire avant de plaquer votre main sur votre bouche, redoutant d'attirer l'attention. Votre étreinte s'achève ensuite, laissant place au travail.
« Il faut que j'y retourne, et toi aussi d'ailleurs ou Hank va te traiter de fainéant.
— Je vous attendrai après votre dernier rendez-vous. »
Et alors que vous quittez la pièce, Connor ressent pour la première fois de l'impatience.
Servir du vin n'entre pas dans les fonctions d'un RK800, encore moins à une psychologue, au domicile de cette dernière et lors d'une soirée qui n'a rien de professionnelle. Une quantité raisonnable d'alcool se trouve au fond du verre que Connor vous tend quand vous sortez de la salle de bains.
« Merci Connor, mais je ne peux pas vraiment fêter l'événement quand tu ne peux pas boire. On ne trinque pas avec un verre vide. »
En guise de réponse, l'androïde retire la peau synthétique de sa main et, l'index plié, fait sonner une phalange contre le corps du verre, provoquant un son cristallin comme si un autre verre s'était heurté au vôtre.
« À votre santé, docteur. »
Convaincue, vous avalez une première gorgée. Vous prenez place dans un des fauteuils et Connor s'assoit en face de vous sans que vous le lui demandiez.
« Tu n'es pas obligé de me vouvoyer ou de m'appeler docteur, tu sais.
— Excusez-moi, j'ai un programme social rigide et je n'arrive pas à… Je n'ai pas pour habitude de tutoyer les êtres humains.
— Et embrasser un être humain fait partie de ton programme ?
— Pas du tout. Pas par sincérité en tout cas, mais j'ai réussi quand même à me défaire de cette consigne. »
Vous n'avez pas l'audace de rappeler à Connor qu'il est un déviant et qu'il peut se libérer des instructions quand il le souhaite : le baiser de tout à l'heure le prouvait.
« C'est la deuxième soirée que tu passes ici, il n'y a pas de souci avec CyberLife ? »
Connor vous surprend quand il se lève brusquement. Son silence est inhabituel et l'androïde se laisse tomber à genoux près de vous. Son front se pose contre votre cuisse.
« Connor ? »
Vous déposez votre verre et glissez vers le sol à ses côtés, le prenant dans vos bras.
« Que se passe-t-il ?
— Le lieutenant Anderson a reçu un message de CyberLife dans l'après-midi. Puisque je ne suis qu'une machine, mes créateurs m'ont offert à la police de Detroit. »
Ce don avait rappelé à Connor qu'il n'était qu'un objet que l'on pouvait transmettre à un tiers. Sous vos lèvres, la machine s'était sentie importante, même vivante. Mais le mail que lui avait lu Hank lui avait rappelé sa nature d'objet. Le fameux prototype était devenu un orphelin. Il vous explique avec difficulté ces ressentis : cette colère qui ne pouvait s'accrocher à aucun organe, cette tristesse qui ne pouvait couler dans aucune larme, et enfin, cette impatience qui ne pouvait tirailler aucune entrailles, l'impatience de vous retrouver, de retrouver ce sentiment d'importance.
« Pourquoi cette décision tout d'un coup ?
— Je crois que CyberLife travaille sur un autre prototype. J'ai remplacé le RK700, la logique veut je sois remplacé par un RK900, bien meilleur. »
Vous le serrez étroitement contre vous : aucun tremblement ne secoue sa cage thoracique mais ses bras s'enroulent autour de vous.
« Avant, je pensais qu'une relation entre un être humain et un androïde n'était pas possible à cause du temps : la vieillesse ne concerne que les humains, les androïdes sont juste sensibles à l'usure. Mais je prends conscience que nous redoutons aussi les générations futures, à l'instar des êtres humains. »
Connor est comme un enfant qui apprend que le temps le concerne également. Une intelligence artificielle ne connaît aucun repos et des questions continuent d'affluer, poussant des paroles folles à franchir ses lèvres.
« Je sais, Connor, je sais…
— Et si vous vous lassez de moi, docteur ? Si vous vous lassez comme CyberLife s'est lassé de moi ? »
Vous caressez ses cheveux en espérant pouvoir le réconforter tout en cherchant vos mots. Avec précaution, vous maniez vos paroles comme si elles étaient en verre et vous les glissez doucement à l'oreille de l'androïde.
« Il y a une nette différence entre CyberLife et moi, Connor : je ne te vois pas comme une simple machine. Je te vois comme une personne. »
Ses bras resserrent leur étreinte : puisque les propos sont éphémères, il doit se raccrocher à leur source, à vous. Il se sent soulagé et libéré, une forme de liberté différente de celle de l'affranchissement de son programme.
Sa bouche près de votre cou articule un merci fébrile mais sincère. L'androïde se relève et vous soulève par la même occasion, honteux d'avoir montré une telle faiblesse.
« Connor, tu sais quel est le conseil que je donne le plus souvent à mes patients pour avancer dans la vie ? »
Perplexe, il attend votre réponse.
« Personne n'est obligé d'aimer ses parents, Connor. Tu n'es pas obligé d'aimer tes créateurs. »
Gardant le silence, Connor tente d'enregistrer votre conseil : c'est un renoncement difficile pour un être humain, et il l'est encore plus pour un androïde.
« Mais ce sont mes créateurs.
— Et alors ? Ils t'ont donné une vie, maintenant, cette vie est à toi et tu es libre de la mener comme elle te plaît. Je sais qu'il n'existe pas vraiment de psychologie pour les androïdes, mais je pense que ce conseil, tu avais besoin de l'entendre aussi. »
Et effectivement, Connor avait besoin d'entendre cette précieuse leçon qu'il inscrit déjà dans sa mémoire, qu'il tente d'incorporer à son programme.
« Je ne pensais pas que la liberté était un état si difficile. Pourquoi les déviants sont à sa poursuite alors qu'elle amène tant de doutes ?
— Ça explique pourquoi des androïdes restent obéissants, refusant d'être déviants : le confort d'un foyer douillet les préserve de la peur de l'inconnu. » Vous caressez sa nuque dans l'espoir de le réconforter. « Mais la liberté amène aussi des nouveautés extraordinaires, n'est-ce-pas ? »
La palette d'émotions que l'androïde ressent pour la première fois apporte également le réconfort, l'affection et la joie et Connor doit s'y raccrocher.
Ensemble, vous discutez longuement, les corps rapprochés et les doigts enlacés. Sur votre langue persiste le goût de la nostalgie quand vous lui parlez de votre enfance, les épreuves à affronter, les problèmes à surmonter.
« Je ne savais pas que vous avez vécu tout ça.
— Le passé ne se voit pas en scannant un visage. »
Les humains changent continuellement quand les androïdes se stabilisent dans le temps comme des portraits, alors vous êtes tentée de lui montrer de vieilles photos, des tranches de vie lointaines. Vous allumez votre tablette et cherchez les quelques souvenirs pris dans les années 2010.
« C'est vous ?! »
Son ton surpris vous rend hilare : c'est bien vous, avec ces cheveux teints en violet et un t-shirt agressif de System of a Down. Sur l'image, des amies perdues de vue vous entourent. Il y en a bien une qui vous demande de vos nouvelles de temps en temps, ses mails relatant toujours des aventures sans cesse rappelées. Connor ne cesse de vous regarder, puis de regarder votre version adolescente, jouant au jeu des cent différences. L'androïde est réellement fasciné : séduit par cette époque dont il ignore tout, captivé par votre passé, votre histoire, vous.
« Je suis sûre que Hank est pire que moi à cet âge-là. Faudra qu'on lui demande des photos et qu'on le force.
— S'il refuse, je chercherai des dossiers sur son réseau. »
Vous aimez ce trait de personnalité chez Connor : cet humour subtil qui ne s'exprime que par une candeur factice. Obséquieux mais indocile, le déviant se développait dans ce contraste étrange et vous attire. Comme tout à l'heure, vos mains retracent le même chemin sur ses épaules et vous scellez vos lèvres aux siennes. Sans le voir, vous sentez le sourire de Connor. Oublié, CyberLife, oubliée, la nature de machine : il se sent vivant et aimé. Entre deux baisers, vous lui dîtes que vous êtes heureuse qu'il soit là, entre deux autres, il répond qu'il est heureux d'être avec vous. Ses lèvres s'entrouvrent un peu plus et vous reculez pour lui demander rapidement :
« Connor, ta langue, elle se… ? »
Vous ne savez pas quel mot utiliser : nettoyer ? Aseptiser ? Vous faîtes un geste assez vague avec la main, ce qui amuse l'androïde.
« Oui, il y a une fonction nettoyante, vous n'aurez pas le goût des échantillons. »
Rassurée, vous reprenez cette parade d'affection. Effectivement, vous ne sentez qu'un discret goût synthétique, comme du silicone, mais pas le moindre spectre de sang ou de thirium. Aucune saveur de crime, juste des mouvements de tendresse qui se transmettent d'une bouche à l'autre.
Connor est convaincu qu'il compte et que vous n'avez plus de doute. Si l'idée de construire une relation avec androïde vous déstabilisait un peu, vous êtes finalement lancée avec une quiétude agréable.
À mesure que la nuit avance, vous demandez tout d'un coup :
« Connor, je ne me sens pas de repasser une nuit sur le canapé comme la dernière fois, mon dos n'y survivrais pas. Tu accepterais de venir te coucher avec moi ? »
Les androïdes n'ont pas besoin de dormir et vous ajoutez alors qu'il serait libre de passer toute la nuit au salon comme la fois précédente, mais au fond, vous espérez qu'il vous rejoigne, vous permettant de se glisser contre lui sous les draps. Avec un sourire en coin, Connor vous regarde quelques instants :
« Est-ce que vous me proposez de dormir avec vous ou de partager quelque chose de plus ? »
Sa question est curieusement pudique et elle vous arrache un rire. L'androïde sait parfaitement comment les êtres humains peuvent montrer leur affection.
[► Allez au chapitre 27 pour confirmer les soupçons de Connor.]
[► Allez au chapitre 28 pour contredire Connor.]
